Décharges - Jean Viluber

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Décharges - Jean Viluber

Ouh la claque ! L'atmosphère de ce roman est formidable. Du G.J Arnaud sous ectasy. Le style de l'auteur est parfait, presque académique. Winburg, petite ville allemande nichée entre le fleuve Elver et les usines chimiques. Dans ce trou, deux personnages survivent à leur façon. Maus, un jeune homme à faciès de rat, croupit dans une décharge. Pas loin des détritus, une vieille habite dans une baraque où s'entasse tout un bordel dans des pièces closes et labyrinthiques. C'est Mémé Poubelles, Salomé de son prénom. Dans cet univers glauque et poisseux, un gamin nommé Peter est confronté à la violence familiale, entre un beau-père taré et un demi-frère violeur. Sa mère se fait tabasser et épiler les poils du cul tandis que le demi-frère aime racoler des gonzesses jeunes et timides pour les menotter au radiateur. Tout ceci sent le foutre et la vinasse.

Il ne faut pas oublier le gardien de la décharge (qui devient un zombie psychopathe), la patronne perverse et bourgeoise de la boulangerie (dont la principale activité est de de faire trimer la mère de Peter), les services sociaux qui tentent de mettre Salomé dans un hospice pour récupérer son terrain et d'en faire un parking et le fantôme du mari de Salomé.

Tout ce beau monde va mêler ces existences perdues et décomposées dans un climat social misérable et désespéré. À travers les séquences macabres, l'amitié entre Salomé et Peter est une bouffée d'espoir. Ce bouquin est remarquablement écrit et l'illustration de couverture est de haute volée. Je peux affirmer, sans me tromper, que Viluber fut le Balzac du Gore.

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Bloodfist par Catherine Robert

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Au moment où elle a découvert Bloodfist, Catherine Robert n’avait pas encore écrit une ligne de ce qui allait devenir le 17ème roman de la collection TRASH. Aussi la chronique suivante n’est-elle en rien partisane. Et elle me fait d’autant plus plaisir qu’elle émane d’une auteure de talent en plein essort, ainsi qu’en témoignent ses trois nouvelles publiées cette année :

La collection TRASH, c'est un peu l’héritière de la défunte collection Gore chez Fleuve noir. C'est donc du violent, du sanglant, du malsain, du dur. Les réfractaires au genre auront envie de fuir leurs romans, mais ce serait rater des curiosités comme Bloodfist, un gore plus psychologique qui nous entraîne dans la psyché d'un jeune sociopathe. Dans sa psyché, mais aussi en spectateur de ses actes extrêmes.

Bloodfist est atypique, étrange, spécial et différent. Une plongée cauchemardesque dans les pensées d'un être asocial et psychopathe. Tandis qu'autour de lui s'agitent un gourou et un enquêteur, tous deux aussi borderline que le personnage principal. Un roman qui m'a beaucoup plu, par son ambiance glauque, torturée et désespérée. Pas de répit dans cette histoire, aucune oasis à laquelle se raccrocher, on nage dans la perversité et on en redemande.

Mais si on y plonge aussi facilement, c'est également du fait d'une écriture ciselée, un jeu sur la langue et les mots, une parfaite maîtrise du français qui participe grandement à l'atmosphère horrible. Le gore est là, pas de doute, mais il est au service d'une histoire intéressante et très bien écrite, qui nous prouve que ce n'est pas parce qu'on offre de la tripaille, qu'on doit le faire n'importe comment.

Bref, un auteur à suivre, un livre à lire pour tous les amateurs de littérature sans tabou. conseiller à tous ceux qui aiment et à tous ceux qui sont curieux de la découverte. Ainsi qu'à tous ceux qui n'aiment pas. Car c’est une belle occasion de voir que le genre propose du bon, même du très bon.

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Le retour des morts-vivants - John Russo

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Le retour des morts-vivants - John Russo

Assurément, mon préféré de la trilogie. D'un ton plus gory et moins vieillot que les deux précédents opus, l'atmosphère se rapproche d'un "Street Trash" et il me tarde de visionner la version ciné de O'Bannon.

Toute l'intrigue se déroule en une seule nuit. La galerie de personnages est stéréotypée, mais elle fonctionne à merveille. Pour son deuxième jour de travail, Freddy est manutentionnaire chez Uneeda Medical Supply, un entrepôt stockant des squelettes, des animaux empaillés, fournitures médicales pour les universités et facultés. Son chef Frank Nello lui montre de curieux containers entreposés au sous-sol. Ils contiennent des cadavres baignés dans un liquide, de la Trioxine, cachés par l'Armée depuis le Vietnam. Forcément, ils font tomber un container et un gaz se répand. Avec l'aide d'un collègue embaumeur, ils brûlent le cadavre revenu à la vie dans un incinérateur. La fumée se dissipe dans les nuages et une pluie acide ranime les morts du cimetière...

Ici, le traitement est totalement différent et original. Impossible de tuer ces zombies. Même décapités ou mutilés, ils continuent à bouger ! Ils ont aussi le don de la parole, sont plus rapides et violents. On se paye une bonne tranche de rigolade lorsqu'une fillette morte-vivante appelle les secours à la radio. En parallèle, les amis de Freddy forment une bande de zonards, des punks à la recherche d'amusements crapuleux et de fornication sauvage. Tout ce microcosme va batailler dur contre la horde de cannibales et l'espoir de survivre sera vain. Le final conclut les événements dans un grand déluge de feu. Pour les fans de séries Z ambiance eighties, ce bouquin est vital et se dévore en quelques heures.

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Rivage - Sylvie Dupin

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Rivage - Sylvie Dupin

Dans l’abîme du temps : Rivage, de Sylvie Dupin.

Attention, livre singulier. Singulier à l’époque du prêt-à-consommer, où chaque ouvrage doit pouvoir être dûment circoncis, excisé, scarifié d’un code-barre infamant avant d’être livré sous vide aux mâchoires industrielles de la grande distribution. Oui, ce livre est singulier car il se joue des étiquettes, il flirte et valse avec elles comme avec autant de prétendants pour mieux les éconduire au petit matin. Dans un premier temps, Rivage convoque en effet le récit dit « de mystère », mais c’est pour mieux contourner ses codes car l’auteur, non sans malice, y adjoint d’emblée une telle dose de surnaturel que l’enquête ne peut que s’engager sur les sentiers escarpés du Merveilleux…

Divers objets appartenant à un lointain passé ont en effet resurgi dans la petite ville de Mervan, où vécut jadis l’artiste peintre Gaëlle Darian. Fasciné par l’œuvre de cette femme et par l’énigme jamais résolue de sa disparition, le narrateur va décider de s’installer sur place pour mener des recherches plus approfondies. Or s’il a bien perçu que l’héritage pictural laissé par Gaëlle Darian présente d’équivoques zones d’ombre, il ne saurait pourtant deviner jusqu’où plongent ses ancestrales racines… Et Rivage de se transformer imperceptiblement en roman d’aventure, sous l’impulsion d’une écriture brillante et d’une rare précision menant le lecteur « à travers le miroir » sur les traces d’un savoir oublié…

De nombreuses étapes jalonnent ce long parcours, et c’est un ravissement de se perdre dans des endroits toujours beaucoup plus vastes qu’ils n’y paraissent de prime abord. Maisons labyrinthiques, cavernes de glace cyclopéennes, « portraits ovales » et « dédales sans fin » autant de tableaux vivants que l’on découvre avec une joie mêlée d’inquiétude, comme à l’automne d’une enfance pas si lointaine... Ce roman magistral est d’ailleurs conçu comme un gigantesque trompe-l’œil, et chaque thème abordé en dissimule toujours un autre… Certes il demeure possible de ne voir dans cette quête qu’une chasse aux trésors, ce qui pourrait être suffisant, eu égard à la seule beauté du geste, mais Rivage comporte d’autres objectifs…

Sylvie Dupin est manifestement fascinée et horrifiée par la fuite du temps, et par l’oubli concomitant. Même si elle n’est jamais citée, l’hystérie moderne peut être tenue pour responsable de ce coupable abandon, et l’auteur procède par petites touches subtiles pour que l’on puisse se refamiliariser avec la magie perdue. Ainsi du narrateur, présenté comme un terne rouage incorporé à une mécanique grisâtre, qui va se libérer du joug de la bureaucratie en s’abandonnant à une quête à la fois altruiste et intime. Le parallèle entre la sinistre et stérile cité bétonnée sans nom et la ville de Mervan, en prise directe avec une Nature farouche et indomptée, a d’ailleurs d’autant plus d’impact que s’y superposent un présent n’apportant que vaine immédiateté, et un passé dissimulant de lourds et dangereux secrets…

Rivage tutoie ainsi la Fantasy sans jamais s’embourber dans ses clichés, dépouillant le genre de ses lourds oripeaux rococo pour n’en conserver que le meilleur : le voyage n’en est que plus beau et dépaysant, d’autant que l’auteur est dotée d’une plume aussi rare que subtile. Le style est d’une pureté indécente, et les phrases ciselées forment une douce marée qui n’épargnera que les châteaux de sable bâtis en Espagne… Ici commence en effet le territoire du rêve et, même si Sylvie Dupin ne suit pas le maître gallois Arthur Machen jusque dans l’épouvante, les frontières de l’inquiétude sont quand même bien gardées…

« Ceux qui ne connaissent pas l’histoire sont condamnés à la revivre », estimait Bertold Brecht. Un point de vue maintes fois vérifié, mais qui trouve dans ce roman foisonnant une résonance aussi singulière que poétique. Véritable bouffée d’air pur dans un monde sans espoir mais avec beaucoup de pollution, nécessaire piqûre nous rappelant à notre paganisme ancestral, et surtout proposition onirique atemporelle d’une profonde originalité, Rivage a tout pour séduire ceux qui oseront regarder au fond de l’abîme… Je pense qu’il n’est plus besoin de présenter Malpertuis, le chef-d’œuvre de Jean Ray. En revanche, je me suis laissé dire que Malpertuis, l’éditeur, ne bénéficiait pas encore de la reconnaissance qu’il mérite. Alors lisez le livre de Sylvie Dupin pour réparer cette injustice.

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