Entretien avec Catherine Robert

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Bonjour Catherine. Si ma mémoire est bonne, nous nous connaissons depuis 2007, à l'époque du Manoir Fantastique et de nos premiers textes. Peux-tu te présenter à nos visiteurs ?

 

Je suis belge, vivant dans les Ardennes près de Bastogne depuis bientôt 18 ans, j'ai quatre garçons de 18 à 29 ans, et un petit-fils de 8 ans. Je passe mon temps dans les bouquineries un peu partout, à vendre et surtout à acheter tout un tas de livres qui augmentent ma pile à lire pour deux vies au moins. À part ça, mes activités se résument à traîner sur le pc, un peu sur des jeux, et beaucoup sur des tas de sites ayant rapport avec la lecture et l'écriture, sans oublier tout le temps passé sur le projet que j'ai mis en route avec Florence Barrier et mon père.

 

Comme je le disais plus haut, je te fréquente depuis de nombreuses années. À l'époque, tu écrivais des récits fantastiques, des poèmes, des tranches de vie, des haïkus ; bref, tout ce qui se passait par la tête ! Et puis, j'ai le sentiment que ta nature profonde a repris le dessus, notamment grâce à la parution de Greta chez TRASH ÉDITIONS fin 2015. Des textes violents, durs et poisseux, à la limite du nihilisme. As-tu toujours eu cette sorte de déviance en toi ? Le sentiment d'un caractère trempé qui ne demandait qu'à s'exprimer enfin ?

 

Lorsque je suis arrivée sur le Manoir Fantastique, je cherchais juste un lieu pour m'aider. J'avais entamé un roman (depuis longtemps abandonné) et j'avais perdu pas mal de motivation. Je voulais aussi en apprendre un peu plus sur l'écriture en elle-même, le Manoir m'a plu, je m'y suis installée, et j'y ai découvert le format nouvelle qui m'a de suite bottée. Ce fut ma première révélation. À côté de cela, je n'avais aucune ambition, à part celle de me faire plaisir. Et me faire plaisir passait par la rédaction de poèmes (finalement le premier genre auquel je me sois tentée dès mon adolescence) et de récits de fantastique ou d'horreur. Sauf que je ne savais pas vraiment faire. Cette période au Manoir a donc été celle du tâtonnement et d'une recherche de progression. Et pour répondre à la question plus précisément, j'ai toujours aimé le gore, sans réellement réaliser qu'il existait à ce courant une facette encore plus violente et dure, chose que je n'ai découverte qu'en arrivant sur L’Écritoire des Ombres où j'ai fait la connaissance des Éditions TRASH, mais aussi de la collection Gore du Fleuve Noir. Au bout d'un temps, j'ai eu envie de tenter cette littérature, et très vite après ces premières lectures, l'envie de m'y essayer. De là, datent mes premières nouvelles du style, mi 2014.

 

C'est donc clairement à la lecture de mes premiers TRASH (il s'agissait en l'occurrence de Bloodfist de Schweinhund et Night Stalker de qui tu sais... ben oui, toi) et de mes premiers Gore (ici c'était Blood-sex de Nécrorian) que j'ai bifurqué moi-même vers ce genre. Je pense qu'avant cela, je n'y aurais jamais songé et je pense aussi, qu'avant cela, je n'étais pas prête pour cette violence. Tout ce que je voulais, c'était plutôt écrire des histoires d'horreur se rapprochant un peu de celles des années quatre-vingts (avec les films et les romans de l'époque). Depuis ces premiers textes écrits, j'en ai écrit beaucoup d'autres, mais de là à dire qu'il s'agit de ma nature profonde, je n'irais pas jusque là, même s'il est certain que j'aime bien écrire du violent, que je m'y sens à l'aise. Je dirais que c'est pour moi une zone de confort où mon écriture s'exprime le mieux et le plus facilement. Quand j'écris dans ce genre, je dois à peine réfléchir, je laisse faire mes doigts et je regarde l'histoire se dérouler, je me pose moins de questions, je doute moins, et j'écris quasiment d'une traite sans envie de m'arrêter parce que j'ai l'impression de ne pas arriver à ce que je veux. J'aimerais avoir cette facilité quand j'écris du Fantastique, car au fond, je pense que c'est peut-être le genre qui me plaît le plus, malheureusement, ce n'est pas le cas. Cela doit être une des raisons pour lesquelles, j'ai tendance à rajouter de la violence dans mes textes post-apo ou dystopiques qui font ainsi le lien entre le trash et le fantastique.

 

Quant à un caractère bien trempé, hélas, moi, je suis trop gentille, la violence qui s'exprime dans mes écrits n'est donc pas une violence qui ne demandait qu'à s'exprimer, mais plutôt une connaissance intuitive de ce que l'on peut ressentir face à la violence. Si on regarde bien mes textes durs, on verra que je me mets presque toujours dans la peau des victimes (femmes majoritairement), quasiment jamais dans celle des bourreaux. On pourrait en conclure que je n'exprime pas une violence enfouie, mais une réaction à la violence des autres.

 

Intéressant ! Pour en revenir avec ce thème récurrent des femmes qui morflent dans tes romans, notamment dans le dernier paru chez Rivière Blanche (Thanatéros), pourquoi penses-tu que l'emprise et la domination sont typiquement masculines ? Est-ce une logique implacable de notre société actuelle ou trouves-tu un autre aspect à ces penchants pervers ? Je ne veux pas te résumer (et d'une façon grossière) à la femme pour le sexe et l'homme pour le pouvoir. On devine une trame anti-utopique plus perverse qui annihile la réflexion et la position sociale de la femme. Pourtant, par le sexe, elle parvient à atteindre une certaine forme de liberté.

 

Je ne pense pas que l'emprise et la domination, ou encore la violence, soient typiquement masculines. Et même s'il me semble qu'elles soient une composante plus présente chez l'homme que chez la femme, je sais bien qu'on les trouve parmi les deux sexes. Mais pour moi, il est plus facile de ressentir la souffrance d'une femme que celle d'un homme, je visite donc une zone de confort en parlant de celle-ci en majorité.

 

Est-ce une logique implacable de notre société actuelle ? Je n'en sais rien, mais au fond, je ne crois pas, je pense que la violence humaine a toujours existé quelque soit les époques. Elle fait simplement partie de notre patrimoine génétique et on tente de la juguler, de l'étouffer, sous un vernis de civilisation qui ne tient que précairement, mais heureusement. J'ai toujours eu le sentiment que tout le monde est capable, dans certaines circonstances, d'une grande violence. C'est un peu mon propos aussi bien dans Greta que dans Tranches de mort, deuxième roman inclus dans Thanatéros (même si les circonstances pour le coup sont vraiment extrêmes). La femme dans ces deux romans courts est soumise aux plus atroces souffrances, physiques ou psychologiques, au point, pour survivre, d'en arriver elle-même à faire preuve d'une violence des plus froides, juste parce qu'elle n'a pas le choix, juste pour ne plus souffrir. Pour moi, c'est cela qui est insupportable pour mes personnages (et pour n'importe qui) : devoir supporter indéfiniment une cruauté permanente. La mort, ce serait acceptable, désirable – et hors de portée – pas la torture. À un moment, on ne peut que craquer, abdiquer, abandonner son humanité, et devenir une bête.

 

La violence passe effectivement par le sexe, mais pas vraiment un sexe libérateur. Non, le sexe ne les libère pas, il leur permet uniquement d'éviter, pour un temps court, une nouvelle douleur, c'est une forme de prostitution imposée où l'argent est remplacé par un répit dans l'horreur. Si j'y réfléchis, je dirais que ce sexe n'amène qu'à encore plus de destruction de la personne, qui ne fait que s'enfoncer encore et encore dans un enfer sans issue. Je ne libère pas mes personnages, je les détruis jusqu'au bout. À la fin, il ne reste rien, et même quand le personnage survit, sa destruction est si totale que la libération n'est qu'utopique, elle n'existe pas.

 

Utiliser le sexe dans ce genre de romans de destruction de l'être est simplement une chose logique, car il est un puissant outil de destruction de la personne.

 

Larmes de sexe (le roman ouvrant Thanatéros) est différent, déjà parce qu'il s'agit d'un texte à forte connotation pornographique, mais aussi parce qu'au lieu de se centrer sur un personnage précis, il visite toute une société. Dans ce récit, tout le monde, ou à peu près, morfle, tout le monde est contraint au sexe obligatoire et à ses perversions. Il ne s'agit plus de sauver une seule personne, mais tout un monde. Là, on peut, peut-être, dire que le sexe finit par libérer, même s'il s'agit, encore et toujours, d'une libération dans la destruction. Mais je dois bien avouer que, dans ce récit-ci aussi, les femmes encaissent bien plus que les hommes. Je suppose que c'est instinctif chez moi d'utiliser ce genre de processus. Je détruis la femme. La violence, surtout celle des hommes envers les femmes, est une chose qui m'effraie, la visiter dans mes écrits me permet d'en être maître. Il ne s'agit que de mots, ce n'est pas réel, ça ne peut donc pas me blesser.

 

Tes univers froids, sinistres me font penser à certaines histoires comme Enfer Vertical de Brussolo, une déshumanisation progressive très Orwellienne, un ton sec et détaché à la Robert Bloch. Quels sont tes auteurs de prédilection ? As-tu des préférences particulières dans les films que tu visionnes en quête d'inspiration ?

 

Enfer vertical, je l'ai découvert très récemment, vers Pâques et lu dans la foulée, un livre que j'ai beaucoup apprécié pour son univers sombre et désespéré, cette prison qui fait effectivement un peu penser à celle de Greta.

Je n'ai pas vraiment d'auteurs de prédilection, même si j'ai été fan de Stephen King pendant des années (je les achète toujours à la sortie, mais je ne les lis plus depuis pas mal de temps). En fait, je lis plutôt à l'impulsion : un titre, une couverture, un résumé, quelque chose qui m'attire, qui éveille un truc en moi. J'aime les dystopies, les univers apocalyptiques ou post-apocalyptiques, le fantastique ancien ou plus récent, l'horreur et son cousin le trash bien coup de poing. J'ai découvert sur le tard des collections comme Angoisse et Gore de Fleuve noir, Maniac chez Patrick Siry, ou des éditeurs plus récents comme Rivière Blanche, Mapertuis et tant d'autres, pleins de pépites que je n'ai pas le temps de lire.

Pareillement, niveau films ou séries, je reste majoritairement dans le domaine de la sfffh, et j'ai toujours du plaisir à revoir de vieux succès des années quatre-vingts : The thing, Alien, Evil dead...

Tout cela m'inspire plus ou moins consciemment. Parfois, le sujet d'un livre ou d'un film me parle beaucoup et engendre un texte assez vite. D'autres fois, je ne me rends pas compte de mes inspirations, ça vient et je serais bien en peine d'expliquer la genèse du récit.

 

Fais-tu une différence entre l'épouvante et le gore ? Ont-ils les mêmes codes ou penses-tu que le gore permet un champ expérimental plus vaste ? On peut tout se permettre dans le gore et aborder des déviances qui sembleraient hors de propos dans un récit de terreur. Quel est ton avis sur ce sujet ?

 

L'épouvante est moins violente. Je dirais que l'épouvante cherche à faire peur et peut se contenter pour ce faire d'une ambiance, sans mort, sans violence (ce qui ne veut pas dire que cela doit forcément en être absent). Le gore va dans la violence, dans le meurtre, dans le sang. Le gore tendra beaucoup plus vers le dégoût du spectateur ou du lecteur. Et dans le gore, on pourrait dire qu'il y a une catégorie encore plus extrême qui visera non seulement à dégoûter, mais également à déranger, à choquer en explorant des sujets encore plus tabous. Une catégorie où, effectivement, on peut se permettre des choses qu'on ne peut pas dans l'épouvante ou l'horreur classique. Maintenant, comme pour tous les genres, tout est relatif, une œuvre pourra être jugée d'horreur par les uns et gore par les autres. Des exactions peuvent aussi être dérangeantes et choquantes sans pour autant être gore. Mais l'intérêt de ce genre est justement de pouvoir explorer des chemins peu fréquentés. Personnellement, je raconte ce qui me passe par la tête quand j'entame un texte, je cherche le trash, je cherche à agresser les sensibilités parce que choquer, c'est assez amusant, alors que moi, je garde un énorme recul quand j'écris dans ce genre, au fond, je me marre plus qu'autre chose des horreurs que je peux raconter. Ce qui fait que je peux quasiment tout me permettre, à l'exception de cautionner toute cette violence, parce que je sais en permanence que je raconte des histoires et que rien n'est vrai. Pour moi, c'est un peu la règle numéro un, toujours garder du recul et même de l'humour. Pour certains auteurs, cet humour se sentira dans le récit (comme toi par exemple), chez moi, il est surtout dans l'état d'esprit au moment de l'écriture.

 

Hormis le gore, tu serais intéressée de t'aventurer dans un genre inexploité pour le moment ? Dark fantasy, bit-lit, porno... ou préfères-tu écrire dans une zone de confort sans prendre trop de risques ?

 

J'aime explorer d'autres choses. Je n'y suis pas spécialement à l'aise, mais j'aime bien. Des tas de genres m'attirent plus ou moins et je n'en rejette aucun. Cela-dit, il est plus facile de rester dans sa zone de confort. Le gore/trash est pour moi cette zone où je peux écrire sans trop réfléchir. Sauf que j'ai parfois l'impression que je ne pourrai pas toujours me renouveler et je crains d'écrire, ou réécrire, des histoires que j'ai déjà écrites. C'est aussi une des raisons (en plus du plaisir) pour lesquelles je m'aventure dans le fantastique, l'apo/post-apo, et la dystopie où j'ai le sentiment qu'il y a plus d'idées potentielles de récits (ou plutôt, plus d'idées que moi, je pourrais trouver et exploiter). Une de mes envies est d'écrire un policier, mais ça, ça ne sera pas avant fort longtemps. Le porno me tente aussi. Je sais que mes récits trash sont pornographiques, mais c'est du porno violent, je voudrais rédiger quelques textes sans toute cette violence. En fait, je crois que je voudrais pouvoir écrire dans tous les genres et pondre au moins un texte valable dans chaque. Un jour ou l'autre, qui sait.

 

Pour conclure, tu évoques un projet avec Florence Barrier. Je ne vais pas cacher à nos lecteurs que j'en connais la teneur et que je vais participer à cette aventure, mais peux-tu nous détailler la chose plus précisément. N'est-ce pas une folie de se lancer dans le monde cruel de l'édition ? Je te remercie chaleureusement pour cet entretien constructif et passionnant et te souhaite le meilleur pour tes futurs projets. Tu sais que j'ai une admiration éternelle envers les auteurs belges (de même que pour la bande dessinée) et tu fais partie de mon petit panthéon. Même si tu sens la frite...

 

Ça fait déjà bien longtemps que j'ai envie de me lancer dans l'aventure de l'édition. On en a souvent parlé au gré des années où nous avons fréquenté, d'abord Le manoir du fantastique, ensuite l’Écritoire des ombres. Des envies, des idées, des « et si », sans que rien ne se concrétise jamais. Et j'ai eu envie que cela se fasse enfin, en me disant « pourquoi pas ». J'ai rédigé une ébauche que j'ai présentée à mon père. Il s'est enthousiasmé. Mais il nous fallait une troisième personne pour lancer l'association. J'ai pensé à Florence Barrier, je savais que l'édition l'intéressait, j'apprécie son talent et ses connaissances, ainsi que sa personnalité. Je lui ai proposé de me rejoindre pour tenter l'aventure, elle a accepté, et nous avons commencé à réfléchir à tout ça. Nous partions de rien, on savait juste que notre ligne éditoriale serait la sfffh, en nouvelles ou en romans, ça a pris du temps, entre contretemps et emploi du temps de chacun. Mais nous n'avions pas envie d'abandonner. Tout cela nous plaisait (et nous plaît toujours) beaucoup. Petit à petit, ce qui n'était qu'une ébauche s'est solidifié, et l'asbl est née en août de l'année passée : Les Ombres d'Elyranthe. Comme je l'ai dit, nous partions de rien, et nous avons conclu très vite que le mieux pour nous était de solliciter des auteurs que nous connaissions bien. Et qui connaissions-nous mieux que les membres de l’Écritoire des Ombres ? Sans oublier que, aussi bien pour Florence que pour moi, il était clair que nous voulions commencer l'aventure avec eux, même s'il est tout aussi clair que nous nous ouvrirons à d'autres par la suite. Ces membres nous ont fait le plaisir d'accepter de nous accompagner dans cette nouvelle aventure, chacun nous a fourni un texte et nous avons pu commencer à travailler une anthologie, anthologie qui sera notre toute première publication. Dans notre besace, nous avons d'autres projets, dont deux qui approchent de leur finalisation, il sera bientôt temps de les dévoiler, car nous espérons qu'ils suivront assez vite l'anthologie.

 

Nous avons pris notre temps, nous en avons perdu aussi, car chaque étape (et il en reste) a été pour nous une nouveauté à découvrir et à gérer. Nous tenons, d'ailleurs, à encore une fois remercier tous les auteurs qui nous ont fait confiance tout au long du processus. Grâce à eux, nous allons bientôt proposer une anthologie d'une grande qualité avec des textes que nous sommes fiers de publier. Et la suite n'aura rien à envier à notre premier bébé.

 

Quant à la peur, il vaut mieux ne pas penser à cela. Tout est compliqué à notre époque, ce n'est pas une raison pour ne pas oser, ainsi nous n'aurons pas de regrets. Nous avons confiance, nous avons l'envie, et nous ferons tout ce qu'il nous est possible pour mener à bien nos projets.

Pour terminer, je suis honorée de figurer dans ton panthéon, et ce fut un plaisir d'avoir cette longue discussion avec toi.

Au fait, je ne sens pas que la frite. Chez nous, il y a aussi le chocolat, la bière, ou les moules ;).

 

Mais je ne peux conclure sans remercier certaines personnes. Tout d'abord, tous les membres de l’Écritoire des Ombres, ce forum m'a énormément apporté, énormément fait progresser. Ensuite, une pensée spéciale pour Schweinhund/Artikel Unbekannt qui fut un soutien incroyable pendant des mois, aussi bien pour mes deux livres qu'il a choisi de publier, que pour d'autres histoires toujours dans les cartons. Sans lui, je ne serais pas où j'en suis, j'en serais même très loin.

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Women's King

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Stephen King n'est jamais aussi bon lorsqu'il décrit un personnage féminin. Il parvient à embarquer son lectorat avec une rare perspicacité, tant les sentiments divers qui submergent ses femmes sont authentiques et justes. Et c'est un défi pour un auteur de rendre vraisemblable des destins aussi variés. D'ailleurs, les femmes kingiennes ne sont pas des figurantes comme dans la plupart des romans. Elles forment un ensemble cohérent, concret et sont indispensables aux intrigues. Voici donc une sélection de quatre ouvrages où une femme tient un rôle prépondérant.

 

Rose Madder débute par une fausse couche de Rosie. Son flic de mari lui a encore filé une raclée... et cela fait quatorze années que ça dure. La vue d'une minuscule goutte de sang sur un drap va être l'élément déclencheur pour Rose McClendon. Elle s'empare d'une carte de crédit et s'enfuit de la maison sans demander son reste. Sûr que son mari ne va pas apprécier du tout cette petite fugue. Fugue ? Non ! Rosie se barre illico et se dirige vers la gare routière et monte dans un bus.
Peu de temps après, elle trouve refuge chez "Filles et Sœurs", une sorte de refuge pour femmes battues. Elle reprend goût à la vie, trouve du boulot et prend un appartement. Chez un brocanteur, elle déniche un tableau à l'huile sous verre qui représente une femme de dos dans un champ herbeux sous un ciel orageux. Une ruine se découpe dans le lointain. Au dos figure un nom écrit au fusain : Rose Madder. Rosie est subjuguée par la toile et décide de la troquer contre sa bague de fiançailles. Au fil des jours, elle remarque des éléments troublants dans la peinture. Des apparitions, le champ qui semble s'élargir, des grillons dans le marouflage au dos du cadre... tandis que Norman, rendu fou par la trahison de sa femme, est déjà sur ses traces.Comme Alice, Rosie va traverser le miroir... ou plutôt le tableau et rejoindre Rose Madder, son ka...
Une heureuse surprise ce roman. C'est un univers où se mêlent l'onirisme et la violence pure. Le récit prend de l'épaisseur après 300 pages, devient malsain avant de terminer dans une terreur absolue. Norman est un personnage vraiment fou. Le tableau est un lien de la Tour Sombre et, plus précisément, des Terres Perdues.

 

Histoire de Lisey est mon livre préféré de King. Le début rappelle un peu la trame de Sac d'os ; un deuil et le mystère de la création en toile de fond. Mais contrairement à celui-ci, Histoire de Lisey se démarque des romans précédents par une intensité incroyable.
Stephen King atteint un palier supplémentaire dans un art où il trône, depuis plus de trente ans, en maître incontesté sur l'Olympe de la Terreur.

La narration de l'accident de Scott Landon (il se fait tirer dessus et tombe sur l'asphalte brûlant d'un parking) est une anthologie de King rarement lue et je pèse mes mots ! Sa femme Lisey le prend dans ses bras et Scott, la bouche en sang, lui annonce que la chose obscure est là ! C'est un paragraphe magique tant il est crédible. Stephen n'avait pas réalisé cela depuis très longtemps. Rien que pour lire cette dizaine de pages, on se doit d'acheter ce bouquin ! En somme, King se pose une question simple car ce roman est une autobiographie déguisée ! Qu'arriverait-il à Tabitha King le jour de la mort du Maître de Bangor ? Sera-t-elle harcelée par des collectionneurs avides ? C'est ce qui arrive à Lisey. Par contre, le collectionneur lui envoie un psychopathe !
En parallèle nous découvrons les soeurs de Lisey dont l'aînée, Amanda, est folle et s'automutile. L'univers de Scott Landon apparaît également peu à peu à travers les souvenirs, les anecdotes et les discussions avec son entourage. Tandis qu'Amanda sombre de plus en plus dans une catatonie sévère, Lisey reçoit des menaces de Zack McCool ! Appels téléphoniques, chat égorgé dans la boîte aux lettres, messages dactylographiés... je n'irai pas plus loin dans le déroulement de l'intrigue.
C'est un roman qui se mérite. Il vous faudra beaucoup de patience et de ténacité pour arriver à destination ! Ne baissez-pas les bras ! Les 400 premières pages peuvent paraître rebutantes mais tenez le coup. Le résultat vaut son pesant d'or ! Et ce n'est pas un nard !...

 

Qui ne se rappelle pas le visage effroyable du personnage de Kathy Bates dans Misery ? C'est un roman kingien court : seulement 440 pages ! Le roman commence par une citation de Friedrich Nietzsche : "Quand tu regardes en l'abîme, l'abîme aussi regarde en toi". Le ton est donné ! Un écrivain célèbre pour sa série des Misery dont l'histoire se déroule à la fin du 19ème siècle fait mourir l'héroïne Misery Chastain dans son dernier roman Misery's Child. Abreuvé de champagne pour avoir enfin "enterrer" ce personnage à l'eau de rose, Paul Sheldon a un accident de voiture. Il est recueilli par Annie Wilkes, infirmière et rustre femme... admiratrice numéro un de Misery ! Dès les premières pages, la folie meurtrière de Wilkes transparaît dans ses dialogues et ses réactions. Sheldon est soigné mais Wilkes vient d'acquérir Misery's Child et découvre la mort de son héroïne préférée... À partir de cet instant, tout dérape ! Les brimades commencent, cruelles, sordides... De l'eau de serpillière pour avaler les médicaments, laisser Sheldon crever de soif et allongé dans sa pisse (il a eu les deux jambes brisées lors de l'accident) ou pire encore : obliger Sheldon à brûler son manuscrit de l'après Misery ! Exemplaire unique envolé en fumée. Son admiratrice est formelle ; Sheldon ne doit faire que du Misery. De plus c'est un roman dans le roman ! Stephen King nous gratifie de quelques chapitres du Retour de Misery. Ainsi nous entrons dans le monde d'Annie et comprenons sa folie. J'arrête ici mon résumé car la suite est effroyable. La scène du film où Annie lui brise les chevilles avec une masse n'est rien comparé à ce qui arrive à l'écrivain dans le roman. C'est du grand King.

 

Dolores Claiborne est un roman original par sa construction car nuls chapitres ne sont présents. C’est une longue déposition de Dolores face à deux policiers et une sténographe. Elle est accusée du meurtre de Vera Donovan son employeur. Elle avoue l’assassinat de son mari vingt-neuf ans auparavant mais nie farouchement celui de Vera, femme cruelle et autoritaire. Dolores fut sa femme de chambre, sa dame de compagnie puis sa garde-malade. Trente années de bons et loyaux services à subir les caprices de Donovan. Dolores Claiborne relate le calvaire subi auprès de Vera. Son despotisme était sans limite. Six pinces pour les draps, tel produit pour la baignoire, la disposition des paillassons… à cela s’ajoute les paralysies et la sénilité de Vera. Dolores se tait et supporte. Elle tue son mari durant l’éclipse du 20 juillet 1963 mais nie farouchement avoir fait chuter Vera Donovan dans l’escalier. Ce roman est surtout le récit de la maltraitance d’une femme. Maltraitances physiques, morales et sociales réservées aux femmes dans les années 50 et 60. Mais il y a pire ! Son mari Joe pratique des attouchements sur leur fille Selena. Roman fort sur les rapports féminins, la vieillesse, le départ des enfants et la dureté de la vie. Un véritable tour de force de King pour ce long monologue de 320 pages. La lecture est fascinante.

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La Princesse de Crève - Kââ

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L’héritage du serpent : La princesse de Crève, de Kââ.

 

 

1984. Silhouettes de mort sous la lune blanche, le premier roman signé Kââ, est publié dans la collection Spécial Police du Fleuve Noir. Quelques mois plus tard, La princesse de Crève paraît à son tour ; même éditeur, même collection… mêmes punitions infligées avec compétence par un tueur gastronome et philosophe. Mêmes succès public et critique. Pourtant, si la première aventure de « Monsieur Cinquante », le héros récurrent et anonyme de Pascal Marignac, bénéficiera de plusieurs rééditions, la deuxième histoire où il apparaît devra attendre plus de trente ans avant de connaître une nouvelle vie.

 

Incompréhensible ? Oui et non. Car durant les années 90, le Fleuve Noir a entrepris de creuser sa propre tombe en se suicidant artistiquement. Ce qui a le mérite d’être original. Un peu comme si Gallimard décidait de ne plus rééditer Manchette, voyez-vous. Alors Kââ disparaît, au figuré d’abord, puis, mille fois hélas, au propre en 2002. 2016. Les Éditions de La Table Ronde ont la grande idée d’adresser une « carte noire » à l’indispensable Jérôme Leroy. Un an plus tard, l’auteur du Bloc et de L’ange gardien dégaine un carré noir miraculeux où figure La princesse de Crève. On a failli attendre…

 

Sans doute le plaisir de se replonger aujourd’hui dans ces troubles années 80 n’en est-il que plus vif. Sans doute. Mais s’il faut (re)lire La princesse de Crève en particulier, et Kââ en général, ce n’est pas par nostalgie, ou en raison d’un de ces insupportables diktats vintage boboïsants. Non. Il faut lire et relire Kââ pour la violence, pour l’insolence et pour l’élégance. Une sainte trinité présentée avec un certain panache page 184 : « Tu as des flingues, la meilleure tueuse d’Europe avec toi et une belle automobile. Aussi un joli juge d’instruction qui fait l’amour avec la tueuse qui dit avoir envie de coucher avec toi ».

 

Ne pas se fier cependant à cette apparente légèreté. Kââ, c’est d’abord des excès épouvantables en tout. Alcool, cigarettes, bonne chère et bonne chair, mais aussi torture et tueries à tous les étages et parfois tout en même temps ou presque. Avec des audaces formelles assez insensées (voir page 208 cette longue séquence d’un érotisme aussi torride que glaçant, constituée d’une douzaine de phrases consécutives commençant par « Et »), auxquelles répondent quelques scènes proto-gore : « Son ventre, aussi, était une plaie rouge. Dans la mort atroce, elle était très belle. » (Page 251). Kââ fut appelé Corsélien dans une autre vie : séparer les deux entités aurait autant de sens que de distinguer Eros et Thanatos.

 

Eros et Thanatos qui dans La princesse de Crève portent à tour de rôle les noms de Michelle Le Troadec et Delphine Van der Hallen. Car si l’auteur ne nomme jamais son tueur « romantique » de protagoniste principal, les autres personnages sont clairement identifiés. Et du truand Markos au fasciste Francesco di Brisighella, en passant par l’avocat Chalins et le sénateur Trapes, il y a dans l’air comme une odeur de charogne. Mais « Monsieur Cinquante » dispose de ses propres broyeurs d’ordures. Le genre de broyeur qui fait des très gros trous…

 

Reste bien sûr ce titre. Michelle et Delphine sont toutes les deux très belles, très intelligentes et très dangereuses. Mais elles sont deux, et il n’y a qu’une princesse de Crève. Difficile dès lors pour l’auteur de conclure sa road story sans faire rimer princesse avec tristesse. Et difficile pour le lecteur de rester insensible à cette larme ultime, venant balafrer d’une traînée rosâtre le sanglant tableau d’ensemble.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 189, novembre / décembre 2017.

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