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Ténèbres 2016

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Encore une très belle collection de récits pour cette fournée 2016 ! Je ne rentrerai pas dans le détail de chaque nouvelle, certaines m'ayant marqué, d'autres moins, mais le niveau général est excellent et j'en garde une nouvelle fois une très bonne impression. Comme souvent, ce ne sont pas les textes les plus bruts de décoffrage qui m'ont séduit, mais plutôt ceux qui se tenaient à la lisière des genres, empruntant des chemins de traverse sinueux.

 

Les Hommes Fardés, par exemple de Ralph Robert Moore, revisitant de façon totalement inattendue la figure du clown. Le très sympathique Le Bouquiniste de Fabienne Noce, qui après m'avoir fait penser au ténébreux Bazaar de Stephen King dans un premier temps, dévie ensuite dans une autre direction assez surprenante et cruelle. Je pourrais parler également de l'insolite Le Propre de la Vengeance (très bon jeu de mots, au passage) d'Anthony Holay, qui s'amuse à retourner la banalité du quotidien contre son personnage, d'une façon assez sadique et réjouissante.

 

Mais j'ai surtout eu le coup de cœur (comme dans l'édition 2015) pour une poignée de textes franchement géniaux, chacun à leur manière :

 

Les Quatre Ombres, de Terry Dowling : Une plongée immersive dans des ténèbres rarement explorées, quelque part entre métaphysique de la nuit (ainsi que son lot d'aberrations) et une forme d'horreur psychologique, bien qu'assez abstraite, offrant différentes gammes de nuances dans le spectre de la folie meurtrière. Un fond de fantastique feutré et prégnant enrobe élégamment le récit pour nous offrir un texte de haute volée, à l'atmosphère stylisée et très réussie.

 

Sauver La Face, de Gabrielle Faust : Une belle revisite du vampirisme moderne, empruntant plusieurs voies différentes pour brosser des portraits cruels et amers de créatures perdues dans l'éternité de leurs tourments. C'est assez bien tourné et viscéral à la fois et si je dois dire que je n'ai jamais été fan des suceurs de sang, ce récit m'a néanmoins plus qu'agréablement surpris et il ne m'aurait pas dérangé d'en lire un peu plus, pour le coup. Très belle plume, en tous cas.

 

L'Abondance du Mont Chary, de Jeffrey Ford : Ici, nous sommes face à une espèce de conte déglingué où les codes du genre sont pervertis par des adultes manipulateurs, pervers ou complètement détraqués, tandis que l'on y croise des cochons fumeurs de cigare. Ça part un peu dans tous les sens par moments, tout en restant très cohérent sur le fond et le suivi des personnages. Quelques gros éclats de violence en creux, par moments, comme pour nous rappeler la vilaine réalité du monde dans lequel évoluent les protagonistes. La plume est assurée et assume le caractère par moments complètement surréaliste de son récit, quelque part entre Hansel & Gretel, Barbe Bleue et un Stephen King halluciné ayant trop abusé de mauvaise bière. Le ton de ce texte et ses différents niveaux de lecture m'ont en tous cas fait grande impression !

 

Le Sacre des Innocents, de Robert Shearman : Où comment faire dévier un récit de « découverte » (une jeune institutrice arrive dans une école, au milieu d'un patelin inconnu et isolé) jusqu'à une horreur cruelle et nébuleuse à souhait. On ne saura jamais trop le pourquoi du comment, mais l'intérêt est ailleurs : la force du non-dit et d'une plume toute en finesse, creusant d'épaisses zones d'ombres au sein d'un tableau à la luminosité factice. Les personnages paraissent refermer en eux des gouffres insondables de noirceur auxquels ils tentent de donner l'aspect de la « normalité »... sans jamais trop y parvenir. Avant que l'ensemble ne s'écroule à la façon d'une mauvaise plaisanterie sanglante, aux tenants et aboutissants aussi cryptiques qu'appréciables. Là encore, c'est plus le travail de plume qui m'a séduit, mais quelle plume !

 

Terminus, Tout le Monde Descend, de Ray Cluley : En parlant de plume... celle-ci s'avère particulièrement maîtrisée, stylée et pourvoyeuse d'atmosphères, nous projetant dans un univers où les monstres et créatures se tapissent sous des dehors de civilité et où l'obscurité se décalque sur de nouvelles obscurités, chaque strate renfermant en elle plus de questions que de réponses. Mais l'auteur, très fort pour suggérer, sait aussi brosser des portraits humains égarés au milieu des carrefours et des doutes de leurs propres existences. Ou peut-être y parle-t-on du renoncement, sur un fond de mélancolie sourde et contemporaine, rappelant certains grands auteurs américains (Bradbury est d’ailleurs cité à plusieurs reprises, le style de l'auteur collant parfaitement au climat suggéré). L'approche du fantastique m'a par moments rappelé l'univers d'un Barker en moins sanglant et pervers, mais dont l’inventivité permet aussi la création d'un monde miniature très riche en peu de pages. Une magnifique perle noire irisée de dégradés crépusculaires accompagnant les pas d'un Van Helsing des temps modernes s'avançant vers sa dernière nuit, en compagnie de ses démons... Un véritable délice.

 

Une mention particulière aussi pour le Aïda de Marie Latour, petite fable psychologique retorse où l'on peine à distinguer clairement les contours de la réalité et du fantasme et à Réponse à Tout de Hervé Bosser, qui s'amuse à transformer son gamin en demi-dieu de la connaissance, pour finir sur une note bien glaçante et horrifique.

 

Concernant les autres textes, je les ai appréciés pour la plupart, certains me laissant plus sur ma faim que d'autres, mais dans l'ensemble je me suis éclaté aussi bien à lire qu'à découvrir tous ces auteurs talentueux aux plumes très diversifiées. Peut-être les « jeunes auteurs » français m'ont-ils moins scotché ici que dans le précédent recueil ; peut-être l'approche du fantastique et de l'horreur se montre-t-elle pour certains plus classique ou davantage travaillée sur la forme pure que dans la création d'univers oniriques auxquels je suis sans doute plus sensible. Fantastique US ou Européen ? Y-a-il vraiment deux écoles différentes ? Je ne sais pas, mais c'est une idée qui m'a traversé la tête en refermant cette anthologie...

 

Dans un cas comme dans l'autre, j'ai pris bien du plaisir à dévorer cette cuvée 2016, qui m'a offert quelques merveilles et démontre encore une fois le label qualité accompagnant les publications Dreampress – du moins en ce qui concerne Ténèbres, pour parler de ce que je connais.

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De l'autre côté - Henri Bé

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Je connaissais déjà certains textes de Henri Bé parus sur ce recueil, mais outre le plaisir de les redécouvrir, j'avais hâte de les voir s'offrir une seconde vie et compilés dans un même package. Sans surprise, j'ai passé un très agréable moment.

 

Déjà, rien que la préface, qui met tout de suite dans l'ambiance en soulignant de fort belle manière les thématiques générales des textes. Je ne paraphraserai pas la talentueuse préfacière, mais je suis en tous points d'accord avec son analyse. Il y a toujours ce point de passage, ce seuil, cet entre-deux où tout bascule et au sein duquel les personnages connaissent et affrontent leur destinée. De plus, il y a toujours une belle profondeur dans les thèmes abordés (que ce soient les amours libertins, les envies d'émancipations contrariées, les personnalités en dehors des marges, etc.), qui permettent aux récits de rebondir de bien belle façon sur des thèmes a priori classiques, mais toujours traités avec une vision et une approche des plus modernes. Il ne reste plus ensuite à l'auteur qu'à nous cueillir grâce à une plume d'une fluidité et d'une solidité à toute épreuve.

 

Mais quels sont les textes que j'ai préférés ? Le récit qui donne son titre au recueil est un bel essai sur les apparences trompeuses et le caractère inéluctable de nos décisions, les bonnes comme les mauvaises. J'ai bien aimé la variation sur la figure vampirique contenue dans La Fugue d'Amélie (là où Tu Mourras avec Délices m'a moins accroché, car ne connaissant rien de l'histoire initiale, mais j'ai beaucoup apprécié en revanche la plume volontairement désuète). Saint-Drome est une petite merveille SF prouvant (s'il le fallait) toute l'étendue du registre de l'auteur et qu’il m'a beaucoup plu de découvrir.

 

En fait, je me rends compte que je pourrais passer en revue tous les textes du sommaire en revue et y trouver à chaque fois un point d'accroche ou un « truc » qui m'aura laissé une excellente impression. Alors, plutôt que de faire un « track by track » comme on dit dans le milieu musical, je me cantonnerai à trois récits que je connaissais déjà, mais que j'ai adoré redécouvrir ici, que ce soit pour leur valeur ajoutée au fil du temps ou leur qualité intrinsèque :

 

Holy End : Magnifique virée fantastique dans un Far-West halluciné et qui malgré ses références assumées, trouve rapidement son rythme et son univers propre. La fin, notamment, est d'une extrême et élégante noirceur : j'aime beaucoup. – Solve et Coagula : En tant que grand amateur de mystères insondables et musicien raté, ce texte était fait pour moi ! Plus sérieusement, j'ai beaucoup apprécié la relation qui se noue entre les personnages et l'approche surnaturelle, tout en délicatesse, est un modèle du genre. Encore une belle réussite. – Le Peuple des Collines : Là aussi, un texte que je connaissais déjà, mais que je n'avais pas lu depuis des années. J'aime beaucoup la façon dont l'auteur s'approprie (par la bande) le thème de la féerie, ici avec une approche moderne et assez sombre à la fois, tout en sortant des sentiers battus. Et toujours cette plume envoûtante, qui en quelques mots, pose sans effort ambiance et décor : de la très belle ouvrage, encore une fois.

 

Si je reviens spécifiquement sur ceux-là, c'est que leurs sujets ou l'angle choisi me parlent davantage, mais je pourrais en dire autant des autres récits du recueil, à la qualité de finition équivalente. Dans le fond comme dans la forme, c'est en tous cas maîtrisé et solide de bout en bout (sans parler de la variété des thèmes visités), nous faisant presque regretter qu’il n’y ait pas quelques dizaines de pages supplémentaires. L'ensemble est complété par une couverture magnifique nous mettant tout de suite dans l'ambiance, ainsi qu'une très sympathique interview en fin d'ouvrage qui permet d'en découvrir plus sur la personne derrière ces lignes.

 

Bref, en un mot comme cent : De L'Autre Côté est un excellent recueil de textes fantastiques (au sens le plus large du terme) qui saura contenter tous les amateurs de frissons, « d'ailleurs », de chair fraîche... et de Jean Rollin ! Bien entendu, je ne saurais que trop vous recommander cette délicieuse lecture.

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Charogne Tango - Brice Tarvel

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Avant d’ouvrir ce livre, je ne connaissais de Brice Tarvel que les quelques infos glanées ici et là sur des sites plus ou moins fréquentables. Mais jusqu'ici, je n'avais jamais rien lu de lui. Ça a donc été une belle découverte pour moi, autant en ce qui concerne le roman et le récit lui-même que sa qualité de plume. Pour ce point en particulier, je dois dire que je me suis régalé : le style est à la fois rentre-dedans et plein de subtilités, volontiers bidochard et gouailleur par moments, plus décalé et « foutraquement » poétique parfois, mais toujours porté par une verve communicative, de celle qui donne envie de bouffer les chapitres les uns après les autres. D'ailleurs, proportionnellement au nombre de pages, ça doit être l'un des romans que j'ai dû lire le plus rapidement depuis des années (à égalité avec le Stalker de Zaroff... ah oui tiens, encore un Trash !). Bref, de ce côté-là, aucun souci. Concernant le récit lui-même, j'ai passé également un très bon moment et même été un brin frustré à la fin de ne pas en avoir eu davantage. J'aurais bien aimé en savoir plus, par exemple, sur la suite de l'histoire tordue entre Gonzalo et Patchouli – certainement l'une des « romances » les plus barges que j'ai eu le plaisir de lire ces dernières années. De même, il est dommage que l'Inspecteur Mortel et son club infernal ne soit pas plus mis en avant, car tout cet aspect de l'histoire offre un contraste intéressant entre les agissements « insouciants » (si j'ose utiliser ce terme) des deux amants et leur brusque retour à la réalité.

 

Le contraste, d'ailleurs, est l'un des nombreux éléments qui donne tout son relief à l'ouvrage : contrastes de tons (les scènes de danse, lascives et sensuelles, suivies l'instant d'après de véritables boucheries), contrastes de personnalités (Gonzalo le solitaire, rongé par ses morbides fantasmes, emporté malgré lui par l'exubérance de Patchouli qui est presque son exact opposé), contrastes sociaux, aussi (la misère crasseuse de Patchouli et Mouma versus les victimes friquées de Gonzalo, fantasmes d'ascension sociale sur pattes habitant les plus beaux quartiers). On passe constamment du chaud au froid en tournant les pages et la qualité de la prose de Brice Tarvel fait pourtant que la pilule passe merveilleusement bien, que ce soit par son sens du rythme ou les visions vénéneuses qu'elle fait naître dans l'esprit du lecteur. Quand ce n'est pas une image à la cocasserie macabre qui nous fait sourire, quelques jeux de mots bien sentis ou des situations (mortellement) grotesques s'immiscent inopinément dans les vagues d'élans brutaux, à l'image de cet invraisemblable chapitre réunissant sabres, jumelles albinos et panthères apprivoisées : diable, mais où l’auteur va-t-il chercher tout ça ?

 

Au-delà de ces éléments, il y a en outre cet univers envoûtant du tango et de la danse : chorégraphie sensuelle par essence, mais qui embrasse aussi les pulsions les plus sauvages et tordues du personnage. J'ai trouvé cet aspect-là particulièrement réussi, comme si se lancer sur la piste revenait finalement à embrasser à une part de notre bestialité propre, de notre animalité enfouie, prête à exploser au moindre entrechat.  Une certaine image de nous-même, peut-être... Et probablement encore l'une de ces nombreuses métaphores à plusieurs niveaux hantant les pages de la littérature de « mauvais genre », dont Brice Tarvel se fait ici un bien bel émissaire.

 

Bref, il y a quelque chose d'unique, de prenant et presque « magique » à la lecture de Charogne Tango : cette capacité à rendre ludique, drôle et séduisante (oui, j'ose le mot) une histoire pourtant remplie de saloperies en tous genres et de marginaux fous à lier. Mention « plus que bien », justement, pour cette galerie de personnages, marginaux certes, mais très attachants à leur façon. On sent un vrai amour de l'auteur pour ceux-ci et encore une fois, c'est communicatif.

 

Je me suis donc éclaté en lisant ce roman et comme déjà dit plus haut, il ne m'aurait pas déplu de déguster quelques dizaines de pages supplémentaires. J'ai adoré les personnages hauts en couleur, le rythme endiablé, le sous-texte social poisseux – j'ai d'ailleurs grandi près de la banlieue de Villeneuve-St-Georges décrite dans ces pages – d'où s'échappent quelques visions scabreuses, dégueulasses mais tout aussi surprenantes et non dénuées pour autant d'une certaine poésie décalée. Sacré cocktail !

 

De tout cela ressort une forte personnalité, et je serais évidemment curieux de découvrir d'autres ouvrages de l’auteur. Mais chaque chose en son temps : pour le moment, je me contenterai de rejouer ce tango diabolique dans ma tête en tentant d'imaginer une suite aux aventures de Gonzalo et Patchouli... Peut-être le rouge est-il plus profond en Argentine, qui sait ?

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Malpertuis VII

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Bon, je ne rentrerai pas dans la critique détaillée, nouvelle par nouvelle, mais dans l'ensemble j'ai été très satisfait. D'habitude dans ce genre de recueil, on reste toujours sur un sentiment de qualité inégale, malgré quelques coups de cœur. Ici, la qualité générale est très bonne voire excellente, avec un horizon de plumes et de styles très variés... le reste n'est que du domaine de l'affect et des différentes sensibilités (eh oui, même en restant objectif et ouvert d'esprit, on ne peut pas tout aimer).

 

Les textes que j'ai moins appréciés : Le Chemin des Épingles de P. Bragg (ok pour le coté sentimental, mais l'impression que l'auteur est un peu passé à côté de son thème), Tu ne Tueras Point de NokomisM (thème peu original et traité de façon un peu trop classique à mon goût) et Une Larme d'Athéna de Sandrine Scardigli, qui malgré une bonne plume, m'a paru un poil trop abstrait et poétique pour récolter mes suffrages.

 

Les textes que j'ai adorés : eh bien... quasiment tous, à quelques nuances près.
Mention spéciale pour : Les Femelles Porteuses d'Idoles de Raphaël Boudin, qui signe une nouvelle à l'atmosphère oppressante et nébuleuse à la fois particulièrement réussie. Un pied dans l'imaginaire, l'autre dans un univers d'horreur « classique », qui m'a rappelé par certains aspects les recherches d'un certain Herbert West. Rien à voir dans le fond, nous sommes loin de HPL ici, mais cette obsession pour le corps humain (froid, de préférence) et ses possibilités m'ont un peu fait penser à la maniaquerie de ce personnage inoubliable. Naucrates Seductor de Jacques Fuentealba, où il est question d'obsession également, mais sous un jour beaucoup plus glauque. Puis d'un coup on se retrouve propulsé « ailleurs », avec un univers fantastique très loin de son postulat original (un type ramène une femme chez lui...). Quelle idée saugrenue que ces espèces de poiscailles... arf, non, je n'en dirais pas plus ! Mais où l'auteur est-il allé chercher tout ça ?

 

Le Club des Montagnards Pâtissiers Cynophiles de Marlène Charine : Encore une excellente idée de base, servant un récit à l'optimisme contagieux et donnant envie de croquer la vie à pleines dents, à l'image d'une bonne tarte aux pommes à peine tiédie. Des textes comme ça, j'en dévorerais à foison ! Très jolis personnages, au passage. Mortel Graffiti d'Eric Vial-Bonacci : Exploration urbaine, lieux abandonnés et une petite touche mystique : exactement le genre de thèmes qui me bottent, avec ce petit goût de d'horreur urbaine teinté de (dark) fantasy à la Barker. Bref, pas besoin d'en tartiner des pages, c'est pile poil ce que j'aime dans le format nouvelle. Concis et efficace !

 

Il y a encore d'autres textes que j'ai appréciés, aussi bien pour le travail sur le style (certains des auteurs ici présents ont véritablement de l'or dans les doigts) que pour certains thèmes traités de façon complètement inattendue – je pense ici par exemple à Monsieur Pourpre, d’Olivier Caruso, excellente variation sur le sujet pourtant archi rebattu du zombie... mêlé à un fond de polar porno parfaitement exécuté. Mais par manque de temps et de place, je ne citerai que deux nouvelles supplémentaires.

 

Grand-Père de Marie Latour : Au début je n’étais pas forcément pas convaincu par l'orientation du texte (drame sur fond d'horreur) avant que celui-ci ne dérive vers le conte. Et au final, j'ai beaucoup aimé ce mélange de cruauté et de tendresse, qui ouvre les hostilités sur une très bonne note. À Mourir de Rire d'Artikel Unbekannt : Un texte solide, entre fantasmagorie, poésie morbide et horreur intime, servi par une très belle langue (c'est le cas de le dire) aux images puissantes. Quand bien même je ne suis pas certain d’avoir saisi tous les tenants et aboutissants, j'ai été pris par ce texte du début à la fin, grâce à son riche pouvoir d'évocation. Une belle réussite et une jolie surprise tout à la fois !

 

Bref, j’ai été ravi de découvrir tous ces auteurs, tout autant qu'agréablement surpris par le niveau général, effectivement assez élevé. Avec le recul, je comprends mieux pourquoi les places sont si chères dans cette anthologie : vu le niveau, pas étonnant que les gens se battent pour figurer au sommaire ! De quoi être complexé par certaines plumes, certes, mais en définitive je reste surtout sur un grand plaisir de lecture : nul doute que je lirai les prochains volumes avec le même intérêt.

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Violences VI

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Violences, tout est dans le titre : celle du quotidien, celle contenue dans nos rêves pervers ou nos réalités déviantes et fantasmées. La plupart des textes s'inscrivent dans une réalité dure et concrète, mais certains explorent des territoires plus surréalistes (à l'image du surprenant Performance Danse/Sac à Dos de Yoann Sarrat), d'autres nous prennent littéralement à la gorge et ne nous lâchent plus une fois qu'ils nous ont attrapés. D'autres encore s'inscrivent dans une démarche plus poétique, comme ceux de Fabien Drouet ou de Tina Hype, pointant du doigt les dysfonctionnements de nos existences ; litanies désabusées sur fond de quotidien vide de sens à force de se nourrir du grand rien de notre époque.

 

La violence elle est là, lorsque nous nous confrontons au voisin que nous haïssons tant, en ayant l'impression de regarder au fond du miroir. Ou le pauvre vieux d'en bas se faisant tabasser par les dealers du quartier, spectacle journalier de la haine et de la bêtise ordinaire. Des plumes acérées, mais aussi des crayons et des pinceaux, parfaitement en accord avec la matière crue, noire et sordide présentée ici. Chaque page est ainsi un plaisir renouvelé, chaque illustration dans un style bien différent, mais complétant parfaitement chaque texte. Bref, du bonheur pour les yeux !

 

Mes coups de cœur ? Comme dit plus haut, j'ai adoré le texte d'ouverture de Yoann Sarrat, mais aussi Nos Vies Dévient de Mathias Richard (le genre de texte court et hypnotique qui trotte en boucle dans la tête et que j'aurais aimé écrire). Je ne reviendrai pas sur tous, car la plupart ont un truc intéressant à proposer (que ce soit par une plume ou un discours). Komakino de Sébastien Gayraud, quant à lui, termine cette anthologie sur une note rouge et hallucinée, comme un mauvais rêve renvoyant au creuset de nos vies désincarnées, rongées progressivement par les fantômes de nos tourments intérieurs (superbe idée d'ailleurs de mettre en parallèle nos vies professionnelles et oniriques, comme si l'être humain n'était capable de rêver que de ce qu'il connaît, tel un automate sans imagination, piégé dans la routine creuse et mécanique de son quotidien).

 

Cela dit, d'autres méfaits sont également à signaler : Une histoire du parc Loubianov (tiré des Chroniques de Metvecgorod) de Christophe Siébert : probablement l'un de mes textes préférés, ancrant son récit dans un réalisme cru et sordide, de celui qu'on observe tous les jours sans pouvoir y faire grand-chose (voire même y participer implicitement, en assouvissant nos pulsions voyeuristes). Le genre de texte qu'on lit légèrement mal à l'aise, celui-ci nous rappelant nos pires travers, tout en y ajoutant un petit truc, une vivacité dans l'expression, dans l'observation brute de nos obsessions, comme si celles-ci se libéraient toutes seules sans pouvoir être refrénées. Il y a presque quelque de l'écriture automatique chez Siébert, tout en étant parfaitement maîtrisé et qui me parle énormément...

 

Un rire dans la Nuit de Sarah Buschmann : court et impactant, voilà le type de récit qui semble épouser complètement la ligne éditoriale de la revue. En tout cas, un texte à rendre jaloux, tant tout y parfaitement dosé et calibré. Une petite bombe efficace et malaisante, sur fond de violence urbaine ; voilà : Violences, pour ceux qui veulent savoir à quoi s'attendre, c'est ça !

 

Le Chant des Mygales de Schweinhund : belle surprise que ce petit inédit du chien-porc, tout en images cryptiques et horreurs surréalistes. Comme souvent avec cet auteur (ou du moins, cette partie du binôme fou qu'il forme avec Artikel Unbekannt), les clés ne nous sont pas données, c'est à nous d'y trouver un sens et une interprétation propre, mais c'est aussi la richesse même de ce genre de textes. C'est marrant, parce qu'après avoir lu Paranoïa du sieur Siébert il y a peu de temps, j'y ai retrouvé certaines choses qui me ramènent vers la folie rampante de ce roman. Le trip autour des insectes ? Peut-être... En tous cas, c'est encore là du très joli travail, énigmatique et dérangeant à la fois, qui laisse comme un drôle d'arrière-goût en bouche. Et au passage, j'adore l'illustration accompagnant le texte et que je trouve tout à fait à propos.

 

Je conclurai en mentionnant le très bon texte de la maîtresse de cérémonie Luna Beretta, allant de pair avec un édito qui met tout de suite dans le bain. C'est aussi noir que du charbon, mais ça a au moins le mérite d'afficher clairement la couleur. Et encore une fois, l'illustration ornant le texte est de toute beauté, du genre de celles qui nous fascinent et nous révulsent à la fois -- ce qui colle très bien, encore une fois, au propos général.

 

Au final, c'est un peu tout ça, Violences : le choc des mots et des images, un tourbillon de folie répondant aux maux de notre époque comme à ceux de nos inconscients. Je ne dirai pas que c'est une lecture toujours facile, loin de là, mais elle a le mérite de nous confronter à ce que nous cherchons à fuir un jour après l'autre, tout en sachant que c'est , tapi quelque part, dans la ruelle miteuse d'à-côté, ou dans la mélasse insalubre de notre cerveau. À nous d'avoir le courage d'y jeter un œil ou bien de continuer à l'ignorer, mais dans tous les cas, on ne pourra plus feindre de ne « pas savoir ». Merci donc aux talentueux auteurs réunis dans ces pages pour nous rappeler que la beauté peut toujours surnager au milieu de la fange. Une excellente lecture, donc !

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Chair morte - Sarah Buschmann

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Je dois avouer que j'attendais cette sortie avec impatience, ayant eu un joli de coup de cœur pour Sorcière de Chair, premier épisode de ce viscéral diptyque. Alors, Chair Morte, ça donne quoi ?

 

Déjà, rendons grâce à l'auteure : cette suite est tout aussi bien construite et cohérente que son aînée, toujours dans cette Australie contemporaine, à la fois très réaliste et un peu en marge, avec cette approche fantastique perturbante, tant l'univers mis en place semble crédible.

 

Juste un petit « ajustement » de notre réalité, un pas de côté qui ne fait que mettre en exergue certains travers ou dysfonctionnements de notre société. Je n'irai pas plus loin pour le côté sociologique (bien qu'il y ait assurément de quoi dire, notamment sur la question des aborigènes), mais cela ne fait que souligner l'intelligence du propos général et sa façon d'être traité par la fine plume de miss Buschmann.

 

À la place, je soulignerai plutôt la qualité d'écriture des personnages, toujours aussi solide et maîtrisée. Car si l'on n’accroche pas aux personnages, si l'on ne sent pas en eux un minimum de chair (vivante ou non), comment entrer dans l'histoire elle-même ? De ce côté-là, aucun problème, c'est toujours l'un des points forts de l'instigatrice de ces lignes.

 

D'un côté, avec Arabella, nous découvrons les horreurs du monde carcéral réservé aux Sorcières et cette partie-là fait franchement froid dans le dos... mais je n'en dirai pas plus, pour ne plus pas déflorer le plaisir de la découverte. Sachez juste que si la fin du premier volet se terminait sur une note d'une terrifiante noirceur pour elle, la suite des aventures réservée à l'ex-enquêtrice n'a rien à lui envier. Outre cette dernière, nous faisons aussi la connaissance de deux nouvelles têtes dans cette suite : Chiara et Alcyn. Sans trop en dévoiler là non plus, ces deux-là forment un duo aussi décalé que complémentaire, dont les interactions sont le plus souvent délectables, tout autant qu'elles apportent un relief non négligeable à l'ensemble. Quelques belles saillies absurdes ou embarrassantes – mais néanmoins très drôles – sont également au programme, notamment du côté d’Alcyn, et permettent de faire passer plus facilement la pilule après certains passages particulièrement corsés.

 

C'est aussi à travers cet improbable duo que l'on suit l'enquête qui les mèneront dans les endroits les plus inattendus, soulignant de façon habile les thématiques dont je parlais un peu plus haut. Loin de faire de son roman un pamphlet politique (ce qui n'est par ailleurs pas du tout sa vocation), l'auteure aborde néanmoins des sujets comme l'ostracisation ou le repli des communautés sur elles-mêmes (voire même la radicalisation menant au terrorisme), qui bien que se rapportant ici aux spécificités de l'Australie et au concept des Sorcières, pourrait s'appliquer à nombre de problèmes ou de conflits actuels, de par le monde. Bref, cet aspect-là est tout aussi intéressant que la partie horrifique et démontre encore une fois la pertinence générale du propos.

 

Pour ce qui est de l'aspect plus franc du collier, comme dans Sorcière de Chair, l'auteure nous gratifie ici et là de généreuses saillies gore, qui complètent à merveille le ton général déjà très noir. Certains passages (je pense aux scènes de flashbacks en particulier) vont en effet très loin dans cette noirceur et apportent un côté franchement dérangeant à un récit qui n'avait déjà rien d'une ballade de santé à la base. Mais comme le reste, cet aspect est parfaitement dosé et réfléchi, allant de pair avec les autres éléments, telle une funeste sérénade où le poids des avanies passées forge les désirs de vengeance de toute une vie. L’issue étant une mélasse putride rongeant ce que les personnages ont pu conserver d’humanité... ou d'espoir, comme le souligne fort à propos la quatrième de couverture.

 

Bref, vous comprendrez encore une fois que j'ai été très enthousiaste à la lecture de cet excellent roman. Avec ce Chair Morte de haute volée, Sarah Buschmann confirme tout le bien que je pensais de sa plume et signe à travers cette suite un diptyque à la puissance rare et vénéneuse, dont les images ou les impressions peuvent hanter bien des nuits. Vous avez sûrement déjà lu des histoires de sorcières, mais jamais de ce tonneau-là, je suis prêt à ouvrir les paris !

 

En résumé : à conseiller aux amateurs de sensations fortes aussi bien qu'aux amateurs de profils psychologiques finement troussés, les deux se rejoignant dans une valse mortifère qui ne manquera pas de laisser des traces. Du travail d'orfèvre les amis, si vous voulez mon avis.

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Sorcière de chair - Sarah Buschmann

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Sorcière de Chair... Voilà un roman qu'il est franchement bon et mérite d'être apprécié avec tout le "confort" de lecture qui convient. D'autant plus que cet ouvrage proposé par les éditions Noir d'Absinthe est d'une classe sobre mais de qualité. Et si la couverture peut éventuellement envoyer sur de mauvaises pistes (amateurs de « Young Adult », passez votre chemin !), n'en doutez point : Sorcière de Chair est définitivement à classer dans les mauvais genres qui nous intéressent ici.

 

Bon, pour commencer, j'ai adoré l'univers décrit : un mix habilement réussi de thriller et de fantastique, avec cette idée des sorcières charnelles (en effet, le type de magie employé est bien spécifique) rôdant parmi les humains, loin des clichés ésotérico-mystiques "djeunz" à la Charmed et autres âneries post-adolescentes. Ici, le thème est traité à bras-le-corps et sans fausse pudeur : oui, il y a de la chair, du sang et bien pire encore ! L'aspect fantastique est bien présent, distillé parcimonieusement dans les premiers chapitres, tandis que l'on entre de plain-pied dans l'enquête criminelle, elle aussi fort réussie. Tout ça sonne très juste et donne l'impression que la demoiselle a effectué pas mal de recherches en amont. L'approche scientifique, notamment, très travaillée, qui apporte un joli relief à l'ensemble et permet d'accrocher le lecteur entre deux tranches de sorcellerie « moderne » et pas piquée des vers, par instants à la limite du trash. Tout comme l'angle psychologique des personnages, qui a fait l'attention d'un soin particulier.

 

Il en va de même pour le décor australien, plus vrai que nature et dont la nature, justement, ainsi que ses petites spécificités (climatiques ou autres), apportent elles aussi un certain cachet à l'ensemble, assez éloigné du panorama urbain habituellement de mise pour ce genre d'histoires (telles que les sempiternelles ruelles sombres de New York et leurs cohorte de clichés...). Un cadre peu habituel qui va comme un gant à un roman bien plus singulier que sa quatrième de couverture ne le laisse paraître... Bref, tout ce qui concerne la construction interne du récit se montre des plus solides et rend l'intrigue d'autant plus immersive. Concernant la plume, la prose de l'auteure est toujours plaisante à lire, accrocheuse (parfois franchement viscérale) et elle sait trouver le ton juste et le bon timing pour chaque scène, ce qui fait que l'on ne s'ennuie jamais.

 

D'autant plus que les différents personnages (Arabella en première ligne) sont brillamment conçus et exploités dans le récit. Au départ j'avoue avoir eu un peu du mal à m'identifier à celle-ci, notamment au niveau des problématiques : qu'est-ce que cache le passé de cet agent de l'ordre consciencieux et (un peu trop) propre sur elle ? Pourquoi s'oriente-t-elle d'emblée sur la piste d'une sorcière ? Et comment en connaît-elle aussi long sur ces dernières ? L'auteure met un certain temps à nous dévoiler ces bribes de passé et si j'ai eu peur un moment que l'alternance présent/flashbacks ne devienne systématique, les informations sont en fait distillées de façon naturelle et non redondante, ce qui permet d'aérer agréablement le corps du récit. J'ai peut-être juste trouvé la « révélation » sur l'identité d'Arabella un peu trop vite amenée, là où ce rebondissement aurait pu arriver plus loin dans le récit et lui donner davantage d'impact.

 

L'autre léger bémol (encore que...) se situe pour moi au niveau des scènes d'action, qui auraient peut-être pu se montrer un poil plus « percutantes », au vu des capacités des sorcières. Pas qu'en l'état celles-ci ne soient pas intéressantes, mais ça ne m'aurait pas dérangé de les voir poussées jusqu'à leur paroxysme, plutôt que de les couper par moments par des phases de dialogues explicatifs, diluant alors légèrement l'impact des péripéties. Mais rassurez-vous : ça reste quand même efficace et accrocheur tout du long, je ne me suis pas ennuyé une minute ! D'autant plus que les éclats gore parsemés ici et là produisent de belles ruptures de ton, parfaitement maîtrisées.

 

Et puis, au-delà, il y a aussi un vrai fond dans ce récit, à travers cette ambivalence d’Arabella, qui derrière sa haine et sa frustration cherche simplement à "exister", par le biais de cette douleur sourde qui la broie depuis des années. Ou à s'en absoudre. Hormis ça, que lui reste-t-il ? Derrière le désir de vengeance, quoi d'autre ? Comment gérer cette partie d'elle-même qu'elle exècre, tout en sachant que c'est à travers elle qu'elle pourra tourner la page et finir par se reconstruire ? Ainsi, la protagoniste principale présente des fêlures et des problématiques très personnelles, qui la rendent d'autant plus attachante.

 

La charge émotionnelle est forte, et encore une fois il y a un réel propos derrière, pertinent, sur ce qui fait de nous ce que nous sommes et ce que nous sommes prêts à laisser derrière pour être celui ou celle que l'on voudrait être. Ce que l'on choisit d'oublier et ce que l'on garde, tout en essayant d'avancer, malgré le fardeau que cela représente. Par moments, j'ai eu peur de touches « Young Adult » tendant vers la romance, mais non, l'auteure tient sa ligne et cela reste sombre et mature jusqu'à la fin, presque nihiliste, même, via cette conclusion abasourdissante de noirceur.

 

Donc en résumé, hormis les légers bémols de pure forme soulevés, j'ai pris énormément de plaisir à découvrir ce premier roman, qui oscille entre plusieurs registres, tout en restant ancré dans le Fantastique sombre, voire l'horreur pure, mais qui n'a pas peur non plus d'entrer dans la psychologie interne de personnages forts réussis. Que dire de plus ? Eh bien, j'ai tout simplement passé un très bon moment avec Sorcière de Chair, qui n'a pas peur d'aller jusqu'au bout de ses thématiques, quitte à se salir les mains et maltraiter ses personnages – dont aucun n'est tout blanc non plus, ce qui apporte aussi son lot appréciable d’ambiguïtés. Bref, un premier essai plus que réussi pour Sarah Buschmann ! Si la dame persiste dans ce genre et avec la même qualité d'écriture, je suivrai le reste de son parcours avec le plus grand intérêt. Lu et approuvé, of course !

 

 

 

Lire la chronique de Zaroff et aussi celle de Lester !

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Thanatéros - Catherine Robert

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Parlons donc aujourd'hui de Thanatéros, de Catherine Robert. Déjà, rien que ce titre méchamment explicite : un mot, deux idées. La mort, le sexe et beaucoup de bas instincts (les nôtres) flirtant bien souvent entre ces deux (s)extrêmes. Et effectivement, on retrouvera ces thématiques tout au long des deux mini-romans figurant au sommaire de cet ouvrage.

 

De ce côté-là, Larmes de Sexe remplit son contrat jusqu'au bout et même bien plus. Je connaissais déjà ce récit en grande partie sous sa forme « brute », mais j'étais curieux et impatient de découvrir la version finale, car je savais que de nouveaux chapitres et éléments y seraient ajoutés. De fait, j'ai non seulement adoré le roman sous sa forme définitive, mais également pu me questionner sur les ressorts sous-tendant cette vision dystopique cauchemardesque et bien plus pertinente qu'il n'y paraît. Car oui, comme dans toute forme de récit anticipatoire qui se respecte, celui-ci prend racine, se nourrit de certaines tendances ou dérives de nos sociétés actuelles. Orwell avançait l'idée du mensonge, de la peur et de la manipulation des masses par le prisme de la guerre. Huxley parlait d'eugénisme, etc.

 

Ici, sous couvert d'un monde bâti sur la seule notion de jouissance, ainsi que sur la mainmise de différentes castes à travers le sexe, Catherine Robert nous parle aussi de la dictature de la consommation et du plaisir instantané (ce qui revient finalement un peu au même). « Achetez vite, achetez bien, soyez heureux ! Jouissez donc et oubliez le reste ! ». Mais l'on pourrait également y voir un miroir déformant de nos médias ou des transformations subies par le paysage audiovisuel ces dernières décennies : rien ne compte plus maintenant que le plaisir facile, les tiédasseries sans réflexion portées par la même dictature du « beau », du lisse et de l'aseptisé. Celui qu'on nous montre et qu'on nous vend dans nos « reality-show » quotidiens (à ce point « réalistes » qu'ils sont maintenant tous joués ou surjoués par des comédiens débutants), sur nos écrans de cinéma, dans nos magazines, à travers l'écran de nos smartphones, etc.

 

Cette dictature de la beauté et du plaisir instantané, où rien ne dépasse. Un peu comme ces corps à la plastique parfaite s'ébattant dans les draps satinés des sexpertes, nous faisant oublier les parties de jambes en l'air sordides dans les parcs, réservées à ceux ou celles ayant moins bien réussi leurs tests. Tout doit confiner à la perfection. Ce qui est moche, bancal, disgracieux, finit immanquablement dans les bas-fonds, loin du regard des représentants de l'élite. Sous couvert de fiction, l'auteur porte un regard désenchanté sur le monde qui l'entoure. Ce qui ne l'empêche pas non plus d'y aller à fond dans le sexe crado, nauséeux, malsain et le gore le plus décomplexé, comme pour mieux souligner le côté viscéral de sa vision.

 

Mais outre la force du propos et l'aspect franchement craspec de certains passages (parfaitement réussis au demeurant), j'ai également été beaucoup séduit par la construction même du récit. Car même si l'on parle ici de « mini-roman », sa structure ainsi que son développement s'articulent de façon bien différente des canons habituels. Peu ou pas du tout de personnages récurrents (hormis la résurgence d'un perso ou deux, ici ou là, mais loin d'être des « héros » de toute façon), pas d'intrigue « classique » au sens propre du terme (même si l'enchaînement des chapitres/saynètes se construit bien sur une forme de crescendo) : l'univers de Larmes de Sexe est éclaté et disparate et il faut accepter de laisser ses idées préconçues au placard avant de s'y immerger. Ceci dit, même sans trame classique, l'enchaînement des chapitres est pensé dans une certaine logique, nous laissant découvrir les différents aspects de ce monde oppressant et factice, au fur et à mesure qu'un étrange fléau s'y répand... Mais je n'en dirai pas plus pour ne pas déflorer le plaisir de la découverte aux mécréants n'ayant pas encore dévoré ce bouquin !

 

En tout cas, j'ai passé un excellent moment avec ce Larmes de Sexe, dont la version embryonnaire laissait déjà promettre un sacré potentiel. Un récit de haute volée, à la plume toujours efficace et concise, nous collant le nez dans la matière la plus abjecte possible, tout en nous donnant envie de bouffer les pages et d'en redemander après (mention spéciale à l'avant-dernier chapitre, Sexode, vision post-apo désabusée et nihiliste qui m'a fait grincer des dents, même au vu de ce qui précède). Bref : c'est du lourd et bien que le roman pèse à peine de plus de 120 pages, les lecteurs curieux en auront pour leur argent. Du moins, ça a été mon cas.

 

Mais la fête ne s'arrête pas là, car après nous avoir trimbalé d'une aberration charnelle à l'autre, Catherine Robert nous retourne le cerveau avec un ensemble de textes plus courts, réunis sous la forme d’un autre mini-roman. Ici, le ton est encore plus noir, plus sombre et la plume plus crue et décapante que jamais pour nous faire partager le destin de ces femmes à la fois bourreaux et victimes, peu à peu gangrenées par la folie.

 

J'aimerais pouvoir dire que j'ai adoré les deux œuvres à parts égales, mais force est de constater que j'ai moins accroché sur Tranches de Mort. Pourtant, pris séparément, chacun des textes le constituant est d'une puissance émotionnelle proprement hallucinante (à l'image d'un Yin & Yang dont je ne me lasse pas), nous laissant à chaque fois groggy et lessivé après lecture. L'insondable gouffre de la folie humaine, sa violence innée ou celle qui se dévoile suite à la rupture de tout raisonnement logique. Un monstre devient-il un monstre par la force des choses, par sa seule volonté ou est-ce le monde qui le façonne ainsi ? Peu de réponse finalement dans cette suite de récits percutants et violemment trash : l'auteure se contente de nous décrire la descente aux enfers de ces femmes brisées, sans complaisance, mais sans demi-mesure non plus. À nous d'adhérer ou non à la démarche.

 

Personnellement j'ai apprécié, mais trouvé l'ensemble un peu plus « décousu » que Larmes de Sexe, surtout vers la fin (et le fameux Carré Noir, chapitre bonus que j’ai eu du mal à rattacher à ce qui précède). J'ai bien compris que l'on suivait un fil à travers les différents interludes, mais j'ai peur d'avoir légèrement perdu ce fil à travers les dernières pages, là où tout m'avait paru limpide au début. Ce léger bémol ne m'a toutefois pas empêché de goûter cette seconde partie dans son ensemble, où malgré les horreurs narrées surnage parfois une solide pointe d'humour noir et caustique, comme dans ce savoureux et franchement vicieux Vieillesse Active. Je ne reviendrai pas sur les textes que je connaissais déjà, toujours aussi bons, et qui s'insèrent parfaitement dans ce recueil des plus dérangeants. Quant aux autres, ils m'ont tous collé une sacrée torgnole dont j'ai encore du mal à me remettre... (notamment le tout premier, Je suis méchante, où l'on passe du malaise diffus au rire nerveux, en passant par l'incompréhension horrifiée : tout cela en quelques pages à peine !).

 

En conclusion, je vais simplement résumer en affirmant que j'ai littéralement été soufflé par Thanatéros. Bien sûr, un tel livre n'est pas à mettre entre toutes les mains, et si l’univers original et parfaitement construit de Larmes de Sexe pourrait à la limite « faire passer la pilule » malgré son accumulation d'outrances porno-gorasses, le lecteur aventureux mais peu tolérant aux extrêmes aura franchement du mal sur Tranches de Mort, pourtant tout aussi intéressant d'un point de vue thématique comme stylistique. Oui, la plume de Catherine Robert fait mouche et fait mal, mais elle n'a jamais été là pour nous brosser dans le sens du poil, bien au contraire ! Un ouvrage saisissant à plus d'un titre par conséquent, qui malgré le goût rance laissé en bouche, donne immanquablement envie d'y revenir, pour ce qu'il dit à la fois sur l'âme humaine mais aussi sur le monde déshumanisé et désespéré dans lequel celle-ci s'épanouit... Une véritable perle noire, donc.

 

 

La chronique de Zaroff.

 

Notre interview de Catherine Robert.

 

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Espérer le soleil - Nelly Chadour

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Quel superbe roman ! Il faut dire que dès le départ, tous les ingrédients d'un cocktail explosif étaient réunis : un monde uchronique sur toile de fond nucléaire, un décor post-apo' évocateur et réussi, des éléments fantastiques intrigants et savamment distillés, tout ça complété par une bien jolie galerie de personnages.

 

Mais l'atout maître du récit reste sans conteste la prose de Nelly Chadour. Vive et accrocheuse, elle nous alpague dès les premières lignes, pour ensuite ne jamais plus nous lâcher jusqu'à la toute fin. Imprimant un rythme fou dans les scènes d'action comme ménageant d'agréables trous d'air dans une intrigue à la fois simple et très construite, elle fait mouche encore quand il s'agit d'aborder l'aspect psychologique de ses personnages. Ainsi, même les passages « romantiques » méritent d'être soulignés, tant l’auteure arrive à trouver l'expression juste des sentiments pour nous mettre à la place de ses personnages.

 

Les protagonistes existent ainsi à travers leurs fêlures, mais également grâce à leur charisme (ou leur humour) et j'ai souvent aimé me mettre à leurs côtés – du « bon » comme du « mauvais ». Mais le tableau est si bien nuancé qu'au final les actes et agissements de chacun paraissent tous parfaitement justifiés et l'on finit par s'attacher aussi bien aux uns qu'aux autres.

 

Au niveau du rythme, c'est encore du très bon, car la tension ne se relâche presque jamais et on est tellement pris dans l'intrigue que les chapitres défilent à toute vitesse. Bonne idée aussi de jouer sur les flashbacks et différentes temporalités, mais sans trop en faire non plus. Ces interludes aèrent agréablement la trame tout en enrichissant le background des personnages. Encore une fois, c'est du très joli travail.

 

Outre les thèmes et le parfum délicieusement post-apo' (parfois à la limite d'une certaine idée de la Fantasy urbaine), mâtiné de Fantastique voire d'Horreur, j'ai beaucoup aimé le sous-texte politique de l’œuvre. On y dit aussi des choses sur notre histoire récente, sur l'impératif de rassembler les communautés pour (re)construire un monde sur de meilleures bases. Oui, forcément le discours est un brin utopique, mais il est ici parfaitement assumé et soutenu par un travail de recherche sur ce Londres après-catastrophe – tout comme l'Espagne franquiste – plus vrai que nature, où la révolte gronde sous cape, répondant à cette quête frénétique d'espoir, quel qu'il soit.

La présence de personnalités historiques ou de clins d’œil à la culture populaire, apportent de plus un sacré cachet à l'ensemble, brouillant les pistes et les approches, faisant par moments de ce roman une sorte d'OVNI à la croisée des genres. Ce qui lie tous ces éléments ? La personnalité bien trempée et la plume de l'auteure, traçant sa route hors des sillons bien lisses et convenus, et ce toujours avec un sacré aplomb. Du talent ? Oui, il y en a à revendre ici, assurément !

 

J'ai lu Espérer le Soleil il y a quelque temps maintenant et j'en garde pourtant d'excellents souvenirs. Après, si je dois formuler un mini-bémol (et encore), je soulignerais éventuellement que le dernier acte finit peut-être par traîner légèrement en longueur, même si encore une fois je n'ai pas décroché un seul instant.

 

Ça pète de partout et les rebondissements sont au rendez-vous, mais au final, peut-être aurait-il mieux valu raccourcir de quelques pages cette conclusion, ainsi que les différents affrontements... Mais bon, c'est bien pour pinailler, car même alors je ne me suis pas ennuyé un seul instant et j'ai été véritablement touché par le destin des protagonistes, qu’il m'a été difficile de quitter lors de l'épilogue (la marque d'une caractérisation de personnalités réussie).

 

En conclusion, j'ai donc passé un excellent moment avec ce roman, qui m'a séduit dès le début et dont l'univers passionnant m'a touché en plein cœur, foisonnant d'idées et de concepts dans un cadre à la fois familier et complètement déviant.

 

En outre, je dirais également que cet univers riche de possibilités pourrait être utilisé dans d'autres récits, tant il ouvre de nombreuses perspectives (il me semble d'ailleurs que Nelly Chadour a écrit quelque part un texte « bonus » s'insérant dans la continuité d’Espérer le Soleil : je serais curieux d'y jeter un œil !). Voire peut-être même une suite, mais il serait alors encore plus intéressant de suivre d'autres personnages et d'autres lieux, afin d'avoir une meilleure vue d'ensemble de ce monde alternatif baignant dans la nuit éternelle... Dans tous les cas, de l'excellent ouvrage : lu et approuvé, plutôt deux fois qu'une !

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Le dernier Vodianoï - Julien Heylbroeck

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Bon, je ne vais pas faire durer le suspense inutilement :  j'ai adoré ! Sans grande surprise, car j'étais ferré dès les premières pages et la sensation n'a que fait que s'accroître au fur et à mesure de ma lecture. En plus d'être sacrément accrocheuse, la plume de l'auteur ne s'encombre pas de fioritures inutiles : elle va droit à l'essentiel. À l'image de ce chapitre inaugural, qui nous plonge d'emblée dans l'action en nous montrant qui sont ces liquidateurs et quelle est leur fonction, sans se perdre en longues et vaines présentations.

 

J'ai trouvé ça couillu d'ailleurs, de débuter un roman avec un chapitre aussi incisif et à la fois si riche en informations. Un instant, j'ai même douté que l'on se trouve bien dans l'URSS de 1937, tant ce foisonnement de détails sur une culture qui ne nous est finalement pas si familière que ça peut s'avérant déroutant – avec un peu d'imagination, on aurait pu situer l’intrigue dans une Russie parallèle au parfum de steampunk. Surtout qu'on sent un réel travail de documentation derrière, où les détails du quotidien, tout comme les expressions et les croyances populaires issues du folklore, sonnent plus vrais que nature. De ce côté-là, on est réellement immergé dans l'univers que le sieur Heylbroeck nous dépeint. Puis quand l’ensemble vient prendre place dans un contexte historique plus connu, on se dit que tout cela est fichtrement bien vu (et bien fait).

 

Mais là où le récit devient passionnant, c'est quand il s’y greffe une tournure Fantasy parfaitement dans la logique de l’univers présenté. C'est surprenant et à la fois tout à fait cohérent. Dès lors, impossible de décrocher du bouquin ; on est réellement happé par l'intrigue et le mélange parfait de tous ces éléments (et contrairement à beaucoup de romans de « genre » qui ne posent un arrière-fond que comme prétexte au récit fantastique, ici l'aspect « politique » n'est pas simplement accessoire et j'ai adoré le climat de paranoïa collective qui en découle). Bref, le cœur du récit et ses différents aspects sont aussi travaillés que le background (déjà bien étoffé) et c'est un réel plaisir.

 

Les personnages sont vivants et bien campés, même si j'aurais préféré un poil de profondeur en ce qui concerne Ilya. Je veux dire, on comprend ses motivations du début à la fin, mais son chemin prend un peu trop facilement celui de la quête initiatique sans réellement nuancer tout cela. Ce qui ne veut pas dire que je ne l'ai pas apprécié pour autant. Si j'avais peut-être un autre mini-bémol à formuler, je dirais qu'il est dommage que la « ville secrète » nous soit montrée aussi rapidement et qu'on y pénètre si vite. Peut-être aurait-il fallu attendre un peu avant de nous la présenter, afin qu’elle conserve son aura mythique le plus longtemps possible ? Et je n'aurais pas dit non à un poil plus de descriptions concernant ladite ville et son caractère « étrange », en accord avec les monstres qui la peuplent. Mais bon, ça c'est juste mon côté gourmand, qui en veut toujours plus lorsqu'il accroche réellement. En l'état, j'ai quand même pris un sacré panard et j'ai presque hululé de plaisir lors de certains passages.

 

D'ailleurs, quelle idée géniale et incongrue d'avoir mêlé des personnages historiques réels à cet univers fictif ! Cela lui donne une force supplémentaire et impose réellement Le Dernier Vodianoï comme un OLNI à part entière, aussi biscornu que savoureux, où l'on est surpris quasiment à chaque page par une nouvelle idée, par un nouveau concept ou juste par un nom, faisant de sa lecture une expérience pour le moins singulière. Si la seconde partie m'a un peu moins tenu en haleine que la première, j'ai en revanche été conquis par le dernier tiers, morceau de bravoure aux dimensions épiques que n'auraient pas renié certains de mes auteurs fétiches (non, non, pas de noms). Le style nerveux et efficace de Julien Heylbroeck y fait merveille. Je n'en dirai pas davantage, mais là encore, j'ai pris une jolie claque.

 

En définitive, un roman original et vite addictif, que j'ai pris plaisir à lire aussi bien pour son cadre inhabituel que pour son folklore dépaysant ou sa richesse thématique. Et j'ajoute au passage que je n'avais pas autant accroché à un bouquin depuis longtemps, mais surtout, qu'aucun livre ne m'avait donné une envie aussi irrépressible d’en poursuivre la lecture ces dernières années... (nul doute que si j'avais eu plus de temps libre récemment, je l'aurais dévoré en quelques jours à peine). Bref, Le Dernier Vodianoï est un réel coup de cœur et j'ai hâte de lire d'autres choses de cet auteur !

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