Entretien avec Jérôme Nédélec

Publié le par Lester

 

 

Je me suis laissé dire qu'il existait encore des gens qui ne te connaissaient pas. Peux-tu te présenter brièvement pour ces malheureux ?

 

Oui j’ai entendu parler de cette rumeur. Je n’y crois pas un seul instant mais si cela me permet de parler de moi une nouvelle fois alors je ne laisserai pas passer une telle occasion ! J’ai 47 ans, je vis à Redon et après avoir fait plusieurs métiers, dont ouvrier de fouilles archéologiques, guitariste de musique irlandaise, producteur, disquaire... je me suis lancé un peu par hasard dans l’écriture. Il se trouve que j’y ai pris goût et que mes lecteurs se multiplient alors je continue...

 

« L'Armée des veilleurs » est un roman fortement ancré dans l'histoire de Bretagne. Ce pays et son histoire te semblent chers, explique !

 

Comme l’indique mon patronyme, je suis d’origine bretonne par mon père. Ma mère est méditerranéenne et j’ai grandi près de La Rochelle. Pendant une vingtaine d’années, je n’ai connu la Bretagne qu’au travers du prisme des vacances d’été que je passais dans ma famille paternelle à Lorient. C’est à force d’avoir été biberonné au festival interceltique que je suis tombé très tôt amoureux de la culture bretonne et de son histoire. Et comme beaucoup de bretons qui n’ont pas forcément grandi au pays, je me suis toujours fait fort de vouloir connaître et valoriser son patrimoine. C’est pour cela que l’archéologie ou la musique celtique sont très vite devenues des passions inextinguibles...

 

À la lecture de tes romans, on sent une recherche de style. Quels sont les auteurs qui t'ont influencé ?

 

Le seul style que je cherche à avoir c’est celui de justement ne pas en avoir ! Je m’explique : pour moi ce qui prime c’est le phrasé, en résumé la musique de la langue. Il faut que ça groove sinon je m’ennuie, les musiciens irlandais appellent ça le « drive », c’est ce moment où on peut jouer le même morceau sans se lasser jamais, une sorte de voyage en décapotable les cheveux au vent sur une route que l’on ne souhaite pas voir s’arrêter. Tout doit être au service du lecteur, cela ne veut pas dire être juste didactique ou descriptif, au contraire, la langue doit servir à happer, dorloter, fouetter et tout cela tour à tour pour emporter le lecteur et le libérer de la sensation de lecture. Pour moi un bon texte ne se lit pas, il s’écoute. Quant aux auteurs qui m’ont influencé, je ne saurai vraiment le dire, j’ai une grande admiration pour beaucoup mais je n’ai jamais cherché à imiter, consciemment en tous cas, qui que ce soit. À dire vrai je suis toujours étonné quand on me félicite pour la qualité de ma prose, j’ai toujours un peu l’impression que l’on s’adresse à quelqu’un d’autre que moi...

 

Quel genre d'auteur es-tu ? Un besogneux qui réécrit, biffe gomme et recommence, ou un impulsif dont les premiers jets sont proches de la forme définitive ?

 

Un besogneux assurément. J’écris et je corrige au fur et à mesure que j’écris. Puis je recorrige à nouveau. En revanche, je n’ai pas de rapport affectif à ce que j’écris, donc quand j’estime un passage bancal, je le réécris, tout simplement. L’acharnement n’est pas dans ma nature. Quand ce n’est pas bon c’est que ce n’est pas assez mûr à mon avis... là encore j’ai hérité cela de la pratique musicale !

 

Tes lectures favorites. Imaginons que tu sois naufragé sur une île déserte, où l'on ne trouve ni librairie ni beurre salé. Quels livres emporterais-tu ?

 

Sans beurre salé, le livre serait bien le cadet de mes soucis mon pauvre ami ! Les bouquins que j’emporterais ne sont pas pléthore… Je ne vais pas être original en disant Le seigneur des Anneaux que j’ai déjà lu une dizaine de fois mais à chaque fois avec un plaisir renouvelé et qui pour moi synthétise en une seule œuvre le meilleur de l’épopée, du roman d’aventure et de la poésie. Je choisirais également Le Grand Cirque de Pierre Clostermann qui me fascine à chaque lecture par sa justesse et sa fausse simplicité. Et pour finir un guide de survie bien documenté parce que sur une île déserte c’est pas franchement idiot...

 

« Frontières liquides » met en scène les Vikings. Ce peuple semble à la mode, séries télévisées obligent. Cette vogue t'agace-t-elle, ou bien te semble-t-elle positive ?

 

D’aussi loin que je me souvienne, les vikings ont toujours été à la mode ! Films, livres, BDs et dessins animés sur le sujet ont bercé toute mon enfance et mon adolescence. Je lisais avec gourmandise les aventures d’Hägar Dünor ou de Thorgal, je ne loupais jamais un épisode de Vic le Viking à la télé par exemple. Bien sûr la série récente véhicule encore beaucoup de trop de clichés et d’approximations historiques pour me satisfaire mais je constate que l’on va quand même vers le mieux sur le traitement de ces époques. Ce qui m’agace le plus c’est que l’on passe toujours à côté de l’aspect véritablement romanesque de cette période historique en négligeant justement son historicité. Je trouve que la réalité est souvent beaucoup plus spectaculaire, subtile et propice à l’imaginaire que les présupposés fantasmés que l’on peut en avoir.

 

Enfin, le blog du Collectif ZLL, en plus d'être le plus beau de la galaxie, est surtout axé sur les littératures de l'imaginaire et de mauvais genres. Quel est ton rapport au fantastique ?

 

Je ne l’analyse pas vraiment à dire vrai, le fantastique à toujours accompagné mon intérêt de toutes les formes narratives. Pendant longtemps, je n’ai pas fait de différence entre SF, Fantasy ou d’autres genres de l’imaginaire, et je ne suis pas sûr de toujours la faire d’ailleurs. Tout cela est un prétexte pour raconter des histoires humaines et le fantastique est souvent un révélateur inouï et spectaculaire pour transcender plus encore des facteurs émotionnels. Si je dois résumer je dirais que mon rapport au fantastique est tout simplement totalement fusionnel.

 

Peux-tu citer quelques auteurs qui t'ont influencé dans ce domaine ?

 

Là encore je vais être extrêmement classique en citant Lovecraft avant tout pour sa vision hallucinée du monde et son don d’écrire la trouille pure. Mais celui qui m’a beaucoup marqué c’est Brooks avec World War Z, qui est, je trouve, un bouquin magistral tant par son approche factuelle et journalistique que la puissance qui se dégage des témoignages (fictifs) qu’il relate. Et puis son Manuel de survie en territoire zombie est également fabuleux, c’est une manière de réinventer le genre avec brio ! Après, du Horla de Maupassant au Tour d’écrou de Henry James en passant par le Chien des Baskerville de Doyle ou l’œuvre de Poe, j’ai toujours eu un faible pour la littérature du XIXe siècle à la fois tendue et distanciée qui délivre une ambiance inimitable. Et pour finir je citerai Dino Buzzati dont la nouvelle Le K, a marqué au fer rouge ma construction intellectuelle durant mon adolescence.

 

Chronique de "L'Armée des veilleurs" de Jérôme Nédélec par Lester.

 

 

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