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Violences 7

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J'avais découvert à l'époque l'excellente revue Violences via le précédent numéro qui m'avait bien scotché, puisqu’il s'apparentait à une autopsie des pires névroses, pulsions ou tourments que l'être humain peut s'infliger, présentant en miroir l'écho vomitif que lui en renvoie parfois la société. Quelque chose de cru et de viscéral, mais qui renfermait aussi une part de poésie – parfois confinant au sublime, parfois plus tristement contemporaine ou macabre –, qui m'avait beaucoup secoué et permis de découvrir quantité de plumes à suivre.

 

 

J'ai retrouvé dans cette dernière parution les mêmes qualités, bien que certains des auteurs aient entre-temps joué aux chaises musicales. En revanche, si le trait est toujours aussi rude, j'ai découvert dans ce volume une approche plus déstructurée et « versatile » encore dans les genres ou sous-genres abordés. Une petite touche de SF tordue par-ci, un brin de proto-dystopie dégueulasse et bien barrée par-là, mais toujours avec ce côté « fist in your mouth » revendiqué et assumé jusqu'au bout des ongles. La poésie noire est elle aussi toujours au rendez-vous, comme pour faire mentir les pseudo critiques-scribouillards du dimanche préférant s'imaginer que les auteurs « trash » ne possèdent aucune forme de sensibilité littéraire sous leurs dehors de sales gosses. Un préjugé démenti fort à propos par les contributeurs et contributrices ici présents, qui présentent toutes les nuances du noir ou du violent, chacun avec ses forces et son style propres, mais avec un même talent à l'état brut.

 

 

La déconstruction métaphorique/charnelle de Claire Von Corda répond ainsi aux Prensées robotico-sociétales de Mathias Richard, tandis que la palpitante et cryptique théâtralité de Yoann Sarat (l'un de mes textes coups de cœur, encore une fois) renvoie à la répétition heurtée, malade et surréaliste du bien-nommé Beurklaid. Je citerai aussi les coups de boule de l'énergumène Zaroff, qui bastonne les conventions à tout-va avec son sens toujours bienvenu de la répartie, ainsi que la désespérance sociale de Noban confinant à la folie pure, et la diatribe/boucle consumériste angoissée-retournée-inversée en boucle (jouissive) de Michel Meyer, etc. Au rayon des découvertes, j'ai eu un énorme « kiff » pour le Massacre au Gigadrome d'Arvo Steinberg : une plume bien trempée aux relents d'Interzone qui m'ont rappelé les délires les plus perchés d'un Burroughs en mode hyper-trash et complètement halluciné. Une véritable merveille. Quant à l'horreur Siébertienne, je préfère la taire plutôt qu'en faire la louange (pourtant méritée), de peur que le lascar n'y voie une incitation à continuer ses accablantes Chroniques de Mertvecrgorod

 

 

Bref, il y a tant de richesse dans ce Violences septième du nom qu'on ne sait plus vraiment où donner de la tête. En tout cas, il est certain qu’il y a du talent à revendre ! Bien que la forme m'ait paru ici plus travaillée encore que dans le précédent numéro, chaque récit possédant sa propre voix, le fond n'est jamais mis de côté, bien au contraire : les textes nous immergent dans la déliquescence de notre monde voué à une autodestruction programmée et accélérée, par tous les biais possibles – et les pires, de préférence. Une vision noire à l'extrême qui selon les tempéraments peut donner à réfléchir ou l’envie de se tirer une balle en pleine tête.

 

 

Mais tant qu'il y aura des fines plumes telles que celles compilées ici pour en rendre compte, la chute dans le gouffre nous paraîtra toujours moins abrupte. Tel un inespéré rayon de Ssoloeil au milieu des ténèbres... Merci donc à Luna et ses sinistres compagnons d'armes de nous redonner un brin d'espoir : tout n'est peut-être pas encore (complètement) foutu ?

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Extinctions - Catherine Robert

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Extinctions de Catherine Robert est le successeur du bien-nommé Thanatéros, qui avait déjà fait péter mes compteurs perso de trashitude et de noirs penchants. Est-ce que cette nouvelle parution est au même niveau ? Répondre par un oui ou par un non serait trop simple, alors je vais tenter de développer un peu mon avis dans la lignes suivantes.

 

Le recueil débute ainsi par le court roman La Faim du Monde. Je dois le dire : je n'ai jamais été fan de la figure du zombie. Si les pionniers ont su dégager des thématiques sociales fortes des suceurs de moelle, ces dernières années ont vu le mythe décliné dans tous les sens : du grand nawak' pétaradant aux romances barrées en passant par la comédie, il ne reste à présent plus grand-chose de son aura originelle. Mais l'un de mes amis auteurs m'a souvent répété que l'important en littérature n'était plus « d'inventer » de nouvelles choses – tout a déjà été dit, plus ou moins – mais de s'approprier le sujet, aussi classique soit-il, de façon pertinente et personnelle. Ce que fait assurément ici Catherine Robert, avec un sens toujours aussi aiguisé de l'horreur.

 

Ainsi, de la situation initiale (une citadelle dirigée par des fous furieux cernée de zombies), aux différents axes narratifs, la patte de l'auteure est présente à chaque ligne. Bien que le sujet m'ait moins parlé que d'autres de ses récits, j'ai aimé suivre le destin de ces laissés-pour-compte dans un univers post-apo noir de suif où l'on sent la dame comme un poisson dans l'eau. Outre le background, on y trouve quelques-unes de ses thématiques habituelles : la soumission face à l'ordre établi (souvent perverti), des personnages en balance entre leurs envies et une « place » dans la société qu'ils fuient de toutes leurs forces, le sexe souvent à contre-emploi, ainsi qu'elle belle brochette de portraits malades et ravagés de l'intérieur, à l'image du prêtre, au cœur aussi corrompu que les créatures rôdant à l'extérieur. Voire même plus, car si les bouffeurs de cerveau ne répondent qu'à un impératif animal, lui-même agit en toute connaissance de cause et de façon bien plus ignoble et réfléchie.

 

La décadence mentale est ici parfaitement rendue et il n'y a que peu de place pour les comportements humains « normaux » : tout est biaisé par cette folie lancinante gagnant ceux qui pensent être les « sauveurs ». L'axe de lecture n'a rien de particulièrement original en soi, mais encore une fois gagne des galons à travers la plume sèche et nihiliste de l'auteure.

 

On pourrait aussi parler de la place réservée aux femmes dans cette société, qui fait écho à d'autres récits de Catherine, mais en inversant les polarités de façon très intéressante. J'ai aimé également suivre le parcours des seuls humains à peu près « sains » de cette galerie décharnée, auquel on ne peut imaginer qu'une issue désastreuse : malgré tout, on ne peut s'empêcher de s'attacher à eux et ils donnent de la chair – mutilée ou non – à l'intrigue.

 

Sur ce point rien à dire, c'est toujours un plaisir de suivre ces protagonistes paumés, brossés au cordeau et toujours avec cette approche psychologique assez fine qui en dit long sur eux – et ce faisant sur le monde dans lequel ils évoluent – en très peu de mots.

 

Au final, je dois dire que malgré mes a priori initiaux sur le thème, j'ai passé un très bon moment avec cette Faim du Monde, gore et choquante à souhait (ceux qui cherchent de la barbaque fraîche seront servis), mais pertinente également sur le fond, comme se doit de l'être un bon roman pour adultes avertis – j'ai particulièrement apprécié la façon dont est traitée ici la question du fanatisme religieux... mais chut, je n'en dirai pas plus ! Une première partie des plus concluantes, donc.

 

Nous poursuivons ensuite la descente aux enfers avec le tout aussi affreux Greta. Pour moi c'est une session de rattrapage, car même si je m'étais procuré sa première mouture publiée par les éditions Trash, je n'avais jamais eu l'occasion de le lire jusqu'ici. Retard rattrapé donc et avec quelques points de santé mentale en moins. Car il faut bien avouer que la lecture de ce mini-roman laisse des traces. Je ne spoilerai rien de l'intrigue, car l'essentiel est déjà dit sur la quatrième de couverture d’Extinctions grâce à la présentation éditeur. Mais je préciserai quand même que la lecture de ce récit est une expérience entière et indivisible qu'il faut découvrir d'un seul tenant, sans intervention extérieure.

 

Ce que je peux dire en revanche, c'est que l'auteure va ici très loin dans l'atrocité et la perversion, nous faisant passer par tous les stades de l'horreur, qu'elle soit physique ou mentale. Dans Greta, on ne nous épargne rien, de l'humiliation à la torture cradingue, du sexe – toujours sale et non consenti, jamais montré sous l'angle du plaisir – au déni total de l'être, toutes les étapes de ce parcours pernicieux nous sont détaillées jusqu'à la rupture complète. Briser l'âme humaine, mode d'emploi. Que faire lorsque le corps n'est plus qu'un réceptacle de douleur et que l'âme se délite dans ses lambeaux de raison meurtrie ? En dernier recours, le personnage essaiera bien d'ériger des barrières mentales contre cette folie aliénante, mais tout finira néanmoins par voler en éclats un moment ou l'autre, jusqu'à la déshumanisation totale.

 

Et c'est là encore que les grands thèmes de Catherine Robert se dessinent, car une fois que le corps est passé par tous les stades de la souffrance, que l'esprit n'est plus qu'une coquille décharnée sans une once de volonté, ne reste plus au final qu'un être parfaitement soumis. La soumission totale et tout ce qu'elle implique. On pourrait, bien sûr, ne voir dans ce récit qu'une apologie sauvage du torture-porn poussé dans ses derniers retranchements, mais on devine aussi un discours social puissant (et tout aussi sauvage) sur la logique des classes et la désagrégation progressive de l'humain dans une société qui n'a que faire de l'individu. Broyer ou se faire broyer : grande question existentielle !

 

Mais que l'on y cherche un sous-texte ou non, qu'on lise ce roman au premier ou au second degré, il garde une force de frappe équivalente à celle d'un trente-six tonnes lancé à pleine vitesse. Je l'ai moi-même lu sur plusieurs semaines et à chaque chapitre, j'avais cette impression de m'être pris un uppercut en pleine gueule. Et après ça, il m'aura fallu plusieurs semaines supplémentaires pour le digérer, mais je ne le regrette pas, car aussi éprouvante soit-elle, la lecture de Greta a aussi quelque chose de salvateur. En ce sens qu'en nous montrant ce qu'il y a de pire chez nos semblables, il nous est ensuite d'autant plus facile de déceler ce qu'ils peuvent offrir de meilleur (mais ceci, il ne faudra pas le chercher dans ces pages !).

 

Encore une fois donc, j'ai été soufflé par la prose de Catherine Robert, qui nous embarque loin, très loin dans l'horreur et sans nous laisser d'autre répit que celui que nous nous accorderons une fois le livre fermé. À titre personnel, j’ajouterai même que depuis que la dame sévit dans ce genre, ses écrits m'ont beaucoup inspiré et si aujourd'hui je me plais à ce point dans la littérature trash et déviante (aussi bien côté plume que comme simple lecteur), cela n'est sans doute pas étranger à son talent en la matière.

 

Dans tous les cas, Extinctions est un recueil que je recommande chaudement et qui saura parler à tous les amateurs de prose sale et mortifère. Mais les connaisseurs savent déjà de quoi il retourne, alors je laisserai aux curieux le soin d'aller s'égarer dans ces méandres lugubres et y trouver de quoi nourrir leurs noirs appétits... Foi(e) de Tak, après cette virée en enfer, votre estomac sera rassasié pour les mois à venir !

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Images de la fin du Monde - Christophe Siébert

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Chroniques de Mertvecgorod, de Christophe Siébert

 

 

 

Beaucoup de choses ont déjà été dites sur cet ouvrage, alors je ferai comme son auteur et irai au plus court : Images de la Fin du Monde bute.

 

Il bute, dans un premier temps car son écriture est brute, diablement concise et ne prend pas de pincettes pour retourner son lecteur comme un gant. Mais il est aussi d'une puissance rare car s'exprimant de façon plurielle et non-linéaire, autant par son découpage que ses différentes sources. Christophe Siébert semble ici prendre un malin plaisir à envoyer valser les conventions et les codes romanesques habituels, au gré de ses fantaisies les plus extrêmes et barrées. Et si vous êtes pas contents, c'est du pareil au même !

 

Rien de plus chiant que d'aller d'un point A à un point B en se faisant tenir par la main et ça, l'auteur de ce réjouissant bordel (dés)organisé l'a parfaitement assimilé. Le gars en a rien à foutre et cette liberté de ton comme de forme s'avère des plus réjouissantes. De fait, on trouve dans ces Chroniques des extraits divers, des instants de narration pure et factuelle, des témoignages de victimes, des coupures de journaux, mais aussi des chapitres exposant différents points de vue, sans suivi chronologique d'un chapitre à l'autre. Passer de l'un à l'autre relève presque de la roulette russe, tant on ne sait jamais à quoi s'attendre (et personnellement, j'adore être surpris de la sorte). La forme est donc complètement déconstruite, mais pourtant, d'une redoutable précision, tous les protagonistes et événements se recoupant autour de la géographie malade, hallucinée et fangeuse de Mertvecgorod.

 

Et c'est là l'une des autres grandes forces de l'ouvrage : la ville tentaculaire est un personnage à part entière, tout s'articule autour d'elle et de ses ombres scabreuses, ses artères crasseuses, ses clubs clandestins, ses décharges toxiques et l'absence totale de moralité qui y règne. De quelle façon elle influe sur le destin de ses résidents, les concasse, les broie ou défragmente leurs rêves au gré de ses nauséeuses émanations. À ce titre, la mégalopole fictive est à la fois le cœur de l'ouvrage et son plus grand mystère, car il se redessine à chaque intervention par le constant changement de focale ou de point de vue que les personnages y poseront.

 

À nous de nous démerder avec tout ça et d'y trouver un sens, mais la cartographie de cette cité bubonique est en même temps d'une grande acuité, nous permettant sans mal de nous imprégner de ses miasmes purulents. Le fait d'y avoir adjoint des annexes explicatives en fin de volume renforce encore cette immersion au sein de la cauchemardesque mégapole, qui en fait ainsi le centre névralgique de tout le(s) récit(s), de toutes les âmes perdues que nous y croiserons. Ceci dit, pour cheminer le long ces allées putrides, il faudra avoir l'estomac bien accroché, tant toutes les pires ignominies imaginables y sont possibles.

 

Et autour de ce menu déjà des plus copieux, l'auteur réussit encore à broder quelques enluminures Fantastiques ou bien complètement what the fuck – gare aux perfusions d'IA chez les drones, la descente risque d'être difficile ! – qui donnent une incroyable valeur ajoutée à un ensemble déjà bien riche et un brin taré, il faut bien l'avouer.

 

Avec le recul, je ne saurais pas trop dire ce que j'ai préféré dans ces Chroniques aussi crasseuses et décapantes qu'acérées dans le regard qu'elles portent sur la déliquescence de nos sociétés : sa folie communicative ou le fait qu'elle ne soit qu'un simple copié/collé légèrement exacerbé de nos grands centres urbains ? Mais ce qui est sûr, c'est qu'encore une fois le père Siébert m'a troué le bide en me donnant une mortelle envie de reviens-y.

 

Dans tous les cas, une lecture de « mauvais genre » des plus recommandables, pour qui aime se faire bousculer dans ses petites habitudes.

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Malheur aux gagnants - Julien Heylbroeck

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Autant être clair d’entrée : Malheur aux Gagnants est une petite bombe. Cela dit, ce roman a aussi les défauts de ses qualités : il est notamment beaucoup trop court. En effet, même si l'intrigue n'est pas forcément de celles qui s'étendent sur des centaines de pages, il y avait matière à creuser encore les personnages ou les entre-deux étranges dont regorge le récit. Car oui, il y a énormément de matière dans ces 240 pages qui défilent aussi vite qu'un train de marchandises volées.

 

Il y a d'abord ce contexte, passionnant, du Paris de l'entre-deux guerres. Avec sa misère pas si cachée que ça, ses slogans vindicatifs contre la montée des nouveaux systèmes (ou extrêmes), ses laissés-pour-compte qu'on glorifie pour leur « sens du sacrifice » mais qu'on oublie aussitôt les nuages de poudre et de mortiers retombés. Ce roman possède une réelle richesse thématique ; qu'il aborde l'environnement social, politique ou directement l'affect, on sent que le propos et la période choisie sont tout sauf anodins. Mais richesse aussi dans les détails, les petites choses du quotidien, les figures marquantes, affaires et scandales de l'époque jusqu'aux marques de dentifrice, le travail de recherche et de documentation de l'auteur est simplement effarant. Et cela paie, car à chaque page, j'avais l'impression de me retrouver plongé dans ce Paris étrange, au milieu des odeurs d'échappements, d'abattoirs ou de mauvaise gnôle.

 

Et pourtant, cela n'a rien d'une démarche intello-documentariste. Au contraire, Julien Heylbroeck se sert de tous ces éléments pour pondre un récit ramassé et vif, toujours efficace et sans un pet de gras. On tourne les pages en se demandant constamment quel genre de surprise nous attendra par la suite. Complètement addictif – et pourtant faut le faire, parce qu'à la base le polar n'est pas du tout mon genre de prédilection !

 

L'autre gros point fort de Malheur aux Gagnants, ce sont assurément ses personnages. Forts en gueule, un brin amers mais toujours combatifs, ils impriment un joli relief au récit, marquant souvent celui-ci de petites perles lumineuses (que ce soit via un mot, un trait d'esprit grivois ou une confession inattendue). Leur humanité touche aussi bien que leur aspect repousse. Non seulement l'auteur a réussi à les rendre attachants, chacun à leur façon, autant la plume les sublime par leur gouaille et leur sens de la répartie. Suivre les joutes entre Gendrot et Fend-la-Gueule (pour ne citer qu'un exemple parmi tant d'autres) est un réel bonheur et rien que pour ça, j'en encore aurais bouffé moitié plus – oui, je parle bien du nombre de pages, hein.

 

Mais les autres protagonistes m'ont beaucoup plu, également. Que ce soit Caillière, furtif et plutôt flippant à sa manière ou ce malade de Szalinsky, plus effrayant encore et doté d'un « pouvoir » confinant presque au divin... mais tourné sous l'angle « scientifique » des probabilités : j'ai adoré cette partie du roman, aussi bien que le perso !

 

Quant à l'intrigue elle-même, comme je disais plus haut, j'ai trouvé excellente l'idée de relier les notions de chance/fortune aux statistiques mathématiques comme base de récit. C'est assez original et le contexte général s'y prête bien – à une époque où toute donnée n'était pas encore triée-analysée-disséquée par des batteries de processeurs et d'ordinateurs en réseau. L'enquête suit agréablement son cours et on se balade avec plaisir d'un endroit à l'autre, toujours en excellente compagnie.

 

Je me répète : je ne suis pas un fervent adorateur de polar ou de récits d'enquête, mais dans ce cas-là j'ai adoré, tout aussi bien pour le contexte, les idées ou les personnages que pour la plume, toujours aussi entraînante. Quand bien même je garderai une légère préférence pour Le Dernier Vodianoï du même auteur (pour son univers fou et son ADN Fantastique/Fantasy plus proche de mes goûts), j'y ai toutefois retrouvé le même plaisir de lecture, grâce à un récit solide porté par une inoubliable galerie de personnages. Réussir à écrire deux bouquins aussi réussis que différents coup sur coup n'est pas donné à tout le monde. Et j'en prends bonne note pour la suite des aventures de Julien Heylbroeck. Le verdict, sans grande surprise : lu (« dévoré », plutôt) et approuvé !

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Vers le pays rouge - Justine Niogret

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Artikel Unbekannt écrit en préambule à propos de ces textes qu'ils sont « viscéraux, indomptables et inclassables » et je ne peux qu'abonder en son sens. Il y a quelque chose de vrai et de brut qui s'imprime en profondeur lorsque nous les lisons et reste longtemps en mémoire. Plus loin, le même préfacier mentionne « une œuvre qui se trouverait quelque part entre le cri primal et le silence de fin du monde » et encore une fois, je ne pourrais lui donner tort (ce qui est bien avec les introductions comme celle-ci, c'est qu'on a juste besoin de citer et de dire « tout pareil » sans avoir à se fouler...). Mais bien sûr, ce ne serait pas rendre justice à l'auteure et je vais m'empresser de dire pourquoi.

 

La première grande qualité de Justine Niogret est de ne pas ancrer ses récits dans une époque trop définie, de façon à laisser toute latitude à l'imaginaire pour s'y développer et y créer sa propre histoire (ce que, en tant que lecteur, je trouve plus qu'appréciable). Si Artikel Unbekannt évoque une Fantasy « symbolique », pour ma part je parlerais plus de Merveilleux au sens très large, avec une part de mysticisme et de drame intime, mais finalement peu importent les genres et les étiquettes, tant les textes proposés nous emportent, que ce soit aux côtés d'une fée aquatique lasse du mensonge des hommes ou d'une jeune fille au bout du monde dialoguant avec son dragon de compagnie. La variété des cadres, des personnages et des lieux est également à mentionner ; il y a toujours quelque chose à retirer de ces récits, dans l'inventivité, le contexte, l'intelligence du discours ou le ton choisi. Certes, la plupart de ces textes ne respirent pas la gaieté, certes, mais plutôt que d'y voir d'impénétrables chapes obscures, je préfère y trouver une démarche cathartique. Les affres de l'humanité y sont montrées sans complaisance, mais derrière la veulerie, l'égoïsme, la cruauté, la lâcheté ordinaire, on sent avant tout une volonté de dépasser ces misérables sentiments pour y recomposer une toile multiforme, intimiste et fédératrice à la fois. C'est du moins ainsi que je l'ai ressenti.

 

Quant à la plume, comme mentionné plus haut, elle dégage quelque de chose de brut qui s'imprime durablement en nous. Les mots de Justine nous prennent à la gorge et nous clouent à la page, sans chercher à faire dans le « beau » (même s'ils amènent naturellement l'émotion sans forcer) ou à user d'artifices éculés derrière lesquels se cacher. Ici, tout est juste, file droit au but et on passe souvent d'un extrême à l'autre, tout en restant scotché par l'épure maîtrisée de la plume. Parfois, une petite touche d'humour délicieusement noire ou complètement barrée – comme dans La Hamarsheimt, en Presque Pareil – vient également rehausser une palette stylistique déjà riche et surprenante.
D'habitude, j'aime bien faire le menu détaillé des nouvelles que j'ai aimées, de celles qui m'ont le moins plu ou de mes quelques coups de cœur, mais pour ce recueil je serais bien en peine de dégager un texte de l'autre, tant j'ai adoré tout ce que j'ai lu, en trouvant à chaque fois une pertinence aussi bien dans le propos que la forme. Pour moi, tout se valait et il m'est souvent arrivé de fermer le livre pour réfléchir quelques minutes à ce que je venais de lire, avec cette impression de m'être fait secouer dans une lessiveuse garnie de shrapnel. Sauf que parfois le shrapnel s'amalgamait en grosses masses ouateuses pour venir m'étreindre chaleureusement.

 

Difficile de poser des mots sur les sentiments qui nous traversent après une telle lecture, mais il est certain que la Dame Niogret possède un talent rare et d'autant plus précieux. Ceci dit, si je dois tout de même noter un ou deux textes qui m'ont laissé une empreinte plus vivace que d'autres, je pourrais citer Je t'humilierai pour n'avoir plus à t'humilier, quelque part entre Dark Fantasy et loi du Talion, Derrière cet Horizon, simplement magistral et dont le propos sur les tourments de l'amour toxique répond à celui de l'objet à chérir, obsessionnel et compulsif, au menu du final Le Souvenir de la Langue, qui m'a laissé quelque part entre les larmes et un grand vide intérieur dont je ne sais toujours quoi penser...

 

Et je m'arrêterai là, sinon je pourrais citer chaque nouvelle en trouvant pour chacune des grilles de lectures passionnantes et multiples (et je suis certain d'ailleurs d'en avoir raté un paquet). Toujours est-il que j'ai passé un moment très fort en lisant ce recueil – ayant mis plusieurs semaines à le digérer et tenter de trouver les mots justes à poser sur ceux de l'auteure. J'ai en tous cas vogué vers ce pays rouge et bien que le voyage ait été tumultueux et que je n'en sois pas ressorti complètement indemne, j'en garderai des souvenirs et impressions indélébiles... Que rajouter de plus ? Merci Justine, tout simplement.

 

 

 

La chronique de Lester sur ce même livre.

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Dimension révolte des Machines

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Un cadeau tombé des cieux, doublé d'une jolie dédicace. Sans préjuger en rien de ses qualités, je n'attendais pas grand-chose de ce recueil, étant donné qu'il ne figurait pas sur ma liste d'achats prévus. Mais puisqu'on me l'a gracieusement offert, ça a été une double bonne surprise.

 

Les auteurs ici présents ont tous une plume solide et un regard bien personnel sur le thème.
Cela étant dit, on peut diviser ces textes en deux catégories : ceux dont le postulat de base ou annoncé embrasse complètement le thème, sans dévier beaucoup de celui-ci. Et puis il y a ceux dont l'approche est plus insidieuse, passant par des chemins de traverse pour rejoindre le thème sans y plonger frontalement. Ma préférence est donc allée vers ceux-ci pour la majeure partie, car les auteurs ayant choisi de traiter la question de cette façon ont tous su trouver une idée, un ton particulier ou des effets de plume surprenants pour déjouer les attentes.

 

Je citerai par exemple le très sympathique Regurgitation de Patrick S. Vast, cristallisant toutes les angoisses et appréhensions liées aux machines à travers un petit objet de prime abord anodin. J'ai adoré également Des Amis Fidèles de Jean-Pierre Andrevon, qui commence par l'infiniment petit pour nous amener progressivement à hauteur d'homme, en nous montrant au passage tous les rouages de la machinerie d'asservissement robotique, à travers des portraits humains peu flatteurs. Très bon texte ! Sans Âme de JB Leblanc, lui, choisit plutôt d'une idée de base délirante, avant de bifurquer peu à peu vers une voie post-apo plus balisée, en nous dévoilant au passage (et avec une étonnante concision) toutes les étapes de cette dégringolade de la civilisation. Plus classique dans l'approche, mais éminemment efficace.

 

L'Amour de l'Autre de Jean-Louis Trudel et Instinct Maternel de Sophie Dabat, nous offrent leur vision de la question sous les traits de machines à l'instinct maternel exacerbé, qui à force de vouloir nous protéger de nous-même, finissent par tomber dans l'excès inverse. Deux points de vue différents (l'un véritablement glaçant voire dérangeant, l'autre plus corrosif dans son humour noir) mais tout à fait complémentaires. Avec Résurgence de Léo Lallot, on prend le parti de revisiter nos lointains ancêtres et leurs proches cousins pour mieux raconter la prise de conscience des machines, dans un cadre SF original et plutôt bien amené. Illumination de Barnett Chevin rend de son côté un délicieux hommage à Blade Runner et aux zones claires-obscures séparant l'homme de son pendant robotique. Mais au final, qui est le plus dérangé, qui est le plus « humain » ?

 

Je ne me bornerai pas à énumérer les qualités de chacun de 20 textes proposés ici, mais tous portent leur note d'intention, ou un univers particulier proposant quelque chose de stimulant sur un thème a priori vu et revu des centaines de fois. Je me contenterai de terminer ce petit passage en revue en évoquant simplement mes coups de cœur de l'anthologie : L'amour de l'Autre, déjà cité (mais qui continue à me laisser une impression forte), Trabant Mater de Bruno Pochesci, qui sous couvert d'un bug informatique d'ampleur mondiale, en profite pour nous dresser un joli portrait humain en revenant sur le passé récent de l’Allemagne et d'un modèle socialiste raté, d'où s'échappe néanmoins une forme de mélancolie nostalgique. Last but not least, une proposition éclatante et parfaitement réussie avec La Pieuvre de Tepthida Hay, petite merveille Steampunk incongrue au milieu de tous ces délires SF et/ou anticipatoires, qui va droit au but tout en nous décrivant un monde à deux doigts du nôtre, noyé sous les vapeurs industrielles ou les souterrains angoissants de nos villes-monstres, prêtes à nous dévorer au moindre écart : du grand art !

 

Un petit mot, pour finir, à propos d’une auteure que j'apprécie particulièrement : Marie Latour. J'ai beaucoup aimé son récit Robots or Not Robots, avec son majordome robotique exaspérant, son humour à froid et sa lente progression vers la révolte tant attendue, s'intercalant au sein d'une scène de dialogue étirée sur quasiment toute la longueur du texte. Plus que la thématique ou l'approche générale, c'est ici la construction même qui est brillante. Deux vitesses différentes ; un dialogue occultant les grondements muets d'une prise de pouvoir progressive, comme si tout se jouait dans le silence entre les mots, les uns se nourrissant des autres. C'est très bien pensé et si à première vue ce texte n'est pas le plus notable, il révèle en seconde lecture une construction intelligente et un point de vue très personnel sur la question. Chapeau bas, madame Latour !

 

En définitive, une très bonne lecture, qui entre deux récits plus frontaux, nous fait réfléchir sur les mécanismes menant à l'inexorable déshumanisation de la société, que ce soit par l'assistanat des machines ou simplement par la nature autodestructrice de l'homme. Heureusement, quelques notes d'espoir nous rassurent : si c'est bien de nous que viendra la fin, on peut aussi embellir ce qui reste, dans l'attente du tombeau collectif. Et qu'importe que ce dernier soit scellé par un double de nous-même aux articulations d'acier – au moins ce qui viendra après ne pourra pas être pire. Une excellente anthologie, donc, que je recommande à tous les curieux ou aux amoureux de Rivière Blanche !

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Ténèbres 2016

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Encore une très belle collection de récits pour cette fournée 2016 ! Je ne rentrerai pas dans le détail de chaque nouvelle, certaines m'ayant marqué, d'autres moins, mais le niveau général est excellent et j'en garde une nouvelle fois une très bonne impression. Comme souvent, ce ne sont pas les textes les plus bruts de décoffrage qui m'ont séduit, mais plutôt ceux qui se tenaient à la lisière des genres, empruntant des chemins de traverse sinueux.

 

Les Hommes Fardés, par exemple de Ralph Robert Moore, revisitant de façon totalement inattendue la figure du clown. Le très sympathique Le Bouquiniste de Fabienne Noce, qui après m'avoir fait penser au ténébreux Bazaar de Stephen King dans un premier temps, dévie ensuite dans une autre direction assez surprenante et cruelle. Je pourrais parler également de l'insolite Le Propre de la Vengeance (très bon jeu de mots, au passage) d'Anthony Holay, qui s'amuse à retourner la banalité du quotidien contre son personnage, d'une façon assez sadique et réjouissante.

 

Mais j'ai surtout eu le coup de cœur (comme dans l'édition 2015) pour une poignée de textes franchement géniaux, chacun à leur manière :

 

Les Quatre Ombres, de Terry Dowling : Une plongée immersive dans des ténèbres rarement explorées, quelque part entre métaphysique de la nuit (ainsi que son lot d'aberrations) et une forme d'horreur psychologique, bien qu'assez abstraite, offrant différentes gammes de nuances dans le spectre de la folie meurtrière. Un fond de fantastique feutré et prégnant enrobe élégamment le récit pour nous offrir un texte de haute volée, à l'atmosphère stylisée et très réussie.

 

Sauver La Face, de Gabrielle Faust : Une belle revisite du vampirisme moderne, empruntant plusieurs voies différentes pour brosser des portraits cruels et amers de créatures perdues dans l'éternité de leurs tourments. C'est assez bien tourné et viscéral à la fois et si je dois dire que je n'ai jamais été fan des suceurs de sang, ce récit m'a néanmoins plus qu'agréablement surpris et il ne m'aurait pas dérangé d'en lire un peu plus, pour le coup. Très belle plume, en tous cas.

 

L'Abondance du Mont Chary, de Jeffrey Ford : Ici, nous sommes face à une espèce de conte déglingué où les codes du genre sont pervertis par des adultes manipulateurs, pervers ou complètement détraqués, tandis que l'on y croise des cochons fumeurs de cigare. Ça part un peu dans tous les sens par moments, tout en restant très cohérent sur le fond et le suivi des personnages. Quelques gros éclats de violence en creux, par moments, comme pour nous rappeler la vilaine réalité du monde dans lequel évoluent les protagonistes. La plume est assurée et assume le caractère par moments complètement surréaliste de son récit, quelque part entre Hansel & Gretel, Barbe Bleue et un Stephen King halluciné ayant trop abusé de mauvaise bière. Le ton de ce texte et ses différents niveaux de lecture m'ont en tous cas fait grande impression !

 

Le Sacre des Innocents, de Robert Shearman : Où comment faire dévier un récit de « découverte » (une jeune institutrice arrive dans une école, au milieu d'un patelin inconnu et isolé) jusqu'à une horreur cruelle et nébuleuse à souhait. On ne saura jamais trop le pourquoi du comment, mais l'intérêt est ailleurs : la force du non-dit et d'une plume toute en finesse, creusant d'épaisses zones d'ombres au sein d'un tableau à la luminosité factice. Les personnages paraissent refermer en eux des gouffres insondables de noirceur auxquels ils tentent de donner l'aspect de la « normalité »... sans jamais trop y parvenir. Avant que l'ensemble ne s'écroule à la façon d'une mauvaise plaisanterie sanglante, aux tenants et aboutissants aussi cryptiques qu'appréciables. Là encore, c'est plus le travail de plume qui m'a séduit, mais quelle plume !

 

Terminus, Tout le Monde Descend, de Ray Cluley : En parlant de plume... celle-ci s'avère particulièrement maîtrisée, stylée et pourvoyeuse d'atmosphères, nous projetant dans un univers où les monstres et créatures se tapissent sous des dehors de civilité et où l'obscurité se décalque sur de nouvelles obscurités, chaque strate renfermant en elle plus de questions que de réponses. Mais l'auteur, très fort pour suggérer, sait aussi brosser des portraits humains égarés au milieu des carrefours et des doutes de leurs propres existences. Ou peut-être y parle-t-on du renoncement, sur un fond de mélancolie sourde et contemporaine, rappelant certains grands auteurs américains (Bradbury est d’ailleurs cité à plusieurs reprises, le style de l'auteur collant parfaitement au climat suggéré). L'approche du fantastique m'a par moments rappelé l'univers d'un Barker en moins sanglant et pervers, mais dont l’inventivité permet aussi la création d'un monde miniature très riche en peu de pages. Une magnifique perle noire irisée de dégradés crépusculaires accompagnant les pas d'un Van Helsing des temps modernes s'avançant vers sa dernière nuit, en compagnie de ses démons... Un véritable délice.

 

Une mention particulière aussi pour le Aïda de Marie Latour, petite fable psychologique retorse où l'on peine à distinguer clairement les contours de la réalité et du fantasme et à Réponse à Tout de Hervé Bosser, qui s'amuse à transformer son gamin en demi-dieu de la connaissance, pour finir sur une note bien glaçante et horrifique.

 

Concernant les autres textes, je les ai appréciés pour la plupart, certains me laissant plus sur ma faim que d'autres, mais dans l'ensemble je me suis éclaté aussi bien à lire qu'à découvrir tous ces auteurs talentueux aux plumes très diversifiées. Peut-être les « jeunes auteurs » français m'ont-ils moins scotché ici que dans le précédent recueil ; peut-être l'approche du fantastique et de l'horreur se montre-t-elle pour certains plus classique ou davantage travaillée sur la forme pure que dans la création d'univers oniriques auxquels je suis sans doute plus sensible. Fantastique US ou Européen ? Y-a-il vraiment deux écoles différentes ? Je ne sais pas, mais c'est une idée qui m'a traversé la tête en refermant cette anthologie...

 

Dans un cas comme dans l'autre, j'ai pris bien du plaisir à dévorer cette cuvée 2016, qui m'a offert quelques merveilles et démontre encore une fois le label qualité accompagnant les publications Dreampress – du moins en ce qui concerne Ténèbres, pour parler de ce que je connais.

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De l'autre côté - Henri Bé

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Je connaissais déjà certains textes de Henri Bé parus sur ce recueil, mais outre le plaisir de les redécouvrir, j'avais hâte de les voir s'offrir une seconde vie et compilés dans un même package. Sans surprise, j'ai passé un très agréable moment.

 

Déjà, rien que la préface, qui met tout de suite dans l'ambiance en soulignant de fort belle manière les thématiques générales des textes. Je ne paraphraserai pas la talentueuse préfacière, mais je suis en tous points d'accord avec son analyse. Il y a toujours ce point de passage, ce seuil, cet entre-deux où tout bascule et au sein duquel les personnages connaissent et affrontent leur destinée. De plus, il y a toujours une belle profondeur dans les thèmes abordés (que ce soient les amours libertins, les envies d'émancipations contrariées, les personnalités en dehors des marges, etc.), qui permettent aux récits de rebondir de bien belle façon sur des thèmes a priori classiques, mais toujours traités avec une vision et une approche des plus modernes. Il ne reste plus ensuite à l'auteur qu'à nous cueillir grâce à une plume d'une fluidité et d'une solidité à toute épreuve.

 

Mais quels sont les textes que j'ai préférés ? Le récit qui donne son titre au recueil est un bel essai sur les apparences trompeuses et le caractère inéluctable de nos décisions, les bonnes comme les mauvaises. J'ai bien aimé la variation sur la figure vampirique contenue dans La Fugue d'Amélie (là où Tu Mourras avec Délices m'a moins accroché, car ne connaissant rien de l'histoire initiale, mais j'ai beaucoup apprécié en revanche la plume volontairement désuète). Saint-Drome est une petite merveille SF prouvant (s'il le fallait) toute l'étendue du registre de l'auteur et qu’il m'a beaucoup plu de découvrir.

 

En fait, je me rends compte que je pourrais passer en revue tous les textes du sommaire en revue et y trouver à chaque fois un point d'accroche ou un « truc » qui m'aura laissé une excellente impression. Alors, plutôt que de faire un « track by track » comme on dit dans le milieu musical, je me cantonnerai à trois récits que je connaissais déjà, mais que j'ai adoré redécouvrir ici, que ce soit pour leur valeur ajoutée au fil du temps ou leur qualité intrinsèque :

 

Holy End : Magnifique virée fantastique dans un Far-West halluciné et qui malgré ses références assumées, trouve rapidement son rythme et son univers propre. La fin, notamment, est d'une extrême et élégante noirceur : j'aime beaucoup. – Solve et Coagula : En tant que grand amateur de mystères insondables et musicien raté, ce texte était fait pour moi ! Plus sérieusement, j'ai beaucoup apprécié la relation qui se noue entre les personnages et l'approche surnaturelle, tout en délicatesse, est un modèle du genre. Encore une belle réussite. – Le Peuple des Collines : Là aussi, un texte que je connaissais déjà, mais que je n'avais pas lu depuis des années. J'aime beaucoup la façon dont l'auteur s'approprie (par la bande) le thème de la féerie, ici avec une approche moderne et assez sombre à la fois, tout en sortant des sentiers battus. Et toujours cette plume envoûtante, qui en quelques mots, pose sans effort ambiance et décor : de la très belle ouvrage, encore une fois.

 

Si je reviens spécifiquement sur ceux-là, c'est que leurs sujets ou l'angle choisi me parlent davantage, mais je pourrais en dire autant des autres récits du recueil, à la qualité de finition équivalente. Dans le fond comme dans la forme, c'est en tous cas maîtrisé et solide de bout en bout (sans parler de la variété des thèmes visités), nous faisant presque regretter qu’il n’y ait pas quelques dizaines de pages supplémentaires. L'ensemble est complété par une couverture magnifique nous mettant tout de suite dans l'ambiance, ainsi qu'une très sympathique interview en fin d'ouvrage qui permet d'en découvrir plus sur la personne derrière ces lignes.

 

Bref, en un mot comme cent : De L'Autre Côté est un excellent recueil de textes fantastiques (au sens le plus large du terme) qui saura contenter tous les amateurs de frissons, « d'ailleurs », de chair fraîche... et de Jean Rollin ! Bien entendu, je ne saurais que trop vous recommander cette délicieuse lecture.

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Charogne Tango - Brice Tarvel

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Avant d’ouvrir ce livre, je ne connaissais de Brice Tarvel que les quelques infos glanées ici et là sur des sites plus ou moins fréquentables. Mais jusqu'ici, je n'avais jamais rien lu de lui. Ça a donc été une belle découverte pour moi, autant en ce qui concerne le roman et le récit lui-même que sa qualité de plume. Pour ce point en particulier, je dois dire que je me suis régalé : le style est à la fois rentre-dedans et plein de subtilités, volontiers bidochard et gouailleur par moments, plus décalé et « foutraquement » poétique parfois, mais toujours porté par une verve communicative, de celle qui donne envie de bouffer les chapitres les uns après les autres. D'ailleurs, proportionnellement au nombre de pages, ça doit être l'un des romans que j'ai dû lire le plus rapidement depuis des années (à égalité avec le Stalker de Zaroff... ah oui tiens, encore un Trash !). Bref, de ce côté-là, aucun souci. Concernant le récit lui-même, j'ai passé également un très bon moment et même été un brin frustré à la fin de ne pas en avoir eu davantage. J'aurais bien aimé en savoir plus, par exemple, sur la suite de l'histoire tordue entre Gonzalo et Patchouli – certainement l'une des « romances » les plus barges que j'ai eu le plaisir de lire ces dernières années. De même, il est dommage que l'Inspecteur Mortel et son club infernal ne soit pas plus mis en avant, car tout cet aspect de l'histoire offre un contraste intéressant entre les agissements « insouciants » (si j'ose utiliser ce terme) des deux amants et leur brusque retour à la réalité.

 

Le contraste, d'ailleurs, est l'un des nombreux éléments qui donne tout son relief à l'ouvrage : contrastes de tons (les scènes de danse, lascives et sensuelles, suivies l'instant d'après de véritables boucheries), contrastes de personnalités (Gonzalo le solitaire, rongé par ses morbides fantasmes, emporté malgré lui par l'exubérance de Patchouli qui est presque son exact opposé), contrastes sociaux, aussi (la misère crasseuse de Patchouli et Mouma versus les victimes friquées de Gonzalo, fantasmes d'ascension sociale sur pattes habitant les plus beaux quartiers). On passe constamment du chaud au froid en tournant les pages et la qualité de la prose de Brice Tarvel fait pourtant que la pilule passe merveilleusement bien, que ce soit par son sens du rythme ou les visions vénéneuses qu'elle fait naître dans l'esprit du lecteur. Quand ce n'est pas une image à la cocasserie macabre qui nous fait sourire, quelques jeux de mots bien sentis ou des situations (mortellement) grotesques s'immiscent inopinément dans les vagues d'élans brutaux, à l'image de cet invraisemblable chapitre réunissant sabres, jumelles albinos et panthères apprivoisées : diable, mais où l’auteur va-t-il chercher tout ça ?

 

Au-delà de ces éléments, il y a en outre cet univers envoûtant du tango et de la danse : chorégraphie sensuelle par essence, mais qui embrasse aussi les pulsions les plus sauvages et tordues du personnage. J'ai trouvé cet aspect-là particulièrement réussi, comme si se lancer sur la piste revenait finalement à embrasser à une part de notre bestialité propre, de notre animalité enfouie, prête à exploser au moindre entrechat.  Une certaine image de nous-même, peut-être... Et probablement encore l'une de ces nombreuses métaphores à plusieurs niveaux hantant les pages de la littérature de « mauvais genre », dont Brice Tarvel se fait ici un bien bel émissaire.

 

Bref, il y a quelque chose d'unique, de prenant et presque « magique » à la lecture de Charogne Tango : cette capacité à rendre ludique, drôle et séduisante (oui, j'ose le mot) une histoire pourtant remplie de saloperies en tous genres et de marginaux fous à lier. Mention « plus que bien », justement, pour cette galerie de personnages, marginaux certes, mais très attachants à leur façon. On sent un vrai amour de l'auteur pour ceux-ci et encore une fois, c'est communicatif.

 

Je me suis donc éclaté en lisant ce roman et comme déjà dit plus haut, il ne m'aurait pas déplu de déguster quelques dizaines de pages supplémentaires. J'ai adoré les personnages hauts en couleur, le rythme endiablé, le sous-texte social poisseux – j'ai d'ailleurs grandi près de la banlieue de Villeneuve-St-Georges décrite dans ces pages – d'où s'échappent quelques visions scabreuses, dégueulasses mais tout aussi surprenantes et non dénuées pour autant d'une certaine poésie décalée. Sacré cocktail !

 

De tout cela ressort une forte personnalité, et je serais évidemment curieux de découvrir d'autres ouvrages de l’auteur. Mais chaque chose en son temps : pour le moment, je me contenterai de rejouer ce tango diabolique dans ma tête en tentant d'imaginer une suite aux aventures de Gonzalo et Patchouli... Peut-être le rouge est-il plus profond en Argentine, qui sait ?

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Malpertuis VII

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Bon, je ne rentrerai pas dans la critique détaillée, nouvelle par nouvelle, mais dans l'ensemble j'ai été très satisfait. D'habitude dans ce genre de recueil, on reste toujours sur un sentiment de qualité inégale, malgré quelques coups de cœur. Ici, la qualité générale est très bonne voire excellente, avec un horizon de plumes et de styles très variés... le reste n'est que du domaine de l'affect et des différentes sensibilités (eh oui, même en restant objectif et ouvert d'esprit, on ne peut pas tout aimer).

 

Les textes que j'ai moins appréciés : Le Chemin des Épingles de P. Bragg (ok pour le coté sentimental, mais l'impression que l'auteur est un peu passé à côté de son thème), Tu ne Tueras Point de NokomisM (thème peu original et traité de façon un peu trop classique à mon goût) et Une Larme d'Athéna de Sandrine Scardigli, qui malgré une bonne plume, m'a paru un poil trop abstrait et poétique pour récolter mes suffrages.

 

Les textes que j'ai adorés : eh bien... quasiment tous, à quelques nuances près.
Mention spéciale pour : Les Femelles Porteuses d'Idoles de Raphaël Boudin, qui signe une nouvelle à l'atmosphère oppressante et nébuleuse à la fois particulièrement réussie. Un pied dans l'imaginaire, l'autre dans un univers d'horreur « classique », qui m'a rappelé par certains aspects les recherches d'un certain Herbert West. Rien à voir dans le fond, nous sommes loin de HPL ici, mais cette obsession pour le corps humain (froid, de préférence) et ses possibilités m'ont un peu fait penser à la maniaquerie de ce personnage inoubliable. Naucrates Seductor de Jacques Fuentealba, où il est question d'obsession également, mais sous un jour beaucoup plus glauque. Puis d'un coup on se retrouve propulsé « ailleurs », avec un univers fantastique très loin de son postulat original (un type ramène une femme chez lui...). Quelle idée saugrenue que ces espèces de poiscailles... arf, non, je n'en dirais pas plus ! Mais où l'auteur est-il allé chercher tout ça ?

 

Le Club des Montagnards Pâtissiers Cynophiles de Marlène Charine : Encore une excellente idée de base, servant un récit à l'optimisme contagieux et donnant envie de croquer la vie à pleines dents, à l'image d'une bonne tarte aux pommes à peine tiédie. Des textes comme ça, j'en dévorerais à foison ! Très jolis personnages, au passage. Mortel Graffiti d'Eric Vial-Bonacci : Exploration urbaine, lieux abandonnés et une petite touche mystique : exactement le genre de thèmes qui me bottent, avec ce petit goût de d'horreur urbaine teinté de (dark) fantasy à la Barker. Bref, pas besoin d'en tartiner des pages, c'est pile poil ce que j'aime dans le format nouvelle. Concis et efficace !

 

Il y a encore d'autres textes que j'ai appréciés, aussi bien pour le travail sur le style (certains des auteurs ici présents ont véritablement de l'or dans les doigts) que pour certains thèmes traités de façon complètement inattendue – je pense ici par exemple à Monsieur Pourpre, d’Olivier Caruso, excellente variation sur le sujet pourtant archi rebattu du zombie... mêlé à un fond de polar porno parfaitement exécuté. Mais par manque de temps et de place, je ne citerai que deux nouvelles supplémentaires.

 

Grand-Père de Marie Latour : Au début je n’étais pas forcément pas convaincu par l'orientation du texte (drame sur fond d'horreur) avant que celui-ci ne dérive vers le conte. Et au final, j'ai beaucoup aimé ce mélange de cruauté et de tendresse, qui ouvre les hostilités sur une très bonne note. À Mourir de Rire d'Artikel Unbekannt : Un texte solide, entre fantasmagorie, poésie morbide et horreur intime, servi par une très belle langue (c'est le cas de le dire) aux images puissantes. Quand bien même je ne suis pas certain d’avoir saisi tous les tenants et aboutissants, j'ai été pris par ce texte du début à la fin, grâce à son riche pouvoir d'évocation. Une belle réussite et une jolie surprise tout à la fois !

 

Bref, j’ai été ravi de découvrir tous ces auteurs, tout autant qu'agréablement surpris par le niveau général, effectivement assez élevé. Avec le recul, je comprends mieux pourquoi les places sont si chères dans cette anthologie : vu le niveau, pas étonnant que les gens se battent pour figurer au sommaire ! De quoi être complexé par certaines plumes, certes, mais en définitive je reste surtout sur un grand plaisir de lecture : nul doute que je lirai les prochains volumes avec le même intérêt.

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