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Interview de Artikel Unbekannt par Lester L. Gore

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Cet entretien a été réalisé fin 2018, lors de la parution du recueil « Noir sur blanc ». Nous l’avions signalé à l’époque sur notre blog par un article incluant les questions posées et les liens externes permettant d’accéder aux réponses. Cependant, le site qui hébergeait jusqu’ici le contenu source a sombré dans les limbes de l’Internet. « Noir sur blanc » fêtant ce mois-ci son troisième anniversaire, il nous a paru opportun de mettre l’intégralité de cette interview à votre disposition.

 

 

 

Tu as co-dirigé les anthologies Dimension Trash et Dimension Violences, commis un recueil intitulé Noir et Rouge chez Rivière Blanche, tu es l'auteur de Bloodfist aux défuntes Trash éditions. Si je dis que ton œuvre est placée sous le signe du gore et de la barbaque, je me trompe ? Et si oui, pourquoi ce goût de l'horreur sanguinolente ? Et lâche cette tronçonneuse, s'il te plaît, j'ai encore des questions...

 

 

Le gore et la barbaque, ouais. Je comprends qu’on puisse penser ça. Surtout si on ajoute à ce pedigree déjà catastrophique les 20 romans que j’ai publiés avec Trash – parmi lesquels Bloodfist, que tu as cité. Après, bon, je ne pense pas qu’on puisse parler d’une « œuvre » pour désigner mes exactions. J’ai déjà un mal de chien à me considérer comme un « auteur », alors… Je dirais plutôt que toute cette affaire se situe quelque part entre une suite d’expérimentations plus ou moins aberrantes et une série d’accidents pas souvent contrôlés. En tout cas, si on s’en tient à ma casquette de scribouillard, c’est sûr que ça me paraît difficile de réfuter la viande. Mais je ne crois pas non plus que ça puisse coller à tout ce que j’ai écrit. C’est justement pour cette raison que j’utilise deux pseudos différents, Artikel Unbekannt pour le Noir et Schweinhund pour le Rouge. En gros. De la même manière (toutes proportions gardées, hein), que le grand Pascal Marignac signait ses Polars Kââ et ses Gore Corsélien. D’où le fait que mon recueil Noir et rouge est divisé en quatre parties distinctes, dont seule la dernière peut être attribuée au Schweinhund. Reste qu’il y a parfois des mélanges sur certains textes, et que divers lecteurs ont dit que Bloodfist s’apparentait à un Thriller… Ce qui n’est sans doute pas faux.

 

 

Par ailleurs, comme je l’ai déjà dit, Gore et Trash ne sont pas jumeaux, mais cousins. Il ne s’agissait pas, avec cette collection Trash et l’antho Dimension Trash que tu as citée, de faire du copié-collé. Quant à Dimension Violences, c’est Luna Beretta qui est à l’origine du concept, alors je ne veux pas trop parler en son nom. Mais je dirais qu’on retrouve un peu la même différence entre Gore et Trash qu’entre Violences et GoreZine, l’autre fanzine de Luna. Tout ça reste assez proche, et peut fusionner dans une joyeuse orgie foutraque à l’occasion, mais il y a des nuances – voire de franches différences. Ceci dit sans vouloir renier en rien mon goût très réel et assumé pour l’horreur qui tache, bien sûr.

 

 

Ce qui m’amène à la seconde partie de ta question (je vais faire plus vite, promis). Le « pourquoi ? ». Eh bien si j’étais un tueur en série, ce serait facile. Je te répondrais « Pourquoi pas ? » Ou « Parce que c’est bon. » Seulement voilà. Il se trouve que je ne suis pas un tueur en série. Juste un type qui écrit des histoires en se plaçant parfois de leur point de vue. Et voilà. Je crois que ça tourne autour de ça. Une histoire de point de vue. Parce que c’est la meilleure manière de voir jusqu’où on peut aller trop loin. Et aussi parce que ce genre est un outil adapté à ce que j’écris. En fait, quand on tend vers la radicalité et la confrontation, qu’on s’intéresse au mal et à la déviance, je ne crois pas qu’on puisse faire l’impasse sur l’horreur sanguinolente, comme tu dis. À un moment ou à un autre, on va la rencontrer. Et il s’agira de l’affronter – donc en l’occurrence de savoir la dire. Tu objecteras peut-être qu’on peut aussi être radicalement gentil. Soit. Mais la gentillesse, en littérature, ça ne m’intéresse pas. À l’instar de Gide, je pense qu’on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu es aussi directeur d’ouvrages chez Rivière Blanche, et tu as travaillé avec un certain nombre d’auteurs. N'est-ce pas un peu frustrant quand on est soi-même auteur de faire publier les autres, ou bien la fonction d'accoucheur de talents t'apporte-t-elle des munitions pour tes propres productions ?

 

 

C’est vrai qu’entre Trash et Rivière Blanche, j’ai publié ou fait publier 31 bouquins. Ça commence à faire du monde. Alors non, ce n’est pas frustrant (enfin, hormis dans certains cas). Au contraire, je trouve ça incroyablement gratifiant. Pour ne donner que quelques exemples : je suis très fier et très heureux, pour tout un ensemble de raisons, d’avoir dirigé les deux tomes de Corps et liens, chez Rivière Blanche. Ce qui est frustrant, c’est que malgré la rareté et la qualité des six romans réédités dans ces deux volumes, les lecteurs n’ont pas été au rendez-vous. Par ailleurs, je disais il y a quelques années que mes deux auteurs français en activité préférés étaient Justine Niogret et Christophe Siébert. Or j’ai eu la chance de travailler avec chacun d’entre eux. Et puis, il y a aussi le cas de Dola Rosselet, assez particulier à divers titres. Sans oublier celui d’un certain Serge Rollet, je crois que tu connais…

 

 

Là où ça s’assombrit un peu, c’est quand tu constates qu’en dépit du temps, de l’énergie (voire de l’argent, dans le cas de Trash) que tu consacres à des bouquins, donc à leurs auteurs, parfois au détriment de ta propre production, il n’existe dans la plupart des cas aucune espèce de réciprocité. C’est le règne du chacun pour soi, ce qui n’est finalement pas si étonnant dans un (tout petit) milieu où il y a autant d’auteurs – réels ou autoproclamés – que de lecteurs. Je ne veux pas donner l’impression de cracher dans la soupe ni de me montrer amer, mais c’est une réalité, et j’aime pas beaucoup la langue de bois. Mais je reviendrai sur ce sujet en répondant à ta prochaine question.

 

 

Quant à ce que je retire de tout ça, une phrase de Kriss Vilà m’avait beaucoup frappé. Alors qu’on travaillait sur son terrifiant MurderProd et que je me montrais un peu navré de ne servir à rien tant le texte était propre, Kriss a eu ces mots : « Je fais le désespoir de mes correcteurs ». Depuis lors, j’essaie de m’inspirer de son exemple. Et je pense qu’à force de lire, de relire et de corriger autrui, j’arrive aujourd’hui à proposer des copies de mon cru plutôt propres sur la forme (le fond étant toujours, par définition, discutable). D’une façon générale, je dirais que le fait de travailler avec d’autres auteurs et autrices est toujours enrichissant. Car il s’agit bel et bien d’un échange, et je considère que j’ai toujours moi-même beaucoup à apprendre. Ne serait-ce que parce que la perfection n’existe pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu as fait paraître plusieurs recueils de nouvelles chez Rivière Blanche. Or, la nouvelle se vend très peu, en France du moins. Tous les acteurs du monde du livre clament que le grand public veut de la « saga » au kilomètre, et les meilleures ventes concernent les cycles à rallonge, comme ces histoires de petits sorciers qui jouent du balai sur un trône de fer. Crois-tu qu'il existe encore des niches écologiques pour les amateurs de récits courts, ou bien ceux-ci sont-ils condamnés, comme les pandas, à s'éteindre lentement en tirant sur le bambou ?

 

 

C’est vrai que c’est très compliqué, pour les recueils de nouvelles. Alors que les « gros » éditeurs n’en publient plus du tout, au prétexte que « ça ne se vend pas », on n’a jamais vu autant de micro-éditeurs, d’associations et de fanéditeurs lancer des appels à textes pour des anthologies. Ҫa peut sembler paradoxal, mais ça permet à pas mal de minuscules structures de se faire connaître. Et comme à la sortie, il y a beaucoup d’auteurs au sommaire, ça fait un minimum de ventes assurées, grâce aux amis proches, à la famille et aux auteurs eux-mêmes, qui achètent souvent des exemplaires à tarif préférentiel pour les revendre en direct. Donc il ne faut surtout pas se leurrer : si on trouve davantage d’anthologies que de recueils d’un seul auteur en circulation, c’est uniquement pour ces raisons-là.

 

 

Mais ta question portait sur les recueils. Leur situation est donc difficile. Je ne sais pas si c’est l’œuf ou la poule, l’offre ou la demande, mais il est vrai qu’aujourd’hui, le lectorat se tourne massivement vers des « sagas » en 27 tomes. Moi j’ai horreur de ça, que ce soit en tant que lecteur, auteur ou éditeur. Donc je continue à défendre la nouvelle, parce qu’il s’agit à mes yeux d’une forme d’expression très exigeante, qui ne pardonne rien. Plus le texte est court, plus il doit être impeccable. Et puis (là, je parle davantage en tant qu’auteur), sur un format court, on peut faire toutes sortes d’expériences de fond et de forme. Sur du long, c’est plus compliqué, parce que ça peut devenir lassant pour le lecteur.

 

En ce qui concerne le format court en général, j’avais fait il y a quelques années le constat suivant : il y a autant d’auteurs que de lecteurs, mais comme le gâteau ne grossit pas, les parts diminuent. Au point qu’il ne reste que des miettes à se partager – ou pas. Aujourd’hui, ce constat s’applique aussi au roman. Comme me le disait récemment en privé un auteur que j’apprécie beaucoup : « Aujourd’hui, la SFFF, dans la petite et microédition, ce sont les auteurs qui s’achètent leurs livres entre eux, non ? » Ce à quoi j’ai répondu : « Oui, dans le meilleur des cas » (voir réponses précédentes). Pour autant, les niches existent bel et bien. Et nous sommes on ne peut mieux placés pour le savoir, car notre éditeur en est une. Philippe Ward et Jean-Marc Lofficier apprécient beaucoup les nouvelles, et comme la formule Rivière Blanche n’est pour ainsi dire assujettie à aucune logique économique, ils continuent à en publier. L’extinction n’est donc pas pour demain, mais il ne faut pas se voiler la face : une niche, l’idéal, c’est de finir par en sortir. Parce que c’est quand même un peu étroit. Or en l’état, je ne vois pas trop de perspectives pour la nouvelle. Ce qui est quand même incroyable, quand on pense que Poe et Lovecraft n’ont jamais écrit qu’un roman chacun. Autres temps, autres mœurs…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et quelle est ton opinion envers l'auto-édition, le compte d'auteur, qui ne se sont jamais mieux portés ?

 

 

Vaste sujet, plus compliqué qu’il n’y paraît. En tout cas pour ce qui est de l’auto-édition, parce que le compte d’auteur, on va tout de suite balancer cette saloperie à la poubelle, si tu n’y vois pas d’inconvénient. Les gens qui font ça sont des voleurs et leur place est en prison. Quant à l’auto-édition, il y en a de plusieurs sortes, et je pense qu’il serait regrettable de jeter le bébé avec l’eau du bain. Évidemment, la lie, c’est les petits génies autoproclamés tout juste post-pubères qui, sans jamais avoir été publiés nulle part, vont balancer sur KDP un fichier numérique pourri de fautes orné d’une couve dégueulasse trafiquée avec Paint. Tata Josette et tonton Dédé trouvent leurs bouquins « parfaits », et leurs copains auto-édités en pensent aussi le plus grand bien (moyennant cependant un commentaire positif au sujet de leurs « œuvres » en retour). Bon, pour eux, leur cause est entendue, je crois.

 

 

Mais il n’y a pas que ça. Nombreux sont en effet les éditeurs dont le catalogue comporte des titres écrits par les personnes qui ont fondé la structure. Le Carnoplaste et Trash ont commencé de cette façon (même si Pestilence et Bloodfist ont en réalité été validés et dirigés par Robert Darvel). D’autre part, on trouve des livres de Patrick Eris chez Malpertuis, d’André-François Ruaud chez Les Moutons Électriques, de Philippe Ward et Jean-Marc Lofficier chez Rivière Blanche, etc. Est-ce un problème ? Est-ce encore de l’auto-édition ? Deux fois non. Tout simplement parce que ces auteurs sont publiés ailleurs, et que leurs maisons d’édition ne sont pas des prétextes pour faire de l’auto-édition déguisée. De toute façon, (sans parler de Trash, bien entendu), la longévité des structures citées en exemple et la richesse de leurs catalogues respectifs témoignent assez de leur exigence et de leur sérieux.

 

 

Par ailleurs, il y a aussi les projets « impubliables », aussi obscurs que passionnants, engagés par des auteurs multi-publiés. Je pense en particulier à l’incroyable étude sur les éditions du Scorpion portée par François Darnaudet sur Amazon. Et que dire de la démarche de ma complice Luna Beretta, qui a opté pour la forme du fanzine, souple, directe et peu onéreuse, afin de commencer à diffuser ses nouvelles ? Aujourd’hui, Luna publie dans Violences des auteurs confirmés et primés comme Raphaël Eymery, Christophe Siébert ou David Coulon, et ses propres textes paraissent aussi dans des revues ou chez d’autres éditeurs. Tout ça pour dire que je n’ai pas d’avis général sur la question. S’il me semble évident qu’Amazon est le Diable, et a permis avec KDP un effroyable nivellement vers le bas (pléonasme), force est de constater que même le Serpent abrite en son sein des cas particuliers. Pour le reste, je dirais qu’a priori et à titre personnel, je suis plutôt hostile à l’auto-édition (ou édition de complaisance, copinage et compagnie). Mais j’admets qu’il peut y avoir des exceptions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ton petit dernier, Noir sur Blanc, est une compilation de préfaces, d'avant-propos et de critiques sur des livres que tu as aimés et publiés. Est-ce aussi une façon de démontrer la nécessité du travail éditorial à une époque où l'édition traditionnelle est bouleversée par de nouvelles méthodes ?

 

 

C’est difficile pour moi de parler de ce bouquin. Justement parce que dans mon esprit c’est plutôt lui qui est censé parler de moi. Donc cette fois ma réponse sera plus brève. Noir sur blanc, c’est un peu le complément de Noir et rouge. En tout cas, il provient de la même envie : celle de faire le point en rangeant ma chambre (en réunissant des écrits pour la plupart publiés à droite à gauche). À l’origine, je n’entendais donc rien démontrer de spécial : je voulais juste compiler cette masse de textes d’accompagnement en les agençant de façon cohérente, pour voir si ça menait quelque part. Pour voir si, selon l’expression consacrée, cette entreprise « parlait d’elle-même ». Jean-Marc Lofficier, en sa qualité d’éditeur, m’a rassuré sur ce point, non sans me donner de précieux conseils pour structurer l’ensemble. Ce recueil, c’est pour moi une manière de dire : voilà ce que j’ai fait. Voilà une partie des livres que j’ai lus, aimés, publiés. Voilà ce à quoi j’ai consacré le plus clair de mon temps ces dix dernières années. Voilà des dizaines de propositions de lectures : libre à chacune-e d’en disposer. Désormais, le livre existe, et la suite ne m’appartient déjà plus. Alors oui, je suppose que Noir sur blanc est une sorte d’essai. Quant à savoir s’il est transformé, ce sera au lectorat de le dire.

 

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Entretien avec Philippe Ward

Publié le par Lester - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

 

 

Comuna 13 est ton dernier roman. Parle-nous de la Colombie, et de ce qui a suscité l'envie d'y situer l'action ?  Et pourquoi ce choix de l'autoédition, alors que beaucoup d'éditeurs t'auraient accueilli avec plaisir, je pense ?  

 

Je n’avais pas prévu d’aller en Colombie. En 2019, j’avais prévu un séjour en Chine, mais bon, il y avait les événements de Hong Kong (c’était avant la covid) donc j’ai abandonné cette idée, mais j’avais envie de voyager. Alors le fils de nos amis qui habite la Colombie nous a proposé de nous faire découvrir le pays. En 2015 nous avions fait le Pérou, alors je me suis dit pourquoi pas la Colombie. Nous sommes partis en février pour un séjour de trois semaines. Et là j’ai découvert un pays, sa culture, ses femmes et ses hommes, de superbes paysages, même si nous n’avons pas pu aller partout, car il reste des zones à risques. Mais pendant trois semaines nous nous sommes régalés, y compris avec la cuisine, les cigares et le rhum. J’ai adoré une ville comme Medellin et sa fameuse Comuna 13. Nous sommes revenus en mars, un samedi et le mardi confinement total. Donc travail à la maison et là je me suis dit pourquoi ne pas profiter que tes souvenirs sont intacts pour écrire une histoire se déroulant en Colombie. Et j’ai donc écrit Comuna 13 pendant les deux mois du confinement. Et l’histoire se passe dans des régions que j’ai visitées, dans des restaurants où j’ai mangé, avec même des personnes que j’ai rencontrées. Voilà la genèse de ce roman. Après je n’ai pas voulu écrire un thriller, ni sur la guérilla, cela m’a semblé trop facile, alors je suis parti sur l’Eldorado, un mythe toujours vivace.

 

L’autoédition, j’ai proposé sans grande conviction ce roman à quelques éditeurs et puis je me suis dit, tu vas attendre pour avoir une réponse, et si jamais elle est positive, attendre 2022 car leur programme 2021 doit être complet. Donc le plus simple restait l’autoédition avec ses côtés négatifs, mais pour moi le positif était que je pouvais sortir ce livre rapidement et ensuite gérer le suivi, les ventes, la communication. Et de toute façon, avec ce roman je me fais plaisir, donc autant m’auto-éditer. Je ne cherche pas à gagner de l’argent.

 

 

 

 

 

 

Tu es le lauréat du prix Ayerdhal 2021, pour l'ensemble de ton œuvre et pour ta contribution immense aux genres qui nous concernent. Aboutissement, ou bien encouragement à en faire encore davantage ?

 

Sans hésiter aboutissement. Pourquoi, pour l’âge tout simplement. J’ai 62 ans, bientôt 63, je suis à la retraite depuis novembre 2020, j’ai envie de profiter de ces prochaines années. Après 15 ans de bons et loyaux services sur la Rivière Blanche, sans parler des années fanzines avant, j’ai apporté une très modeste contribution à l’imaginaire, maintenant je vais explorer d’autres univers (voir question suivante…). Bref pour moi ce prix est très important, d’abord plus que tout c’est le prix Ayerdhal : outre le fait que c’est un des plus grands auteurs français, c’est un Monsieur, un grand monsieur qui s’est toujours battu pour les auteurs, les littératures de l’imaginaire, une personne que je revoyais dans les salons avec grand plaisir. Donc ce prix est vraiment une reconnaissance pour moi et je le prends avec grand plaisir. Maintenant avec la covid je ne sais pas quand je pourrai le recevoir et remercier tout le monde.

 

 

Tu es un jeune retraité, le moment où les projets peuvent se réaliser enfin. Quels sont-ils ?

 

D’abord me reposer, profiter de la vie, me promener dans la montagne avec mon chien, regarder des séries, là je me fais tous les Star Trek, lire pour le plaisir, me plonger dans la civilisation inca et pré-incaïque, écouter de la musique, et même faire de la musique pour le plaisir. Concernant l’écriture, là aussi ce sera écrire pour le plaisir, je ne me fixe aucun but, j’ai des idées comme la suite de Comuna 13. Mais rien de sûr, tout dépendra de mon état d’esprit, je ne me fixe plus aucun but au niveau écriture, je prendrai comme cela vient. Donc je n’ai pas de véritables projets, je prends la vie comme elle vient. Mais j’aimerais continuer à voyager, aller en Chine par exemple, revenir au Pérou, et surtout revoir New York, mais là je ne maîtrise rien. Donc pour l’instant mon ambition est de profiter de la vie.

 

 

Parlons maintenant de ton écriture. Es-tu de ceux qui préparent des plans détaillés, des synopsis, des fiches, ou bien écris-tu plutôt au fil de la plume ?

 

Je n’ai pas de techniques particulières, tout dépend. Par exemple quand j’écris à quatre mains avec Sylvie Miller, là nous avons un scénario détaillé, des personnages précis, et on ne s’éloigne pas du fil de l’histoire. Pour des romans historiques, comme « Le Maître du Nil » par exemple, j’avais un plan détaillé, pour « Comuna 13 », là, j’ai écrit au fil de de la plume, comme cela me venait, j’avais les personnages dans la tête (ils ne sont pas nombreux), j’avais le but et surtout j’avais les paysages. Donc je n’ai pas écrit de synopsis avant, par contre plusieurs fois j’ai été obligé de reprendre mon récit car je me retrouvais dans une impasse, c’est pour cela que les scénarios sont très utiles, mais je suis un peu fainéant. Par contre je fais des recherches pour mes romans, aussi bien historiques que géographiques ou autres. J’ai besoin de connaître l’environnement. « Artahe », c’était mon village des Pyrénées, « Mascarade » et « Danse avec le taureau », le Pays Basque, la série « Lasser », l’Égypte, « Manhattan Marilyn », New York, « 13 rue du repos », le Père-Lachaise, « Meurtre à Aimé Giral » et « Dans l'antre des dragons », le rugby catalan. Je crois que je ne pourrais pas écrire du space opéra par exemple… Mais qui sait, avec l’âge et le temps ?

 

 

 

 

 

 

Et quel conseil donnerais-tu à un débutant ?

 

La question piège. J’en aurais plusieurs. D’abord écrire, écrire, écrire sans se poser de questions, surtout ne pas se demander est-ce que c’est bon ? Est-ce que c’est intéressant ? Là, l’auteur ne trouvera pas de réponse et tournera en rond, donc écrire, écrire. Aller jusqu’au bout de son texte. Et là ensuite va commencer le vrai travail, relire son texte, le corriger, travailler le style. Écrire, c’est de l’imagination et du travail. Mais quand on a écrit le mot fin, rien n’est fini, il reste le plus dur, le plus délicat, le plus angoissant, le plus déprimant : la recherche de l’éditeur. Là encore le conseil que je donnerais c’est d’envoyer son roman à des éditeurs qui publient ce genre de romans, par exemple si vous avez écrit un roman de SF, vous l’envoyez à des éditeurs qui publient de la SF, pas la peine de l’envoyer à tous les éditeurs, il faut cibler. Ensuite, il faut d’armer de patience et d’une armure. La patience pour attendre les réponses cela varie, trois mois, six mois un an… L’armure pour encaisser les réponses négatives avec une lettre très simple qui n’indique rien. Donc mes conseils : écrire et ne pas se décourager…

 

 

Maintenant, je m'adresse à l'éditeur : après 15 ans de bons et loyaux services, tu as pris l'an dernier du recul vis-à-vis de Rivière Blanche. Quel bilan tires-tu de cette expérience unique ?

 

Que du bonheur. D’abord avoir réalisé un de mes rêves, dirigé une collection, même si je ne me suis jamais considéré comme un éditeur, ni même comme un directeur de collection. Avoir la chance de publier ceux que j’aimais, c’était d’ailleurs ma devise : je publie ce que j’aime. Aussi bien des grands anciens comme les auteurs du Fleuve Noir, que de jeunes auteurs. Publier de la SF, du fantastique, de la fantasy, même du polar. Des anthologies, des recueils de nouvelles. Avoir une entière liberté pendant 15 ans, merci, et même un très grand merci à Jean-Marc Lofficier de m'avoir donné cette liberté. Avoir côtoyé des auteurs, des éditeurs, avoir pu aller dans de nombreux salons, discuter avec des dizaines de personnes, bref que du bonheur pendant 15 ans. Cela a dévoré une partie de ma vie, mais non rien de rien, je ne regrette rien, bien au contraire.

 

 

Quelle est ta vision de l'édition aujourd'hui, avec les nouveaux modèles qui arrivent ?

 

J’avais deux phrases fétiches :

 

Il existe plus d’auteurs que de lecteurs

Il est plus facile d’écrire un livre que de vendre un livre.

 

Avec l’impression à la demande, Amazon kindle, et autres sites pour vendre son livre, avec Paypal, Internet, n’importe qui peut vendre son livre, tout de suite ou presque sans passer par la case éditeur et par la case libraire. Est-ce une bonne chose, une mauvaise, je ne me prononcerai pas. J’ai aussi vu que les éditeurs étaient submergés par les manuscrits, et que des maisons d’édition fermaient les appels à manuscrits. Les ventes se maintiennent. Il existe toujours des éditeurs pour les littératures que j’aime. Je lis aussi bien en papier, qu’en numérique. Le livre a encore de beaux jours devant lui, pas des jours faciles, mais ils seront beaux.

 

 

Tu évolues dans différents styles : uchronie, aventure, polar, SF et fantastique, et j'en oublie sûrement. Peux-tu nous dire un mot sur tes influences, tes auteurs chouchous et ceux que tu relis sans cesse ?

 

Il y a trois livres que je lis et relis tous les deux ans environ :

 

« Manitou », de Graham Masterton. Masterton est pour moi le plus grand auteur de fantastique devant King et Lovecraft. Je suis un fan, un vrai, je pense avoir tout lu de lui (ou presque) et jamais je n’ai été déçu par un de ses romans. Maintenant que je suis à la retraite, je pense que je vais tous les relire.

 

« Plus noir que vous ne le pensez », de Jack Williamson. Pour moi il y a tout dans ce roman, l’archéologie, les sociétés secrètes, l’aventure, le mystère, la science-fiction, c’est chaque fois un régal.

 

« Armageddon Rag », de George R.R. Martin. Là c’est mon Top 1. Il y a la musique de ma jeunesse les années 60-70 et le fantastique. Bref c’est pour moi un chef-d’œuvre. Je le relis une fois par an en écoutant la musique de années 60-70.

 

Ensuite il y a bien entendu Lovecraft qui m’a accompagné pendant de très longues années avant de s’évanouir dans les brumes, je me dis qu’il faudrait que je m’y replonge. Alors peut-être qu’un jour.

Et puis pour remonter dans le temps, Henri Vernes avec Bob Morane… c’est lui qui m’a donné le goût de la lecture et l’envie d’écrire.

 

 

Le mois dernier, j'ai donné mon retour de lecture sur Comuna 13. À quand la suite ?

 

Mystère vu qu’il y la covid au Pérou et que nos héros sont confinés dans leur chambre…. Mais cela ne les empêche pas de chercher des indices pour partir à la recherche de Paititi. L’histoire tourne dans ma tête, mais j’aimerais revenir au Pérou pour l’écrire. Alors pour l’instant je me contente de lire des ouvrages sur les Incas.

 

 

C'est une tradition : la dernière question est une carte blanche. Alors, qu'aimerais-tu dire à nos lecteurs ?

 

Keep cool and read… Des Philippe Ward bien entendu.

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Entretien avec Micky Papoz

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 Bonjour Micky. Merci beaucoup d’avoir accepté cet entretien. Pour commencer, j’ai eu envie de revenir aux sources de vos activités. À l’origine était me semble-t-il la structure éditoriale Terre Profonde et le fanzine Poivre Noir. Cette aventure a duré plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a amenée à l’interrompre ?

 

Mon ambition était celle de réussir à faire une Convention dans un petit village de moins de 1.000 habitants après avoir mené à bien quatre salons du livre, ce qui n’était pas de tout repos. Arriver à ce que cette Convention soit aussi réussie que celles où je m’étais rendue auparavant. Pas d’internet à l’époque. Toutes les lettres à la main et quelques coups de fil. J’ai eu 100 inscrits. C’était pas mal. Comme pour les salons, j’ai reçu quatre à cinq invités à la maison. Ce furent de joyeuses soirées devant la cheminée. En août 1991, pour cette 17ème Convention, j’ai perdu mon père d’une longue maladie juste une semaine avant le coup d’envoi. J’étais à bout de fatigue et de chagrin.

 

Ce qui ne m’a pas empêchée de surmonter cette tristesse grâce à l’ambiance amicale. Roland Wagner sautant sur une table, le micro à la main, lors du bal champêtre et faisant chuter des bouteilles de vin sur des bouquins, je crois que c’était Laurent Greusard qui s’échinait à les essuyer, si je ne me trompe pas, il y avait de quoi rire. Nous venions de manger l’aïoli. J’avais recruté un orchestre de pépés, soi-disant géniaux, en fait ils étaient complètement ivres à la fin du repas et incapables de jouer une note de juste. Je crois que le pire était l’accordéoniste. Roland m’a sauvé la mise en les prenant comme un chef d’orchestre en main et tout s’est bien passé.

 

Didier Cottier avait fait une exposition géniale de ses œuvres dans le centre culturel qui lui a valu les honneurs des responsables de la culture du Var. La coopérative avait sorti une cuvée spéciale Convention avec une étiquette dessinée par Francis Saint Martin. Chacun a fait sa provision selon ses moyens. Une bouteille était offerte à chaque inscrit. À cette occasion j’avais sorti des bulletins préparatoires avec l’aide d’Alain Grousset qui m’avait réalisé de superbes mises en page très professionnelles. La plupart des inscrits dormaient dans la grande maison qui allait devenir la nouvelle mairie. L’armée nous avait prêté en supplément des tentes et des lits de camps. J’avais acheté des affiches pour masquer la pauvreté des murs. Finalement ça s’est bien passé.

 

Alain Grousset a annoncé que deux ans plus tard il proposait Orléans pour organiser à son tour une Convention. Redu, c’était l’année suivante sous la houlette de Serge Delsemme. Donc, comme je l’avais décidé, ce fut le dernier numéro de Poivre Noir (30) et une ferme envie de continuer à écrire en devenant plus professionnelle.

 

 

 

 

 

Par la suite, vous avez été en contact avec Jean Rollin, à l’époque où il dirigeait la collection Frayeur pour le Fleuve Noir. Comment êtes-vous entrée en contact avec lui ? Jean avait retenu votre premier roman pour publication, et pré-validé le suivant sur synopsis. Mais ces deux livres (L’autre côté des miroirs et Teratos, en l’occurrence) ne sont finalement parus que bien des années après, chez Rivière Blanche. Que s’est-il passé ?

 

Lors d’un salon du livre à Paris j’ai rencontré Pierre Pelot, qui le lendemain m’a vue dans les bureaux du Fleuve Noir où je venais rencontrer les attachées de presse qui me fournissaient en livres pour mes critiques, et, pour plaisanter, il m’a lancé : « On ne voit plus que toi à Paris. » Il m’a présentée à Jean Rollin qui m’a invitée dans son bureau et offert pas mal de ses romans mettant les deux orphelines vampires en vedettes. Comme directeur de collection, il faisait passer ses connaissances en premier (il s’est publié quatre fois et je patientais). La collection s’est arrêtée au n°32. J’ai gardé mes deux romans sous le coude, étant pratiquement certaine qu’ils paraitraient un jour ou l’autre.

 

 

Vos deux romans suivants (en fait les deux premiers publiés) ont eux aussi connu une trajectoire éditoriale assez particulière. Il s’agit des Malfairies et de sa suite Comme une fleur sauvage. Pourriez-vous nous dire quelques mots à propos de ces deux livres ? Aimeriez-vous les voir réédités ?

 

En fait, Les Malfairies fut le premier publié, Comme une fleur sauvage est la préquelle, puisqu’il met en scène la descendante de ma première héroïne. Je vous signale qu’ils sont toujours en vente pour un unique euro au Foyer de Cachan, donc pourquoi les rééditer ? Bien que je regrette d’avoir fait mourir mon héroïne trop tôt dans le roman. Les Malfairies s’est vendu à 40.000 exemplaires et a rapporté plus de 100 millions d’anciens francs au Foyer de Cachan. Le second n’a fait que la moitié ou à peine, la couverture était affreuse, rien à voir avec celle de Gilles Francescano. Mais la directrice du foyer avait un ami illustrateur et l’a imposé. Pour Les Malfairies, je me suis documentée à la mairie de Correns et j’ai su ainsi qu’une ligne de train était prévue entre Draguignan et Brignoles et devait passer par Correns, mais j’ai inventé le nom du village, car parait-il qu’il y aurait eu une histoire un peu semblable à propos des terres briguées par des viticulteurs.

 

Toujours à propos des Malfairies, le livre avait participé au Grand Prix de l'Imaginaire lors de sa sortie. Les PTT pouvaient se permettre d'envoyer une dizaine d’exemplaires au jury (je ne sais plus exactement le nombre). C'est Daniel Walther qui m'a averti par courrier que je l'avais raté de deux voix. « Deux femmes, bien entendu. Les gonzesses, y a pas plus solidaires entre elles », a-t-il plaisanté. Mais il ne m'a pas donné de noms. Lui avait voté pour car il avait aimé ce roman et m'avait fait un bon article dans son journal quand je suis allée le signer avec René à Colmar.

 

J’ai passé presque deux ans sur chaque roman, tant il fallait de documentations en particulier historiques. Mon mari, René, m’emmenait le dimanche faire des repérages à Marseille et à Toulon pour Comme une fleur sauvage. Nous allions aussi visiter les musées.

 

 

 

 

 

 

Ensuite, vous continuez à écrire. Des nouvelles, principalement. Vous enchaînez les publications jusqu’en 1997. Puis vous disparaissez. Pendant quinze ans. Je ne veux à aucun prix me montrer indiscret, aussi me cantonnerai-je à l’aspect littéraire. Durant cette longue période, est-ce que vous continuez à écrire, ou estimez-vous que la page est tournée ?

 

À partir d’octobre 1997, j’ai continué à écrire, mais plus dans le même état d’esprit. Un drame était survenu. René est tombé du toit de la maison un jour de mistral et fut immédiatement dans un coma profond. Rien à cacher aux amis de la littérature. J’ai reçu des dizaines de lettres pour me soutenir dans cette épreuve. Impossible d’y répondre tant j’étais touchée. J’ai pris René à la maison au bout de trois mois, car on me proposait pour lui une maison dans les Hautes-Alpes pour comateux de longue durée. Et pour couronner le tout j’ai pris ma mère qui avait la maladie de Parkinson. Notre maison était devenue un hôpital avec dès le matin un défilé constant d’infirmières, de kinés, d’aides-soignantes, sans oublier le docteur plus les aides ménagères pour ma mère. J’ai dû faire faire des travaux pour réadapter les pièces et la terrasse à la mesure des besoins de mes deux handicapés. René est décédé au bout de douze ans, ma mère quatorze, elle refusait de se nourrir seule, elle souffrait sur la fin de démence sénile, ce fut très épuisant pour moi et question santé j’en subis les conséquences.

 

 

Votre grand retour a donc lieu en 2011, quand paraît Au seuil de l’enfer chez Rivière Blanche. Qu’est-ce qui s’est passé ? Est-ce Philippe Ward qui est venu vous chercher ? Si oui, comment a-t-il procédé pour vous convaincre de sortir de votre « retraite » ?

 

Je ne sais plus comment cela s’est passé. Je crois que quelqu’un, sans doute un ami comme Claude Ecken m’a conseillé de tenter de les contacter. Tout de suite la relation est devenue amicale avec Philippe Ward.

 

 

 

 

 

 

 

 

Trois ans plus tard est publié À chacun son monstre, toujours chez Rivière Blanche. Ce livre contient une sélection de nouvelles, mais aussi un court roman intitulé Damnés. Quelle a été la genèse de cet ouvrage ? Damnés a-t-il été écrit à cette occasion, ou s’agissait-il d’un inédit qui attendait son heure depuis plusieurs années ?

 

En fait Damnés n’était alors qu’une courte nouvelle, mais comme j’étais allée avec mon mari en vacances en Bretagne, nous avons visité le château de Gilles de Rais et surtout parlé longuement avec le gardien qui était calé sur le sujet, j’ai eu envie de développer ce texte et d’en faire un roman à notre retour. Le gardien m’a dit qu’il possédait près de huit cents livres et documents sur le jeune maréchal qui avait tenté de délivrer Jeanne d’Arc. Il fêtait son anniversaire de mariage et nous a confié les clés. Lorsque nous sommes descendus dans la crypte où Gilles jetait ses petites victimes dans un puits très profond, il y a eu un formidable envol d’énormes chauves-souris au-dessus de ma tête et j’ai poussé un cri de frayeur, ce qui a fait rire René. Le gardien nous a dit qu’on lui volait souvent des ossements d’enfants pendant la nuit. Il pensait que c’était pour faire des rituels de magie noire par des satanistes.

 

 

En 2017 paraît votre troisième livre chez Rivière Blanche, Le cahier gainé de noir. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce roman n’est pas récent. Vous m’avez en effet confié que Jean Rollin l’avait lu. Pourriez-vous redire pour nos lecteurs ce qu’il en avait pensé ?

 

Jean Rollin m’avait refusé le synopsis du Cahier gainé de noir, le trouvant « dégoutant » je le cite. Alors que pour moi, c’est l’un de mes meilleurs. Je l’ai proposé à Philippe Ward qui l’a accepté immédiatement, loin d’être choqué par son ambiance plutôt glauque.

 

 

 

 

 

 

L’année suivante est publié Puntaterra. Un ouvrage surprenant, car pour la première fois – du moins dans le cadre d’un roman – vous quittez l’univers du Fantastique. Comment et pourquoi avez-vous été amenée à ce changement de registre ?

 

J’avais écrit une première version de Puntaterra destinée à la jeunesse plusieurs années auparavant. Je l’avais présenté pour le prix du ministère de la jeunesse et des sports et je n’ai eu que des compliments, mais le jury trouvait que c’était plutôt un roman pour adultes. Déçue, je l’ai mis dans un tiroir et l’ai oublié. Mais comme chez Rivière Blanche la SF était à l’honneur, je l’ai réécrit entièrement en accentuant le côté vraiment pour adultes.

 

 

Enfin, votre cinquième livre chez Rivière Blanche est disponible depuis peu. Il s’agit d’un recueil de nouvelles intitulé Que le diable les emporte ! À titre personnel, j’adore la forme courte, et je trouve que cet ouvrage est une excellente manière de découvrir votre (vos) univers. Mais les éditeurs prétendent que les recueils de nouvelles se vendent mal. À quoi attribuez-vous ce désamour ?

 

Je ne sais pas, car je vois que parmi les plus grands auteurs, ceux dont on parle dans le magazine Lire qui vient de fusionner avec Nouvelles littéraires, il y a nombre de recueils de nouvelles qui sortent chaque mois chez les plus grands éditeurs. À plusieurs reprises j’ai eu des prix pour des nouvelles lors de festivals comme à Sorgues, à Fayence et même à la Maison d’ailleurs en Suisse. Je n’ai jamais postulé pour d’autres prix de la nouvelle. D’avoir reçu à deux reprises le Prix Découverte me suffisait.

 

 

 

 

 

 

 

En conclusion, j’aimerais en savoir plus à propos de vos projets futurs. Je crois savoir que vous avez plusieurs nouvelles en chantier. Avez-vous aussi d’autres idées de romans ? Et reste-t-il dans vos archives des récits rares ou inédits que vous aimeriez à terme rassembler dans un nouveau recueil ?

 

J’ai une nouvelle en chantier et je dois trouver une autre idée de texte pour Martine Blond sur les Invasions Marines, essai signé par le regretté Jean-Pierre Laigle qui doit paraître chez Galaxies. Je suis de plus en plus lente pour écrire, toujours insatisfaite, à présent, je ne fais plus qu’une chose à la fois.

 

 

Encore merci pour cet entretien, Micky. Et au plaisir de vous relire, chez Rivière Blanche ou ailleurs…

 

C’est moi qui vous remercie, et en particulier pour la préface de mon recueil. J’ai une amie qui vient de l’acheter rien qu’après avoir lu la quatrième de couverture où vous parlez de moi avec enthousiasme, c’est vous dire. 

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Entretien avec Xavier Dollo / Thomas Geha

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Actualité oblige, parle-nous de « L'Histoire de la SF en bande dessinée ». Quelle est sa genèse, et comment le public réagit-il ?

 

Sa genèse est simple. Je suis un passionné de SF depuis que j’ai douze ans. Je dirais que toute mon existence a tendu vers l’écriture de cette BD. J’ai l’impression que j’avais envie de la faire depuis ce temps-là, comme tous ceux qui m’avaient fait rêver. Je pense à Sadoul, Stan Barets, Pierre Versins. Ensuite, eh bien j’ai pu faire un test aux Humanos, qui recherchaient un scénariste pour une histoire de la SF. Il se trouve que je l’ai réussi et que ça m’a permis deux choses : accomplir un rêve et payer mon mariage. Pas mal, non ? Quant à ta deuxième question, à savoir comment réagit le public, j’ai désormais un peu de recul puisque l’album est paru en novembre dernier déjà ! Et je dois avouer que j’ai d’excellents retours du public. Beaucoup de messages privés sur mes réseaux sociaux, de personnes qui me disent qu’elles se sont remises à lire de la SF, ou qu’elles ont fait des piles, ou qu’elles ont acheté cinq exemplaires pour les offrir. Parfois je lis que l’ouvrage n’est pas si accessible que cela au grand public. Pourtant, les retours que j’ai semblent m’indiquer complètement le contraire. Du coup je suis ravi, l’album semble plaire au grand public tout comme aux spécialistes. Il y a bien quelques râleurs, mais même ceux-là sont rares. Je suis donc très heureux, je ne peux pas prétendre le contraire. Qui plus est, je me suis replongé dans l’écriture du scénario car la version américaine publiée en fin d’année doit comporter de nouvelles pages.

 

La scénarisation d'une BD est-elle une première pour toi ?

 

Oui. Enfin, j’avais déjà scénarisé quelques strips avec Eric Scala, « Les Zippoz », mais c’était plus un amusement avec un pote qu’un projet destiné à publication. Avec Éric, on avait songé adapter une de mes nouvelles, Sumus Vicinae, mais il a fait en tout et pour tout un seul dessin ! Un dessin magnifique d’ailleurs. Éric n’est tout simplement pas un auteur de BD, en revanche c’est un type extra et un artiste exceptionnel.

 

 

 

 

Et cette expérience a-t-elle modifié ta façon d'écrire, ou ton rapport à l'écriture ?

 

Oui, je pense que cette expérience a modifié mon approche de l’écriture. J’ai été obligé de devenir beaucoup plus structurant que je ne le suis dans les faits. Je suis plus ce qu’on appelle un « jardinier ». Faire un essai un peu comme une fiction, c’était aussi le challenge. C’était sympa. Je n’ai pas totalement renoncé à mon côté jardinier dans cette BD car parfois j’ai renoncé à des procédés scénaristiques que j’avais établi pour les remplacer par d’autres, venus d’un coup, et plus funs. Comme le voyage en cabine du Dr. Who quand je traite de la SF anglaise. En quoi cette expérience influera sur mes romans ? Je n’en sais rien, je n’en ai pas écrit depuis. J’ai même l’impression, aujourd’hui – mais peut-être est-ce dû à un peu de lassitude – que celui que j’ai commencé pour Les Moutons Électriques sera parmi mes derniers. Si je peux (parce qu’il faut aussi remplir le frigo), je me focaliserai plus, désormais, sur des projets plus atypiques, faits de nouvelles et de BD, voire de poésie. Et même mes prochains romans seront plus expérimentaux. J’ai juste envie d’écrire ce qu’il me plaît d’écrire, sans que l’on m’impose quoi que ce soit. Si un éditeur veut publier mes trucs, tant mieux, si aucun ne veut, eh bien, tant pis.

 

Maintenant, on aimerait en savoir plus sur Thomas Geha. Ou Xavier Dollo. Comment a-t-il débuté sa carrière d'auteur ?

 

Tout dépend si par auteur on entend auteur publié. Sinon, j’ai envie de te répondre : en CM2 quand j’ai écrit mon premier poème… de SF. Bien sûr, ce n’est que l’interrupteur d’une envie qui va se développer par la suite, petit à petit. Par des poèmes, très nombreux, écrits sur des coins de table et des feuilles volantes, et des nouvelles maladroites proposées simplement à l’œil parental – enfin ma mère – dans un premier temps, puis, par la suite, à des fanzines. Comment j’ai découvert les fanzines reste assez légendaire à mon sens, car cela tient bien entendu à mes premières lectures de SF, toutes en poche, et globalement chez J’ai Lu. Cet éditeur était un des moins cher du marché, mes parents n’avaient pas une bourse bien garnie, donc le choix des livres, c’était avant tout les moins chers. J’ai Lu, c’était chouette. Je découpais les encadrés de numéros à la fin des volumes (tout comme pour obtenir les albums des images Poulain dans un autre style on découpait des points sur le papier des tablettes) et miracle, j’obtenais de magnifiques posters signés Michael Whelan ou Caza. À la fin des volumes, on trouvait également des publicités pour un truc étrange qui s’appelait le minitel. Il y avait un non moins étrange « 36 15 » à taper pour accéder à des pages fascinantes, sur lesquelles on pouvait aussi rencontrer des gens. Quand ce fameux engin est arrivé chez mes parents, je m’en suis emparé en douce, pour deux choses (et non, je ne suis jamais allé voir Ulla) : un 36 15 consacré à la poésie, dont j’ai oublié le nom, où je postais mes poèmes, et un autre, 36 15 CYB, consacré à la science-fiction. Il y avait une mine d’infos là-dessus, des pages théma, des articles, des jeux, et même un forum. Ça, je l’ai découvert assez tardivement. J’avais tout le temps un truc qui apparaissait en haut de mon écran, du genre « Artahe veut discuter », mais je ne voyais pas du tout ce que ça pouvait être. C’était en fait l’ancêtre des messages privés sur les réseaux sociaux et c’était un type étrange qui se cachait derrière le pseudo « Artahe ». Son vrai nom ? Philippe Laguerre. Son autre pseudo ? Philippe Ward. Le seul, l’unique, le vrai et en pixels des années 90. Bon, j’étais encore un poil ado, c’était en 1993 ou 1994, et j’allais sur le minitel dans le dos de mes parents qui ont, par ma faute, payé des notes de téléphone assez hallucinantes. Je m’en veux un peu sur le moment, je m’en veux bien plus aujourd’hui car mes parents n’étaient pas bien riches. Mais c’est comme ça que j’ai rencontré le Maître (qui était également présent sur d’autres serveurs minitel comme RTEL2 ou AKELA). C’est comme ça aussi qu’est né mon pseudo « Kanux ». Et c’est grâce aux discussions que j’ai pu avoir avec Philippe que j’ai pu découvrir mes premiers fanzines, les premiers qui m’ont publié comme Portique (en poésie) ou Dragon & Microchips (en nouvelles). Très vite, je suis devenu un assidu de ce dernier fanzine dirigé par Philippe Marlin (un autre Philippe important dans mon parcours), j’y ai publié des nouvelles, des poésies, quelques articles et faux articles, je crois. C’est dans ce fanzine que j’en ai découvert d’autres, grâce aux rubriques critiques, comme La Geste, OCTA, XUENSÉ, La Revue de L’imaginaire, Yellow Submarine (trop cher pour moi à l’époque), Mondes Parallèles et bien d’autres. Les fanzines restent mon école, ma principale zone d’apprentissage et de rencontres. Ils m’ont ouvert des mondes, et m’ont ouvert au monde. Sans eux, sans l’émulation que j’ai connue, je n’aurais certainement pas poussé dans cette voie. Voilà, ensuite c’est mon parcours à Rennes, mais c’est encore une autre vie.

 

 

 

 

Et quel conseil donnerais-tu à un auteur débutant ?

 

Je n’aime pas donner de conseils et, même si j’aime réfléchir à ces questions, je n’ai pas l’impression de posséder l’ombre d’un seul conseil valable. À la limite, j’ai envie de dire, simplement, comme disait La Fontaine : « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». Hormis la patience, de fait, j’ai beaucoup lu, et la lecture est ma principale source d’inspiration, quel que soit le genre. La pensée se nourrit des autres, de leurs propres approches du monde, de la façon dont ils structurent les choses, de la vie qu’ils mènent. C’est comme ça que j’aime alimenter ma propre pensée, j’aime contempler, m’imprégner, analyser ce qui m’a plu, m’a fait rêver ou réfléchir. Tout cela me permet d’apporter à ce que j’écris ma propre singularité. Peut-être que d’autres à leur tour, en lisant mes fictions, y trouveront matière à alimenter aussi leur pensée et écriront à leur tour. Qui sait ?

 

Une autre question que posent souvent les nombreux lecteurs de notre blog : tous les six, ils voudraient savoir comment tu procèdes. Écris-tu des synopsis détaillés, prépares-tu des plans, des listes de personnages, ou bien te laisses-tu aller au fil de la plume au gré de ton imagination ?

 

Non. Non. Non. Oui, mais pas entièrement. Les synopsis détaillés m’ennuient chez les autres, je ne vois pas pourquoi j’en ferais pour moi, ce serait du masochisme. Les plans, là encore c’est un peu pareil. Cela m’arrive de les schématiser, mais l’imagination est perverse et vient bien souvent les chambouler car de meilleures idées que les plans initiaux me viennent toujours pendant l’écriture. Les personnages, quant à eux, me viennent quasi instantanément car ils sont la base de mes récits. Je n’ai pas besoin de me les décrire, je sais déjà qui ils sont. Bon, après, parfois, il peut arriver que d’une page à l’autre un personnage blond devienne roux. Heureusement, il existe des relecteurs attentifs, genre, des éditeurs ! Toutefois, je précise que cela m’arrive de moins en moins, avec l’expérience. Ce n’est pas parce que je suis ce qu’on appelle un jardinier que mon jardin n’est pas bien rangé. Et d’ailleurs, pour qu’un jardin vive bien, il faut qu’il soit soigné et organisé. La structuration mentale du jardinier est différente de celle de « l’architecte ». Il faut juste découvrir comment on fonctionne, où sont les outils dont on a besoin pour entretenir le jardin. Et comme le jardinier fonctionne beaucoup à l’instinct, à l’intuition, il doit apprendre surtout à mieux s’écouter, et à mieux interagir avec les éléments de son jardin. Ce n’est pas facile, le processus d’acquisition de l’expérience est peut-être un poil plus lent que chez les architectes mais au final peu importe le flacon tant que l’on parvient à donner l’ivresse. Bref, tout cela pour dire, que les écrivains tels que moi apprennent à maîtriser leur environnement pour laisser la plume agir au gré de l’impulsion imaginative.

 

 

 

 

Maintenant que nous connaissons ton lourd passé, parlons un peu du futur. Quels sont tes projets d'écriture, tes projets de parution en cours, on veut tout savoir !

 

Pas grand-chose. J’aimerais écrire une nouvelle BD avec Djibril, une fiction cette fois. J’ai aussi quelques nouvelles à rendre depuis des plombes – la honte me submerge. J’ai une élégie de SF, finie, qui n’attend que son illustratrice. Toujours dans la poésie, va paraître en mars « Un univers piqueté de rouilles » dans la nouvelle mouture de la revue Fiction. C’est de la fiction/poésie spatiale. Je ne pense pas que ça plaira à tout le monde mais j’avoue adorer écrire ce genre de textes. Pour le reste, j’ai un roman en cours, qui n’avance pas bien vite car j’ai beaucoup de boulot avec la boite que je monte avec quelques associés, Argyll. Avec l’éditeur, nous avons évoqué une publication en 2022, ce qui me laisse le temps de l’écrire tranquillement. J’aimerais aussi écrire un fix-up de textes fantastiques qui se déroulent dans un village imaginaire des Côtes d’Armor. D’ailleurs, le premier d’entre eux, « Ana des chemins creux », a paru dans une anthologie des éditions Goater, Le Dragon Rouge. En fait, c’est surtout hors écriture que j’ai de gros projets, je dois bien l’admettre.

 

« A comme Alone », ton premier roman de SF est paru chez Rivière Blanche, un éditeur cher à notre cœur. Veux-tu raconter cette rencontre avec Philippe Ward ?

 

Paf. J’ai déjà tout raconté avant. Spoilers mes amours. Mais bon, pour A comme Alone, Philippe m’avait dit qu’il se lançait dans cette grande aventure avec Jean-Marc Lofficier et qu’il cherchait des romans type Fleuve Noir Anticipation. Il en voulait bien un de moi. Ni une ni deux, j’ai ressorti une nouvelle parue dans le fanzine rennais « Est-ce-F ? », l’ai remise sur l’établi, et l’ai transformée en roman. Bon, ça m’a pris un an et des brouettes. J’étais content, c’était mon premier roman publié. Depuis, il a fait du chemin, avec diverses rééditions. Et quelques ajouts de nouvelles et d’un roman, Alone contre Alone.

 

 

 

 

Tu viens de lancer les éditions Argyll. Nous aimerions, ainsi qu'une foule de fans en délire, en savoir un peu plus sur le concept novateur qui a présidé à cette création ?

 

Argyll est une société (SAS, mais future SCIC) multitâches, en économie solidaire et sociale. En gros, on en avait un peu ras la croute du plan-plan de la vie et moi, en particulier, de mon plan-plan de vie de libraire qui voyait sa passion s’effriter chaque jour un peu plus. J’ai donc choisi d’arpenter de nouvelles voies, plus conformes avec ce que je souhaitais être. Et je ne le regrette pas un instant. Argyll, la maison d’édition, se veut au plus près de ses auteurs, avec un bon accompagnement, humain (à défaut de les rendre riches), qui n’est pas de la coercition, ou de l’anonymisation du travail de l’auteur. De ce fait, nous avons interrogé des auteurs, leur demandant ce qu’ils souhaitaient et ne souhaitaient pas dans leur contrat. Avec tous ces échanges, nous avons pu élaborer un autre type de contrat, beaucoup plus collaboratif, dans lequel les auteurs contrôlent de A à Z ce qu’ils cèdent à l’éditeur. Nous avons développé une vision éthique et écologique au maximum, qui s’intéresse notamment à l’accessibilité. Par exemple, pour le numérique : un des membres de l’équipe, Frédéric Hugot, est un spécialiste de la création d’ebooks. Il développe des epubs 3 dignes de ce nom, qui plus est compatibles avec toutes les liseuses. Sur l’accessibilité, il propose des formats numériques que peuvent « lire » les malvoyants, voire les non-voyants grâce à un système audio incorporé, ou encore les « dys ». Nous sommes diffusés et distribués par Harmonia Mundi, qui nous a totalement suivis sur ces questions éthiques. Super de travailler avec eux, dans une direction qui n’est pas « que » commerciale. Pour le reste, nous développons deux autres pôles, le premier sera une librairie qui ouvrira à Rennes en 2021, si tout va bien. Là encore, ce sera un endroit alternatif, une sorte de tiers lieu où pourront se rencontrer de nombreux acteurs du livre, au travers de rencontres, de dédicaces, mais aussi d’une collaboration sociétaire qui permettra de faire participer à la vie de la librairie toutes celles et ceux qui le souhaitent, le tout dans une dimension sociale que nous souhaitons aider à réinventer, comme commence déjà à le faire à Rennes une autre super librairie collaborative, L’établi des mots. Le troisième pôle sera un incubateur. Je ne donne pas trop de détails là-dessus, mais si je parlais d’une sorte de tiers-lieu pour acteurs du livre à Rennes, c’est bien là l’idée : faire travailler tout le monde ensemble, qu’ils soient auteurs, libraires, éditeurs, lecteurs, collectivités, etc. Nous avons plein d’idées, et comme nous sommes bien accompagnés dans cette création d’entreprise par l’incubateur rennais Tag35, nous sommes pleins de confiance. Il faut bien, en cette période où l’on fait tout pour nous l’enlever.

 

C'est maintenant la tradition : la dixième et dernière partie de mes entrevues est en forme de carte blanche (en grande partie parce que j'ai la flemme de concocter des questions). Que voudrais-tu dire à nos lecteurs ?

 

J’aimerais leur dire d’arrêter d’être six, ce chiffre me stresse.

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Entretien avec David Didelot

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

Est-il encore besoin de présenter David Didelot, le conférencier avisé, l'essayiste, le romancier et le rédacteur du défunt fanzine Vidéotopsie. Depuis quelques années, on se croise dans divers projets (dont ma préface pour ton « Monstre de Florence ») et on se respecte pour des goûts similaires dans l'effroi, les femmes veules et dévêtues, le scalpel et la traque. On va s'intéresser plus particulièrement à la sortie de ton premier roman gore « Sanctions ! » paru chez Zone 52 Éditions, dans la nouvelle collection Karnage. Et c'est l'occasion de rendre hommage à Trash qui a eu le courage de relancer le Gore en France avec la sortie de vingt romans. Quels souvenirs gardes-tu de cette série dont tu as évoqué certains titres dans ta Bible « Gore – Dissection d'une collection » ?

 

Des souvenirs encore très présents pour tout te dire, teintés évidemment de nostalgie puisque Trash est passé comme une étoile filante dans la galaxie gore… Mais quelle étoile ! Très honnêtement, je pense que les volumes estampillés Trash ont fait la nique à la plupart des volumes de la Collection Gore : mieux écrits souvent, plus aboutis et plus cohérents d'un point de vue éditorial, mais tout aussi dégueulasses et tout aussi viscéraux que les "pires" gore de chez Fleuve Noir. S'il ne fallait en garder qu'un, ce serait sûrement le Pestilence de Dugüellus, dont j'attends désespérément la suite ! Allez, un deuxième, le Nuit noire de Christophe Siebert : un ami me disait qu'après lecture de Nuit noire, on avait de la boue à la place du cerveau… Il avait tout dit. Et puis les deux brûlots d'un certain Zaroff évidemment, en particulier Night Stalker. Inutile de dire que je regrette vraiment l'arrêt de cette collection, d'autant que j'ai un peu suivi son évolution, et que je connaissais certains auteurs qui ont contribué et avec qui j'ai pu correspondre. Beaucoup ont vu dans Trash la résurrection de l'antique Collection Gore, et l'arrêt de la série a été un crève-cœur pour les amateurs de littérature qui tache.

 

Différencies-tu des styles dans le gore en fonction de la nationalité des auteurs ? Préfères-tu un Joël Houssin à John Russo ou encore un Shaun Hutson à Nécrorian ? Ces deux derniers sont mes références propres et quels sont tes écrivains de prédilection dans ce genre précis où le sang et le sexe se confondent sans limites ?

 

Alors oui pour répondre à ta première question. Il me semble que les écrivains anglo-saxons sont souvent sous influence cinématographique. Et du coup, les thématiques dans leurs livres sont très proches de la série B horrifique : par exemple, tu trouveras chez les Anglais et les Américains beaucoup de bouquins ayant pour thèmes l'attaque animale, l'invasion parasitaire, des monstres typiquement anglo-saxons du bestiaire fantastique. À la sauce gore évidemment ! Les écrivains US de la Collection Gore allaient beaucoup puiser là-dedans par exemple.

 

Les Français, c'est un fantastique et un gore plus "réaliste" on va dire, plus ancré dans une réalité un peu sombre, grisâtre, presque provinciale parfois. Je pense à Corsélien ou à Pierre Pelot par exemple. Ce sont des gore avec les pieds dans la terre et les mains dans le terroir. Je les trouve donc plus réalistes et sombres que les Gore américains et anglais - souvent plus ludiques et série B. Ceci dit, ce n'est pas aussi simple que cela car tu as aussi des écrivains français qui ont été drôlement influencés par la littérature et le cinéma américains. Je pense à Gilles Bergal notamment, et à son Cauchemar à Staten Island, où la narration est un peu "à l'américaine", avec une écriture très rythmée, très événementielle. La séparation n'est donc pas aussi évidente que cela, mais globalement, c'est vrai que les gore français sont plus malsains, plus réalistes. Plus sociaux aussi. Ça me plaît davantage je dois dire, et ça recoupe d'ailleurs mes goûts en matière de cinéma : je suis plus tourné vers le cinéma bis européen par exemple que vers le cinoche américain.

 

D'où mon amour pour L'Écho des suppliciés de Joël Houssin, véritable feu d'artifice de dégueulasseries en tous genres et de tortures absolument dingues, avec une belle ambiance et un argument typiquement fantastique qui n'est pas sans rappeler certains motifs chers à Lucio Fulci. Comme toi, le fameux Blood-Sex de Nécrorian m'a sacrément marqué aussi, dont le titre parle pour lui (gore et pornographie trash). J'adore aussi La Marée purulente de Daniel Walther, qui jouit d'une ambiance là encore très fulcienne dans sa première partie et qui annonce le motif de la contamination, du chaos urbain - tant à la mode aujourd'hui... Sans compter que le bouquin est extrêmement érotique ! Allez, je t'en cite un quatrième (pour ne pas oublier les Anglo-saxons), La Mort visqueuse de Shaun Hutson justement : bouquin exemplaire d'un motif très exploité dans le genre, l'invasion parasitaire bien sale.

 

Mais en dehors des écrivains marqués Collection Gore (ou ses avatars), je ne peux pas oublier le Marquis de Sade et ses 120 Journées de Sodome : comme je l'écrivais ailleurs, le livre hystérise comme jamais le sexe et la violence, au point que toutes les "Collections Gore" de la Terre semblent être de simples variations sur tout ce qu'a inventé Sade. Rien de plus.

 

En évoquant ce sadisme récurrent, tu as choisi cette voie pour ton premier gore paru en janvier 2021. Avec, en toile de fond, le constat terrible d'un milieu scolaire archaïque et dénué de moyens humains, financiers et fonctionnels. Pourquoi ce choix original pour l'intrigue d'un gore ? Quel fut le déclic ? Certains films ont traité ce thème où ce sont souvent les élèves qui mènent la danse envers les professeurs (je pense à « Class 1984 » par exemple) et dans « Sanctions ! », c'est l'inverse.

 

Alors écoute, c'est très simple : c'est un milieu que je connais bien puisque je suis prof en collège depuis plus de 20 ans. Pour mon premier roman, il m'a donc semblé opportun de choisir un cadre qui m'était familier. C'est d'ailleurs un décor que j'avais déjà exploité, dans une nouvelle également parue chez Zone 52. Je n'avais pas pensé au changement de point de vue dont tu parles (élèves dominants généralement, mais dominés dans mon petit bouquin), mais maintenant que tu le dis… Pourquoi fondamentalement ? Parce qu'il m'était amusant d'imaginer une révolution réactionnaire dans l'univers scolaire, aux antipodes de ce qu'impose la pédagogie moderne.

 

Évidemment, j'ai poussé le bouchon très loin (nous sommes en rayon gore), de manière caricaturale même, mais j'avais à cœur d'exemplifier cette verticalité et cette dissymétrie consubstantielles (selon moi) à l'acte d'éducation : mes personnages sont cinglés et confondent la notion de "magister" (l'enseignant) avec celle de "dominus" (le maître, à qui on se soumet). N'empêche que je voulais appuyer là où ça fait mal actuellement : crise de l'Autorité, libération anarchique de la parole, horizontalité des rapports dans la classe… Ce dont souffrent pas mal de professeurs (en silence, car il ne faudrait pas passer pour un salaud de réac), et ce qui parasite la transmission. Ceci dit, nous ne sommes pas dans un essai politico-pédagogique, et je souhaitais surtout m'amuser, dépasser les limites et proposer une image inversée des représentations communes que l'on se fait du monde enseignant : tout en bienveillance et en "positivité".

 

À la lecture de « Sanctions ! », on ressent que l'emprise de la femme du prof est la dominante dans le couple. Tu me diras si je m'égare mais on devine que les déviances de Gabriel surviennent après son mariage. Que les fantasmes pervers de l'épouse ont exacerbé les vices enfouis de son mari. Le sadisme puise-t-il ses origines dans la féminité ? Je trouve que les femmes vengeresses ont plus de force et d'impact dans les films, notamment dans les « rape and revenge » comme « I Spit On Your Grave ». Les tortures infligées par Gabriel n'ont-elles comme but subliminal de contenter avant tout son épouse ?

 

C’est vrai que dans ce couple infernal, le personnage féminin m’intéresse plus que son homologue masculin : ce fameux "continent noir" dont parlait l’ami Freud, et mon goût pour l’altérité sexuelle – tout simplement. Alors j’ai plutôt envisagé ce duo comme le fruit d’une rencontre "miraculeuse", l’un des partis exaltant les vices de l’autre, et vice-versa : les affinités électives dans la perversité en quelque sorte, héritées de lectures gore justement - comme celle du célèbre Blood-Sex. Mais c’est vrai : à l’heure où la femme est souvent représentée comme une victime, et comme le chantre très moderne des valeurs positives (la paix, la douceur, la bienveillance, la négociation à la place de la guerre…), je me suis bien amusé à en faire une allégorie de la crasse, du sadisme, de la violence et de la domination. Un être obsédé par la satisfaction de ses désirs (d’ordre sexuel, mais pas que), hyper individualiste et totalement imperméable aux impératifs moraux de son temps. En ce sens, elle est une figure dominatrice oui, et son époux un être joyeusement soumis, dont la satisfaction sexuelle dépend surtout du plaisir de son épouse. En fait, je m’aperçois que l’écriture de ce roman a été guidée par un agacement terrible : celui que j’éprouve face à mon époque et à son irénisme béat.

 

Cette forme de matriarchie perverse te vient-elle de ta passion du giallo ? On sait que tu es un fin connaisseur du genre et, pour toi, quelle est l’œuvre qui t'inspire le plus dans ce cadre de femme insatiable, autoritaire et vicieuse ? Ms 45 ? Misery ? L'infirmière Ratched ? Je constate souvent que les films où les femmes deviennent le nœud central dans l'horreur sont coréens ou asiatiques. Le machisme est-il purement occidental ?

 

Pour répondre à ta dernière question, je n’en suis pas sûr du tout… J’aurais même tendance à penser le contraire : machisme, virilisme, sexisme, patriarcat, structures familiales traditionnelles… Peu importe comment on appelle ça, mais il me semble que les sociétés orientales ont encore pas mal de chemin à faire en la matière. Je ne suis pas un spécialiste du sujet, mais pour prendre un exemple, la condition des femmes au Japon n’est pas vraiment celle de l’affranchissement absolu. Du moins me semble-t-il. Et je ne parle pas des sociétés africaines… Je sais bien que c’est un peu la mode de se battre la coulpe et de penser que l’herbe est plus verte ailleurs, mais sur ce sujet-là, ça va être difficile. En même temps, aucune leçon à donner : les peuples ont leur Histoire, leurs traditions et leurs particularismes, que je respecte profondément. Tout le monde n’est pas à l’heure du féminisme occidental, c’est ainsi. Et pour reprendre ton exemple du cinéma d’horreur coréen (ou asiatique plus généralement), la puissance donnée à la femme est peut-être de l’ordre du fantasme justement, de la catharsis et de la représentation métaphorique : comme une manière de bazarder – de manière radicale - les cadres du patriarcat et du pouvoir mâle…

 

C’est clair, le giallo est plein de ces femmes tueuses, manipulatrices et vicieuses. Même si le genre exploite à fond le motif de l’oie blanche poursuivie par un assassin, les nanas ne sont pas toujours victimes dans le giallo, tant s’en faut ! Et il est clair que ma passion pour le thriller italien et ses thèmes a dû infuser pour Sanctions !. Mais si l’on parle d’images cinématographiques pour dessiner Barbara Lodi, j’ai plutôt pensé à des personnages comme celui d’Iris dans Blue Holocaust (la gouvernante vicieuse dans la villa du héros nécrophile), ou à ces "warden" qui peuplent les WIP films (films de prison pour femmes) ou la nazisploitation du ciné bis : la fameuse Ilsa en est le plus bel exemple, mais je pense aussi aux films de Bruno Mattei ou à ceux de Jess Franco. Et puis tu vas rire, mais la représentation de la MILF sur toutes les plates-formes de la planète porno a aussi joué son rôle dans l’esquisse physique de Barbara 😊.

 

Ah oui, j'avais oublié la gouvernante que tu cites. Un visage dur et franchement érotique pour ma part. On peut citer également certains films du regretté Jean Rollin où les femmes s'imposent dans les intrigues. L'homme n'est souvent qu'une marionnette entre leurs mains. Dans ton roman, Barbara attire ses proies par son physique. Cruelle et gourmande, c'est tout le contraire de la femme du flic. J'ai aimé ce paradoxe qui pimente ton histoire. Et le sort de cette épouse endeuillée donne tout son sel. La réticence est l'essence même du désir porno. Une femme austère et farouche est, je trouve, plus susceptible d'attiser les fantasmes d'un lecteur ou spectateur. C'est le cas dans « Les marais de la haine » où la beauté sauvage de l'actrice rend une vengeance perfide et animale. Pourtant, tu places ton intrigue dans l’infamie du snuff. Cela change la donne. La femme ne devient plus qu'un objet de cruauté gratuite. T'es-tu documenté pour appréhender cette zone dantesque qui existe malheureusement ? Nous sommes au-delà de la pornographie. Dans le genre « public », on pense bien évidemment au contesté « A Serbian Film » et je dois t'avouer que ma connaissance sur ce sujet est mineure. Comment as-tu abordé ce sujet en ayant le recul nécessaire pour ne pas tomber dans le vulgaire ?

 

Oui oui, Franca Stoppi dans le rôle de la gouvernante, qui jouait d’ailleurs les gardiennes vachardes et vicieuses dans les films de prison signés Bruno Mattei. J’aime beaucoup cette actrice. Et j’entends parfaitement ce que tu dis sur les "profils" de séduction et le désir : qui cache son jeu réveille plus facilement la libido chez le lecteur ou le spectateur, c’est clair. Mais l’image que je voulais dessiner n’était pas celle-ci dans le cas de Barbara : je voulais une femme respirant le sexe et la dépravation, de celles que l’on peut trouver dans le cinéma porno pour faire vite. Et le pont avec le snuff m’est apparu presque évident dans le cas d’un roman gore, comme point ultime de la pornographie justement : l’ouverture et la béance des corps... jusqu’au bout. Oh, ce n’est pas nouveau, et le sujet a déjà été traité dans le genre (je pense à Cinéma d’éventreur de Richard Laymon), motif tout autant fascinant que répulsif. Encore une fois, mon objectif – mon pari presque – était de lâcher la bride et de ruer dans les brancards : aller le plus loin possible dans l’horreur, d’où ton expression de "cruauté gratuite".

 

Et j’accepte volontiers le commentaire, notamment si l’on parle de mes descriptions typiquement snuff quand l’inspecteur visionne les photos et les films chez le jeune Axel. Pour répondre à ta question (enfin !), je ne me suis pas particulièrement documenté : j’avais lu quelques livres sur le sujet, et puis j’ai vu plusieurs films empruntant à l’esthétique snuff, la mimant avec plus ou moins de bonheur, et quelques thrillers sacrifiés à ce thème. J’ai donc puisé dans mes souvenirs de lecture et de cinéma, en radicalisant encore l’horreur de la chose. Je n’ai pas finassé pour le coup, et j’ai traité le sujet frontalement, du moins je le crois, sans proposer de commentaires sociologiques ou politiques. D’autres l’ont fait bien mieux que moi.

 

En combien de temps as-tu rédigé ce premier gore ? As-tu trouvé l'exercice difficile pour une première ? Nous savons que tu as la prose prolifique et dans divers domaines. Travailles-tu directement sur ordinateur avec un plan ou seul l'instinct prime ? Les auteurs veulent savoir !

 

En très peu de temps en fait : c’était lors du premier confinement, l’année dernière. J’ai commencé mi-mars et j’ai mis le point final du premier jet à la mi-avril je crois. J’ai même laissé reposer le truc au milieu de cette période, et ce pendant quelques jours. Évidemment, je ne compte pas les phases de relectures et de corrections, qui sont presque plus longues que la phase de première écriture… Je tiens d’ailleurs à te remercier encore une fois, car sans Zaroff, pas de « Sanctions ! » je pense ! Alors oui, je travaille directement sur ordinateur, et sans aucun plan. Pour tout te dire, je suis parti d’une réplique qui me trottait dans la tête (la première du roman), et puis j’ai brodé, brodé, au gré de mon inspiration devant le clavier. L’intrigue s’est construite en même temps que j’écrivais si l’on peut dire. C’était presque de l’écriture automatique ! Donc, non, je n’ai pas trouvé ça très difficile : excitant plutôt, exaltant même.

 

C'est le moment de nous quitter et j'en suis désolé. Je souhaite un beau succès à ton livre. Tenteras-tu encore l'aventure dans le gore ? Quels sont tes projets futurs ? Au plaisir de se croiser un jour. Et juste pour nos lecteurs : si tu ne devais garder qu'un seul roman d'horreur, ce serait lequel ? Bon vent l'ami et à bientôt.

 

T'inquiète, c'est déjà bien sympa tout ça ! Pour ce qui est de la suite dans le rayon gore, je ne sais pas trop… J'ai bien quelques idées pour une suite à Sanctions !, mais tout dépendra aussi de la réception du livre. Sinon, j'ai quelques trucs sur le feu oui, des idées de fanzines "one-shot" (un peu à la manière du Monstre de Florence), et puis quelques livrets en court pour des éditions DVD/Blu-ray. A plus long terme, une idée de bouquin ciné me travaille, mais ce sera pour bien plus tard. Enfin, si je ne devais garder qu'un seul roman d'horreur (un supplice ça !), ce serait peut-être le God Save the Crime de Pierre Dubois : roman sorti chez La Brigandine en 1982, puis réédité chez Hoëbeke en 2014, dans une version corrigée et augmentée… Sublimement écrit pour commencer, furieusement sanglant et érotique, et qui exploite le mythe de Jack l'Éventreur de manière tout à fait originale. Un must de littérature horrifique et pornographique ! Merci encore à toi en tout cas, et au plaisir de bavarder encore et encore !

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Entretien avec Jean-Christophe Chaumette

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Auteur plusieurs fois récompensé du prestigieux prix Masterton, pour « L'Aigle de Sang », « L'Arpenteur de mondes » et « Le Dieu Vampire », auteur d'une série de romans de SF chez Fleuve Noir Anticipation, tu es un écrivain reconnu par les amateurs de « mauvais genres », dont nous sommes, ici sur ce blog. Peux-tu nous en dire plus sur ta carrière, et ce qui t'a amené à l'écriture ?

 

L’envie d’écrire m’a démangé très tôt. Et dès le début, il s’est agi de littérature de l’imaginaire. Je me souviens d’une tentative de rédaction d’une nouvelle de SF alors que je devais avoir 15 ou 16 ans. Je m’en souviens parce que cette nouvelle était en quelque sorte « l’ébauche » de mon dernier roman, « Les Rats de Hamelin ». Une idée que j’ai mis sur « pause » pendant plus de 40 ans. Je suis coutumier du fait. J’ai écrit un roman historique, « Le Pays des chevaux célestes », publié une première fois en 2008 (et réédité cette année), dont l’origine se trouve dans ma thèse de doctorat, « Les Animaux dans les guerres de l’Antiquité », écrite en 1987. J’ai accumulé de la documentation pendant 20 ans avant de me lancer. Je stocke les idées ; et un jour je les ressors.

 

Je raconte parfois comment la « révélation » m’est venue lors de l’étude d’un extrait de « Salammbô » de Gustave Flaubert, en classe de 6ème. C’est ce jour-là que je me suis dis : je veux faire pareil ! Pas être le nouveau Gustave Flaubert, bien sûr, mais raconter moi aussi des histoires ; être un conteur. Quelques années plus tard, je suis tombé sur la BD de Druillet tirée de « Salammbô », et j’ai assisté au télescopage du roman historique qui m’avait fasciné (j’ai dû le lire dix fois) avec l’univers futuriste de Druillet. Je pense que tout est parti de là.

 

J’ai commencé mon premier roman, « Le Neuvième Cercle », alors que j’étais à l’École vétérinaire, en 1984. J’ai mis au moins deux ou trois ans à l’achever, c’est un gros pavé ! Il a été publié chez « Fleuve Noir », la première fois, en 1990, après mon deuxième roman (« Le Jeu », 1989). A l’époque je ne connaissais personne, j’étais juste un type naïf dans la vingtaine qui envoyait par la poste des manuscrits de tous les côtés. J’avais la chance d’avoir une femme qui croyait en ce que je faisais, qui s’est tapé des centaines de pages à la machine à écrire et m’a aidé à photocopier le résultat dans des boutiques spécialisées. A l’époque c’était écriture à la main, corrigée jusqu’à obtenir le texte abouti, dactylographie et reproduction à la photocopieuse. Pas d’ordinateur, pas de traitement de texte, pas de correcteur orthographique, pas d’imprimante maison. Je vais avoir l’air d’être un vieux con, mais je préférais cette époque-là. Il y avait une sorte de « sélection naturelle » des acharnés de l’écriture. Aujourd’hui tu peux taper ton bouquin sur un clavier, laisser une IA corriger les fautes et t’autoéditer en ligne.

 

Après ces débuts j’ai mené en parallèle ma carrière de véto et celle d’écrivain. Comme j’ai un bon métier je n’ai jamais galéré financièrement, par contre je n’ai pas pu consacrer suffisamment de temps, non pas à l’écriture mais à sa promotion. Je n’ai presque pas eu de contacts avec mes différents éditeurs, je n’ai pas pu fréquenter le milieu de l’édition, des fanzines, des festivals. Je bossais, j’écrivais en parallèle, je trouvais un éditeur intéressé à distance, je faisais un petit saut à Paris de temps en temps et c’est tout. Je sais que j’ai raté des opportunités à cause de ce manque de disponibilité, notamment dans le domaine des scénarios. Mais c’était vraiment impossible pour moi d’assurer mon boulot en clientèle véto, d’écrire et en plus d’aller tous les quatre matins à Paris me montrer aux « décideurs » de l’audiovisuel. Plusieurs projets ont avorté. Mais je ne regrette rien de ma vie ; absolument rien. J’ai écris les histoires que je voulais écrire. J’ai raconté ce que je voulais raconter.

 

 

L'édition parait de plus en plus cloisonnée, avec de multiples sous-genres visant des « niches » particulières (et toutes en anglais!) : bit-lit, young adult (curieusement, rien pour les vieux!) dark-urban-light-high-heroic fantasy... À la lecture de tes romans, j'ai eu plutôt l'impression d'une littérature transversale, avec des éléments empruntés à différents « genres ». Je me trompe ?

 

Tu as parfaitement raison. J’ai une sainte horreur des étiquettes. Dans tous les domaines, et donc en matière d’écriture. Je trouve odieux de définir quelqu’un par son sexe, sa race, sa religion, son orientation sexuelle. Par conséquent je déteste que l’on définisse un auteur par le « genre » qu’il pratiquerait. Pour moi il n’y a dans la vie que des individus, tous différents les uns des autres, et dans la littérature que des écrivains, chacun unique en son genre.

 

A contrario, j’adore le métissage. En tant que véto, j’ai appris que l’hétérosis donne des produits plus résistants, plus vigoureux, somme toute meilleurs que ceux issus d’une trop forte consanguinité. En tant qu’amateur de musique, je trouve que ce qui sort d’un grand chaudron où se mélangent les courants musicaux est particulièrement savoureux.

 

Plus ou moins consciemment, je mélange tout. J’écris du Fantastique qui se déroule dans le futur. Je colle du paranormal dans un roman historique. J’écris une saga de Fantasy qui ressemble à un Space-Opera. Certains lecteurs sont dérangés par cela. J’ai lu très récemment une critique de quelqu’un qui ne digérait pas du tout mon « brouet » de genres, dans « L’Aigle de sang ». Je le comprends. Certaines personnes ont besoin de « genre pur ». Comme je l’ai écris plus haut, il n’y a que des auteurs uniques, et en assez grand nombre pour que tous les lecteurs trouvent leur bonheur.

 

Tes livres sont réédités chez « Évidence ». C'est l'occasion de te demander ton opinion sur les nouvelles formes d'édition, et sur l'avenir du métier.

 

Je crois que la question, c’est plutôt : quel est l’avenir du texte ? Qu’un roman soit lu sur papier ou sur une liseuse, acheté en ligne, chez un libraire ou dans un marché aux puces, c’est toujours un texte. Ce qui me frappe, c’est que désormais la diffusion des idées se fait de moins en moins par l’intermédiaire du texte, et de plus en plus par l’intermédiaire de la vidéo. Je m’énerve parfois, en cherchant des renseignements sur un sujet, de ne trouver sur le Net que des vidéos.

 

Je me demande si la jeune génération s’interroge sur le danger de cette évolution. Convaincre par le texte est autrement plus difficile que par la vidéo. Lorsqu’on lit, le cerveau enclenche immédiatement l’analyse critique. Lorsqu’on regarde une vidéo, l’esprit critique est un peu en sommeil. Je sais qu’il est agaçant d’entendre des références à Hitler et au nazisme, mais je suis persuadé que les Allemands auraient été plus critiques envers Hitler si ceux qui étaient fascinés par ses discours avaient lu « Mein Kampf ».

 

Il faut lire. Juger les idées à travers des textes. Pas regarder un gugusse qui vous hypnotise parce qu’il possède un talent d’orateur et peut vous faire gober n’importe quoi.

 

 

Tu as publié plusieurs recueils de nouvelles. Comment expliques-tu le peu d'intérêt des lecteurs et des éditeurs sur cette forme littéraire ? Et, plus globalement, que penses-tu de la nouvelle ?

 

Il y a manifestement une appétence de plus en plus grande pour les histoires longues, très longues. Le triomphe de la série en est la parfaite illustration. Je ne sais pas expliquer la faveur donnée aujourd’hui aux séries qui s’étalent sur plusieurs saisons par rapport aux films, qui représentaient la « norme » dans ma jeunesse. Par conséquent je ne sais pas davantage expliquer le désamour pour la nouvelle. En SF, certains auteurs sont immenses par leur talent en matière de nouvelles, je pense à Philip K. Dick. Manifestement on se prive de quelque chose en délaissant la nouvelle. Pour moi la nouvelle, de la même manière d’ailleurs que la poésie, « travaille » l’esprit à la manière du koan zen. Il s’agit de forcer le lecteur à chercher, imaginer. C’est de la maïeutique. L’explication est peut-être là. Il est possible que la société actuelle soit essentiellement composée d’individus qui ne veulent plus chercher et imaginer. Ils veulent que tout leur soit donné, dans le moindre détail ; prémâché.

 

 

Ici, chez le Collectif ZLL, on s'intéresse beaucoup au style. Comment décrirais-tu le tien ? Passes-tu beaucoup de temps sur la forme, avec des ratures et des réécritures, ou bien es-tu plutôt spontané ?

 

J’ai toujours beaucoup travaillé. Je passe du temps sur ce que j’écris. Je me relis et me corrige un nombre incalculable de fois. Et je ne suis pas certain qu’il existe des auteurs capable de fonctionner presque en écriture automatique, avec un texte quasi abouti au premier jet. Mais je me trompe peut-être.

 

Dans tes romans fantastiques (« l'Arpenteur de monde », « L'Aigle de sang », « Le Dieu Vampire ») tu évoques des ouvrages fictifs ou réels pour étayer les motifs fantastiques qui parsèment tes livres. J'ai aussitôt pensé à Lovecraft qui employait le Necronomicon dans le même but. Que penses-tu de cet auteur, et de son influence ?

 

Cette question renvoie, d’une certaine manière, à la question 4. Étant donné le peu d’appétence des lecteurs, et donc des éditeurs, pour les histoires courtes, nouvelles, poèmes, fables, j’utilise mes romans pour « placer » des histoires courtes. Une saga comme « Le Neuvième Cercle » est littéralement truffée d’histoires parallèles racontées à travers les textes placés en tête des chapitres. Ces histoires étayent l’intrigue principale, bien sûr, mais ont également des rapports entre elles. Et surtout, elles remplissent la fonction dont je parlais dans la réponse 4 : elles sollicitent l’imagination du lecteur. Dans l’espace qu’elles ouvrent, il peut construire un « univers-miroir » qui reflète l’univers du roman.

 

Je dirais que Lovecraft a utilisé cette technique « à l’envers ». Il écrit de nombreuses nouvelles, des histoires courtes donc, qui sont toutes étayées par un unique et mystérieux ouvrage, « Le Necronomicon ». Cet « univers-miroir » effrayant construit par l’imagination du lecteur à partir de fragments du Necronomicon contribue grandement à l’efficacité des nouvelles de Lovecraft.

 

 

Tu as reçu quatre fois le prix Masterton. Comme l'auteur écossais, tu utilises souvent la mythologie existante et l'histoire pour les tordre et les adapter à tes récits. Quelle est ton opinion sur l'auteur des « Manitou » ?

 

Pour être exact, je ne l’ai reçu que trois fois ce fameux prix, pour « L’Arpenteur de mondes », « L’Aigle de sang » et « Le Dieu Vampire », mais « L’Arpenteur de mondes » a obtenu en plus le prix spécial de meilleur roman de la décennie.

 

L’anecdote qui étonne souvent, c’est que je n’ai découvert Masterton qu’après avoir reçu pour la première fois le prix qui porte son nom. Bien entendu j’adore sa manière de transposer les mythologies. Il possède un style qui « colle » parfaitement aux récits fantastiques et à l’horreur. Il illustre exactement une expression parfois galvaudée : un maître du genre.

 

Tu sembles fasciné par le mal, ses manifestations à travers l'histoire, et les grands criminels de masse. De Gengis Khan aux massacres rwandais, tes livres explorent l'éventail des perversions humaines. Comment expliques-tu cette fascination, la tienne et celle du public, pour la cruauté ?

 

Tout d’abord, il n’y a pas d’histoire réussie sans méchants réussis. Les lecteurs ne sont pas forcément fascinés par la cruauté, mais ils recherchent, plus ou moins consciemment, à assister à la lutte du Bien contre le Mal. Or c’est par la compréhension de ce qu’est le Mal que ces deux camps peuvent leur apparaître. Lorsqu’un artiste réalise un dessin, il trace les ombres. La lumière, il ne la dessine pas. La lumière, c’est ce qui reste entre les ombres. Je crois qu’un écrivain doit travailler de la même façon. Il crée l’ombre de son histoire.

 

Ensuite, je suis un grand passionné d’Histoire. Je suis d’ailleurs effaré qu’il existe des interrogations sur le maintien ou non de l’enseignement de l’Histoire à l’école. Seule la connaissance de l’Histoire permet de fabriquer des citoyens responsables. Or l’Histoire, pour utiliser une image classique, est un fleuve de sang. Notre époque, la période pendant laquelle nous sommes nés, avons grandi et sommes devenus des adultes, est une parenthèse enchantée, tout au moins en Occident. Je suis persuadé qu’il faut bien connaître le mal dont l’espèce humaine a été capable pour empêcher sa résurgence. Je suis un grand admirateur de la pensée de Jung, et je crois qu’il a vraiment mis le doigt sur quelque chose de fondamental avec la notion d’Ombre. Chacun d’entre nous possède son Ombre individuelle, qu’il vaut mieux apprendre à connaître pour ne pas la voir un jour se manifester intempestivement et prendre les commandes. Les peuples possèdent une Ombre collective, qu’ils doivent connaître, reconnaître, admettre, pour la dompter et la tenir en respect. Cette connaissance de l’Ombre est fondamentale. Ce que tu appelles fascination pour le mal est plutôt une quête permanente de l’Ombre.

 

Peux-tu nous donner quelques indices sur tes futurs projets ? Des manuscrits que nous découvrirons bientôt ?

 

Comme tu l’as remarqué, je pratique la « littérature transversale ». Le roman que je suis en train d’écrire rentre dans cette catégorie. Il s’agit de transposer un des plus grands mythes de l’Occident dans un futur post-apocalyptique. Le problème c’est qu’il s’agit d’une énorme saga qui est en train de me ramener à mes débuts, lorsque j’écrivais « Le Neuvième Cercle » : des dizaines de personnages à gérer, des intrigues multiples qui se télescopent, avec la contrainte supplémentaire de devoir suivre ce qui est décrit dans la légende dont je m’inspire. Il s’agirait d’un roman standard, j’en serais vers la fin. Mais là, il y a encore du boulot !

 

C'est la dernière question, en forme de carte blanche : Tu dis ce que tu veux, même que mes questions sont nulles... Mais ce n'est pas obligé !

 

Non, tes questions ne sont pas nulles, sinon je ne me serais pas montré aussi bavard ! Je souhaite simplement avoir une pensée pour toutes celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, m’ont aidé, soutenu, encouragé et ont contribué à la naissance et à la diffusion de mes histoires. Je n’ai pas croisé que des personnes droites et sympathiques tout au long de ces quelques 35 années pendant lesquelles je me suis efforcé d’écrire, mais j’essaie d’effacer le négatif de mes souvenirs et de conserver le positif ; et il y a beaucoup de positif !

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Entretien avec Jérôme Nédélec

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Je me suis laissé dire qu'il existait encore des gens qui ne te connaissaient pas. Peux-tu te présenter brièvement pour ces malheureux ?

 

Oui j’ai entendu parler de cette rumeur. Je n’y crois pas un seul instant mais si cela me permet de parler de moi une nouvelle fois alors je ne laisserai pas passer une telle occasion ! J’ai 47 ans, je vis à Redon et après avoir fait plusieurs métiers, dont ouvrier de fouilles archéologiques, guitariste de musique irlandaise, producteur, disquaire... je me suis lancé un peu par hasard dans l’écriture. Il se trouve que j’y ai pris goût et que mes lecteurs se multiplient alors je continue...

 

« L'Armée des veilleurs » est un roman fortement ancré dans l'histoire de Bretagne. Ce pays et son histoire te semblent chers, explique !

 

Comme l’indique mon patronyme, je suis d’origine bretonne par mon père. Ma mère est méditerranéenne et j’ai grandi près de La Rochelle. Pendant une vingtaine d’années, je n’ai connu la Bretagne qu’au travers du prisme des vacances d’été que je passais dans ma famille paternelle à Lorient. C’est à force d’avoir été biberonné au festival interceltique que je suis tombé très tôt amoureux de la culture bretonne et de son histoire. Et comme beaucoup de bretons qui n’ont pas forcément grandi au pays, je me suis toujours fait fort de vouloir connaître et valoriser son patrimoine. C’est pour cela que l’archéologie ou la musique celtique sont très vite devenues des passions inextinguibles...

 

À la lecture de tes romans, on sent une recherche de style. Quels sont les auteurs qui t'ont influencé ?

 

Le seul style que je cherche à avoir c’est celui de justement ne pas en avoir ! Je m’explique : pour moi ce qui prime c’est le phrasé, en résumé la musique de la langue. Il faut que ça groove sinon je m’ennuie, les musiciens irlandais appellent ça le « drive », c’est ce moment où on peut jouer le même morceau sans se lasser jamais, une sorte de voyage en décapotable les cheveux au vent sur une route que l’on ne souhaite pas voir s’arrêter. Tout doit être au service du lecteur, cela ne veut pas dire être juste didactique ou descriptif, au contraire, la langue doit servir à happer, dorloter, fouetter et tout cela tour à tour pour emporter le lecteur et le libérer de la sensation de lecture. Pour moi un bon texte ne se lit pas, il s’écoute. Quant aux auteurs qui m’ont influencé, je ne saurai vraiment le dire, j’ai une grande admiration pour beaucoup mais je n’ai jamais cherché à imiter, consciemment en tous cas, qui que ce soit. À dire vrai je suis toujours étonné quand on me félicite pour la qualité de ma prose, j’ai toujours un peu l’impression que l’on s’adresse à quelqu’un d’autre que moi...

 

Quel genre d'auteur es-tu ? Un besogneux qui réécrit, biffe gomme et recommence, ou un impulsif dont les premiers jets sont proches de la forme définitive ?

 

Un besogneux assurément. J’écris et je corrige au fur et à mesure que j’écris. Puis je recorrige à nouveau. En revanche, je n’ai pas de rapport affectif à ce que j’écris, donc quand j’estime un passage bancal, je le réécris, tout simplement. L’acharnement n’est pas dans ma nature. Quand ce n’est pas bon c’est que ce n’est pas assez mûr à mon avis... là encore j’ai hérité cela de la pratique musicale !

 

Tes lectures favorites. Imaginons que tu sois naufragé sur une île déserte, où l'on ne trouve ni librairie ni beurre salé. Quels livres emporterais-tu ?

 

Sans beurre salé, le livre serait bien le cadet de mes soucis mon pauvre ami ! Les bouquins que j’emporterais ne sont pas pléthore… Je ne vais pas être original en disant Le seigneur des Anneaux que j’ai déjà lu une dizaine de fois mais à chaque fois avec un plaisir renouvelé et qui pour moi synthétise en une seule œuvre le meilleur de l’épopée, du roman d’aventure et de la poésie. Je choisirais également Le Grand Cirque de Pierre Clostermann qui me fascine à chaque lecture par sa justesse et sa fausse simplicité. Et pour finir un guide de survie bien documenté parce que sur une île déserte c’est pas franchement idiot...

 

« Frontières liquides » met en scène les Vikings. Ce peuple semble à la mode, séries télévisées obligent. Cette vogue t'agace-t-elle, ou bien te semble-t-elle positive ?

 

D’aussi loin que je me souvienne, les vikings ont toujours été à la mode ! Films, livres, BDs et dessins animés sur le sujet ont bercé toute mon enfance et mon adolescence. Je lisais avec gourmandise les aventures d’Hägar Dünor ou de Thorgal, je ne loupais jamais un épisode de Vic le Viking à la télé par exemple. Bien sûr la série récente véhicule encore beaucoup de trop de clichés et d’approximations historiques pour me satisfaire mais je constate que l’on va quand même vers le mieux sur le traitement de ces époques. Ce qui m’agace le plus c’est que l’on passe toujours à côté de l’aspect véritablement romanesque de cette période historique en négligeant justement son historicité. Je trouve que la réalité est souvent beaucoup plus spectaculaire, subtile et propice à l’imaginaire que les présupposés fantasmés que l’on peut en avoir.

 

Enfin, le blog du Collectif ZLL, en plus d'être le plus beau de la galaxie, est surtout axé sur les littératures de l'imaginaire et de mauvais genres. Quel est ton rapport au fantastique ?

 

Je ne l’analyse pas vraiment à dire vrai, le fantastique à toujours accompagné mon intérêt de toutes les formes narratives. Pendant longtemps, je n’ai pas fait de différence entre SF, Fantasy ou d’autres genres de l’imaginaire, et je ne suis pas sûr de toujours la faire d’ailleurs. Tout cela est un prétexte pour raconter des histoires humaines et le fantastique est souvent un révélateur inouï et spectaculaire pour transcender plus encore des facteurs émotionnels. Si je dois résumer je dirais que mon rapport au fantastique est tout simplement totalement fusionnel.

 

Peux-tu citer quelques auteurs qui t'ont influencé dans ce domaine ?

 

Là encore je vais être extrêmement classique en citant Lovecraft avant tout pour sa vision hallucinée du monde et son don d’écrire la trouille pure. Mais celui qui m’a beaucoup marqué c’est Brooks avec World War Z, qui est, je trouve, un bouquin magistral tant par son approche factuelle et journalistique que la puissance qui se dégage des témoignages (fictifs) qu’il relate. Et puis son Manuel de survie en territoire zombie est également fabuleux, c’est une manière de réinventer le genre avec brio ! Après, du Horla de Maupassant au Tour d’écrou de Henry James en passant par le Chien des Baskerville de Doyle ou l’œuvre de Poe, j’ai toujours eu un faible pour la littérature du XIXe siècle à la fois tendue et distanciée qui délivre une ambiance inimitable. Et pour finir je citerai Dino Buzzati dont la nouvelle Le K, a marqué au fer rouge ma construction intellectuelle durant mon adolescence.

 

Chronique de "L'Armée des veilleurs" de Jérôme Nédélec par Lester.

 

 

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Entretien avec Valentine Imhof

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Bonjour Valentine, et merci d’avoir accepté cet entretien. Nous allons bien sûr parler de ton premier roman, Par les rafales, publié l’an dernier au Rouergue, et de son successeur, Zippo, qui vient de paraître chez le même éditeur. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, la question rituelle, pour celles et ceux qui ne te connaîtraient pas encore : qui es-tu, Valentine Imhof ?

 

Aïe ! La question qui tue, d'emblée… Comme les données de l'état civil, celles d'un curriculum, et quelques autres étiquettes, traînent désormais sur le Net, je serais tentée de biaiser en reprenant une citation d'Henry Miller (que je réchauffe d'ailleurs, puisque je l'ai déjà empruntée pour conclure la biographie que je lui ai consacrée… mais bon, à défaut d'autre chose…) Donc voici cet extrait de Max et les Phagocytes dans lequel je me retrouve assez bien – et il y en aurait évidemment plein d'autres, puisés ailleurs, mais c'est le premier auquel je pense : « Je suis un habitant de la terre et non d’une de ses parcelles, que celle-ci soit étiquetée Amérique, France, Allemagne ou Russie. Je ne dois allégeance qu’à l’humanité, et non à un pays, une race, un peuple. […] Je n’ai d’autre fin ici-bas que de travailler à l’accomplissement de ma destinée, qui est mon affaire à moi. Ma destinée est liée à celle de n’importe quelle créature qui habite cette planète […] Je refuse de gâcher ma destinée en me bornant à considérer la vie selon l’étroitesse des règles qui la cernent aujourd’hui comme autant de pièges. […] Je dis : "La Paix soit avec vous tous !" et si vous ne la trouvez pas, c’est que vous ne l’avez pas cherchée. »

 

Par les rafales et Zippo, donc. Pour commencer, qu’est-ce qui distingue ces deux ouvrages, et quels sont les points communs entre eux ? Je crois savoir que tu les as écrits dans la foulée, il y a quelques années, juste pour toi et sans perspective éditoriale. Alors à quelles (im)pulsions as-tu obéi ? Eu égard aux sujets, j’imagine que tes motivations étaient assez différentes ?

 

Je pense que ces deux romans se distinguent totalement l'un de l'autre : on voyage beaucoup avec le premier, le deuxième est essentiellement situé dans la ville de Milwaukee ; les personnages et leurs trajectoires respectives n'ont rien à voir ; les deux intrigues sont absolument différentes ; Zippo est sans doute moins uniforme dans le tragique et présente des moments de « respiration » où on se marre un peu (en tout cas des passages qui me font rire moi…)

 

Les points communs, outre le fait qu'il s'agit de deux histoires bien noires, sont une écriture au présent, des chapitres courts, une intrigue concentrée sur quelques semaines à peine, une narration au plus près des personnages avec le choix de points de vue internes multiples, l'absence de narrateur omniscient, une atmosphère nocturne, des lieux sombres, souterrains, et de la musique forte.

 

Il m'est difficile de dire exactement quelles (im)pulsions ont soudain surgi et stimulé cette urgence d'écrire… alors que ça faisait des années que je rembarrais quiconque me disait « Tu devrais écrire », parce que ce genre d'assertion me semblait gratuite et n'avait pour moi aucun sens… Ma réponse était invariablement « Pour quoi faire ? Je n'ai rien à dire de particulier à qui que ce soit sur quoi que ce soit… ». Donc pourquoi Alex, et dans la foulée tous les autres, se sont-ils soudain manifestés alors que j'avais plus de quarante ans et que mon mutisme littéraire avait depuis longtemps découragé ceux et celles qui avaient cru déceler en moi des potentiels ? Je n'en ai aucune idée… Tout ce que je sais, c'est qu'un matin, je me suis réveillée avec une première phrase, l'image d'une chambre de motel et d'un couple et que sur cette base-là, j'ai écrit une dizaine de pages (ce qui depuis est devenu le chapitre 3 du roman)… Je n'explique rien, je ne comprends pas moi-même, c'est un peu comme si j'avais regardé mes doigts taper le texte, avec pas mal d'étonnement… Et le deuxième s'est écrit dans le même mouvement. J'ai commencé ce qui allait devenir Zippo quinze jours après avoir mis un point final à Par les Rafales. Je m'ennuyais d'Alex, Bernd et Anton, avec qui je venais de passer quelques semaines particulièrement intenses. Je m'ennuyais aussi de l'écriture, terriblement, après avoir découvert le plaisir d'écrire tous les jours… Et d'une certaine manière, l'occasion a fait la larronne… Le 14 février, la Saint-Valentin, les spots télé et radio, les vitrines, cette journée dédiée à l'amour dégoulinant, ça a fait tilt : je me suis dit, chiche, et si je me lançais dans une histoire d'amour, mais un truc pas conventionnel, un truc qui tranche… Un premier rétrécissement dans le champ des possibles, et aussi une drôle d'idée, une contrainte d'une certaine manière – et les contraintes, ça peut avoir du bon, du moins dans l'écriture. Et puis, comme pour le premier, deux-trois jalons supplémentaires, choisis arbitrairement, avant même que ne soit écrite la première ligne : une image, une flamme doublement reflétée dans un regard, celle d'un briquet, au moment où l'on offre du feu à quelqu'un, et un son, celui si caractéristique d'un zippo qu'on ouvre et qu'on ferme, celui aussi de la mollette qui frotte la pierre. Voilà, j'avais mon kit de départ et je pouvais me lancer dans l'inconnu avec ces quelques éléments. A suivi, tout aussi arbitraire, la décision d'ancrer l'histoire dans une grande ville du Midwest, Milwaukee. Ensuite, tout comme pour le premier, des personnages et une intrigue ont pris forme au fil de l'écriture, sans plan ni fiches, à raison d'un chapitre par jour, le matin tôt, avant d'aller bosser…

 

Si motivations il y a eu, ça a été, tout en découvrant le plaisir d'écrire, une grande curiosité : j'ai voulu savoir jusqu'où je parviendrais à développer une histoire peuplée de personnages suffisamment complexes pour qu'on puisse s'intéresser à eux, que ce soit pour les plaindre ou les trouver abjects… Oui, je crois vraiment que c'est ce côté démiurge qui rend l'écriture extraordinaire, la capacité à créer quelque chose à partir de rien ou presque, quelques éléments disparates, et des mots.

 

 

 

Ton premier livre est une biographie de Henry Miller. Pourquoi t’être tournée ensuite vers le roman noir ? Est-ce l’histoire d’Alex qui a déterminé la couleur de Par les rafales, ou avais-tu dès le début l’intention d’ancrer ton récit dans ce genre précis ?

 

Le premier livre publié a été effectivement la biographie d'Henry Miller (c'était mon premier contrat d'éditeur) mais il a été le troisième à être écrit (les deux romans puis la bio ont été rédigés de novembre 2014 à novembre 2015). Il n'y a rien eu de prémédité ni de délibéré dans l'écriture des romans, et donc, à aucun moment, je ne me suis dit que j'écrivais « un roman », et encore moins « un roman noir » (et je suis, d'ailleurs plus que sceptique sur ces classifications, imparfaites, qui accolent aux textes des étiquettes qui ne les définissent pas et sont souvent sources de malentendus… ceux qui assimilent romans noirs et polars, par exemple, ont pu s'étonner, et même être frustrés, de la quasi-absence d'enquête dans mon premier roman…). Sur le moment, je me suis donc écrit deux « histoires », et rien de plus, sans les inscrire dans un genre particulier. Le personnage d'Alex a d'emblée été sombre, je la sentais se débattre dans un mélange de rage-trouille-désespoir, et c'est notamment après la scène du pogo au Babylon, que j'ai compris que les dommages étaient profonds et pas du genre remédiables, qu'il était déjà trop tard, depuis longtemps, qu'elle était épuisée par sa fuite et qu'aucun répit, aucun soulagement, n'étaient envisageables (elle n'y croyait plus, n'en cherchait plus… et moi non plus). Oui, ce roman est noir parce qu'on y assiste avec une réelle impuissance aux derniers sursauts d'Alex, qui se débat, certes, elle essaie encore un peu, tout en sachant que cela est vain… Et puis il y a les quiproquos et les malentendus qu'un rien aurait suffi à dissiper… Mais ce rien ne se produit pas car tous les personnages, enfermés dans les limites de ce qu'ils perçoivent et comprennent, sont faillibles et fragiles, leurs jugements étant altérés par la méfiance, les sentiments, les non-dits, les interprétations erronées, etc. Oui, c'est noir noir, un engrenage fatal que plus rien ne peut arrêter… Mais il me semble que c'est souvent comme ça dans la vie – à la différence près qu'il faut beaucoup plus longtemps pour percevoir l'ampleur du gâchis (parfois on n'en a même jamais idée) parce que rien ne nous permet de comprendre précisément le ou les moments où ça a commencé à s'enrailler, et aucune trajectoire ne nous apparaît aussi lisible que dans un roman, où tout est concentré…

 

Comment as-tu forgé tes armes d’autrice ? Eu égard à la maîtrise dont tu fais preuve dans tes deux premiers romans, j’imagine que tu as beaucoup lu – voire beaucoup écrit – auparavant. Quels sont tes livres de chevet ? Et as-tu des inédits inachevés qui traînent dans tes tiroirs ?

 

Je pense que tout écrivain est d'abord un lecteur, un lecteur avide souvent, et c'est en lectrice que je vis l'écriture de mes textes, en les découvrant au fur et à mesure, avec exactement la même impatience qui me fait veiller tard quand je suis tenue par un bouquin ou une série… Là, j'avais hâte de retrouver mes personnages tous les jours, pour savoir ce qui allait pouvoir leur arriver, ce dont je n'avais aucune idée, le matin, en me mettant au clavier… Tout était possible, ce qui a rendu l'écriture addictive. Écriture que j'ai découverte avec Par les Rafales ; je n'avais pas d'antériorité dans le domaine (à part deux mémoires universitaires – dont on m'a reproché, pour le second surtout, le caractère non-académique – et aussi pas mal d'articles divers, écrits lorsque j'étais pigiste dans la PQR). Je rêverais actuellement d'avoir une malle pleine de carnets noircis depuis l'enfance… mais puisque écrire, et laisser une quelconque trace, même infime, n'avait jamais fait partie de mes projets, je n'ai malheureusement rien de tout cela… J'ai donc forgé mes armes, comme tu le dis, en écrivant le premier.

 

Mes lectures sont parfaitement éclectiques et là aussi, je fais souvent confiance au hasard. J'ai beaucoup lu, et continue à lire, de la littérature américaine, dont quelques contemporains (parmi lesquels Jordan Harper, et Brian Panowich découverts tout récemment), mais aussi beaucoup de « classiques » (London, Caldwell, Kerouac, Williams, etc) ; j'explore depuis quelque temps déjà la littérature indienne et la littérature japonaise (Rohinton Mistry, Shashi Tharoor, Vikram Chandra, Takiji Kobayashi, Murakami Ryu, Kenzaburo Oe, etc.) ; j'ai presque abandonné le polar scandinave, à l'exception de Gunnar Staalesen et Jo Nesbø ; j'ai fait quelques incursions dans la fantasy, et garde un souvenir lumineux des deux premiers tomes d'une trilogie de Patrick Rothfuss, The Name of the Wind (2007) et The Wise Man's Fear (2011) (et je lui en veux un peu de ne pas avoir encore trouvé le temps d'écrire le 3e car l'écriture en est absolument magnifique, et ces bouquins transportent au-delà de ce qu'on peut imaginer… si je dressais un Top 10, ce qui n'a vraiment pas de sens, mais tant pis, ils en feraient sans aucun doute partie) ; et puis il y a aussi des gars comme B. Traven, Conrad, Céline, Cendrars… qui ne sont jamais très loin (il m'est difficile, vraiment, de réduire mes lectures à quelques noms, quelques titres…)

 

Quant à ce qui pourrait traîner dans mes tiroirs, j'ai un recueil de quarante-neuf textes courts (écrits en une vingtaine de jours, juste avant de conclure Par les Rafales), qui sortira peut-être, un jour, et quatre débuts de « romans », remisés, mais qui se développeront peut-être plus tard… ou pas… Donc pas des masses de réserves et d'inédits…

 

 

 

 

En règle générale, les auteurs commencent par publier des nouvelles, avant de passer au roman. Et la voie vers la publication est longue et semée d’embûches. Pour toi, rien de tel : tout a été simple et fulgurant (du moins en apparence). Quelle est ta recette ?

 

Pas de recette (y en a-t-il vraiment ? Si c'est le cas, ça m'amuserait sans doute de les connaître, pour ne pas les suivre), si ce n'est juste écrire pour écrire, parce que ça fait plaisir de le faire, et sans autre considération externe (une forme de bulle dans laquelle ni le lecteur potentiel ni l'éditeur n'existent, où les seuls critères sont ceux qu'on se fixe, sans chercher à ressembler à qui que ce soit, sans chercher à « bien écrire », en fait en évitant absolument de se poser des questions… Écrire est avant tout une affaire entre soi et soi… Et ça a été purement ça, avant que je ne commence à faire lire le premier texte autour de moi, par quelques proches, des copains, et puis le besoin à un moment, après des retours enthousiastes de leur part, d'avoir l'avis de quelqu'un qui ne me connaîtrait pas du tout (parce que je soupçonnais l'affectif, et aussi l'étonnement, de pas mal jouer dans les réactions positives que je recevais). Et c'est ce qui m'a décidée à envoyer le manuscrit à quatre maisons d'édition, dont Rouergue. Et oui, tout a été fulgurant, on peut le dire, puisque Nathalie Démoulin, l'éditrice de la collection noire, a tout de suite beaucoup aimé le texte et m'a très vite contactée.

 

Il y a forcément eu pour toi un « avant » et un « après » Par les rafales ? Peux-tu nous dire ce que la parution de ce roman a changé dans ta vie ?

 

La publication du roman m'a assez rapidement mise en contact avec des lecteurs qui m'écrivent ou partagent avec beaucoup de générosité leur lecture sur des blogs. Et c'est à la fois vraiment étrange et particulièrement plaisant d'entendre parler d'un texte qu'on a écrit et de prendre conscience de l'effet, voire de l'impact, qu'il a pu avoir sur ceux et celles qui l'ont lu, des émotions qu'ils ont pu éprouver, notamment pour le personnage d'Alex dont on me parle souvent comme d'une personne réelle, ou presque, que l'on comprend, que l'on plaint, dont on déplore les silences, etc. Les questions qu'on me pose sur le livre m'ont fait aussi pas mal réfléchir, rétrospectivement, et poussée à en analyser certains aspects, à la lumière des commentaires, ce que je n'avais pas du tout fait en l'écrivant, vite, très vite. Par ailleurs, outre les nombreuses et belles rencontres que ce roman a favorisées, il me permet aussi de voyager depuis sa sortie, de participer à des salons ou de répondre aux invitations de libraires, et me force donc à être, d'une certaine manière, exposée, en « représentation », ce qui est très éloigné de la vie très tranquille et discrète que je mène sur mon île. Il y a aussi un après en termes d'écriture, puisque Par les Rafales et Zippo ont été composés sans une seule pensée pour un lecteur ou un éditeur potentiels… c'est maintenant différent, parce que ce que j'écris en ce moment est « attendu », d'abord par mon éditrice mais aussi par ceux qui ont commencé à suivre ce que je fais. Et plus que jamais, il faut que je fasse abstraction de tout cela et que je parvienne à continuer à écrire en ne pensant qu'à mon histoire, à ses personnages, à mon plaisir de première lectrice… Retrouver l'innocence et l'insouciance initiales, et faire en sorte de ne pas me répéter en créant à chaque fois quelque chose de différent, quitte à un peu contrarier les attentes…

 

 

 

 

Zippo se déroule dans l’univers du BDSM. Par les rafales était déjà assez rude. Où vas-tu t’arrêter ? La prochaine fois, tu fais un Gore ?

 

Je ne pense pas que la violence soit plus marquée dans Zippo, en termes d'intensité, qu'elle ne l'était dans le premier. Elle est seulement d'une nature différente. Le contexte et les personnages de ce roman induisent la présence de cette violence, exercée ou subie, de manière plus ou moins consentie, et les pratiques pyrophiles ne sont pas sans générer de la douleur, différents degrés de douleurs…

Quant au gore, j'étais vraiment fana, plus jeune, à une époque où je lisais tous les magazines et crypto-fanzines qui me tombaient sous la main et où je rêvais, avec un copain, de réaliser des films bien trash, bien sanguinolents (on faisait nous-mêmes des maquillages assez dégueu avec de la colle, du PQ et de l'hémoglobine, et on tournait des petits bouts de films terrifiants…;-).

Je ne suis pas certaine, aujourd'hui de pouvoir/vouloir écrire des scènes très graphiques de souffrance, de meurtres, de mutilations… Certains le font très bien et n'épargnent rien à leur lecteur en évoquant supplices et sévices dans leurs moindres détails… On trouve, sans doute, dans Zippo des descriptions suffisamment éloquentes, mais je n'ai pas l'impression d'aller très loin, ni dans l'horreur ni dans l'exposition de la brutalité.

 

Si tu devais réduire Zippo à sa substantifique moelle et le définir avec tes cinq sens, quels mots ou expressions choisirais-tu ?

 

Ce roman (comme beaucoup d'ailleurs) mobilise tous les sens (à l'exception du sens commun évidemment ;-) à commencer par le toucher. Il y est question de peau, de chaleur, de douleur, c'est une histoire tactile où s'exprime sans doute assez bien l'idée d'avoir quelqu'un dans la peau, d'être animé par un désir trouble, déraisonnable, irrémissible dont la satisfaction balaie tout le reste. Dans cette histoire, la vue est souvent altérée pas des éclairages nocturnes, parcimonieux, mais aussi par des masques et des artifices et c'est donc l'ouïe qui souvent supplée, stimulée par la difficulté de bien voir mais aussi par certains sons comme le clic récurrent du zippo et aussi pas mal de musique (la playlist est un peu moins conséquente que celle de Par les Rafales, mais bien présente néanmoins). Le goût est celui d'une peau qu'on lèche et se mêle à l'odorat quand les relents de la chair carbonisée et des cheveux brûlés sont si denses qu'ils nappent les muqueuses buccales. La combinaison des deux derniers est souvent déclencheur de souvenirs et exhume inopinément des émotions et des pans du passé que les personnages aimeraient ne pas voir ressurgir… Pour tenter de qualifier ce roman en cinq adjectifs, je pourrais utiliser brûlant, sombre, métallique, âcre, entêtant.

 

 

 

 

Question perso en dehors de la littérature : pourquoi l’exil, et pourquoi Saint Pierre-et-Miquelon ? Ni regrets ni remords ?

 

Mon arrivée à Saint-Pierre-et-Miquelon il y a bientôt vingt ans a correspondu à une envie de prendre le large… Je me serais bien vue, à l'époque, gardienne d'un phare coupé du monde et approvisionné deux fois l'an. Et une annonce d'emploi entendue à la radio m'a permis d'arriver dans l'archipel où je savais que je retrouverais des lumières et des paysages boréaux comparables à ceux de la Scandinavie, découverts assez tôt dans mon enfance et dont la beauté ne m'a jamais quittée, une beauté que je goûte ici tous les jours… Donc ni remords, ni regrets. Le fait d'être un peu isolée, un peu à l'écart, un peu loin, me convient parfaitement (et il m'arrive souvent d'avoir des envies d'îles encore plus petites, moins peuplées, plus au nord…)

 

J’aurais bien aimé faire original pour conclure, mais je ne résiste pas à la tentation : alors, Valentine, que peux-tu nous dire de tes projets ?

 

Dans l'idéal, je vais continuer à écrire et j'ai donc deux manuscrits en route, chacun dans un registre bien différent, ce qui permet de les faire avancer en parallèle, tranquillement (moins vite que les deux premiers romans, dont la publication me « distrait » pas mal…). L'un est un huis-clos, dans une micro-communauté, très fermée sur elle-même et en macération ; l'autre, au contraire, se déroule dans des étendues vastes, sur deux continents, avec des personnages qui traversent, comme ils le peuvent, des événements majeurs des années 1900-1935, en gros. Je continue à naviguer au jugé, sans plan ni direction préétablie, mue par le plaisir de la découverte et de la surprise… on verra ce qui en sortira !

 

 

http://www.transboreal.fr/librairie.php?code=TRACRMIL

 

https://www.lerouergue.com/catalogue/par-les-rafales-0

 

https://www.lerouergue.com/catalogue/zippo

 

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Entretien avec Emmanuel Neuman

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(Photographie fournie par E. Neuman)

 

 

 

Pour commencer, une présentation : qui est Emmanuel Neuman ? Un aventurier intergalactique, un homme politique qui se cache derrière un pseudonyme, un ET venu faire de l'intox, ou une I.A. en vacances ?

 

Qui suis-je ? Mince, tu commences par la question sans doute la plus compliquée de toutes ! Je ne suis rien de tout ce que tu énumères, ça c’est sûr : trop peureux pour être aventurier, trop honnête pour faire de la politique, trop terre-à-terre pour être extra-terrestre et trop riche en carbone pour faire une IA en silicium. Pour le reste, je n’ai pas beaucoup de certitudes et mon psy non plus d’ailleurs. Après vingt-cinq ans de suivi aux frais de la Sécurité sociale, il a pris sa retraite récemment en me disant que j’étais le plus gros échec de sa carrière et qu’il souhaitait bonne chance au pauvre gars qui prendrait sa suite pour s’occuper de moi...  Nan, je blague ! Bon, pour ne pas esquiver complètement ta question par une pirouette, je dirai simplement qu’Emmanuel Neuman est un pseudonyme. Neuman, autrement dit l’ homme nouveau : on me demande à chaque fois pourquoi ce pseudo. Alors je vais te livrer la réponse en exclusivité mondiale : c’est un clin d’œil à un texte de Claudel. Plus personne ne lit Paulo aujourd’hui, surtout pas les amateurs de SF, et c’est bien dommage, parce qu’il savait écrire, le bougre ! Donc sa pièce Tête d’Or commence par cette tirade, qui a inspiré mon pseudonyme : « Me voici, Imbécile, ignorant, Homme nouveau devant les choses inconnues. Je tourne la face vers l’Année et l’arche pluvieuse, j’ai plein mon cœur d’ennui ! Je ne sais rien et je ne peux rien. Que dire ? que faire ? À quoi emploierai-je ces mains qui pendent ? ces pieds qui m’emmènent comme les songes ? Tout ce qu’on dit, et la raison des sages m’a instruit Avec la sagesse du tambour ; les livres sont ivres ». Mon roman, comme mon pseudonyme, font référence à ces vers célèbres, qui parlaient déjà de l’absurde bien avant que Camus n’ait entrepris de le faire. Accessoirement Neumann, avec deux « n », c’est aussi le père de la cybernétique, ce qui renvoie aux IA, qui sont très présentes dans mon roman. Coup double en quelque sorte

 

« Dura Lex Sed Rollex » est-il un premier roman ?

 

Oui, du moins pour la présente existence. Pour les précédentes, je ne sais pas : j’ai oublié.

 

Des extraterrestres insectoïdes jouent un rôle important dans le roman. Alors, phobie des bêtes à six pattes ou trop de visionnages de « Starship Trooper » ?

 

Phobie, je ne suis pas sûr que ce soit le bon mot. Dans mon roman, les affreuses bêtes extraterrestres à six pattes ou plus (je n’ai pas fait l’effort de compter précisément leur nombre de pattes) sont plutôt du côté des espèces évoluées de la galaxie. Quant aux demeurés et aux monstres, ils se recrutent surtout parmi nos congénères humains. Les espèces de cafards aliens d’opérette qui sèment moins la terreur que la rigolade dans mon roman sont aussi un clin d’œil à deux maîtres de la science-fiction : le grand Robert Heinlein et le non moins grand Joe Haldeman. Tu as cité Starship Troopers, prix Hugo 1960, mais je pastiche aussi La guerre éternelle, prix Hugo 1976.

 

L'Intelligence Artificielle tient une place décisive dans « Dura Lex... ». Selon toi, est-elle en passe de supplanter la bonne vieille connerie naturelle, ou celle-ci a-t-elle encore de beaux jours devant elle ?

 

Je crois beaucoup à l’avenir de la connerie. Il ne faut pas l’enterrer trop vite. D’ailleurs, si la connerie était cotée en bourse, j’investirais à fond dedans. Sinon, concernant les intelligences artificielles, je constate que pour l’instant, il s’agit seulement de systèmes hyper spécialisés de traitement statistique permettant d’exploiter de très grosses bases de données pour établir des corrélations que l’intelligence humaine n’avait pas songé à établir. Les résultats sont bluffants et surprenants, mais le deep learning de ces IA reste complètement supervisé par l’être humain qui élabore les algorithmes d’apprentissage et fournit les bases de données. On n’a pas encore des machines qui pensent, qui imaginent, qui créent, qui inventent, qui soient en mesure de passer de la corrélation à la signification. Mais plus que le sujet d’une réflexion prospective, les IA dans Dura Lex sont avant tout une référence à un de mes auteurs favoris : Ian Banks. Son cycle de la Culture est une œuvre fascinante. J’adore les Mentaux qui peuplent ses récits. En outre, Banks est aussi l’un des rares auteurs de SF qui ait un peu d’humour...

 

On peut subodorer une once de cynisme, voire une pincée d'ironie grinçante envers la classe politique dans ton roman. Est-ce la fréquentation réelle des décideurs qui te pousses à décrire les grands de ce monde et les généraux sous des traits si sombres ?

 

Alors là, je tombe des nues. Dura Lex transpire un amour et une à admiration sincères pour ceux qui nous représentent et que j’ai la chance, que dis-je ? le privilège, de servir et de côtoyer de façon quasi quotidienne. Ce que je vois, ce sont des visionnaires dotés d’un sens inaltérable de l’intérêt général et de l’État, capables de s’abstraire des petits calculs politiciens ou des problèmatiques micro-locales, qui affirment en toutes circonstances, avec la larme à l’œil et la main sur le cœur, leur fidélité à de nobles principes, qui défendent leurs convictions face aux lobbies de toutes sortes, qui savent prendre le risque de déplaire à l’opinion publIque quitte à perdre leur poste aux élections suivantes. Si c’était une interview filmée, je leur ferais un gros cœur avec les deux mains, comme ça, pour leur dire : politiques, je vous aime. C’est juste dommage que, consacrant tellement de temps et d’énergie à conquérir et conserver le pouvoir, il ne leur en reste finalement plus assez pour en faire quelque chose d’utile... 

 

En refermant ton livre, on se sent partagé entre la sensation d'avoir passé un bon moment de rigolade et un désespoir profond envers l'espèce humaine. Alors, Emmanuel Neuman est-il un humoriste ou un philosophe ?

 

Ta question me touche, parce qu’elle met le doigt sur ce qui est le projet fondamental de ce roman. J’ai voulu faire de Dura Lex un livre drôle et triste en même temps. C’est les deux et c’est indissociable. Ça démarre dans la franche rigolade, la truculence, l’outrance, l’absurde, avec des dialogues et des péripéties déjantés et bien assaisonnés, comme dirait San Antonio. Je les ai écrits en pensant à un genre théâtral, la farce, ainsi qu’à des chouettes films français des années 1960-1970, comme Les valseuses, les Tontons flingueurs, Calmos ou Les galettes de Pont-Aven. Puis insensiblement, au milieu de la rigolade et de l’outrance, le malaise s’installe, on se met à rire jaune, on sent percer le désespoir et l’absurde derrière le rire. La farce bouffonne prend alors des allures de voyage au bout de la nuit, qui conduit à une fin absurde. D’ailleurs le nom d’un des deux personnages principaux du récit est une référence directe à Céline. Bref, mon roman fait le choix de rire pour ne pas pleurer. Comme disait Rabelais, voyant le deuil qui vous mine et consume, mieux vaut traiter du rire que des larmes...

 

Hormis « Starship Troopers » et les Monty Python, quelles sont tes autres références en matière de SF ? (Le programme de LREM est exclu, hors compétition).

 

Comme je l’ai dit, mon roman se nourrit à de très nombreuses sources littéraires ou cinématographiques qui n’ont rien à voir avec la SF. Raison pour laquelle Dura Lex est un roman de SF qui ressemble si peu à un roman de SF, tout en en étant un malgré tout. Le sens du dialogue et de l’humour ne sont malheureusement pas des points fort de la SF, qui se focalise uniquement sur l’imaginaire, l’aventure et le suspense. Je rêverais d’une SF qui s’ouvre plus largement au-delà de ses bases historiques et stylistiques. Ceci dit, je me suis nourri aussi de science-fiction à partir des grands auteurs classiques de ce genre : Robert Heinlein, Joe Haldeman, Greg Bear, Ian Banks, Franck Herbert, David Brin, Dan Simmons, Jack Vance, Isaac Asimov, Peter Hamilton, j’en passe et j’en oublie...

 

Enfin, as-tu des projets, littéraires ou autres ? Une suite, ou alors d'autres récits de SF ?

 

Oui, j’ai bien envie de reprendre la plume ! La difficulté, c’est le temps. Écrire est une activité qui absorbe complètement. J’ai écrit Dura Lex il y a un petit moment déjà, suite à un accident qui m’a tenu immobilisé plusieurs semaines. J’ai pu écrire à temps plein, du matin au soir ! Depuis, j’ai eu, si je puis dire, le malheur d’être en bonne santé. Quand je réécrirai, je ne pense pas que ce sera pour donner une suite à Dura Lex. J’ai envie d’écrire une histoire sur un thème qui m’angoisse terriblement. Celui de la catastrophe climatique qui se profile. J’ai l’impression que nous sommes tous bien installés dans une voiture qui fonce à toute allure dans un mur et nous rions et jouons en regardant ailleurs. C’est un peu l’histoire d’un suicide collectif que nous sommes en train d’écrire. 

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Entretien avec Jérémy Bouquin

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La bienvenue à toi dans cet antre de perdition. Lorsque nous visitons ton site (http://jrmybouquin.free.fr/), on s'aperçoit de la multiplicité de ton univers créatif. Polars régionaux et noirs, horreur, érotisme, nouvelles, scenarii de BD... en plus de la réalisation de courts métrages et autres. Peux-tu nous brosser en quelques lignes ton parcours, le début de tes écrits et dans quel domaine te sens-tu le plus à l'aise parmi toutes tes compétences ? 

 


Merci de me recevoir chez toi. Comme beaucoup, j'ai commencé par écrire des nouvelles pour des fanzines, la radio. J'ai très tôt fait des courts métrages, de la réalisation de clips. Une adolescence un peu tumultueuse. Mais rien qui n'aboutit sur une professionnalisation sur le long terme.  Alors j'ai fait des piges radios, télé, presse écrite, plusieurs documentaires avant de prendre une autre voie, plus sérieuse, comme travailleur social, éducateur. Cela ne m'a pas arrêté pour autant, j'ai continué d'écrire, du polar dès 1995, j'ai envoyé un premier manuscrit pour tenter de participer à la série du Poulpe. Un échec ! Mais je me suis accroché, j'ai participé à des concours de nouvelles, j'ai écrit des scénarios de films, de courts… des trucs gore, du noir… jusqu'à me relancer en 2011 sur l'écriture d'un premier polar régional, « Printemps de barges ». Je lis du polar, de la SF, du fantastique depuis que je suis gosse. Une littérature populaire, de genre, accessible à tous. C'est cela qui me plaît. J'ai envie de me tester un peu dans tout cela.  De jouer avec les styles.

 

Tu sais que le gore est notre affaire. As-tu des auteurs de prédilection dans ce genre précis ? Notamment dans la fameuse collection GORE ? 

 

Bien évidemment ! Adolescent, je me suis biberonné à la collection Gore (je crois même qu’il ne m’en manque que trois sur la centaine). Je ne connais pas toute la “lexicologie” ou “terminologie” du genre, mais entre slasher, la torture, le post apo, le porn, les massacres massifs… j’ai une petite préférence pour le slasher post-apo. J’aime quand le récit navigue dans la contre-culture. Là, tout de suite, j’ai deux auteurs majeurs qui me viennent : Joël Houssin et Laurent Fétis ! « L’écho des suppliciés » pour Houssin : pour le côté rock, la frénésie, ses personnages de femmes complètement dingues. Et Laurent (Brain Splash) Fétis : « La cervelle contre les murs » avec son style incomparable... qu’on retrouve d’ailleurs avec son roman noir « Le lit de béton » chez Baleine.

Puis il y Andrevon aussi, GJ Arnaud … 

Ce que j’aime dans tout cela, c’est le côté “plaisir coupable”. Ces auteurs, des romanciers qui viennent du noir, du polar, de la SF qui bascule dans l’érotisme…  Ils se sont amusés : Gore, c’était leur exutoire. 

 

Avant d’entrer dans le vif, on va parler artisanat. Quelle est ta façon de procéder ? Fais-tu un plan ou des ébauches sur fiches cartonnées à petits carreaux avec un stylo feutre vert ou préfères-tu l’instinct où l’intrigue et les personnages prennent l’avance sur l’auteur ? Écris-tu tous les jours, ordi ou cahier ? Les français veulent savoir !

 

Méthodique et un brin névrosé, obsessionnel.

Je découpe, résume, me documente avant même de me lancer. Cela me travaille un bout de temps, j'y colle des codes couleurs, un tableur Excel... 

Une fois satisfait, je laisse reposer, je vais sur un autre texte, je corrige un manuscrit. Puis j'y reviens, je redécouvre le récit, si je suis satisfait... là je me lance vraiment. Je dégage les dialogues surtout pour trouver les personnages, le rythme, puis la situation. Cela me donne une première version, dynamique mais sans style ni véritable force. Je passe à nouveau à autre chose, une trame par exemple. Puis j'y retourne. Là, je redécouvre le texte, je lui donne du corps, des décors, une météo…. Je termine souvent avec un texte trop gras sur cette version V2. Je laisse reposer, je pars sur un autre texte. Il m'arrive d'avoir trois à quatre manuscrits en parallèle.

Je corrige, réécrit, dégraisse, tape à l'os. Une nouvelle version apparaît. À cette étape, je fais relire à des tiers pour un premier avis ou je le propose à un éditeur. J'attends les retours.  Si c'est pas bon, je reprends tout. Si cela convient à l'éditeur, le travail de réécriture s'engage avec lui sur la base de ses attentes éditoriales.

J'écris tous les jours au moins trois heures ; de cinq à huit heures du matin sans exception et plus le week-end (tout cela confortablement installé dans ma cuisine sur un coin de table à côté de la fenêtre qui donne sur le jardin). J'essaye au minimum de faire dix mille signes par jour. Outre la phase de recherche qui peut se retrouver sur des bouts de papier façon puzzle, je ne travaille qu'avec l'outil informatique : ordinateur, téléphone… je dispose d'un cloud qui me permet de travailler n'importe où. 

 

Je n’ai lu qu’un livre de toi, on va donc s’intéresser à celui-ci : « Le croque-mitaine », paru chez Oskar en 2014. Même si il est annoncé comme “roman pour ados”, on lui trouve une certaine dureté. Cet univers presque carcéral pour enfants avec matricules est assez terrifiant. J’ai pensé à l’atmosphère des « Disparus de Saint-Agil » (Pierre Véry) et un climat se rapprochant de l’univers de Jeunet et Caro, notamment avec Caboche et son drain au niveau de la nuque. Quelles furent tes influences premières pour ce livre ? Quel a été l’élément déclencheur ? 

 

 


 

L'internat !

J'y ai passé une partie de ma scolarité et j'ai adoré. C'était une expérience longue, formatrice, éducative et forte. Tu es confronté aux autres, aux incertitudes, à trouver des copains, vivre en groupe, partager ta chambre….

Un groupe parmi le groupe.

Puis il y a le temps de l'adolescence, les conflits, les amours, les doutes, mes expériences. J'avais envie de mêler tout cela, d'exploiter cette matière avec des sujets sociétaux, le fascisme, l'expérimentation génétique… Fallait aussi lui donner un ton, arrêter de prendre le lecteur pour un con. Le monde est dur. Les jeunes attendent aussi qu'on les bouscule avec des récits plus forts, plus âpres.

Pour l'univers, c'est de la dystopie avec une image qui pourrait coller avec celle des « Servantes Écarlates », la série télé. L'idée est partie de cette accumulation de faits divers autour de ces prisonniers chinois, condamnés à mort dont l'État vend les organes. Quand le communisme se mue en libéralisme. No morale. C'est cela qu'il faut défendre avec la littérature pour ados comme pour adultes : le message quoi qu'il arrive, avec le ton adapté.

 


De 16 à 18 ans, j’ai aussi connu l’internat et je peux affirmer que c’était la loi du plus fort qui prévalait. Ça m’a plus endurci que le service militaire ! Or, dans ton livre, on ne perçoit pas cette cruauté parmi les enfants (à l’inverse du cultissime « Sa Majesté des Mouches » de Golding). Plutôt une camaraderie empreinte de solidarité. Je prends pour exemple le personnage central “Siffleur” qui aime narrer des histoires aux enfants les plus jeunes pour les réconforter. À l’inverse, les surveillants sont froids, pragmatiques et pervers… voire calculateurs. On pressent aisément que la hiérarchie surpasse la naïveté de l’enfance dans un but bien précis. Crois-tu que l’âge adulte est une cassure profonde ? Qu’une frontière est franchie et que l’homme ne reviendra jamais en arrière ? Qu’un semblant de pouvoir empêche l’empathie ?  

 

Je pense ou j'aime à croire que l'adolescence est une fracture - plus ou moins - brutale, qui sur un temps - plus ou moins long - laisse l'enfant devenir adulte.

Une parenthèse d'instants où tout est exacerbé : les expérimentations, la folie, l'amitié, l'amour, le sexe… Une période qui s'allonge dans les sociétés industrialisées, jusqu'à créer des adulescents. Et qui est plus courte dans les sociétés en crise, en guerre. Là, on devient adulte le plus vite possible.

L'adolescence, c'est la baromètre de la société. 

C'est un peu cela qui résume le principe de mes personnages ados. Retranscrire l'état de l'univers dans lequel ils évoluent. Ce passage, cette fracture pourrait résumer « Le croque-mitaine ». On commence avec des enfants dans un monde clinique pour passer une fracture rapide et découvrir avec eux leur monde. Des mutations de corps, des surnoms, des valeurs communes… l'adolescence quoi ! Mais ce moment est court. Très court. La notion de baromètre devient terrifiante.

 


Je suis assez perplexe sur ce qui survient aux enfants à la fin. Sans trop spoiler, je parle des effets mutagènes. Je trouve que ça contraste avec l’aspect sombre de l’intrigue. Durant tout le récit, on navigue du polar à la dystopie sans arriver à se repérer totalement. Perplexe aussi sur le lieu car j’ai du mal à imaginer que cela pourrait être autorisé dans le pays concerné. Baser ce roman dans un futur plus lointain et dans un endroit fictif aurait sans doute eu plus de puissance. Cela n’enlève rien à la force de ton récit mais le dernier chapitre nous entraîne sur autre chose méritant une suite. Je sais aussi que c’est un roman pour ados malgré sa rudesse. As-tu envisagé une autre conclusion dans tes premiers jets ?

 


Adolescent, l'Internet grand public, le téléphone portable n'existaient pas. C'étaient des cabines téléphoniques, le minitel, on fumait dans les bars, les trains… j'ai 43 ans. Le monde change très vite. Une génération et bim : les réseaux sociaux, les identitaires aux pouvoir, la fin de la gauche, les OGM….

Et dans vingts ans ? « Le croque-mitaine » est une extrapolation. Tout cela c'est de la dystopie. Jouer des effets et de l'interprétation qu'ont les gamins de ce monde, la mutation comme une erreur. Et si l'homme était une erreur, le concept de langage, de communication… après tout l'erreur est monde. Nous sommes un animal avec ses faiblesses qui crée les routes, la voiture, l'ordinateur…. Une évolution qui nous a propulsé en haut de la chaîne alimentaire alors que ,même face à un loup, on peut y passer ! Quelle sera la prochaine étape ? En serons-nous responsables ? Oui j'ai travaillé sur une suite, des suites, pour exploiter l'univers mais aussi jouer avec ces gamins, d'autres aussi. Voir comment ils pourraient évoluer dans ce paradigme.

 


Comme moi, tu dois savoir qu’il est plus facile de pondre des pages que de trouver un éditeur. En parcourant ta bibliographie, on s’aperçoit que tu as multiplié ceux-ci. Quel regard portes-tu sur l’édition actuelle et ses méthodes ? Les micro-éditions sont légion, l’auto-édition est souvent un repaire d’écrivaillons qui dénaturent la prose, penses-tu qu’à notre époque écrire est devenue une perte de temps ? Beaucoup de travail pour peu de résultats. 

 


J'écris. 

Ce n'est pas une perte de temps, c'est un besoin.

J'y passe du temps, tout n'est pas bon. Écrire, c'est comme un sport, cela se travaille, faut s'entraîner, tester des trucs, jouer avec ses limites ...

Je ne pense pas qu'un auteur joue tout le temps la même partition. J'ai envie de jouer dans plusieurs domaines, j'ai besoin de savoir si cela fonctionne.

L'éditeur à compte d'éditeur” défend une ligne, un point de vue. S'il aime ce que tu écris, il fait un choix : celui de mettre de l'argent pour te corriger, de créer un visuel, d'imprimer, de diffuser, d’en faire la promotion … en gros, il met un budget en place. Cela confirme qu'on croit au potentiel de ton travail. 

Le top, c'est quand tu apprends de lui, qu'il te fait travailler ton texte. Je crois en la relation avec l'éditeur.  Je ne suis peut-être pas très fidèle mais j'apprécie cette relation. J'aime aussi me tester, voir si je plais…

L'auto-édition, les microstructures, je ne sais pas quoi en penser … Proust s'est bien auto-édité !  La technologie actuelle le permet à moindre coût. Certains des grands auteurs actuels sont édités malgré des textes horribles. Je n'ai pas forcément d'avis. 

L'édition est un business. Publier, imprimer…  s'est démocratisé. Comme pour la musique, le cinoche…. c'est accessible à tous. Ce qui manque, ce sont les critiques, les prescripteurs, ceux qui vont lire et conseiller les lecteurs.  Demain des algorithmes comme prescripteurs ? Tout cela est étrange et pourtant c'est le reflet de notre société, individualiste et capitaliste.

 


Comment trouves-tu des idées de romans ? Viennent-elles de tes lectures, de films ou ton cerveau est-il en perpétuelle ébullition ? 

 

Le quotidien est riche d’informations à emmagasiner. Des chaînes d’infos en continu, de la presse, des rencontres que l’on peut faire un peu partout (boulot, bistrot…). Tout cela alimente cette petite bibliothèque mentale qui, de temps en temps, se met à s’interroger… Chaque livre débute toujours avec la même question : ET SI ? Et si il arrivait un truc comme cela ? Et si un type se trimbalait avec un cadavre dans son coffre  ? Et si une femme de ménage nettoyait des scènes de crimes pour des monstres… et si ? Une fois l’idée lancée, le jeu des analogies, des histoires tordues, des détails prennent le dessus. Les idées viennent tout le temps, il n’y a pas de panne, de temps en temps des solutions un peu trop simples, des trucs un peu trop brouillons, mais, la solution, le travail de réécriture, des personnages prennent toujours le dessus. Puis il y a les instants magiques, ceux où l'improvisation, les personnages, la situation t’échappent et là tu te fais embarquer dans autre chose. Cela te dépasse.  De temps en temps, c'est naze, mais cela reste toujours assez dingue. Comme si écrire te noyait dans un submonde, celui de ton surmoi, d’un rêve… Malgré tout, j’essaye toujours d’inscrire le récit dans le plausible, le réaliste, accompagner le lecteur dans quelque chose d’agréable à lire. J’aime quand c’est simple, facile. La lecture est un plaisir, celui du soir avant d’aller se coucher, celui du livre qu’on ne veut pas quitter, du personnage qu’on veut retrouver…

 

Un film culte, un livre de chevet et une série préférée ? Et surtout… un écrivain (ou plusieurs) dont tu possèdes toutes les œuvres et que tu ne peux t’empêcher de lire et relire ? Pour ma part, c’est Thomas Harris, Stephen King, Charles Williams, Céline, Orwell, Hemingway et Raymond Chandler. J’imagine bien un type comme Jim Thompson te concernant. Ou Joe R. Lansdale ?

 


C'est super dur ! Déjà, je suis fan de séries TV. J'en dévore par paquets de dix. Alors en choisir une… je ne vais pas être original. Je pense à « Breaking Bad » et une autre : « Boss ». 

Du polar, noir et cynique. Une vision de la société qui détonne. On ne croit plus en rien. J'aime les Nihilistes : du prof de sciences qui vire cooker de meth et le maire d'une mégalopole américaine, corrompu jusqu'à la moelle  Pour les films, « Chinatown » et « Blade Runner ». Des films d'ambiance, des variantes du hard-boiled et du western. Un traitement graphique, une écriture parfaite. Un livre de chevet… le début des « Racines du mal », (les cent premières pages, après Dantec s'est perdu). Et, « Le Petit bleu de la côte ouest » de Manchette. Un texte à l'os, vif.

Mes écrivains fétiches, c'est surtout ceux qui ont joué avec les univers, les furieux : Brussolo, Pouy, Villard, Slocombe, Bordage, Prudon, Breat Eston Ellis…. Il y en a beaucoup ! Puis les BD aussi. Je suis fan de planches, de comics books, de « Batman », « Daredevil » avec des auteurs comme Miller, Morrison, Moore… Mais aussi les BD françaises des premiers Bilal en passant par Mœbius.

Jim Thompson ? C'est vrai.  Les redneck, les personnages taiseux, les culs-terreux… Mais je peine à savoir si la traduction ne nuit pas à la qualité originale du texte.

 

Je te rejoins complètement. Moi-même je suis un fan absolu des ambiances sauvages et burlesques, de « The Big Lebowski » à « Délivrance ». Nous te remercions chaudement pour cet entretien complet et riche. Une dernière question avant de te quitter : tes prochains projets ? Envisages-tu d’explorer des thèmes différents dans les prochaines années ? On te souhaite toute la réussite que tu mérites. 

 

Là, je bosse sur plusieurs projets : une épopée en mode slasher de six opus, un polar pour ados, la suite de « Sois belle et t'es toi » et un scénario de BD. Normalement cela devrait me tenir jusqu'en janvier…. Après, on verra ! Sachant qu'il y a les sorties à venir, mais là c'est pas encore sûr alors je dis rien. Merci à toi.

 

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