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Collabo-song - Jean Mazarin

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À la guerre comme à la guerre : Collabo-song, de Jean Mazarin.

 

 

 

 

 

 

On ne présente pas Jean Mazarin. En tout cas pas au lectorat de La Tête En Noir. Tout juste peut-on rappeler que Jean Mazarin est un des pseudonymes utilisés par René-Charles Rey, au même titre qu’Emmanuel Errer et Nécrorian. Aujourd’hui âgé de 86 ans, l’homme a signé pas loin d’une centaine de romans sous ses diverses identités depuis le milieu des années 70, et certains d’entre eux sont désormais considérés à juste titre comme des classiques.

 

Collabo-song en fait partie : ce n’est pas un hasard si ce livre a obtenu le Grand prix de littérature policière en 1983 – même s’il ne s’agit pas de littérature policière, au sens strict. Difficile du reste de rattacher ce récit à un genre, car s’il semble prendre le parti du réalisme, les apparences peuvent en l’occurrence se révéler trompeuses, comme l’indique l’avertissement suivant : « Ceci est un roman… Bien que se déroulant à une époque malheureusement historique, parmi des personnages dont certains ont réellement existé, rien n’est exact. Ni noms, ni situations, ni intrigue… Tout a été manipulé par l’auteur pour parvenir à ses fins. »

 

Collabo-song est donc un récit librement inspiré de, selon l’expression consacrée. Et inspiré, il l’est, en effet. Inspiré par la grande Histoire, pour mieux raconter la petite. De fait, ce roman d’une subtilité remarquable est aussi et surtout un portrait de femme. Sans jamais juger Laure Santenac, et encore moins la condamner, Jean Mazarin esquisse par petites touches insidieuses sa trajectoire inexorable. Mais il ne lève qu’un coin du voile, laissant le lecteur faire le reste. Et le reste est de savoir où commence la culpabilité. À quel moment on met le doigt dans l’engrenage. Car coupable, Laure Santenac l’est, sans aucun doute. Mais de quoi, au juste ? D’intelligence avec l’ennemi, comme il se disait à l’époque ? Ou pire (si possible) ?

 

Le grand talent de l’auteur est de ne jamais mélanger la justesse et la justice. L’exactitude et la morale. Chacun son rôle : le sien est de raconter une histoire, et le titre seul indique assez dans quel camp se tient Jean Mazarin. Difficile de faire plus tranché que Collabo-song… Quant à savoir ce que nous aurions fait nous-mêmes dans un tel contexte, la question paraît assez peu pertinente 75 ans après les faits. Ce qui importe ici est de connaître cette femme. Déclassée, étrangère à elle-même, perdue dans un pays qui n’est plus le sien, opportuniste. Oui, Laure Santenac était tout ça. Et sans doute plus encore. Mais elle était faillible, aussi. Et surtout…

 

Dans son fameux Dictionnaire des littératures policières, le regretté Claude Mesplède évoquait Collabo-song en ces termes : « Le portrait de cette femme est aussi celui d'une époque troublée. Avec un minimum d'effets, le romancier a réussi une remarquable reconstitution historique à la chute inattendue. » Je ne saurais mieux dire. Et si je convoque Claude dans le cadre de cette chronique, c’est parce qu’il faudra bien qu’un spécialiste de son acabit prenne tôt ou tard à bras-le-corps l’œuvre considérable de René-Charles Rey. Un jour, il faudra bien que quelqu’un en dise les motifs récurrents et en tire les enseignements (les en-saignements ?).

       

Car des « barbouzeries » du passé (la série des Julien Jendrejeski – collection Espionnage) aux conflits du futur (Le général des galaxies – collection Anticipation) en passant par les traumatismes du présent (Impacts – collection Gore), de Zazou à Handschar, de Djinns à L’hiver en juillet (ce vrai-faux diptyque publié sous le titre générique La mort en partage chez Rivière Blanche), d’Il va neiger sur Venise à Collabo-song, on trouve une constance sans équivalent dans la littérature populaire contemporaine française. Une constance ? Mieux, une obsession. Une signature. À travers ces milliers de pages « entre deux guerres » René-Charles Rey nous raconte finalement toujours la même histoire. La sienne, qui est aussi la nôtre.

 

        Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 198, mai / juin 2019.

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L'autobus de minuit - Patrick Eris

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En quatrième vitesse : L’autobus de minuit, de Patrick Eris.

 

 

 

 

 

Il y a les romans linéaires, et les romans qui bifurquent. Il y a les auteurs qui respectent les codes, et ceux qui préfèrent les chemins de traverse. Il y a cet Autobus de minuit, qui fonce tous feux éteints la nuit en plein Paris, et le Diable seul sait où il va pouvoir nous conduire. Le Diable, qui a ici les traits de Patrick Eris, auteur de ce Thriller transgenre publié à l’origine en 2001 aux éditions Naturellement, puis réédité huit ans après par l’exigeante maison Malpertuis.

 

Patrick Eris, qui en trente ans de carrière, s’est constitué une étonnante bibliographie. De l’Espionnage au Cyberpunk en passant par le Fantastique et le Post-Apo, l’homme a flirté avec la plupart des « mauvais genres », sans toutefois jamais s’éloigner longtemps du Polar. Alors certes, L’autobus de minuit ne peut être considéré comme un pur Polar. Il n’en reste pas moins que noirceur, angoisse, mystère et suspense sont bel et bien au rendez-vous.

 

Après une soirée un peu arrosée, Caroline décide de rentrer seule chez sa mère. Pierrot proteste pour la forme, mais il sent bien que sa compagne ne changera pas d’avis. Alors il la laisse partir, malgré le mauvais pressentiment dont il peine à se débarrasser… Le jeune motard aurait dû insister, car dès le lendemain il apprend que Caro n’est jamais arrivée à bon port et demeure introuvable. Une disparition très inquiétante, a fortiori à l’heure où une espèce de vigilante surnommé « Le Nettoyeur » hante les rues de la capitale et décime les SDF…

 

Il existe d’ailleurs un autre danger, d’une nature encore plus trouble. Cet Autobus de Minuit, prédateur mécanique considéré par ceux qui n’ont jamais croisé son chemin comme une légende urbaine. Mais si, justement, il ne s’agissait pas d’une légende ? Et s’il s’agissait, au contraire, de la véritable valeur ajoutée du roman, de son « Cœur révélateur » battant sous ses « Habits noirs » ? Entre Poe et Féval, Patrick Eris ne choisit pas son camp, et prend garde à ne pas vendre la mèche trop tôt, distillant les informations au compte-gouttes. Il n’en a d’ailleurs que plus de mérite, car L’autobus de minuit est un roman assez court, qui file à toute allure.

 

Seule exception – notable – aux règles furieuses régissant cet univers nocturne en évolution rapide permanente : l’énigmatique G., personnage-clé qui semble toujours avoir une longueur d’avance sur les autres protagonistes. Lui évolue à un rythme différent, comme s’il se trouvait dans une dimension parallèle, sans pour autant qu’il soit présenté comme un être surnaturel. Une ambiguïté bienvenue, entretenue avec soin par l’auteur jusqu’à l’inévitable point de rupture. Lequel ne surviendra qu’après moult courses-poursuites haletantes, séquences d’action au découpage millimétré et autres règlements de comptes… flamboyants.

 

Autant de prouesses (pyro)techniques donnant au roman un cachet très visuel, voire cinématographique. Cependant, Patrick Eris ne se contente pas de livrer un spectacle son et lumière digne d’un 14 juillet sous amphétamines. L’auteur prend en effet un plaisir manifeste à pimenter son jeu de massacre de saillies cinglantes (les motivations du Nettoyeur sont notamment très éclairantes…) donnant à son propos un sous-texte sociétal bienvenu.

 

Telle une machine devenue folle, L’autobus de minuit file ainsi à toute allure vers une « Destination finale » que l’on devine funeste. Reste encore à savoir pour qui ? Mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire davantage. Sachez simplement que toutes les réponses vous attendent au terminus. Une ultime mise en garde toutefois : Patrick Eris ne délivre qu’un aller simple. Pour le retour, il faudra vous débrouiller par vous-mêmes… Si retour il y a.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 197, mars / avril 2019.

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Alix Karol 1 et 2 - Patrice Dard

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Bon sang ne saurait mentir : Alix Karol, tomes 1 et 2, de Patrice Dard.

 

 

 

 

 

 

Milieu des années 70. Le Fleuve Noir règne sur le monde du roman dit « de gare », en particulier grâce à ses collections Anticipation, Spécial-Police et Espionnage. Frédéric Dard, tel un baron Frankenstein faisant corps avec sa créature, continue à livrer les aventures de San-Antonio presque aussi vite que son lectorat jamais rassasié ne peut les lire. Le contexte est donc à la fois des plus favorables à la littérature populaire – les ventes sont au beau fixe – et périlleux – difficile pour un jeune auteur de sortir du lot tant la concurrence est rude et de qualité.

 

Difficile de se faire un nom, et plus encore un prénom, surtout quand on s’appelle Patrice Dard. D’où l’intérêt de la double mystification mise en œuvre dans la série Alix Karol. En effet, non content de disparaître derrière un pseudonyme en forme de clin d’œil, l’auteur fusionne aussi avec le narrateur en adoptant son point de vue. Soit la même recette que celle utilisée par son père dans le cadre de sa célèbre série, mais adaptée ici au monde de l’espionnage.

 

Car Alix Carol et son binôme Bis sont bel et bel des espions, même s’ils agissent pour le compte d’une organisation quelque peu… décalée. Malgré leur appellation d’origine assez peu contrôlée, les « Services Secrets du Tiers-Monde » apparaissent néanmoins comme la première vraie bonne idée de la série. Car si En tout bien tout horreur démarre de façon assez classique après une explication de texte musclée avec de sombres empêcheurs d’espionner en rond, la suite du roman permet à l’auteur de subvertir à peu près tous les codes du genre. Du Lido à l’ambassade de Suède au Brésil, d’une prétendue danseuse de cabaret à une otage qui n’a rien de la princesse en détresse, Alix Carol fait feu de tout bois, pour notre plus grand plaisir.

 

Une formule débridée et impertinente reproduite dans Assassin pour tout le monde, le deuxième titre inclus dans ce volume, où Alix et Bis se trouvent cette fois confrontés au sinistre groupe terroriste Septembre Noir, avec rien moins que le Colonel Kadhafi en guest star ! Malgré ce contexte géopolitique pour le moins « chargé », où la guerre froide vient percuter de plein fouet la décolonisation, la série profite de l’occasion pour affirmer son caractère bien trempé, et les tribulations de ces drôles de barbouzes s’avèrent d’autant plus rafraîchissantes.

 

C’est drôle, vif, gaillard (voire même parfois paillard), et si on pense parfois à OSS 117 et à San-Antonio (tiens donc), l’ambiance générale des romans est plus proche du duo Audiard / Lautner que de James Bond. Pour autant, l’auteur évite l’écueil de la parodie, et parvient à trouver un improbable équilibre le long de l’étroite frontière séparant premier et second degré. Avec Alix Karol, Patrice Dard se révèle donc non seulement le digne fils de son père, mais il réussit aussi – et surtout – à s’émanciper d’un héritage qu’on aurait pu penser encombrant.

 

En conclusion, je ne saurais trop conseiller l’acquisition de ce volume aux amateurs de littérature populaire décloisonnée. « Décloisonnée », car si en effet la série Alix Karol relève avant tout de l’Espionnage, les amateurs d’Action et de Polar y trouveront aussi leur compte. Avec En tout bien tout horreur et Assassin pour tout le monde, vous aurez droit à une double dose d’aventures explosives, de jeux de dupes, d’agents doubles troubles triples, de femmes fatales et de sensations fortes et inversement. Tout ça et plus encore pour le prix d’un Poche, ce serait dommage de s’en priver. En espérant que French Pulp continuera à rééditer la série : avec 21 romans parus entre 1973 et 1977, il y a matière à une belle intégrale. À bon entendeur...

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 196, janvier / février 2019.

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Le club - Michel Pagel

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Ô temps, suspends ton vol ! : Le club, de Michel Pagel.

 

 

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite mise en garde me semble de rigueur. En effet, dans ce roman très particulier, Michel Pagel a décidé de « ressusciter » une série de livres que certains d’entre vous ont probablement lus. Toutefois, s’il s’agit bien d’un hommage, les protagonistes ont beaucoup changé, et pour cause : l’auteur leur a inventé une deuxième vie. Ou plutôt, il a fait évoluer leur personnalité en les plongeant dans le monde réel. Comme si des personnages de fiction pouvaient vieillir. Avec Le club, vos souvenirs d’enfance seront donc sollicités d’une façon quelque peu déstabilisante. Êtes-vous prêts à une telle confrontation ?

 

Certains membres du Club ne l’étaient pas, eux. Trente ans après le « glissement », François ne l’a d’ailleurs toujours pas digéré. Tout en sarcasme et violence rentrée, il semble en guerre permanente contre le monde entier. Et surtout contre l’homme qu’il est devenu. Claude, pour sa part, a décidé d’assumer – et de s’assumer. Elle vit avec Do (qui selon l’humeur s’appelle aussi Mi). Dominique. Et Claudine. Deux femmes. Qui se moquent bien de ce qu’en pense François. Ou qui sont assez fortes pour ne pas en tenir compte. Pour Annie, c’est encore autre chose. Annie souvent mariée – et encore plus souvent divorcée. Annie et l’alcool. De plus en plus d’alcool. Trop. Et puis Marie, sa fille. Que sa mère évite de regarder, tant elle lui rappelle ses propres échecs. Quant à Mick, il n’est pas encore arrivé. Mais si la neige le permet, il ne devrait plus tarder à rejoindre les trois membres du club. « Trois », oui. Car si Pilou est déjà là, il n’a jamais vraiment fait partie du groupe. « Trois », car Dagobert est mort depuis longtemps.

 

L’ambiance est lourde ; les retrouvailles s’annoncent tendues. Tout le monde a beaucoup changé depuis le temps, et pas forcément en bien. De plus, il y a Cécile, la mère de Claude. Devenue une très vieille femme, elle demeure alitée dans sa chambre. Son état nécessite des soins constants. Après quelques échanges crispants, les membres du club vont se coucher. Puis tout bascule. En quarante pages découpées en six courts chapitres, Michel Pagel revient aux sources en signant « Le roman qui n’a jamais été écrit ». Et c’est exceptionnel. Quarante pages pour dire comment des créatures de papier se sont transformées en êtres de chair et de sang du jour au lendemain. Six chapitres pour évoquer la stupeur provoquée par une mue brutale, et la peur éprouvée quand on réalise qu’aucun retour en arrière n’est possible.

 

Après cette saisissante chute à rebrousse-temps, le présent reprend ses droits. Mais en cette veille de Noël, les membres du Club n’ont pas le cœur à la fête. Car la grande faucheuse est venue trancher un des derniers liens qui les unissait encore. S’ensuit un passage aussi poignant que réaliste. Regarder la mort en face est toujours une épreuve terrible – surtout quand elle touche de façon on ne peut plus intime. Et quand, comme ici, cette loupe cruelle devient un miroir dans lequel aucun survivant n’ose se regarder, de peur de ne pas s’y reconnaître.

 

Il ne s’agit pourtant que d’un début. En effet, dans la seconde moitié du roman, l’auteur instaure une atmosphère de plus en plus inquiétante. Jusqu’à ce que l’assassin frappe une deuxième fois. Étant donné que la neige n’a pas cessé de tomber et que les protagonistes se retrouvent désormais quasiment coupés du monde, la suspicion est de mise. Si le meurtrier était l’un d’entre eux ? Et Mick qui n’est toujours pas là… Mick et Jo – celle par qui le scandale est arrivé. La première à avoir changé. De là à la tenir pour responsable de la situation…

 

Michel Pagel aurait pu livrer avec ce roman un subtil hommage à la littérature populaire, en faisant vibrer la corde sensible de la nostalgie. Il aurait aussi pu proposer un vrai « Thriller », tant ce récit angoissant rappelle par certains aspects le célèbre Ils étaient dix d’Agatha Christie. Il a coché les deux cases avec brio. Mais il a fait bien plus que ça. Le club traite en effet de la perte. Perte du premier sang, perte de l’innocence et perte des êtres aimés. La perte, donc, à laquelle succède l’émancipation, dans tous les sens du terme. Mais que se passe-t-il quand un personnage devient… une personne ? Même s’il n’a plus vraiment sa place au sein des vastes espaces de l’imaginaire, est-il pour autant adapté au monde réel ? Tel un démiurge bienveillant, Michel Pagel interroge ici la notion de création, sans passer sous silence celle du sexe des anges. Car après tout, ce que ces cinq-là ont perdu ressemble à s’y méprendre au paradis…

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Orages en terre de France - Michel Pagel

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De beaux lendemains : Orages en terre de France, de Michel Pagel.

 

 

 

On ne présente plus Michel Pagel. Notamment connu – et reconnu – pour le fascinant cycle La comédie Inhumaine (huit romans et recueils de nouvelles rassemblés cette année en deux magnifiques omnibus par Les Moutons Électriques), l’homme est aussi l’auteur, dissimulé derrière le facétieux pseudonyme de Pierre-Alexis Orloff, du feuilleton Panthéra, initié il y a déjà dix ans chez Rivière Blanche (six titres parus à ce jour, série en cours).

 

Mais ces deux sagas, en dépit de leurs incontestables qualités respectives, ne doivent pas pour autant être l’arbre qui cache la forêt. Car la bibliographie de Michel Pagel, depuis ses débuts en 1984 au Fleuve Noir, n’a jamais cessé de s’étoffer et comprend de nombreux autres ouvrages tout aussi captivants. Comme justement ce Orages en terre de France, publié à l’origine dans la fameuse collection Anticipation en 1991 et réédité début 2020 chez Hélios.

 

Surprenant à plus d’un titre, ce roman se déroule à la fin du XXème siècle, dans le cadre d’un conflit opposant la France et l’Angleterre. Il s’agit par conséquent d’une uchronie. Mais une uchronie fortement imprégnée de Science-fiction et de Fantastique – voire d’Horreur… Un mélange détonnant, mais pas si étonnant dans le fond, tant Michel Pagel a souvent pris le parti, durant sa longue carrière, d’abolir les frontières entre les genres pour mieux servir ses récits.

 

Structuré en quatre chapitres distincts mais complémentaires, Orages en terre de France pourrait presque être qualifié de « fix-up ». Toutefois, si ces différentes parties s’apparentent a priori à des nouvelles agencées de façon à constituer un ensemble cohérent, elles ne sont pas vraiment indépendantes les unes des autres. En réalité, ces quatre histoires n’en forment qu’une : celle des deux pays en proie à une guerre de religion interminable.

 

Le texte initial, Ader, se déroule en 1991. Jehan, déprimé par ce conflit millénaire qui semble sans issue, décide de se rendre chez son ancien professeur Clément afin de se changer les idées. À cet instant, il ne se doute pas encore que cette visite de courtoisie va non seulement bouleverser sa vie, mais aussi celles de millions de personnes. En effet, Clément a développé un projet insensé, et son choix d’y associer son ancien élève s’avérera lourd de conséquences…

 

À première vue sans lien direct avec son prédécesseur, le deuxième chapitre, Bonsoir, maman, est le plus bref des quatre, mais aussi, sans doute, le plus émouvant. Michel Pagel y trace avec beaucoup de délicatesse le portrait d’une femme âgée et malade, qui craint de ne jamais voir ses petits-enfants. Car la guerre vorace continue à prélever ton tribut meurtrier, et si Paul fait son possible pour apaiser sa mère, il sait bien au fond de lui-même qu’elle a raison.

 

Ensuite, nouveau changement de décor et de point de vue avec Le templier, long récit qui permet à l’auteur de mettre l’accent sur l’implication de l’Église dans ce conflit sanglant. En haut lieu, on aimerait beaucoup utiliser la fameuse invention de Clément, améliorée depuis sa création par Jehan, mais le très médiatique et conservateur télévangéliste Frédéric d’Arles s’y oppose. Les arguments de la capiteuse Jeanne parviendront-ils à le faire changer d’avis ?

 

Dans la quatrième et dernière partie, L’inondation, l’intrigue a lieu en 1995. La situation générale ne s’est pas arrangée – au contraire. Plongés dans un bourbier effroyable, les protagonistes du récit se débattent comme ils peuvent pour survivre. Mais si Marc, Ian et Émilie optent chacun à leur manière pour une fuite en avant, c’est pour mieux foncer droit dans le mur. Une conclusion à la fois absurde et funeste, qui laisse un goût de cendres dans la bouche.

 

Orages en terre de France est donc un ouvrage très original et maîtrisé de bout en bout. Grâce à ces quatre tableaux complémentaires permettant de balayer tout le spectre d’un bien sombre théâtre des opérations, Michel Pagel livre une uchronie saisissante, à mi-chemin entre le fix-up et le roman choral. Notons enfin que même si ce livre oscille entre divers genres de l’imaginaire en ayant le goût exquis de ne jamais vraiment choisir son camp, son propos reste, près de trente ans après sa première publication, toujours autant d’actualité. Hélas…

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Et les gens continuent de tomber avec la nuit, Ô et Errer me muscle - Heptanes Fraxion

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De quoi tenir : Et les gens continuent de tomber avec la nuit, Ô et Errer me muscle, de Heptanes Fraxion

 

 

 

 

 

Y a ces gens qui sur Facebook passent leur temps à partager des photos de chats. Et y a ce mec dans mes contacts qui fait rien que de gratter le ventre du singe que j'ai dans le dos.

 

Le genre de gars à poster sans prévenir, à l’heure de l’apéro, une vidéo d'un combat de Holly Holm. (Holly Holm, si vous la situez pas, c'est la championne d'UFC qui a envoyé Ronda Rousey au tapis en 2015 avec un headkick). Moi j'appellerais ça du traitement de choc pour mâle fragile. Mais ce type, il appelle ça de la « poésie contemporaine ». Pourquoi pas. Y en a aussi. En tout cas, ça met la barre. Et pourtant, c'est qu'une mise en (pieds) bouche.

 

Parce que deux heures plus tard, il balance un lien vers une vidéo de The Exploited. Mais pas n'importe quelle vidéo, hein. En fait un montage de cette grosse tuerie de Made in Britain, le film d'Alan Clarke dans lequel Tim Roth incarne un skinhead qui ferait passer tout le cast blanc d'American History X pour des supporters de François Bayrou foncedés à la camomille.

 

Ensuite, le gars va pioncer un coup (du moins c’est ce que je pense sur le moment). Et le lendemain il en remet une couche. Avec une citation et une image extraits de ce puits de noirceur qu’est Alack Sinner, la BD de Munoz et Sampayo. (Je sais pas si les deux volumes de l’intégrale parue en 2007 chez Casterman sont toujours dispos, mais si oui, foncez. Ҫa s’appelle L'âge de l'innocence et L'âge des désenchantements et c'est bon pour ce que vous avez).

 

Et pourquoi je vous parle de tout ça plutôt que des poèmes d’Heptanes Fraxion, moi ? Peut-être bien parce que tout ça a à voir avec la personne qu’il est, mais aussi avec ce qu’il écrit. Peut-être parce que justement, entre Alan Clarke et Alack Sinner, il pourrait y avoir un lien. Comme ce texte incroyable intitulé Rétrofuturisme, jeté par l’auteur sur son mur cette nuit-là, à l’heure où tous les chats sont gris et où ceux qui se gargarisent de leurs photos pioncent.

 

Mais Heptanes Fraxion, lui, il aime que les Chats de Mars. Et la nuit, il se situe plutôt entre chien et loup (le jour aussi, d’ailleurs). Il en profite donc pour partager des textes qui parlent de lui – un peu –, des autres – beaucoup –, de zones d'ombres et de morsures – passionnément. Et de Whitehouse. Et quelqu’un qui parle du groupe le plus offensif et offensant de l'histoire de la musique dans un POÈME (en majuscules, ouais), j'avais encore jamais vu.

 

Bref, comme je disais, y a ce mec qui fait rien que de gratter le ventre du singe que j'ai dans le dos. Mais si je reparle de lui aujourd'hui, c'est pas juste pour bricoler un cut-up de son mur Facebook et le mettre à la disposition de celles et ceux qui ne sont pas « ami.e.s » avec lui.

 

C'est surtout pour signaler que ses recueils Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas et C’est la viande qui fait ça, que j’avais chroniqués (ou essayé de) l’an dernier, sont épuisés. Sale nouvelle, mais j’imagine qu’il reste quand même quelques éditeurs dignes de ce nom dans la place pour donner à ces deux bouquins la nouvelle vie qu’ils méritent.

 

En attendant, vous pouvez donc retrouver Heptanes Fraxion sur Internet. Et si les poèmes que l’auteur met gracieusement à disposition sur son blog et ses pages ne vous suffisent pas (mais aussi parce qu’il faut bien que je justifie à un moment ou un autre le titre de cette chronique aux trois quarts HS, bon sang), voilà trois fois du costaud pour vous :

 

Et les gens continuent de tomber avec la nuit. 24 poèmes. 36 pages. 6 euros. Aérolithe, 2019.

 

Ô. 10 poèmes. 36 pages. 5 euros. Chats de Mars, 2020.

 

Errer me muscle. 35 poèmes. 54 pages. 8 euros. Gros Textes, 2020.

 

 

Deux plaquettes et un recueil pour moins de vingt balles. Ne choisissez pas. Prenez tout.

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Le Bloc - Jérôme Leroy

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Faire (Le) Bloc – selon Jérôme Leroy.

 

 

 

 

Le bloc est de mon point de vue le prototype même du roman difficile à chroniquer. Déjà, parce que ce livre de Jérôme Leroy a beaucoup fait parler de lui depuis sa publication : des articles par dizaines, des avis à foison, une adaptation au cinéma (Chez nous, de Lucas Belvaux), etc. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir ajouter ? Et puis – et surtout –, il y a le thème principal. Parce qu’on ne va pas se mentir : Le bloc sent le soufre. Alors quoi ? Prendre le sujet à bras-le-corps ou des pincettes pour entrer dans le vif du susdit ? Car en effet il est (à) vif, et ô combien sensible, le sujet en question. Entre les gants de boxe et le coup-de-poing américain dans le gant de velours, mon cœur balançait donc… Jusqu’au moment où je décidai d’y aller à mains nues.

 

Et tant pis si ma caresse ne devait pas aller dans le sens du poil. Tout bien réfléchi, ce serait même peut-être là l’angle d’attaque le plus adapté. Parce qu’après tout, Jérôme Leroy n’a pas fait autre chose en écrivant ce terrible roman. Il a joué avec le feu – sans jamais pour autant se brûler. Il a poussé le principe de la dystopie dans ses derniers retranchements, pour mieux interroger notre présent. Et il n’a épargné personne. Alors bien sûr, Le bloc, c’est avant tout le Vieux Dorgelles, dont la fille Agnès dirige un parti d’extrême droite sur le point d’entrer au gouvernement – toute ressemblance avec des personnages réels n’étant pas du tout fortuite.

 

Mais tout le monde en prend pour son grade, à commencer par une « gauche » française clairement désignée comme responsable et coupable d’une situation catastrophique. Une gauche acéphale et hystérique, écartelée entre ses idéologies périmées et les marchands de tapis auxquels elle a vendu son âme. Cette gauche sourde, muette et aveugle, qui n’a d’ailleurs plus de « gauche » que la maladresse, a nourri en conscience un épouvantail bien pratique. Mais ce qu’elle persiste à bestialiser et à diaboliser, dans sa criminelle inconséquence, ce n'est pas un parti d'extrême-droite qu'elle n'a jamais su – ni voulu – appréhender, car ce parti (ici appelé de façon très transparente le « Bloc Patriotique ») n'est qu'une conséquence.

 

La cause, c'est celle du peuple. Or le peuple, ça fait longtemps qu'abandonné par ses élites autoproclamées de copains et de coquins, il est passé du populaire au populisme. Le personnage d’Antoine Maynard, ancien écrivain hussard sur le retour, est symptomatique de ce « glissement ». « Devenu fasciste pour un sexe de fille », l’homme, s’il a perdu ses illusions, n’est pas pour autant dépourvu d’humanité. Stanko, en revanche, c’est une autre affaire. Avec sa rage de brute rasée et les actes horribles qu’il commet, l’homme aurait pu se résumer à une caricature de skinhead. Mais plutôt que de le juger, l’auteur préfère examiner, sans complaisance mais avec acuité, ce qui a pu amener cet individu à se faire tatouer le visage.

 

Parce que dire que les néo-fascistes n’ont pas le monopole de la France et des Français, c’est bien, mais comme l’histoire récente nous l’a enseigné, ça ne suffit pas. Voilà pourquoi Le bloc n'est pas seulement un excellent roman noir : c'est un cri du cœur, et un cri du peuple ; le tir groupé d’un sniper au sommet de son art. Le bloc, c’est le « J’accuse » d’un auteur qui maîtrise son sujet sur le bout des doigts et qui, grâce à sa finesse d’analyse, évite tous les pièges dans lesquels sont tombés avec un bel ensemble ceux qui l’ont précédé sur ce terrain miné. C’est décidé : aux prochaines présidentielles, je vote Jérôme Leroy.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 195, novembre / décembre 2018.

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Grossir le ciel - Franck Bouysse

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Les chiens meurent en hiver : Grossir le ciel, de Franck Bouysse.

 

 

 

Étrange roman que celui-là. En tout cas, nul doute que les amateurs de Polar pur jus le jugeront étrange. Mais moi j’aime bien ça, l’étrangeté. Mieux, il m’arrive parfois de la rechercher. Mais là, c’est elle qui m’a trouvé. Ce livre, il est arrivé sur la pointe des pieds. À pas de loup. Et un loup qui se déplace dans la neige en rase campagne, tant qu’à faire. Puis, sans briser le silence ouaté qui faisait peser sur toute chose une menace incertaine, le ciel a commencé à grossir. Comme un chêne qui allongerait ses branches pour venir nous étrangler.

 

Mais trêve de métaphore brumeuse : il n’y a pas trace de Fantastique ici. C’est bien d’un roman Noir qu’il s’agit – même si Franck Bouysse prend soin d’installer une atmosphère anxiogène qui n’est pas sans rappeler certains titres de la célèbre collection Angoisse. Il est vrai que ce cadre rural désolé et l’isolement presque absolu dans lequel se trouvent les deux protagonistes principaux favorisent ce type d’ambiance. Et l’auteur en profite pour jouer avec nos nerfs, grâce à un rythme assez lent et un art de la suggestion proprement machiavélique.

 

Là réside sans aucun doute un des très grands points forts du roman : ce mélange de dialogues insidieux lourds de sous-entendus et de silences longs comme un jour sans pain permet à Franck Bouysse de coller au plus près de Gus et d’Abel. Et le paradoxe n’est qu’apparent, car ces taiseux-là, c’est bien dans le non-dit qu’ils se révèlent le plus. C’est de cette relation à couteaux tirés que se dégage en creux le portrait de deux hommes aux rapports ambigus, dont on pressent assez vite qu’ils peuvent se dégrader pour un oui ou pour un non.

 

Pour un coup de feu ou une trace de sang dans la neige. Des éléments inexpliqués, qui surviennent au moment où Gus apprend la mort de l’abbé Pierre. Un autre hiver, loin de là… Sans qu’il se l’explique très bien lui-même, le paysan est affecté par cette nouvelle, qui fait remonter en lui des souvenirs familiaux enfouis. Et peu à peu, c’est toute l’histoire de cet homme que l’auteur livre par petites touches, laissant entendre que les zones d’ombre du passé sont liées à un présent de plus en plus étrange. Car Abel n’est pas seul à faire des mystères.

 

Il y a aussi cet évangéliste visqueux, qui vient frapper à la porte de Gus pour tenter de le convertir, comme le banquier qui avait tenté sa chance jadis en pure perte. Alors bien sûr, l’importun est éconduit de la même manière, mais ce genre de visite est toujours déplaisant. Surtout qu’à l’heure où son chien Mars est blessé par un animal non identifié, Gus a d’autres chats à fouetter. Il aimerait bien savoir, par exemple, qui est cet enfant qui marche pieds nus dans la neige… Mais peut-être qu’après tout, il serait préférable qu’il ne l’apprenne pas.

 

Avec Grossir le ciel, Franck Bouysse réussit donc la performance de faire rimer roman Noir et terroir. Grâce à son style très personnel et à un sens du suspense consommé, il donne une dimension inédite à l’expression « battre la campagne ». Ainsi y a-t-il quelque chose de terriblement douloureux et juste dans les trajectoires croisées de ces paysans sur le retour, écartelés entre des rancunes hors d’âge et des secrets qui auraient mieux fait de le rester. Difficile en effet de rester insensible au destin de ces vieux boxeurs écrasés de solitude, réunis pour un dernier round au clair de lune.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 194, septembre / octobre 2018.

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Le serpent aux mille coupures - DOA

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Sur le fil du rasoir : Le serpent aux mille coupures, de DOA.

 

 

 

Sur le fil du rasoir. Oui, comme ce truc froid et coupant qui est en train de caresser ta gorge. Tu n’as rien vu venir ? C’est normal. C’est son boulot, d’être discret. Clandestin, pour ainsi dire. Tellement qu’il est pour ainsi dire devenu invisible. Ça aide, quand on est l’homme le plus traqué de France. Son nom ? Il n’en a plus vraiment. Mais tu peux l’appeler « Lynx ».

 

Suite directe de Citoyens clandestins, Le serpent aux mille coupures focalise donc sur un de ses personnages principaux. DOA ayant doté le premier roman d’une fin (en forme de fracture) ouverte, cette plaie béante appelait en effet une suture à corps et à cris. L’ennui, c’est que « suture », ça rime entre autres avec « coupure ». D’où, sans doute, ce deuxième épisode aux allures de long épilogue, qui permet à l’auteur de livrer une suite taillée à la serpe (de 700 pages, on passe à moins de 200) et au chroniqueur de filer la métaphore tranchante.

 

Après une rencontre accidentelle dont il se serait volontiers passé, le fameux Lynx devenu « Motard » – car il s’agit bel et bien du même individu – va devoir affronter un nouvel adversaire. Et puisque le hasard fait décidément très mal les choses mais qu’appeler un chat un chat n’est pas forcément spoiler, ledit adversaire est un malade mental doublé d’un boucher. Reste qu’à danger public, danger public et demi, comme l’apprennent très vite à leurs dépens les occupants de cette ferme isolée pris en otage par un fugitif d’autant plus redoutable qu’il paraît diminué… En effet, on ne se méfie jamais assez des bêtes blessées, et le Motard manifeste un instinct de survie très au-dessus de la normale.

 

Et c’est paradoxalement dans cette situation de violence absolue infligée à autrui que le tueur touche du doigt un semblant de rédemption. Car Omar Petit, l’homme chez lequel le Motard trouve refuge avant de pouvoir faire face au justement surnommé « Tod », n’est pas un paysan comme un autre. Du moins aux yeux de certains habitants du village. C’est qu’Omar n’a pas la bonne couleur de peau, voyez-vous. Or DOA parvient à entremêler ses deux intrigues jusqu’à ce qu’elles n’en forment plus qu’une. Pris entre deux feux (sans compter les services secrets, qui ne l’ont pas oublié), Lynx ne choisit plus : de sa Némésis aux villageois racistes, le danger est partout, et le tourmenteur se mue peu à peu en protecteur.

 

Comme s’il estimait que la famille Petit a assez souffert comme ça. Comme s’il se sentait responsable de ses membres. Comme s’il voulait se racheter à leurs yeux. Et aux siens propres ? Là, c’est autre chose. Car pas question pour l’auteur de verser dans le happy end. Un individu comme Lynx ne retrouvera pas son humanité perdue en un claquement de doigts. Encore moins si les doigts en question appuient encore et toujours sur la gâchette… Difficile donc de s’attacher à un tel personnage, qui malgré son charisme animal, risque de laisser sur le bas-côté (sur le carreau ?) les lecteurs en recherche d’identification.

 

En revanche, toi qui as apprécié Citoyens clandestins, tu devrais trouver ton compte dans cette suite, car le Lynx de DOA y est aussi fascinant qu’effrayant. Mais n’est-ce pas là ce qui caractérise l’animal auquel le tueur doit son surnom ? Sachant que ces adjectifs s’appliquent aussi au Serpent du titre et que la peinture des deux hommes est exécutée au couteau, attention quand même aux (mille) coupures en tournant les pages…

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 193, juillet / août 2018.

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Citoyens clandestins - DOA

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Mort à l’arrivée : Citoyens clandestins, de DOA.

 

 

 

« DOA (Dead On Arrival) est romancier et scénariste. À l’ère du Big Brother planétaire, il aime qu’on n’en sache pas trop sur lui ». Le mot de l’éditeur figurant sur la quatrième de couverture du diptyque intitulé Le cycle clandestin a le mérite d’être aussi clair qu’un écran de fumée. Fort bien. Celui qui a choisi de se faire appeler DOA affiche son goût de la discrétion, et ce n’est pas moi qui lui jetterai la pierre. Surtout qu’il suffit de lire le prologue de Citoyens clandestins pour comprendre que cette aspiration à l’anonymat est exactement le contraire d’un caprice de diva. Ancien parachutiste, l’auteur a choisi de s’effacer derrière des personnages pour lesquels, justement, le secret est une question de survie. Difficile de faire plus cohérent. Et difficile d’imaginer meilleure manière d’impliquer le lecteur que de le plonger d’emblée au cœur d’une opération militaro-barbouzarde aussi haletante que millimétrée dans ce coin paumé du Kosovo quelques mois avant le 11 septembre 2001.

 

Mais ce n’est qu’un début. La suite, pour l’essentiel, se déroule en France, à Paris, et une grande partie de l’action tourne autour d’une mosquée dirigée par des salafistes. Et pour cause. Les dirigeants de ladite mosquée attendent l’arrivée de certains bidons bien particuliers, avec à l’intérieur une horreur chimique qu’ils ont décidé de propager. Tous les services spéciaux plus ou moins officiels sont sur le coup, et pas forcément d’accord entre eux – sinon ce serait trop simple. Reste que le but est de récupérer les bidons. Discrètement. Entrent donc en scène un drôle de type triste nommé Servier, un infiltré fils de harki quelque peu perdu entre ses diverses identités et une jeune et ambitieuse journaliste prénommée Amel.

 

Sans oublier un « citoyen clandestin » appelé Lynx, qui excelle dans l’enlèvement méthodique, la torture diplomatique et l’assassinat hygiénique. On pourrait parler de « mosaïque », de « kaléidoscope », voire de « livre choral ». Oui, on pourrait. Mais le plus important – et le plus impressionnant – reste que DOA fait preuve d’une telle maîtrise qu’il parvient non seulement à ne perdre aucun de ses nombreux objectifs de vue, mais aussi à mettre dans le mille à chaque fois qu’il tire. Or il tire souvent. À l’image de ce Lynx, qui commence à devenir un peu embarrassant dès lors que sa mission est terminée, n’est-ce pas.

 

Tout ça est très brillant, très bien documenté, on se trouve au carrefour du Post-Noir et de l’espionnage 2.0, avec en prime plusieurs illustrations terrifiantes de la fameuse idée reçue selon laquelle la fin justifierait les moyens. Bref, voilà un Grand Prix de littérature policière on ne peut plus mérité, tant l’œuvre impressionne par sa virtuosité, sa densité, son découpage impeccable et son alternance de points de vue toujours très bien dosée. Les enjeux et la quantité d’informations délivrées sont vertigineux, sans pour autant que le rythme du roman en pâtisse jamais, grâce notamment à une écriture souple et nerveuse – comme un… lynx ?

 

Dans le viseur de DOA se profile ainsi un monde d’une noirceur et d’une crédibilité abyssales. Notre monde de ténèbres, tel qu’il est devenu après le 11 septembre 2001. Bien sûr, Citoyens clandestins n’en reste pas moins une fiction. Mais une fiction expurgée de toute paranoïa apocalyptico-complotiste, ce qui rend le tableau d’ensemble d’autant plus saisissant. Et le lecteur de se transformer, non sans une épouvantable délectation, en témoin privilégié (complice ?) d’une page d’histoire contemporaine qui ne figure dans aucun livre officiel.

 

« Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi ». Friedrich Nietzsche.

 

        Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 192, mai / juin 2018.

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