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Petits contes macabres - Gérald Duchemin

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Mors ultima ratio : Petits contes macabres, de Gérald Duchemin.

 

 

 

Comme un avant-goût d’automne… Hors-saison voire hors du temps, voici une lecture que je ne saurais trop conseiller à tous les amateurs de littérature originale et raffinée. En tout cas, ceux qui ne prisent que modérément les tics, codes, normes et autres figures imposées du fantastique « moderne » devraient retrouver en ces pages une subtilité très « fin de siècle » (en l’occurrence le 19ème) propre à certains auteurs sulfureux. Le catalogue du Chat Rouge, courageux éditeur indépendant de ces Petits contes macabres, annonce d’ailleurs fièrement la couleur, puisqu’il comprend deux ouvrages du grand auteur décadent que fut Jean Lorrain…

 

Cela étant posé, si ce parrainage indirect et prestigieux suggère une filiation en forme de cadavre exquis, il serait regrettable de céder à la tentation de l’étiquette. En effet, Gérald Duchemin est un auteur contemporain qui, tout en évoluant dans un registre assez typé, sait s’affranchir de ses influences probables grâce à des partis pris et inspirations bien personnels.

 

Motus, le texte ouvrant le présent recueil, est par exemple une pure nouvelle d’épouvante, au style à la fois direct et classique et à la construction redoutable. L’histoire de ce petit garçon sur lequel plane l’ombre d’un « Autre » indéterminé nous renvoie ainsi à nos propres frayeurs, instants terribles et délicieux où, après la découverte des premiers contes de Poe, nous retardions le plus possible le moment d’éteindre la lumière… Monsieur Carpetto est un récit plus inclassable, qui peut rappeler le « gore culinaire » de La grande bouffe. Autant dire que cette journée dans la vie d’un ogre s’apprécie mieux le ventre vide…

 

Quant à la nouvelle Petits contes macabres qui donne son titre à l’ouvrage, il s’agit d’un mélange d’aphorismes et de faits divers, sinistre et cynique collection d’historiettes à chute où l’horriblement drôle le dispute au drôlement horrible…Viennent ensuite deux morceaux de choix : le premier, intitulé Le bal des obsolètes, est une brillante variation sur le thème de la danse macabre dont le narrateur n’est autre… qu’une tombe ! Fantômes, squelettes, vampires, zombies, nul ne manque à l’appel, ni même « Le convive des dernières fêtes » cher à Villiers de l’Isle-Adam, invité de prestige présenté ici sous une forme pour le moins inattendue…

 

Un récit autrement plus étrange, Les têtes, creuse un sillon parallèle en abordant le thème de la vie après la mort de manière grotesque – une constante chez Duchemin – et cauchemardesque. Des anges déçus, des bébés morts et des vers à soie sur des têtes qui tombent : n’est-ce pas là un tableau irrésistible ? Un seul regret à propos de ce texte : il eût mérité de clôturer le recueil, car le Conte de la chouette aveugle qui le suit, bien que faisant montre d’une cruauté de bon aloi, n’en possède pas la richesse thématique et formelle.

 

Alors, « Arsenic et vieilles dentelles », les Petits contes macabres ? Oui et non, car s’il est vrai que cet ouvrage sent bon les fleurs fanées et les feuilles mortes… « C’est pour mieux te manger, mon enfant » ! Sous la plage les pavés, et sous les pavés… les cercueils. Ce qui implique ici Jean Lorrain ET Dead Can Dance, Edgar Poe ET Killing Joke. En termes clairs, si Gérald Duchemin est doté d’une plume délicate et ciselée, il sait également affûter cette arme quand le besoin s’en fait sentir pour construire un pont plus solide entre passé et présent. En résulte un cabinet de curiosités que les férus de littérature sombre et singulière auront sans nul doute grand plaisir à arpenter.

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Zippo - Valentine Imhof

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Burn, baby, burn : Zippo, de Valentine Imhof (Rouergue Noir. 2019)

 

 

 

Après le remarquable – et remarqué – Par les rafales, publié en 2018 aux éditions du Rouergue, Valentine Imhof était attendue au tournant. En effet, si le cap du deuxième roman est toujours délicat, il l’est encore davantage quand comme ici le coup d’essai se révèle un coup de maître. Coup de maître… Une expression qui convient à merveille à Zippo, puisqu’il y est bien question de coups et de maître. Comme la saisissante photo de couverture du livre l’indique, Valentine Imhof a en effet choisi d’aborder l’univers sulfureux du BDSM.

 

Un parti pris audacieux, qui coupe d’emblée toute envie de comparer Par les rafales et Zippo, et c’est très bien ainsi. Pas question pour l’autrice de se répéter, et sa manière d’entrer dans le vif du sujet – et de ses sujets – l’indique assez clairement. Dès le début du roman, nous plongeons en effet dans un univers trouble et vénéneux, juste éclairé par la flamme du Zippo. Clic. Des yeux qui brillent dans le noir. Clic. Il l’appelle Eva, lui n’a plus vraiment de nom. Clic. Des cicatrices. Clic. Peaux mises à nu. Clic. Brûlure. Clic. Le feu qui danse, comme doué d’une vie propre. Clic. Besoin de sceller le pacte. Clic. Laisser la flamme se passer de consentement. Clic. D’autres yeux, qui s’embrasent dans la nuit. Clic. Et une fuite en avant…

 

Des années plus tard, une policière prénommée Mia se trouve confrontée à un meurtre effroyable. Un meurtre bientôt suivi d’un autre, avec un modus operandi identique. Les deux victimes ont été brûlées vives. Quelqu’un a mis le feu à leur visage. Pas encore assez pour parler d’une série, mais… Mais assez pour refroidir les ardeurs du très macho lieutenant McNamara. À moins qu’il ne s’agisse d’autre chose ? À moins que ses vantardises quotidiennes ne servent qu’à dissimuler d’anciennes douleurs, justement réveillées par ces nouveaux meurtres ?

 

Theodore Landing, un très étrange personnage souffrant du syndrome du survivant, en sait peut-être davantage à ce sujet. Peut-être même que « Ted » souffre d’autre chose… Mais quel est son rôle dans cette ténébreuse histoire ? Ce sera à l’agent du FBI Hugh Mitchell de l’établir, car les deux meurtres sont devenus trois et à partir de là, l’affaire devient une enquête fédérale. McNamara et Mitchell. Avec au milieu Mia et son corps sculpté et Landing dans l’ombre, pour mieux cacher ses cicatrices. Un quatuor de choc uni par le sexe, la violence et la manipulation. Des personnages borderline aux identités changeantes, déchirés entre des pulsions contradictoires et les traumatismes d’un passé qui refuse de desserrer son étreinte.

 

Dans Zippo, il est donc surtout question d’ascendance. Voire d’emprise. De sentiments et de sensations si extrêmes qu’ils échappent à la raison et défient la morale. De jeu du chat et de la souris. Reste à savoir qui est l’un et qui est l’autre… Parce qu’un jeu de rôles peut en cacher un autre. Dans Zippo, il y a des meurtres, mais la main qui frappe est aussi celle qui caresse. Il y a des cagoules en latex, mais derrière les masques, on découvre parfois d’autres masques. Dans Zippo, il y a bien plus de prénoms et de pseudonymes qu’il n’y a de protagonistes, mais l’intrigue, elle, reste limpide grâce à une écriture incandescente et à fleur de peau.

 

Avec Par les rafales, Valentine Imhof avait placé la barre très haut. Grâce à ce deuxième roman, elle relève le défi avec panache, complétant son « Noir duo » de la plus belle des manières. Si les rafales soufflaient fort, la flamme du Zippo tremble mais ne s’éteint pas. Comme quoi Valentine Imhof est décidément une autrice tout feu tout flamme.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 201, novembre / décembre 2019.

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Par les rafales - Valentine Imhof

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Marquée par la haine : Par les rafales, de Valentine Imhof (Rouergue Noir. 2018)

 

 

 

 

Par les rafales est un roman noir. Très noir. Noir comme une nuit permanente et sans étoiles. Cette nuit, c’est celle d’Alex. L’Alex d’après. Le livre de Valentine Imhof découle en effet d’un acte atroce, terminal. Le type d’acte qui a donné naissance à l’un des sous-genres les plus controversés du cinéma d’exploitation. Le type d’acte dont on ne se remet jamais. Alex s’en doute, mais envers et contre tout et tous, elle parvient à puiser au plus profond d’elle-même l’énergie nécessaire pour s’extirper de la gangue de boue qui s’apprête à la submerger.

 

Un an plus tard, Anton voudrait bien l’aider ; il voudrait même plein d’autres choses avec Alex. À vrai dire, il est prêt à tout pour elle. Mais la jeune femme ne peut ni ne veut rien lui dire. Pas même son vrai nom. Des mois qu’ils se fréquentent, et elle demeure une énigme. Seul Bernd connaît son secret. Ou plutôt ses conséquences, qu’il s’applique à transformer en fresque. Sa peau. C’est tout ce qu’Alex a été capable de lui confier. Et c’est déjà beaucoup. Ce mal dont on ne guérit pas, ces blessures qui ne cicatriseront jamais vraiment, elle a décidé de les faire recouvrir. D’encre. Noire, évidemment. Encore et toujours.

 

Mais Valentine Imhof utilise un autre ressort, bien plus inattendu dans un tel contexte. Car Par les rafales, c’est aussi l’histoire d’un malentendu. Ou d’une croyance. Laquelle, comme toutes les croyances, s’avère sourde, muette et aveugle. Donc destructrice. Alex aurait tant aimé pouvoir muer… Arracher sa propre peau après avoir craché son venin. Règlement de compte et solde de tout compte à la fois. Mais ç’aurait été trop simple et trop beau. Alors, comme la simplicité est morte, la jeune femme va chercher la beauté ailleurs.

 

Bernd écrit donc sur la peau d’Alex. Mais l’horreur est ancrée autant qu’encrée, et l’artiste-artisan ne peut lutter contre un modèle qui réinvente en permanence une partie de sa propre histoire. Cette histoire pleine de musique, de poésie, d’alcool et de violence pour mieux dire la dérive, la peur, la paranoïa et l’engrenage. Alex détruite, Alex en fuite, Alex à jamais captive, et pourtant complètement en roue libre pendant ce concert des Muckrackers…

 

Le fameux groupe de Metal-indus lorrain n’est d’ailleurs pas le seul invité de Valentine Imhof, loin s’en faut. Non contente d’établir une bande originale sur mesure qui donne une véritable valeur ajoutée à son livre, l’autrice utilise en outre les têtes de chapitres d’une manière on ne peut plus singulière, convoquant nombre de figures littéraires afin de tracer le plus finement possible les contours d’un aller qu’on devine assez vite sans retour...

 

L’amour est un chien de l’enfer, et l’enfer est pavé de bonnes intentions : où quand certains, voulant bien faire, aggravent une situation jusqu’à la graver… dans le marbre. Ainsi la boucle est-elle bouclée, tourbillon en forme de cercle parfait aspirant en son sein glacé tous ceux qui auront croisé le chemin d’Alex après

 

Par les rafales est donc un roman noir… mais pas que. C’est aussi – et surtout – un portrait de femme brisée aussi vibrant que juste. Mais un portrait déchiré en centaines de morceaux, que Valentine Imhof a entrepris de reconstituer strate après strate. Et il en fallait, de la patience, du tact, de la méticulosité et du talent, pour redonner figure humaine à Alex, icône meurtrie et noircie, à mi-chemin entre l’ange déchu et la fille perdue…

 

Zippo, le deuxième roman de Valentine Imhof, paraîtra début octobre, toujours chez Rouergue Noir. Avec un titre pareil, nul doute qu’il sentira le soufre et la souffrance. Et qu’il soufflera le chaud. De toute façon, après Par les rafales, le tiède n’est pas une option.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 200, septembre / octobre 2019.

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Trouble passager - David Coulon

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L’ombre et la proie : Trouble passager, de David Coulon.

 

 

 

 

 

J’ai déjà évoqué David Coulon à deux reprises dans les colonnes de La Tête En Noir. Mais c’était en 2014 et 2015, afin de présenter ses deux premiers romans, Dernière fenêtre sur l’aurore et Le village des ténèbres. Il était donc grand temps de revenir sur le cas du gaillard. D’autant que le cas en question s’est aggravé de façon spectaculaire avec ce très sulfureux Trouble passager, fraîchement paru dans la collection « Angoisse » de l’éditeur French Pulp.

 

Le troublé s’appelle Rémi Hutchinson, écrivain de son état. Enfin, écrivain… Il est l’auteur d’un roman, un bouquin d’horreur intitulé L’invasion des crapauds des profondeurs. Il a bien un autre livre en cours de rédaction, mais… il peine à le terminer. Il faut dire que Rémi a des circonstances atténuantes. En effet, sa fille a disparu cinq ans plus tôt. Elle a été enlevée. Depuis lors, le couple que l’auteur forme avec Lucie ne tient plus guère qu’à un fil. Un fil si ténu qu’il pourrait bien se briser à cause d’une trop jeune femme prénommée Sofia…

 

Sofia, dix-sept ans, qui lors d’un cocktail ennuyeux se présente à l’auteur comme une de ses fans. Qui l’invite à la retrouver sur un site hébergeant un jeu interactif. Rémi hésite. Puis cède. Après tout, une simple conversation virtuelle n’engage à rien. Mais à l’issue de ladite conversation, il reçoit un message privé émanant d’une certaine Monica. Monica, quinze ans, prétend savoir ce qu’il est venu chercher et se propose « de lui offrir ». Rémi hésite. Puis cède. Sans se douter qu’il met ainsi le doigt dans le plus terrifiant des engrenages.

 

« L’innocence elle-même a parfois besoin d’un masque », prévient une phrase de Thomas Fuller placée en avant-propos du roman. Toute la question est de savoir qui est innocent… Quant aux masques, il en est beaucoup question dans Trouble passager (tout comme dans Lumpen, du même auteur). Et il est encore plus question de savoir quels visages ils dissimulent. Qui est cet homme au masque bleu, dont le souvenir hante les nuits de Rémi ? Et qui conduisait la voiture bleue dans laquelle sa fille Mélissa est montée le jour de sa disparition ?

 

David Coulon sème le vent et le lecteur récoltera la tempête. Mais autant Trouble passager est clairement un Thriller, autant l’auteur n’est pas là pour jouer avec nos nerfs – même s’il est très doué pour ça et même si ça l’amuse certainement. S’il y a du suspense, c’est pour entretenir la paranoïa. (Méfiez-vous des apparences. Ne faites confiance à personne). S’il y a de la torture et du voyeurisme, c’est pour mieux interroger la notion de culpabilité et notre rapport à la violence. (Vous auriez fait quoi à sa place ? Vous êtes qui pour juger ?)

 

Mais le pire est peut-être qu’entre la proie et le prédateur subsiste toujours l’ombre d’un doute… Le pire ? Voire. Car David Coulon ose l’impensable dans un chapitre final justement intitulé « Expiation », qui vient achever son lecteur par un retournement de situation terrassant. C’est moi la gentille. Quatre mots qui changent tout. Qui non seulement forcent à reconsidérer toute l’histoire, mais brouillent – voire annulent – la frontière entre le bien et le mal. Alors on repense au début du roman. « Tout le monde est innocent. Pas de coupables… Pas de gentils et de méchants. Seulement des victimes et des bourreaux. » C’est moi la gentille. Non, vraiment, Trouble passager est un titre qui ne convient pas. Sauf si on le considère comme un euphémisme ironique. Car je suis certain que ce roman laissera des traces. Du genre indélébiles.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 199, juillet / août 2019.

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Collabo-song - Jean Mazarin

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À la guerre comme à la guerre : Collabo-song, de Jean Mazarin.

 

 

 

 

 

 

On ne présente pas Jean Mazarin. En tout cas pas au lectorat de La Tête En Noir. Tout juste peut-on rappeler que Jean Mazarin est un des pseudonymes utilisés par René-Charles Rey, au même titre qu’Emmanuel Errer et Nécrorian. Aujourd’hui âgé de 86 ans, l’homme a signé pas loin d’une centaine de romans sous ses diverses identités depuis le milieu des années 70, et certains d’entre eux sont désormais considérés à juste titre comme des classiques.

 

Collabo-song en fait partie : ce n’est pas un hasard si ce livre a obtenu le Grand prix de littérature policière en 1983 – même s’il ne s’agit pas de littérature policière, au sens strict. Difficile du reste de rattacher ce récit à un genre, car s’il semble prendre le parti du réalisme, les apparences peuvent en l’occurrence se révéler trompeuses, comme l’indique l’avertissement suivant : « Ceci est un roman… Bien que se déroulant à une époque malheureusement historique, parmi des personnages dont certains ont réellement existé, rien n’est exact. Ni noms, ni situations, ni intrigue… Tout a été manipulé par l’auteur pour parvenir à ses fins. »

 

Collabo-song est donc un récit librement inspiré de, selon l’expression consacrée. Et inspiré, il l’est, en effet. Inspiré par la grande Histoire, pour mieux raconter la petite. De fait, ce roman d’une subtilité remarquable est aussi et surtout un portrait de femme. Sans jamais juger Laure Santenac, et encore moins la condamner, Jean Mazarin esquisse par petites touches insidieuses sa trajectoire inexorable. Mais il ne lève qu’un coin du voile, laissant le lecteur faire le reste. Et le reste est de savoir où commence la culpabilité. À quel moment on met le doigt dans l’engrenage. Car coupable, Laure Santenac l’est, sans aucun doute. Mais de quoi, au juste ? D’intelligence avec l’ennemi, comme il se disait à l’époque ? Ou pire (si possible) ?

 

Le grand talent de l’auteur est de ne jamais mélanger la justesse et la justice. L’exactitude et la morale. Chacun son rôle : le sien est de raconter une histoire, et le titre seul indique assez dans quel camp se tient Jean Mazarin. Difficile de faire plus tranché que Collabo-song… Quant à savoir ce que nous aurions fait nous-mêmes dans un tel contexte, la question paraît assez peu pertinente 75 ans après les faits. Ce qui importe ici est de connaître cette femme. Déclassée, étrangère à elle-même, perdue dans un pays qui n’est plus le sien, opportuniste. Oui, Laure Santenac était tout ça. Et sans doute plus encore. Mais elle était faillible, aussi. Et surtout…

 

Dans son fameux Dictionnaire des littératures policières, le regretté Claude Mesplède évoquait Collabo-song en ces termes : « Le portrait de cette femme est aussi celui d'une époque troublée. Avec un minimum d'effets, le romancier a réussi une remarquable reconstitution historique à la chute inattendue. » Je ne saurais mieux dire. Et si je convoque Claude dans le cadre de cette chronique, c’est parce qu’il faudra bien qu’un spécialiste de son acabit prenne tôt ou tard à bras-le-corps l’œuvre considérable de René-Charles Rey. Un jour, il faudra bien que quelqu’un en dise les motifs récurrents et en tire les enseignements (les en-saignements ?).

       

Car des « barbouzeries » du passé (la série des Julien Jendrejeski – collection Espionnage) aux conflits du futur (Le général des galaxies – collection Anticipation) en passant par les traumatismes du présent (Impacts – collection Gore), de Zazou à Handschar, de Djinns à L’hiver en juillet (ce vrai-faux diptyque publié sous le titre générique La mort en partage chez Rivière Blanche), d’Il va neiger sur Venise à Collabo-song, on trouve une constance sans équivalent dans la littérature populaire contemporaine française. Une constance ? Mieux, une obsession. Une signature. À travers ces milliers de pages « entre deux guerres » René-Charles Rey nous raconte finalement toujours la même histoire. La sienne, qui est aussi la nôtre.

 

        Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 198, mai / juin 2019.

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L'autobus de minuit - Patrick Eris

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En quatrième vitesse : L’autobus de minuit, de Patrick Eris.

 

 

 

 

 

Il y a les romans linéaires, et les romans qui bifurquent. Il y a les auteurs qui respectent les codes, et ceux qui préfèrent les chemins de traverse. Il y a cet Autobus de minuit, qui fonce tous feux éteints la nuit en plein Paris, et le Diable seul sait où il va pouvoir nous conduire. Le Diable, qui a ici les traits de Patrick Eris, auteur de ce Thriller transgenre publié à l’origine en 2001 aux éditions Naturellement, puis réédité huit ans après par l’exigeante maison Malpertuis.

 

Patrick Eris, qui en trente ans de carrière, s’est constitué une étonnante bibliographie. De l’Espionnage au Cyberpunk en passant par le Fantastique et le Post-Apo, l’homme a flirté avec la plupart des « mauvais genres », sans toutefois jamais s’éloigner longtemps du Polar. Alors certes, L’autobus de minuit ne peut être considéré comme un pur Polar. Il n’en reste pas moins que noirceur, angoisse, mystère et suspense sont bel et bien au rendez-vous.

 

Après une soirée un peu arrosée, Caroline décide de rentrer seule chez sa mère. Pierrot proteste pour la forme, mais il sent bien que sa compagne ne changera pas d’avis. Alors il la laisse partir, malgré le mauvais pressentiment dont il peine à se débarrasser… Le jeune motard aurait dû insister, car dès le lendemain il apprend que Caro n’est jamais arrivée à bon port et demeure introuvable. Une disparition très inquiétante, a fortiori à l’heure où une espèce de vigilante surnommé « Le Nettoyeur » hante les rues de la capitale et décime les SDF…

 

Il existe d’ailleurs un autre danger, d’une nature encore plus trouble. Cet Autobus de Minuit, prédateur mécanique considéré par ceux qui n’ont jamais croisé son chemin comme une légende urbaine. Mais si, justement, il ne s’agissait pas d’une légende ? Et s’il s’agissait, au contraire, de la véritable valeur ajoutée du roman, de son « Cœur révélateur » battant sous ses « Habits noirs » ? Entre Poe et Féval, Patrick Eris ne choisit pas son camp, et prend garde à ne pas vendre la mèche trop tôt, distillant les informations au compte-gouttes. Il n’en a d’ailleurs que plus de mérite, car L’autobus de minuit est un roman assez court, qui file à toute allure.

 

Seule exception – notable – aux règles furieuses régissant cet univers nocturne en évolution rapide permanente : l’énigmatique G., personnage-clé qui semble toujours avoir une longueur d’avance sur les autres protagonistes. Lui évolue à un rythme différent, comme s’il se trouvait dans une dimension parallèle, sans pour autant qu’il soit présenté comme un être surnaturel. Une ambiguïté bienvenue, entretenue avec soin par l’auteur jusqu’à l’inévitable point de rupture. Lequel ne surviendra qu’après moult courses-poursuites haletantes, séquences d’action au découpage millimétré et autres règlements de comptes… flamboyants.

 

Autant de prouesses (pyro)techniques donnant au roman un cachet très visuel, voire cinématographique. Cependant, Patrick Eris ne se contente pas de livrer un spectacle son et lumière digne d’un 14 juillet sous amphétamines. L’auteur prend en effet un plaisir manifeste à pimenter son jeu de massacre de saillies cinglantes (les motivations du Nettoyeur sont notamment très éclairantes…) donnant à son propos un sous-texte sociétal bienvenu.

 

Telle une machine devenue folle, L’autobus de minuit file ainsi à toute allure vers une « Destination finale » que l’on devine funeste. Reste encore à savoir pour qui ? Mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire davantage. Sachez simplement que toutes les réponses vous attendent au terminus. Une ultime mise en garde toutefois : Patrick Eris ne délivre qu’un aller simple. Pour le retour, il faudra vous débrouiller par vous-mêmes… Si retour il y a.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 197, mars / avril 2019.

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Alix Karol 1 et 2 - Patrice Dard

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Bon sang ne saurait mentir : Alix Karol, tomes 1 et 2, de Patrice Dard.

 

 

 

 

 

 

Milieu des années 70. Le Fleuve Noir règne sur le monde du roman dit « de gare », en particulier grâce à ses collections Anticipation, Spécial-Police et Espionnage. Frédéric Dard, tel un baron Frankenstein faisant corps avec sa créature, continue à livrer les aventures de San-Antonio presque aussi vite que son lectorat jamais rassasié ne peut les lire. Le contexte est donc à la fois des plus favorables à la littérature populaire – les ventes sont au beau fixe – et périlleux – difficile pour un jeune auteur de sortir du lot tant la concurrence est rude et de qualité.

 

Difficile de se faire un nom, et plus encore un prénom, surtout quand on s’appelle Patrice Dard. D’où l’intérêt de la double mystification mise en œuvre dans la série Alix Karol. En effet, non content de disparaître derrière un pseudonyme en forme de clin d’œil, l’auteur fusionne aussi avec le narrateur en adoptant son point de vue. Soit la même recette que celle utilisée par son père dans le cadre de sa célèbre série, mais adaptée ici au monde de l’espionnage.

 

Car Alix Carol et son binôme Bis sont bel et bel des espions, même s’ils agissent pour le compte d’une organisation quelque peu… décalée. Malgré leur appellation d’origine assez peu contrôlée, les « Services Secrets du Tiers-Monde » apparaissent néanmoins comme la première vraie bonne idée de la série. Car si En tout bien tout horreur démarre de façon assez classique après une explication de texte musclée avec de sombres empêcheurs d’espionner en rond, la suite du roman permet à l’auteur de subvertir à peu près tous les codes du genre. Du Lido à l’ambassade de Suède au Brésil, d’une prétendue danseuse de cabaret à une otage qui n’a rien de la princesse en détresse, Alix Carol fait feu de tout bois, pour notre plus grand plaisir.

 

Une formule débridée et impertinente reproduite dans Assassin pour tout le monde, le deuxième titre inclus dans ce volume, où Alix et Bis se trouvent cette fois confrontés au sinistre groupe terroriste Septembre Noir, avec rien moins que le Colonel Kadhafi en guest star ! Malgré ce contexte géopolitique pour le moins « chargé », où la guerre froide vient percuter de plein fouet la décolonisation, la série profite de l’occasion pour affirmer son caractère bien trempé, et les tribulations de ces drôles de barbouzes s’avèrent d’autant plus rafraîchissantes.

 

C’est drôle, vif, gaillard (voire même parfois paillard), et si on pense parfois à OSS 117 et à San-Antonio (tiens donc), l’ambiance générale des romans est plus proche du duo Audiard / Lautner que de James Bond. Pour autant, l’auteur évite l’écueil de la parodie, et parvient à trouver un improbable équilibre le long de l’étroite frontière séparant premier et second degré. Avec Alix Karol, Patrice Dard se révèle donc non seulement le digne fils de son père, mais il réussit aussi – et surtout – à s’émanciper d’un héritage qu’on aurait pu penser encombrant.

 

En conclusion, je ne saurais trop conseiller l’acquisition de ce volume aux amateurs de littérature populaire décloisonnée. « Décloisonnée », car si en effet la série Alix Karol relève avant tout de l’Espionnage, les amateurs d’Action et de Polar y trouveront aussi leur compte. Avec En tout bien tout horreur et Assassin pour tout le monde, vous aurez droit à une double dose d’aventures explosives, de jeux de dupes, d’agents doubles troubles triples, de femmes fatales et de sensations fortes et inversement. Tout ça et plus encore pour le prix d’un Poche, ce serait dommage de s’en priver. En espérant que French Pulp continuera à rééditer la série : avec 21 romans parus entre 1973 et 1977, il y a matière à une belle intégrale. À bon entendeur...

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 196, janvier / février 2019.

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Le club - Michel Pagel

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Ô temps, suspends ton vol ! : Le club, de Michel Pagel.

 

 

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite mise en garde me semble de rigueur. En effet, dans ce roman très particulier, Michel Pagel a décidé de « ressusciter » une série de livres que certains d’entre vous ont probablement lus. Toutefois, s’il s’agit bien d’un hommage, les protagonistes ont beaucoup changé, et pour cause : l’auteur leur a inventé une deuxième vie. Ou plutôt, il a fait évoluer leur personnalité en les plongeant dans le monde réel. Comme si des personnages de fiction pouvaient vieillir. Avec Le club, vos souvenirs d’enfance seront donc sollicités d’une façon quelque peu déstabilisante. Êtes-vous prêts à une telle confrontation ?

 

Certains membres du Club ne l’étaient pas, eux. Trente ans après le « glissement », François ne l’a d’ailleurs toujours pas digéré. Tout en sarcasme et violence rentrée, il semble en guerre permanente contre le monde entier. Et surtout contre l’homme qu’il est devenu. Claude, pour sa part, a décidé d’assumer – et de s’assumer. Elle vit avec Do (qui selon l’humeur s’appelle aussi Mi). Dominique. Et Claudine. Deux femmes. Qui se moquent bien de ce qu’en pense François. Ou qui sont assez fortes pour ne pas en tenir compte. Pour Annie, c’est encore autre chose. Annie souvent mariée – et encore plus souvent divorcée. Annie et l’alcool. De plus en plus d’alcool. Trop. Et puis Marie, sa fille. Que sa mère évite de regarder, tant elle lui rappelle ses propres échecs. Quant à Mick, il n’est pas encore arrivé. Mais si la neige le permet, il ne devrait plus tarder à rejoindre les trois membres du club. « Trois », oui. Car si Pilou est déjà là, il n’a jamais vraiment fait partie du groupe. « Trois », car Dagobert est mort depuis longtemps.

 

L’ambiance est lourde ; les retrouvailles s’annoncent tendues. Tout le monde a beaucoup changé depuis le temps, et pas forcément en bien. De plus, il y a Cécile, la mère de Claude. Devenue une très vieille femme, elle demeure alitée dans sa chambre. Son état nécessite des soins constants. Après quelques échanges crispants, les membres du club vont se coucher. Puis tout bascule. En quarante pages découpées en six courts chapitres, Michel Pagel revient aux sources en signant « Le roman qui n’a jamais été écrit ». Et c’est exceptionnel. Quarante pages pour dire comment des créatures de papier se sont transformées en êtres de chair et de sang du jour au lendemain. Six chapitres pour évoquer la stupeur provoquée par une mue brutale, et la peur éprouvée quand on réalise qu’aucun retour en arrière n’est possible.

 

Après cette saisissante chute à rebrousse-temps, le présent reprend ses droits. Mais en cette veille de Noël, les membres du Club n’ont pas le cœur à la fête. Car la grande faucheuse est venue trancher un des derniers liens qui les unissait encore. S’ensuit un passage aussi poignant que réaliste. Regarder la mort en face est toujours une épreuve terrible – surtout quand elle touche de façon on ne peut plus intime. Et quand, comme ici, cette loupe cruelle devient un miroir dans lequel aucun survivant n’ose se regarder, de peur de ne pas s’y reconnaître.

 

Il ne s’agit pourtant que d’un début. En effet, dans la seconde moitié du roman, l’auteur instaure une atmosphère de plus en plus inquiétante. Jusqu’à ce que l’assassin frappe une deuxième fois. Étant donné que la neige n’a pas cessé de tomber et que les protagonistes se retrouvent désormais quasiment coupés du monde, la suspicion est de mise. Si le meurtrier était l’un d’entre eux ? Et Mick qui n’est toujours pas là… Mick et Jo – celle par qui le scandale est arrivé. La première à avoir changé. De là à la tenir pour responsable de la situation…

 

Michel Pagel aurait pu livrer avec ce roman un subtil hommage à la littérature populaire, en faisant vibrer la corde sensible de la nostalgie. Il aurait aussi pu proposer un vrai « Thriller », tant ce récit angoissant rappelle par certains aspects le célèbre Ils étaient dix d’Agatha Christie. Il a coché les deux cases avec brio. Mais il a fait bien plus que ça. Le club traite en effet de la perte. Perte du premier sang, perte de l’innocence et perte des êtres aimés. La perte, donc, à laquelle succède l’émancipation, dans tous les sens du terme. Mais que se passe-t-il quand un personnage devient… une personne ? Même s’il n’a plus vraiment sa place au sein des vastes espaces de l’imaginaire, est-il pour autant adapté au monde réel ? Tel un démiurge bienveillant, Michel Pagel interroge ici la notion de création, sans passer sous silence celle du sexe des anges. Car après tout, ce que ces cinq-là ont perdu ressemble à s’y méprendre au paradis…

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Orages en terre de France - Michel Pagel

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De beaux lendemains : Orages en terre de France, de Michel Pagel.

 

 

 

On ne présente plus Michel Pagel. Notamment connu – et reconnu – pour le fascinant cycle La comédie Inhumaine (huit romans et recueils de nouvelles rassemblés cette année en deux magnifiques omnibus par Les Moutons Électriques), l’homme est aussi l’auteur, dissimulé derrière le facétieux pseudonyme de Pierre-Alexis Orloff, du feuilleton Panthéra, initié il y a déjà dix ans chez Rivière Blanche (six titres parus à ce jour, série en cours).

 

Mais ces deux sagas, en dépit de leurs incontestables qualités respectives, ne doivent pas pour autant être l’arbre qui cache la forêt. Car la bibliographie de Michel Pagel, depuis ses débuts en 1984 au Fleuve Noir, n’a jamais cessé de s’étoffer et comprend de nombreux autres ouvrages tout aussi captivants. Comme justement ce Orages en terre de France, publié à l’origine dans la fameuse collection Anticipation en 1991 et réédité début 2020 chez Hélios.

 

Surprenant à plus d’un titre, ce roman se déroule à la fin du XXème siècle, dans le cadre d’un conflit opposant la France et l’Angleterre. Il s’agit par conséquent d’une uchronie. Mais une uchronie fortement imprégnée de Science-fiction et de Fantastique – voire d’Horreur… Un mélange détonnant, mais pas si étonnant dans le fond, tant Michel Pagel a souvent pris le parti, durant sa longue carrière, d’abolir les frontières entre les genres pour mieux servir ses récits.

 

Structuré en quatre chapitres distincts mais complémentaires, Orages en terre de France pourrait presque être qualifié de « fix-up ». Toutefois, si ces différentes parties s’apparentent a priori à des nouvelles agencées de façon à constituer un ensemble cohérent, elles ne sont pas vraiment indépendantes les unes des autres. En réalité, ces quatre histoires n’en forment qu’une : celle des deux pays en proie à une guerre de religion interminable.

 

Le texte initial, Ader, se déroule en 1991. Jehan, déprimé par ce conflit millénaire qui semble sans issue, décide de se rendre chez son ancien professeur Clément afin de se changer les idées. À cet instant, il ne se doute pas encore que cette visite de courtoisie va non seulement bouleverser sa vie, mais aussi celles de millions de personnes. En effet, Clément a développé un projet insensé, et son choix d’y associer son ancien élève s’avérera lourd de conséquences…

 

À première vue sans lien direct avec son prédécesseur, le deuxième chapitre, Bonsoir, maman, est le plus bref des quatre, mais aussi, sans doute, le plus émouvant. Michel Pagel y trace avec beaucoup de délicatesse le portrait d’une femme âgée et malade, qui craint de ne jamais voir ses petits-enfants. Car la guerre vorace continue à prélever ton tribut meurtrier, et si Paul fait son possible pour apaiser sa mère, il sait bien au fond de lui-même qu’elle a raison.

 

Ensuite, nouveau changement de décor et de point de vue avec Le templier, long récit qui permet à l’auteur de mettre l’accent sur l’implication de l’Église dans ce conflit sanglant. En haut lieu, on aimerait beaucoup utiliser la fameuse invention de Clément, améliorée depuis sa création par Jehan, mais le très médiatique et conservateur télévangéliste Frédéric d’Arles s’y oppose. Les arguments de la capiteuse Jeanne parviendront-ils à le faire changer d’avis ?

 

Dans la quatrième et dernière partie, L’inondation, l’intrigue a lieu en 1995. La situation générale ne s’est pas arrangée – au contraire. Plongés dans un bourbier effroyable, les protagonistes du récit se débattent comme ils peuvent pour survivre. Mais si Marc, Ian et Émilie optent chacun à leur manière pour une fuite en avant, c’est pour mieux foncer droit dans le mur. Une conclusion à la fois absurde et funeste, qui laisse un goût de cendres dans la bouche.

 

Orages en terre de France est donc un ouvrage très original et maîtrisé de bout en bout. Grâce à ces quatre tableaux complémentaires permettant de balayer tout le spectre d’un bien sombre théâtre des opérations, Michel Pagel livre une uchronie saisissante, à mi-chemin entre le fix-up et le roman choral. Notons enfin que même si ce livre oscille entre divers genres de l’imaginaire en ayant le goût exquis de ne jamais vraiment choisir son camp, son propos reste, près de trente ans après sa première publication, toujours autant d’actualité. Hélas…

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Et les gens continuent de tomber avec la nuit, Ô et Errer me muscle - Heptanes Fraxion

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De quoi tenir : Et les gens continuent de tomber avec la nuit, Ô et Errer me muscle, de Heptanes Fraxion

 

 

 

 

 

Y a ces gens qui sur Facebook passent leur temps à partager des photos de chats. Et y a ce mec dans mes contacts qui fait rien que de gratter le ventre du singe que j'ai dans le dos.

 

Le genre de gars à poster sans prévenir, à l’heure de l’apéro, une vidéo d'un combat de Holly Holm. (Holly Holm, si vous la situez pas, c'est la championne d'UFC qui a envoyé Ronda Rousey au tapis en 2015 avec un headkick). Moi j'appellerais ça du traitement de choc pour mâle fragile. Mais ce type, il appelle ça de la « poésie contemporaine ». Pourquoi pas. Y en a aussi. En tout cas, ça met la barre. Et pourtant, c'est qu'une mise en (pieds) bouche.

 

Parce que deux heures plus tard, il balance un lien vers une vidéo de The Exploited. Mais pas n'importe quelle vidéo, hein. En fait un montage de cette grosse tuerie de Made in Britain, le film d'Alan Clarke dans lequel Tim Roth incarne un skinhead qui ferait passer tout le cast blanc d'American History X pour des supporters de François Bayrou foncedés à la camomille.

 

Ensuite, le gars va pioncer un coup (du moins c’est ce que je pense sur le moment). Et le lendemain il en remet une couche. Avec une citation et une image extraits de ce puits de noirceur qu’est Alack Sinner, la BD de Munoz et Sampayo. (Je sais pas si les deux volumes de l’intégrale parue en 2007 chez Casterman sont toujours dispos, mais si oui, foncez. Ҫa s’appelle L'âge de l'innocence et L'âge des désenchantements et c'est bon pour ce que vous avez).

 

Et pourquoi je vous parle de tout ça plutôt que des poèmes d’Heptanes Fraxion, moi ? Peut-être bien parce que tout ça a à voir avec la personne qu’il est, mais aussi avec ce qu’il écrit. Peut-être parce que justement, entre Alan Clarke et Alack Sinner, il pourrait y avoir un lien. Comme ce texte incroyable intitulé Rétrofuturisme, jeté par l’auteur sur son mur cette nuit-là, à l’heure où tous les chats sont gris et où ceux qui se gargarisent de leurs photos pioncent.

 

Mais Heptanes Fraxion, lui, il aime que les Chats de Mars. Et la nuit, il se situe plutôt entre chien et loup (le jour aussi, d’ailleurs). Il en profite donc pour partager des textes qui parlent de lui – un peu –, des autres – beaucoup –, de zones d'ombres et de morsures – passionnément. Et de Whitehouse. Et quelqu’un qui parle du groupe le plus offensif et offensant de l'histoire de la musique dans un POÈME (en majuscules, ouais), j'avais encore jamais vu.

 

Bref, comme je disais, y a ce mec qui fait rien que de gratter le ventre du singe que j'ai dans le dos. Mais si je reparle de lui aujourd'hui, c'est pas juste pour bricoler un cut-up de son mur Facebook et le mettre à la disposition de celles et ceux qui ne sont pas « ami.e.s » avec lui.

 

C'est surtout pour signaler que ses recueils Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas et C’est la viande qui fait ça, que j’avais chroniqués (ou essayé de) l’an dernier, sont épuisés. Sale nouvelle, mais j’imagine qu’il reste quand même quelques éditeurs dignes de ce nom dans la place pour donner à ces deux bouquins la nouvelle vie qu’ils méritent.

 

En attendant, vous pouvez donc retrouver Heptanes Fraxion sur Internet. Et si les poèmes que l’auteur met gracieusement à disposition sur son blog et ses pages ne vous suffisent pas (mais aussi parce qu’il faut bien que je justifie à un moment ou un autre le titre de cette chronique aux trois quarts HS, bon sang), voilà trois fois du costaud pour vous :

 

Et les gens continuent de tomber avec la nuit. 24 poèmes. 36 pages. 6 euros. Aérolithe, 2019.

 

Ô. 10 poèmes. 36 pages. 5 euros. Chats de Mars, 2020.

 

Errer me muscle. 35 poèmes. 54 pages. 8 euros. Gros Textes, 2020.

 

 

Deux plaquettes et un recueil pour moins de vingt balles. Ne choisissez pas. Prenez tout.

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