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Les solitudes de l'ours blanc - Thierry Di Rollo

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Sous la glace : Les solitudes de l’ours blanc, de Thierry Di Rollo.

 

 

 

 

 

 

 

Thierry Di Rollo est un auteur aussi passionnant qu’éclectique. Depuis ses premières publications à la fin des années 80, il n’a jamais cessé de varier les plaisirs, dans le fond comme dans la forme. De la nouvelle au roman, du cycle au one-shot, de la SF au Polar, de la Fantasy au Post-Apo, l’homme a toujours déjoué toutes les attentes, préférant explorer d’autres directions plutôt que de se laisser enfermer dans une case, quelle qu’elle soit. En résulte une trajectoire singulière, mais aussi une bibliographie aussi dense que variée, harmonieusement répartie entre des revues comme Imagine ou Bifrost pour les nouvelles et des éditeurs tels le Bélial, Folio SF, la Série Noire et Actusf – avec, justement, ces Solitudes de l’ours blanc.

 

Un titre bien mystérieux, qui trouve son explication dans les méandres d’une psychologie quelque peu tourmentée. Celle de Marc Sisley. Du moins est-ce là le nom qu’il donne à Durieux. Cet homme qu’il s’apprête à abattre froidement en pleine nuit dans la forêt. Rien de personnel ; il s’agit d’un contrat. C’est son travail, à Sisley. Mais pour ce type de travail, mieux vaut éviter les témoins. Or cette nuit-là, il y a un imprévu. Un petit grain de sable qui va venir enrayer la belle mécanique glacée du tueur. Un grain de sable, voire plus car affinités. En effet, Sisley est surveillé par Reval, l’homme de main de son commanditaire. L’enjeu dépasse désormais le strict cadre du contrat. Si le tueur veut lui-même survivre, il doit « régler son problème ».

 

Les solitudes de l’ours blanc est découpé en cinq parties, qui correspondent à autant de changements de points de vue. Douze ans se sont écoulés depuis les faits relatés dans le premier acte, et le tueur a disparu. Mais douze ans, aux yeux de Jenny Erin, ça ne signifie rien. La vie de la jeune femme a changé du tout au tout cette nuit-là, et pour elle, le temps s’est arrêté. Depuis lors, entièrement tendue vers son objectif, Jenny pense à Marc Sisley. Elle a d’excellentes raisons de vouloir le retrouver, et elle s’est donné les moyens de ses ambitions.

 

En attendant que le passé vienne retourner le présent comme un gant, la troisième partie est consacrée au tueur. L’homme s’est enfui très loin, au-delà de l’océan. Il en a profité pour retrouver son vrai nom – Marc Clouzeau. Mais il n’a pas pour autant changé de vie. Il travaille désormais pour son vieil ami Luke Moore. Ou du moins il essaie de s’acquitter des missions que lui confie encore ce dernier. Ce qui est de plus en plus difficile, car Clouzeau est rongé par l’alcool. Il n’a jamais oublié la fameuse nuit.

 

Après une nouvelle affaire qui vire au carnage, Marc se présente devant Luke la queue basse. Ce dernier lui parle quand même d’un autre boulot. Toutefois, il prévient son complice qu’il ne sera pas payé : c’est sa dernière chance. Un quitte ou double. Un contrat sur lequel il ne sera pas seul. Il sera accompagné par une certaine… Jenny. Ainsi la boucle est-t-elle bouclée, dans un ultime face-à-face cauchemardesque où les fantômes du passé viendront eux-mêmes réclamer leur tribut. L’ours est plus seul que jamais sur sa banquise, surtout après avoir vu son reflet déformé dans la glace fondue.

 

Les solitudes de l’ours blanc est un roman hanté par une absence beaucoup trop présente. Grâce à des intermèdes douloureux liant l’ensemble du récit de façon inextricable, Thierry Di Rollo tisse une toile aussi serrée qu’un nœud coulant autour du cou d’un condamné à mort. Alors, on se souvient que l’auteur a été publié dans la Série Noire. Et on comprend pourquoi.

 

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 204, mai / juin 2020.

 

 

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Manhattan Marilyn - Philippe Laguerre

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The asphalt jungle : Manhattan Marilyn, de Philippe Laguerre.

 

 

 

 

 

Manhattan Marilyn est un roman particulier à plus d’un titre. En effet, Philippe Laguerre le signe de son vrai nom, abandonnant, pour la première fois de sa déjà longue carrière, son pseudonyme de Philippe Ward. Un tel choix n’a rien d’anodin, surtout vis-à-vis des deux thèmes principaux de ce livre. En l’occurrence la ville de New York d’un côté, et la figure de Marilyn Monroe de l’autre – soit deux des sujets de prédilection de Philippe Laguerre-Ward. Je ne crois pas aux coïncidences. Si on me demandait mon avis, je dirais donc que l’auteur a voulu regarder ses passions en face pour mieux leur rendre ce double hommage. Comme si le fait de se débarrasser de son masque l’avait aidé à rendre cette affaire encore plus personnelle. Mais trêve d’extrapolation oiseuse, et entrons sans plus attendre dans le vif du sujet.

 

Manhattan Marilyn se déroule donc, comme son titre le laisse entendre, à New York. Dès le début du roman, nous faisons la connaissance de Kristin Arroyo, ex-Marine revenue à la vie civile, et désormais ardente militante au sein du mouvement Occupons Wall Street, qui fait grand bruit en cet automne 2011. La jeune femme se lie d’amitié avec Nathan Stewart, un photographe qui souhaite consacrer une exposition au mouvement de protestation. En confiance, elle lui confie le seul héritage qu’il lui reste de son grand-père, lui-même photographe de renom. Une série de clichés inédits sur lesquels apparaît… Marilyn Monroe. Une véritable aubaine pour Michael Pear, qui travaille à la Fondation Monroe. Seul « petit » bémol : il se trouve que ces clichés n’intéressent pas que le sympathique milliardaire…

 

Après une série de réactions en chaîne dramatique, Kristin se retrouve traquée et contrainte à prendre la fuite. Pour autant, l’ancienne militaire n’est pas sans ressource. Elle peut compter sur le soutien de Michael, mais aussi sur celui de Ian, un ancien Marine avec lequel elle est restée liée depuis son retour aux États-Unis. Certes, Ian n’est plus vraiment le guerrier d’élite qu’il était, mais s’il dort désormais dans une ancienne station de métro abandonnée en compagnie d’autres sans-abris, l’homme a encore du réseau, logé à la même enseigne que lui – celle de la belle étoile, en l’occurrence. Le « Home sweet home » ne l’est pas toujours pour ceux qu’on appelle « les vétérans »…

 

Néanmoins, ces soldats de (mauvaise) fortune ont encore du répondant, et heureusement. Car Kristin a ouvert sans le vouloir une véritable boîte de Pandore, et révélé un des secrets les mieux gardés de l’histoire américaine contemporaine. Un secret convoité à la fois par la Mafia, le FBI et le tout-puissant lobby occulte du Triangle de Fer. Mais la petite « armée des ombres » qui entoure la jeune femme est prête à livrer un ultime baroud d’honneur, et pour cause : l’honneur, c’est tout ce qui lui reste.

 

Et Marilyn dans tout ça ? Hors de question de dévoiler ce qui constitue l’un des ressorts majeurs de l’intrigue, mais que le lecteur soit rassuré : la célèbre actrice n’est pas ici réduite à une série de photographies. Elle se trouve bel et bien au cœur de l’histoire, qu’il s’agisse de la grande ou de la petite. Tout le talent de l’auteur consiste d’ailleurs à mêler les deux pour mieux explorer ses propres pistes. Et celles-ci s’avèrent pour le moins surprenantes… Avec Manhattan Marilyn, Philippe Laguerre signe donc un Thriller d’action trépidant – passé le premier tiers du livre, le rythme s’emballe et ne ralentit plus jusqu’à la fin –, tout en respectant à la lettre la double note d’intention de son titre, mais sans pour autant s’y restreindre. Tout le monde peut croquer dans la Grosse Pomme cuisinée par Philippe Laguerre, alors ne vous en privez pas.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 203, mars / avril 2020.

 

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Soleil noir - Christophe Sémont

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Welcome to the jungle : Soleil noir, de Christophe Sémont.

 

 

 

 

On ne présente plus l’éditeur rennais Critic, qui vient de fêter ses dix ans. Dix ans au service d’une littérature populaire exigeante – ce qui n’a rien d’incompatible – avec une prédilection marquée pour la Science-fiction, le Fantastique et la Fantasy. Mais le domaine qui nous intéresse plus particulièrement n’est pas en reste, bien au contraire. Après l’incroyable succès de la trilogie Bleiberg, de David Khara, Critic a en effet prolongé l’expérience du Thriller, permettant par exemple à un écrivain confirmé comme Laurent Whale de s’illustrer dans un nouveau registre. Mais l’éditeur a aussi eu le grand mérite de faire confiance à plusieurs jeunes auteurs de talent. Et en lisant un roman tel que Soleil noir, on ne peut que l’en remercier.

 

L’intrigue de ce livre se déroule en Amérique du Sud au début des années 2000. Nous y suivons en alternance les trajectoires de plusieurs personnages très différents. A priori, rien ne semble rapprocher le policier argentin Esteban Pantoja, la serveuse bolivienne Adela Arzans et le baroudeur Antonio Valvidia. Rien, hormis peut-être la tragédie qui vient frapper de plein fouet le jeune sergent dès le début du roman. Un braquage de banque qui tourne mal, un déferlement de violence aveugle, des vies brisées. Y compris celle du survivant qu’est devenu Esteban. À partir de ce point de non-retour, le jeune flic se lance dans une traque éperdue, avec pour seuls indices une adresse en Bolivie et le curieux tatouage porté par l’homme qu’il a abattu.

 

En parallèle, les troubles étranges dont souffre Adela ne cessent de s’aggraver. Le docteur Zamora, qui s’occupe d’elle depuis qu’elle est petite, a beau tenter de la rassurer, rien n’y fait. Il est vrai que des médecins qui désignent leurs patients par des numéros n’inspirent qu’une confiance relative… Surtout en Amérique du Sud, où il n’est pas rare de croiser des Allemands dont il vaut sans doute mieux ignorer ce qu’ils faisaient pendant la deuxième guerre mondiale. Seulement voilà : Antonio veut savoir, lui, et il est prêt à tout pour ça. Même à continuer son enquête hors de tout cadre légal, en la poussant jusque dans les tripots les plus louches…

 

Pendant ce temps, une bande d’adolescents effectue en pleine jungle une découverte épouvantable. Un container abandonné, avec à l’intérieur des dizaines de corps. Quel rapport avec les recherches menées par Esteban ? Tous les cadavres arborent le même tatouage que l’homme tué par le policier lors du braquage. Un tatouage que connaît très bien le vieil Antonio, et pour cause… Grâce au précieux concours de cet allié hors pair et aux informations délivrées par son amie Amanda, Estaban va découvrir l’incroyable vérité. Toute la question est de savoir s’il arrivera à temps pour arracher Adela à l’horrible sort qui l’attend depuis son enfance…

 

Grâce notamment à son écriture dynamique et à son découpage au cordeau (les chapitres sont très courts, ce qui accentue l’impression de vivacité) Soleil noir se révèle donc un page-turner des plus efficaces. Doté d’un parfum de roman d’aventures qui ne gâche rien – bien au contraire –, ce Thriller de Christophe Sémont n’est par ailleurs pas sans rappeler l’excellent La traque, du non moins excellent Herbert Lieberman. Je n’en dirai pas davantage pour éviter de trop dévoiler le cœur de l’intrigue, mais un tel parallèle se suffit me semble-t-il à lui-même. Alors avis aux amateurs de Polars percutants, de jungles étouffantes et de résurgences surgies d’une époque terrible qui n’a pas encore livré tous ses secrets : ne passez pas votre chemin. Mais attention quand même, car le Soleil noir de Christophe Sémont laisse de drôles de traces sur la peau.

 

 

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 202, janvier / février 2020.

 

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Singulier Pluriel - Lucas Moreno

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Longue vie à la nouvelle chair : Singulier Pluriel, de Lucas Moreno.

 

 

 

 

Il est toujours bon d’aborder un ouvrage sans idée préconçue. C’est même une question d’hygiène. En cette époque fiévreuse croulant sous une information bouillante et frénétique (pourquoi ai-je eu envie d’écrire « bruyante et néphrétique » ?), une telle approche devient d’ailleurs trop rare. Pour peu que l’on soit de surcroît un lecteur avide ayant développé au fil des ans un goût marqué pour certains auteurs productifs et autres éditeurs aux collections généreuses, la tentation du repli et du confort est grande. Or le repli et le confort, c’est mal.

 

Fort de ces saines convictions, j’ai donc pu explorer le recueil de nouvelles de Lucas Moreno comme un territoire a priori vierge, mais dont la véritable nature s’avère a posteriori bien peu effarouchée… Découpé en deux parties – pour faire schématique, la première relève de l’horreur et du bizarre, alors que la seconde arpente les territoires d’une anticipation angoissante –, ce livre est en réalité une collection de textes parus au préalable dans des anthologies publiées chez Malpertuis, Rivière Blanche, ou bien encore Le Belial’. Soit neuf histoires au total, pour autant de promesses d’un Fantastique aussi Singulier que Pluriel…

 

Et des promesses tenues, car l’ouvrage capte aussitôt l’attention du lecteur grâce à son atmosphère pesante. En témoignent les deux premiers récits, aussi radicaux et explicites l’un que l’autre. Singulier Pluriel, non content de donner son titre au recueil, dévoile ainsi certaines des thématiques imprégnant l’univers de Lucas Moreno. Manifestement peu confiant en la nature humaine, l’auteur mêle ici sexe et menace diffuse jusqu’à un épouvantable point de non-retour sacrificiel. Le meilleur’ ville dou monde, tout aussi sombre, permet de visiter un superbe musée des horreurs dont il s’avère, à l’inverse de la formule consacrée, que « toute entrée est définitive »… Très différent de ses prédécesseurs, Shacham traite quant à lui de shamanisme et de réincarnation sous un angle onirique, voire animiste : une franche réussite, pour un voyage à la fois original et inquiétant. Dellamorte dellamore emprunte quant à lui son titre à l’excellent film de Michele Soavi. Un choix audacieux mais judicieux, justifié par le traitement halluciné de ce texte obsessionnel doté d’un final gore du plus bel effet. Enfin, Comme au premier jour révèle grâce à un curieux test de Rorschach faisant le lien entre passé et présent le vrai visage d’un tueur pas comme les autres. Doté d’une oppressante construction en boucle, ce dernier segment offre la conclusion idéale à une première partie que l’on quitte en espérant que ces cauchemars à répétition n’auront pas trop contaminé la réalité…

 

Cette pause n’est cependant qu’une illusion supplémentaire. En effet, ce n’est pas parce que Lucas Moreno couvre L’autre moi d’un vernis technologico-SF que ses préoccupations changent… La quête – et la perte – d’identité continuent à guider sa démarche, avec une belle énergie du désespoir culminant dans l’implacable sentence « Les Terriens étaient voués à l’autoextermination, point barre ». Le récit suivant, nettement moins pessimiste, n’en est pas pour autant rassurant. Demain les eidolies présente en effet un scientifique-gourou, l’un de ses élèves-disciples, et d’étranges sculptures, dont il est bien difficile de dire si elles sont d’essence onirique, scientifique ou… Divine ? Est-ce là ce que l’avenir nous réserve ? Ou y a-t-il encore plus dangereux ? Trouver les mots répondra muettement à ces questions, transformant la colonisation d’une planète inconnue en Survival désespéré, où les chasseurs dégénérés sont victimes d’un mal inattendu. Enfin, PV vient clôturer le recueil en démontrant de manière assez implacable qu’il n’est pas souhaitable de choisir entre un dieu absent et une science omniprésente : si le paradis a été perdu, c’est sans doute pour une bonne raison…

 

En composant un véritable panorama du Fantastique, ces neuf tableaux dégagent le portrait d’un auteur aussi intrigant qu’attachant. Doté d’une plume trempée dans le sang ou dans l’absinthe selon la nature du voyage proposé, Lucas Moreno brouille les cartes du réel avec talent et maîtrise. Singulier pluriel, paru chez l’éditeur suisse Hélice Hélas, est donc un livre qui mérite pleinement son titre, et ce n’est là que la moindre de ses nombreuses qualités. Je ne saurais trop vous engager à le vérifier par vous-mêmes.

 

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Je n’étais pas très portée sur les petits maris - Tampa Simoni

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De l’innocence des filles : Je n’étais pas très portée sur les petits maris, de Tampa Simoni.

 

 

 

 

 

Tampa Simoni, il y a encore un an, je savais pas du tout qui c’était. Jusqu’à ce que je découvre Les bouts ramassés sont pour ma mère, Va la chercher au fond et Courte et fourchue, ses trois nouvelles publiées dans le fastueux onzième numéro de Violences. Trois nouvelles qui m’ont retourné le bide et le cerveau. Il est vrai que des récits sélectionnés par Luna Beretta, ça constitue déjà un indice du genre costaud. Puis Christophe Siébert en a remis une couche en intégrant ces textes à son fameux « top 18 de Violences 11 ». Avec de tels parrain et marraine, le doute n’était pas permis : Tampa Simoni était décidément quelqu’un de très spécial.

 

Mais quelqu’un que je ne pouvais pas encore situer. Heureusement, je n’ai pas eu à attendre longtemps, car la très chouette revue Squeeze a publié dans les mois qui ont suivi deux autres récits de Tampa, Déterrer la bien femme et La braiseuse, dans ses numéros 22 et 23. Deux textes dont la puissance n’a fait que confirmer tout le bien que je pensais déjà de l’autrice. Mais ça ne me suffisait pas. Rester à l’affut, c’est bien, mais prendre les devants, c’est mieux. Alors j’ai cherché. Et j’ai trouvé. Pour constater qu’en fait je connaissais déjà Tampa. Sous un autre nom. J’avais même déjà croisé sa route à plusieurs reprises. Je l’ai donc contactée.

 

Après un certain nombre d’échanges et quelques mois de travail, je finis par recevoir un recueil de dix textes intitulé Je n’étais pas très portée sur les petits maris. Ledit recueil comprenait les trois nouvelles parues dans Violences 11, deux textes publiés dans Squeeze (La braiseuse, non repris ici, a été remplacée par De l’innocence des filles, édité entre-temps dans le numéro 24), quatre inédits tout feu tout flamme et un bonus qui vaut son pesant d’or. Je me suis tout envoyé d’une traite. Et j’ai aussitôt ressenti le besoin impérieux d’en parler, car la force qui se dégage de l’écriture de Tampa Simoni a quelque chose d’irrésistible. Dans la forme, c'est nickel (le style à la fois sûr, sec et soigné) et dans le fond, c'est impeccable. Construction maîtrisée, excellente gestion des effets et du rythme, montée en puissance toujours bien dosée : ça cogne dur, ça pulse et ça vibre. Et ça explose de rage, sans jamais oublier de raconter une histoire. Pour un coup d’essai – car c’en est un –, le résultat est sacrément impressionnant.

 

Avec des textes intitulés Les vieilles chattes ne meurent jamais, Plan postérieur démoniaque ou Les femmes sexy mangent de la viande tous les jours, vous vous douterez que Tampa Simoni fait plutôt dans l’acide sulfurique que dans la romance acidulée. Ici, ça sent bon l’explosion de charge mentale trop longtemps contenue. Pour autant, certaines de ces nouvelles ne sont pas si loin du Fantastique, comme Les courses, avec son côté onirique bigger than life. Mais cette touche de sur-naturel n'enlève rien à l'impact viscéral des textes – au contraire. Entre réalisme cru, horreur frontale, grotesque assumé (ce qui dans ma bouche est évidemment un compliment) et Fantastique malade, il y a un peu tout ce que j'aime dans ce qu’écrit Tampa.

 

Un mot encore à propos du texte « bonus », parce qu'il le mérite bien. Ce très court fragment d’une douzaine de lignes s’appelle Manifeste de mes 7 ans. Et il contient déjà en germe l’essentiel de la personne qu’est devenue Tampa, ce qui est assez sidérant. Son intégration au sommaire est donc d’une cohérence absolue, d’autant que ce manifeste juste assez sarcastique pour maintenir un subtil équilibre entre premier et second degré constitue l’écho idéal au contenu général du recueil. Très fort. La boucle est bouclée, et un paquet de mâles blancs cishet de cinquante balais risquent de trouver le nœud un peu trop serré s’ils tombent sur ces textes – ou plutôt, si ces textes leur tombent dessus. Car non, messieurs, le titre Je n’étais pas très portée sur les petits maris n’a pas été choisi au hasard juste pour faire joli.

 

« Des histoires courtes Férocement tragiques Et cruelles un peu Et vengeresses beaucoup Et érotiques et féministes à mort » : voilà ce que promet en effet la quatrième de couverture. Et je peux vous garantir que Tampa Simoni est une personne qui tient ses promesses, au même titre que ses camarades en Violences Astrid Toulon et Luna Beretta, avec lesquelles elle partage un certain nombre d’opinions tranchées, ainsi qu’un style des plus tranchants. Astrid, dont la prose aussi vigoureuse que rigoureuse est un modèle du genre, et Luna, dont j’ai déjà dit à maintes reprises le bien que je pensais de son travail. Mais ce ne sont là que des comparaisons, dont il appartient à chacun de vérifier le bien-fondé. Donc si vous avez déjà lu le dernier Violences et le recueil Dans la bouche d’une fille, Je n’étais pas très portée sur les petits maris et ses 30 pages très denses sont exactement ce qu’il vous faut pour enfoncer le clou. Mais attention : tourner sept fois sa langue dans la bouche d’une fille comme Tampa sans lui demander la permission au préalable peut susciter de grandes violences. À vos risques et périls.

 

À toutes fins utiles : si le recueil évoqué dans ce billet est bel et bien disponible, il n’existe que sous forme de hors-commerce fait maison, et aucun site ne témoigne pour l’heure de son existence. Pour autant, il est quand même possible de se procurer cette série de brûlots dans leur jus et de manger pendant que c’est chaud. Si Facebook est votre ami, il suffit de contacter deux personnes en particulier (voir liens ci-dessous), et trois formules au choix vous seront proposées. 5 euros si remise en main propre, 7 euros par voie postale frais de port compris, ou 10 euros pour la version « luxe » avec marque-page et carte postale. Règlement par Paypal.

 

Pas de conseil à vous donner, mais moi j’ai la version collector. Parce qu’ici on ne parle pas tant de bonus que de valeur ajoutée, et pour cause : les marque-pages et cartes postales sont d’Audrey Faury. Oui, la même Audrey Faury connue et reconnue pour ses fantasmagoriques illustrations en noir et blanc. Audrey, multirécidiviste dans Violences, et qui a signé la saisissante couverture de l’anthologie Dimension Violences parue chez Rivière Blanche. De même que celle de Je n’étais pas très portée sur les petits maris. Sans doute une coïncidence…

 

 

Tampa Simoni : https://www.facebook.com/100055620190570/

 

Audrey Faury : https://www.facebook.com/100002025021375/

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Petits contes macabres - Gérald Duchemin

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Mors ultima ratio : Petits contes macabres, de Gérald Duchemin.

 

 

 

Comme un avant-goût d’automne… Hors-saison voire hors du temps, voici une lecture que je ne saurais trop conseiller à tous les amateurs de littérature originale et raffinée. En tout cas, ceux qui ne prisent que modérément les tics, codes, normes et autres figures imposées du fantastique « moderne » devraient retrouver en ces pages une subtilité très « fin de siècle » (en l’occurrence le 19ème) propre à certains auteurs sulfureux. Le catalogue du Chat Rouge, courageux éditeur indépendant de ces Petits contes macabres, annonce d’ailleurs fièrement la couleur, puisqu’il comprend deux ouvrages du grand auteur décadent que fut Jean Lorrain…

 

Cela étant posé, si ce parrainage indirect et prestigieux suggère une filiation en forme de cadavre exquis, il serait regrettable de céder à la tentation de l’étiquette. En effet, Gérald Duchemin est un auteur contemporain qui, tout en évoluant dans un registre assez typé, sait s’affranchir de ses influences probables grâce à des partis pris et inspirations bien personnels.

 

Motus, le texte ouvrant le présent recueil, est par exemple une pure nouvelle d’épouvante, au style à la fois direct et classique et à la construction redoutable. L’histoire de ce petit garçon sur lequel plane l’ombre d’un « Autre » indéterminé nous renvoie ainsi à nos propres frayeurs, instants terribles et délicieux où, après la découverte des premiers contes de Poe, nous retardions le plus possible le moment d’éteindre la lumière… Monsieur Carpetto est un récit plus inclassable, qui peut rappeler le « gore culinaire » de La grande bouffe. Autant dire que cette journée dans la vie d’un ogre s’apprécie mieux le ventre vide…

 

Quant à la nouvelle Petits contes macabres qui donne son titre à l’ouvrage, il s’agit d’un mélange d’aphorismes et de faits divers, sinistre et cynique collection d’historiettes à chute où l’horriblement drôle le dispute au drôlement horrible…Viennent ensuite deux morceaux de choix : le premier, intitulé Le bal des obsolètes, est une brillante variation sur le thème de la danse macabre dont le narrateur n’est autre… qu’une tombe ! Fantômes, squelettes, vampires, zombies, nul ne manque à l’appel, ni même « Le convive des dernières fêtes » cher à Villiers de l’Isle-Adam, invité de prestige présenté ici sous une forme pour le moins inattendue…

 

Un récit autrement plus étrange, Les têtes, creuse un sillon parallèle en abordant le thème de la vie après la mort de manière grotesque – une constante chez Duchemin – et cauchemardesque. Des anges déçus, des bébés morts et des vers à soie sur des têtes qui tombent : n’est-ce pas là un tableau irrésistible ? Un seul regret à propos de ce texte : il eût mérité de clôturer le recueil, car le Conte de la chouette aveugle qui le suit, bien que faisant montre d’une cruauté de bon aloi, n’en possède pas la richesse thématique et formelle.

 

Alors, « Arsenic et vieilles dentelles », les Petits contes macabres ? Oui et non, car s’il est vrai que cet ouvrage sent bon les fleurs fanées et les feuilles mortes… « C’est pour mieux te manger, mon enfant » ! Sous la plage les pavés, et sous les pavés… les cercueils. Ce qui implique ici Jean Lorrain ET Dead Can Dance, Edgar Poe ET Killing Joke. En termes clairs, si Gérald Duchemin est doté d’une plume délicate et ciselée, il sait également affûter cette arme quand le besoin s’en fait sentir pour construire un pont plus solide entre passé et présent. En résulte un cabinet de curiosités que les férus de littérature sombre et singulière auront sans nul doute grand plaisir à arpenter.

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Zippo - Valentine Imhof

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Burn, baby, burn : Zippo, de Valentine Imhof (Rouergue Noir. 2019)

 

 

 

Après le remarquable – et remarqué – Par les rafales, publié en 2018 aux éditions du Rouergue, Valentine Imhof était attendue au tournant. En effet, si le cap du deuxième roman est toujours délicat, il l’est encore davantage quand comme ici le coup d’essai se révèle un coup de maître. Coup de maître… Une expression qui convient à merveille à Zippo, puisqu’il y est bien question de coups et de maître. Comme la saisissante photo de couverture du livre l’indique, Valentine Imhof a en effet choisi d’aborder l’univers sulfureux du BDSM.

 

Un parti pris audacieux, qui coupe d’emblée toute envie de comparer Par les rafales et Zippo, et c’est très bien ainsi. Pas question pour l’autrice de se répéter, et sa manière d’entrer dans le vif du sujet – et de ses sujets – l’indique assez clairement. Dès le début du roman, nous plongeons en effet dans un univers trouble et vénéneux, juste éclairé par la flamme du Zippo. Clic. Des yeux qui brillent dans le noir. Clic. Il l’appelle Eva, lui n’a plus vraiment de nom. Clic. Des cicatrices. Clic. Peaux mises à nu. Clic. Brûlure. Clic. Le feu qui danse, comme doué d’une vie propre. Clic. Besoin de sceller le pacte. Clic. Laisser la flamme se passer de consentement. Clic. D’autres yeux, qui s’embrasent dans la nuit. Clic. Et une fuite en avant…

 

Des années plus tard, une policière prénommée Mia se trouve confrontée à un meurtre effroyable. Un meurtre bientôt suivi d’un autre, avec un modus operandi identique. Les deux victimes ont été brûlées vives. Quelqu’un a mis le feu à leur visage. Pas encore assez pour parler d’une série, mais… Mais assez pour refroidir les ardeurs du très macho lieutenant McNamara. À moins qu’il ne s’agisse d’autre chose ? À moins que ses vantardises quotidiennes ne servent qu’à dissimuler d’anciennes douleurs, justement réveillées par ces nouveaux meurtres ?

 

Theodore Landing, un très étrange personnage souffrant du syndrome du survivant, en sait peut-être davantage à ce sujet. Peut-être même que « Ted » souffre d’autre chose… Mais quel est son rôle dans cette ténébreuse histoire ? Ce sera à l’agent du FBI Hugh Mitchell de l’établir, car les deux meurtres sont devenus trois et à partir de là, l’affaire devient une enquête fédérale. McNamara et Mitchell. Avec au milieu Mia et son corps sculpté et Landing dans l’ombre, pour mieux cacher ses cicatrices. Un quatuor de choc uni par le sexe, la violence et la manipulation. Des personnages borderline aux identités changeantes, déchirés entre des pulsions contradictoires et les traumatismes d’un passé qui refuse de desserrer son étreinte.

 

Dans Zippo, il est donc surtout question d’ascendance. Voire d’emprise. De sentiments et de sensations si extrêmes qu’ils échappent à la raison et défient la morale. De jeu du chat et de la souris. Reste à savoir qui est l’un et qui est l’autre… Parce qu’un jeu de rôles peut en cacher un autre. Dans Zippo, il y a des meurtres, mais la main qui frappe est aussi celle qui caresse. Il y a des cagoules en latex, mais derrière les masques, on découvre parfois d’autres masques. Dans Zippo, il y a bien plus de prénoms et de pseudonymes qu’il n’y a de protagonistes, mais l’intrigue, elle, reste limpide grâce à une écriture incandescente et à fleur de peau.

 

Avec Par les rafales, Valentine Imhof avait placé la barre très haut. Grâce à ce deuxième roman, elle relève le défi avec panache, complétant son « Noir duo » de la plus belle des manières. Si les rafales soufflaient fort, la flamme du Zippo tremble mais ne s’éteint pas. Comme quoi Valentine Imhof est décidément une autrice tout feu tout flamme.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 201, novembre / décembre 2019.

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Par les rafales - Valentine Imhof

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Marquée par la haine : Par les rafales, de Valentine Imhof (Rouergue Noir. 2018)

 

 

 

 

Par les rafales est un roman noir. Très noir. Noir comme une nuit permanente et sans étoiles. Cette nuit, c’est celle d’Alex. L’Alex d’après. Le livre de Valentine Imhof découle en effet d’un acte atroce, terminal. Le type d’acte qui a donné naissance à l’un des sous-genres les plus controversés du cinéma d’exploitation. Le type d’acte dont on ne se remet jamais. Alex s’en doute, mais envers et contre tout et tous, elle parvient à puiser au plus profond d’elle-même l’énergie nécessaire pour s’extirper de la gangue de boue qui s’apprête à la submerger.

 

Un an plus tard, Anton voudrait bien l’aider ; il voudrait même plein d’autres choses avec Alex. À vrai dire, il est prêt à tout pour elle. Mais la jeune femme ne peut ni ne veut rien lui dire. Pas même son vrai nom. Des mois qu’ils se fréquentent, et elle demeure une énigme. Seul Bernd connaît son secret. Ou plutôt ses conséquences, qu’il s’applique à transformer en fresque. Sa peau. C’est tout ce qu’Alex a été capable de lui confier. Et c’est déjà beaucoup. Ce mal dont on ne guérit pas, ces blessures qui ne cicatriseront jamais vraiment, elle a décidé de les faire recouvrir. D’encre. Noire, évidemment. Encore et toujours.

 

Mais Valentine Imhof utilise un autre ressort, bien plus inattendu dans un tel contexte. Car Par les rafales, c’est aussi l’histoire d’un malentendu. Ou d’une croyance. Laquelle, comme toutes les croyances, s’avère sourde, muette et aveugle. Donc destructrice. Alex aurait tant aimé pouvoir muer… Arracher sa propre peau après avoir craché son venin. Règlement de compte et solde de tout compte à la fois. Mais ç’aurait été trop simple et trop beau. Alors, comme la simplicité est morte, la jeune femme va chercher la beauté ailleurs.

 

Bernd écrit donc sur la peau d’Alex. Mais l’horreur est ancrée autant qu’encrée, et l’artiste-artisan ne peut lutter contre un modèle qui réinvente en permanence une partie de sa propre histoire. Cette histoire pleine de musique, de poésie, d’alcool et de violence pour mieux dire la dérive, la peur, la paranoïa et l’engrenage. Alex détruite, Alex en fuite, Alex à jamais captive, et pourtant complètement en roue libre pendant ce concert des Muckrackers…

 

Le fameux groupe de Metal-indus lorrain n’est d’ailleurs pas le seul invité de Valentine Imhof, loin s’en faut. Non contente d’établir une bande originale sur mesure qui donne une véritable valeur ajoutée à son livre, l’autrice utilise en outre les têtes de chapitres d’une manière on ne peut plus singulière, convoquant nombre de figures littéraires afin de tracer le plus finement possible les contours d’un aller qu’on devine assez vite sans retour...

 

L’amour est un chien de l’enfer, et l’enfer est pavé de bonnes intentions : où quand certains, voulant bien faire, aggravent une situation jusqu’à la graver… dans le marbre. Ainsi la boucle est-elle bouclée, tourbillon en forme de cercle parfait aspirant en son sein glacé tous ceux qui auront croisé le chemin d’Alex après

 

Par les rafales est donc un roman noir… mais pas que. C’est aussi – et surtout – un portrait de femme brisée aussi vibrant que juste. Mais un portrait déchiré en centaines de morceaux, que Valentine Imhof a entrepris de reconstituer strate après strate. Et il en fallait, de la patience, du tact, de la méticulosité et du talent, pour redonner figure humaine à Alex, icône meurtrie et noircie, à mi-chemin entre l’ange déchu et la fille perdue…

 

Zippo, le deuxième roman de Valentine Imhof, paraîtra début octobre, toujours chez Rouergue Noir. Avec un titre pareil, nul doute qu’il sentira le soufre et la souffrance. Et qu’il soufflera le chaud. De toute façon, après Par les rafales, le tiède n’est pas une option.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 200, septembre / octobre 2019.

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Trouble passager - David Coulon

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L’ombre et la proie : Trouble passager, de David Coulon.

 

 

 

 

 

J’ai déjà évoqué David Coulon à deux reprises dans les colonnes de La Tête En Noir. Mais c’était en 2014 et 2015, afin de présenter ses deux premiers romans, Dernière fenêtre sur l’aurore et Le village des ténèbres. Il était donc grand temps de revenir sur le cas du gaillard. D’autant que le cas en question s’est aggravé de façon spectaculaire avec ce très sulfureux Trouble passager, fraîchement paru dans la collection « Angoisse » de l’éditeur French Pulp.

 

Le troublé s’appelle Rémi Hutchinson, écrivain de son état. Enfin, écrivain… Il est l’auteur d’un roman, un bouquin d’horreur intitulé L’invasion des crapauds des profondeurs. Il a bien un autre livre en cours de rédaction, mais… il peine à le terminer. Il faut dire que Rémi a des circonstances atténuantes. En effet, sa fille a disparu cinq ans plus tôt. Elle a été enlevée. Depuis lors, le couple que l’auteur forme avec Lucie ne tient plus guère qu’à un fil. Un fil si ténu qu’il pourrait bien se briser à cause d’une trop jeune femme prénommée Sofia…

 

Sofia, dix-sept ans, qui lors d’un cocktail ennuyeux se présente à l’auteur comme une de ses fans. Qui l’invite à la retrouver sur un site hébergeant un jeu interactif. Rémi hésite. Puis cède. Après tout, une simple conversation virtuelle n’engage à rien. Mais à l’issue de ladite conversation, il reçoit un message privé émanant d’une certaine Monica. Monica, quinze ans, prétend savoir ce qu’il est venu chercher et se propose « de lui offrir ». Rémi hésite. Puis cède. Sans se douter qu’il met ainsi le doigt dans le plus terrifiant des engrenages.

 

« L’innocence elle-même a parfois besoin d’un masque », prévient une phrase de Thomas Fuller placée en avant-propos du roman. Toute la question est de savoir qui est innocent… Quant aux masques, il en est beaucoup question dans Trouble passager (tout comme dans Lumpen, du même auteur). Et il est encore plus question de savoir quels visages ils dissimulent. Qui est cet homme au masque bleu, dont le souvenir hante les nuits de Rémi ? Et qui conduisait la voiture bleue dans laquelle sa fille Mélissa est montée le jour de sa disparition ?

 

David Coulon sème le vent et le lecteur récoltera la tempête. Mais autant Trouble passager est clairement un Thriller, autant l’auteur n’est pas là pour jouer avec nos nerfs – même s’il est très doué pour ça et même si ça l’amuse certainement. S’il y a du suspense, c’est pour entretenir la paranoïa. (Méfiez-vous des apparences. Ne faites confiance à personne). S’il y a de la torture et du voyeurisme, c’est pour mieux interroger la notion de culpabilité et notre rapport à la violence. (Vous auriez fait quoi à sa place ? Vous êtes qui pour juger ?)

 

Mais le pire est peut-être qu’entre la proie et le prédateur subsiste toujours l’ombre d’un doute… Le pire ? Voire. Car David Coulon ose l’impensable dans un chapitre final justement intitulé « Expiation », qui vient achever son lecteur par un retournement de situation terrassant. C’est moi la gentille. Quatre mots qui changent tout. Qui non seulement forcent à reconsidérer toute l’histoire, mais brouillent – voire annulent – la frontière entre le bien et le mal. Alors on repense au début du roman. « Tout le monde est innocent. Pas de coupables… Pas de gentils et de méchants. Seulement des victimes et des bourreaux. » C’est moi la gentille. Non, vraiment, Trouble passager est un titre qui ne convient pas. Sauf si on le considère comme un euphémisme ironique. Car je suis certain que ce roman laissera des traces. Du genre indélébiles.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 199, juillet / août 2019.

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Collabo-song - Jean Mazarin

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À la guerre comme à la guerre : Collabo-song, de Jean Mazarin.

 

 

 

 

 

 

On ne présente pas Jean Mazarin. En tout cas pas au lectorat de La Tête En Noir. Tout juste peut-on rappeler que Jean Mazarin est un des pseudonymes utilisés par René-Charles Rey, au même titre qu’Emmanuel Errer et Nécrorian. Aujourd’hui âgé de 86 ans, l’homme a signé pas loin d’une centaine de romans sous ses diverses identités depuis le milieu des années 70, et certains d’entre eux sont désormais considérés à juste titre comme des classiques.

 

Collabo-song en fait partie : ce n’est pas un hasard si ce livre a obtenu le Grand prix de littérature policière en 1983 – même s’il ne s’agit pas de littérature policière, au sens strict. Difficile du reste de rattacher ce récit à un genre, car s’il semble prendre le parti du réalisme, les apparences peuvent en l’occurrence se révéler trompeuses, comme l’indique l’avertissement suivant : « Ceci est un roman… Bien que se déroulant à une époque malheureusement historique, parmi des personnages dont certains ont réellement existé, rien n’est exact. Ni noms, ni situations, ni intrigue… Tout a été manipulé par l’auteur pour parvenir à ses fins. »

 

Collabo-song est donc un récit librement inspiré de, selon l’expression consacrée. Et inspiré, il l’est, en effet. Inspiré par la grande Histoire, pour mieux raconter la petite. De fait, ce roman d’une subtilité remarquable est aussi et surtout un portrait de femme. Sans jamais juger Laure Santenac, et encore moins la condamner, Jean Mazarin esquisse par petites touches insidieuses sa trajectoire inexorable. Mais il ne lève qu’un coin du voile, laissant le lecteur faire le reste. Et le reste est de savoir où commence la culpabilité. À quel moment on met le doigt dans l’engrenage. Car coupable, Laure Santenac l’est, sans aucun doute. Mais de quoi, au juste ? D’intelligence avec l’ennemi, comme il se disait à l’époque ? Ou pire (si possible) ?

 

Le grand talent de l’auteur est de ne jamais mélanger la justesse et la justice. L’exactitude et la morale. Chacun son rôle : le sien est de raconter une histoire, et le titre seul indique assez dans quel camp se tient Jean Mazarin. Difficile de faire plus tranché que Collabo-song… Quant à savoir ce que nous aurions fait nous-mêmes dans un tel contexte, la question paraît assez peu pertinente 75 ans après les faits. Ce qui importe ici est de connaître cette femme. Déclassée, étrangère à elle-même, perdue dans un pays qui n’est plus le sien, opportuniste. Oui, Laure Santenac était tout ça. Et sans doute plus encore. Mais elle était faillible, aussi. Et surtout…

 

Dans son fameux Dictionnaire des littératures policières, le regretté Claude Mesplède évoquait Collabo-song en ces termes : « Le portrait de cette femme est aussi celui d'une époque troublée. Avec un minimum d'effets, le romancier a réussi une remarquable reconstitution historique à la chute inattendue. » Je ne saurais mieux dire. Et si je convoque Claude dans le cadre de cette chronique, c’est parce qu’il faudra bien qu’un spécialiste de son acabit prenne tôt ou tard à bras-le-corps l’œuvre considérable de René-Charles Rey. Un jour, il faudra bien que quelqu’un en dise les motifs récurrents et en tire les enseignements (les en-saignements ?).

       

Car des « barbouzeries » du passé (la série des Julien Jendrejeski – collection Espionnage) aux conflits du futur (Le général des galaxies – collection Anticipation) en passant par les traumatismes du présent (Impacts – collection Gore), de Zazou à Handschar, de Djinns à L’hiver en juillet (ce vrai-faux diptyque publié sous le titre générique La mort en partage chez Rivière Blanche), d’Il va neiger sur Venise à Collabo-song, on trouve une constance sans équivalent dans la littérature populaire contemporaine française. Une constance ? Mieux, une obsession. Une signature. À travers ces milliers de pages « entre deux guerres » René-Charles Rey nous raconte finalement toujours la même histoire. La sienne, qui est aussi la nôtre.

 

        Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 198, mai / juin 2019.

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