R - Pascal Forbes

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Très ardu de chroniquer un livre aussi oppressant, complexe, qui ne délivre pas tous les aboutissants. Dystopie tendance anticipation, l'intrigue se déroule dans un univers clos où de nombreuses machines (demi-sphères) distribuent des fluides nourriciers (on imagine le décor de Matrix). Les femmes sont utilisées pour la fécondation lors de processus basiques, déshumanisés. Chacun est identifié par un matricule et la caste supérieure par des numéros. Tout est divisé selon des normes fonctionnelles : les procréatrices, les enfants, les adolescents, les hommes, les vieux qui ont le rôle de gardiens (les Veilles), l'élite, les savants, les chirurgiens... Nous suivons deux personnages aux volontés bien distinctes : la femme veut fuir et voir ce qu'il y a dehors et l'adolescent (qui obtient un poste d'assistant-chirurgien) veut savoir et connaître les fondements et finalités pensés par ces êtres supérieurs dont le numéro 1 est aliéné.

 

C'est un texte très intelligent qui ne conviendra pas à tous car il faut vraiment entrer dans le récit pour en apprécier l'épaisseur. Même la narration est fluctuante selon les personnages. D'après l'auteur, elle est « tantôt intra, tantôt extra-diégétique. » Les influences sont multiples : on devine « Huxley pour la sélection humaine » (et le principe de vie accélérée pour ceux qui ne respectent pas les règles), « Orwell pour la surveillance constante, la déification du chef, le modelage de la réalité selon les besoins. » L'auteur cite également Asimov, Bukowski, Palahniuk, Queneau, Jarry, Pérec dans ses références. Côté cinéma, on peut envisager « Le bunker de la dernière rafale » de Jeunet et Caro (ou encore « Moloch » de Sokourov pour l'autocratie suicidaire) selon moi et un autre film que je nommerai plus tard.

 

Pascal Forbes m'a précisé sa vision des choses (par mail) en ces termes : « … le trait commun entre tous ces auteurs, c'est leur aspect engagé dans le démontage systématique de leurs sociétés, qui même dans des périodes assez espacées dans le temps, restent semblables : des systèmes pyramidaux où ceux qui sont en tête restent en tête, ne partagent pas le pouvoir, ont des connaissances – assez limitées et théoriques – sur un maximum de sujets ; et surtout, peuvent disjoncter du jour au lendemain et faire péter le Monde. En fait, c'est du social, des luttes sociales, des personnes réduites à un boulot ingrat, droguées pour plus de docilité et gavées de bouffe de merde issue de la sueur d'autres travailleurs (NDLR : nous sommes proches de « Soleil Vert »). La trame, elle est aussi simple que ça, c'est une large parabole de la société actuelle, savamment déguisée – non pas parce que je me pense plus savant qu'un autre, mais parce qu'elle est justement abordée sous un angle savant, avec toutes ces opérations et ce mal qui ronge la colonie... »

 

En parallèle, une encéphalopathie spongiforme décime la population et des expériences sont tentées pour en trouver l'origine. Ces médecins maudits sont bouffis de vanité et leur machiavélisme est similaire à leur cruauté. En sus, on se demande si cette micro-société cloisonnée n'est pas une sorte de bulle intemporelle alimentée par des machines et qu'il doit en exister des milliers d'autres. J'extrapole car il est difficile de s'orienter dans un tel récit tentaculaire. La domination pyramidale est-elle un concept adopté par des protocoles communs par les éventuelles autres colonies ? C'est donc un ouvrage qui m'a conquis avec ses fins ouvertes et c'est un des rares romans qu'il faut relire deux ou trois fois pour sortir du brouillard et extirper tous les indices.

 

Je vous laisse découvrir où se trouve cette colonie, qui ajoute un désarroi complet sur notre lecture antérieure des premiers chapitres. Tout notre raisonnement s'effondre, totale manipulation de l'auteur à occulter les repères matériels, visuels et terrestres. L'impression générale du roman m'a fait songer à « Metropolis » de Fritz Lang et sa dualité classe dirigeante versus sous-hommes. Mais je maintiens mon opinion : « R » est anxiogène et en déroutera plus d'un. Pascal Forbes le dit mieux que moi à ce sujet : «... je trouve que la poésie passe par une certaine forme d'incompréhension, ou du moins par le fait que chacun puisse trouver un sens personnel à quelque chose qui n'est pas forcément saisissable de prime abord. » Pour certains, ce roman sera insondable et énigmatique pour d'autres. Les avis seront partagés, controversés, engagés, contestataires... et ce sera rendre honneur à ce livre atypique et non consensuel. Du Tarkovski scriptural.

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Aux frontières de l'étrange

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Aux Frontières de l'Étrange, collection Rama. L'Ivre-Book.

 

 

Merci à Lilian Ronchaud.

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

 

 

Trois auteurs, trois textes sur un thème commun, telle est l’architecture de la collection Rama.

Ce numéro un propose trois nouvelles sur une thématique fantastique.

Véro-Lyse Marcq nous fait entrevoir la peur d’être enfermé vivant entre quatre planches. Philippe Goaz nous entraîne dans un livre dont vous êtes le héros au sein d’une aventure cthulhuesque. Renaud Benoist nous convie à une étrange promenade quelque peu irréelle.

Ne ratez pas votre rendez-vous avec Rama.

 

 

 

L'Ivre-Book Éditions lance une nouvelle collection consacrée aux nouvelles fantastiques, « RAMA », avec un premier volume intitulé « Aux Frontières de l'Étrange ». Le concept est intéressant, car il s'agit en fait d'une mini-anthologie d'une soixantaine de pages regroupant trois auteurs, pour trois textes courts à dominante fantastique. Je dois l'avouer, je suis un grand amateur de nouvelles, et je considère que c'est un genre à part entière, et non un succédané de roman pour lecteurs pressés, ou encore (comme semblent le penser certains éditeurs) l'apanage d'auteurs trop fainéants ou pas assez doués pour produire une de ces « sagas » qui alourdissent les rayonnages des supermarchés de la culture.

 

 

La première de ces nouvelles, intitulée « Ici la Terre » et signée Véro-Lyse Marcq, reprend un thème cher à Edgar Poe, un des maîtres du récit court et horrifique. On suit donc les affres et les réflexions d'un personnage qui s'aperçoit qu'il a été enterré vivant. Ambiance claustrophobe garantie, avec en prime un peu d'humour sardonique. Mais l'affaire se complique à mesure que l'action se précipite : cet ensevelissement est-il dû à une erreur tragique, ou bien une conspiration a-t-elle mené notre malheureux héros six pieds sous terre ? Et surtout, la victime est-elle encore bien vivante ? Une histoire menée sans temps mort, avec un brin de dérision, dommage que certains maniérismes d'écriture viennent parfois sortir le lecteur de l'action.

 

 

La deuxième nouvelle se nomme « Le Héros de l'Aventure », par Philippe Goaz, et nous ramène à l'époque où les petits livres dont le lecteur est le personnage principal constituaient souvent la première approche de l'univers des jeux de rôle. Une distraction innocente, oui, sauf si l'opuscule en question provient de la boutique d'un bouquiniste inquiétant, et qu'il semble chargé de bien étranges pouvoirs. Là aussi, il s'agit d'un un récit intriguant, prenant et addictif. Même si les amateurs du genre ne devraient pas être surpris, l'ambiance d'angoisse de ce récit où plane la patte de Lovecraft vaut le détour.

 

 

Enfin, Renaud Benoist clôt le recueil avec « Promenade ». Du fantastique rural, à la limite du conte, avec le récit halluciné de deux amis partis en balade sur les sentiers du Massif Central. Le parcours leur est connu, les sentiers familiers et faciles, mais qui peut deviner ce qui se dissimule dans une cabane de berger abandonnée dans les montagnes ? Voyage entre le rêve et la réalité, le fantasme et le faux-semblant, cette « Promenade » est la preuve que le fantastique est souvent plus présent qu'on peut le croire, peut-être dans les détails anodins, peut-être dans le regard que l'on porte sur le monde, tout simplement.

 

 

« Aux Frontières de l'Étrange » est donc un petit recueil très recommandable, dont la variété de tons et de style est adaptée aux lecteurs aguerris de fantastique comme à ceux désireux de s'initier au genre.

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Corps tabous et Logomachie - Luna Beretta

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Corps tabous et Logomachie : de la Violence selon Luna Beretta.

 

 

Dimension Violences est paru le 1er septembre dernier chez Rivière Blanche. Après Dimension Trash fin 2015 (même éditeur, même punition), c’est la deuxième anthologie que je co-dirige. Or dans « co-dirige », il y a « co » – justement –, puisque Dimension Violences n’existerait pas sans Luna Beretta. Et j’ai réalisé il y a peu que je n’avais pas encore consacré une véritable chronique aux écrits de ma partner in crime. À ma décharge publique, les deux petits livres que j’ai choisi de présenter n’existent pas vraiment, dans le sens où on n'en trouve aucune trace dans les circuits de distribution classiques. Raison de plus pour en parler, me direz-vous. Dont acte.

 

 

 

Corps tabous est un mini recueil composé de six textes brefs et de six photos en noir et blanc. Le géant, Boucherie ontologique et La marque, plus trois fulgurances sans titre, trois poèmes hurlés à la face d'un monde qui n'en demandait pas tant pour mieux couvrir le champ (chant ?) des possibles entre le cri primal et l'état d'urgence. Corps tabous ne fait que 18 pages. Ҫa s’injecte ou ça s’inhale d'une traite sans respirer et de toute façon c’est pas comme si on avait le choix, parce que les textes de Luna Beretta se lisent À bout de souffle et En quatrième vitesse.

 

 

 

Logomachie, plus étoffé mais pas moins intense que son prédécesseur, retourne pour sa part sept fois le couteau dans les plaies en autant de textes répartis sur 40 pages. Des « textes autour de la pulsion de mort, du rapport au corps et au genre ». Doté d'une superbe illustration recto-verso de Sam Ectoplasm, cet époustouflant opuscule clandestin met à l'amende les neuf dixièmes des bouquins « officiels » que j'ai lus l’année dernière. Rien que ça. Le sommaire : Logomachie, Hors d’usage, Poulet au Coca, Claustration, Desquamation, Victime et En vie.

 

Le dernier récit s'intitule donc En vie. Note d'intention dans ta face, vœu pieux dans le cœur, profession de mauvaise foi ou déni de réalité ? Les lecteurs et lectrices de Dimension Violences devraient pourvoir trancher par eux-mêmes, puisque j'ai choisi cette nouvelle pour servir de figure de proue à notre anthologie. Quant à celles et ceux qui hésitent encore à acheter le livre, ils peuvent s’en faire une petite idée gratuitement puisque le texte de Luna est accessible ici :

http://www.riviereblanche.com/_iserv/dlfiles/dl.php?ddl=dimviolenceschapitre01.pdf


Si Luna Beretta est donc surtout connue pour diriger et éditer seule le fanzine Violences (huit numéros en deux ans, quand même), elle est aussi – et surtout – une autrice de grand talent. D’où le présent coup de projecteur sur son programme en treize points (poings ?) réparti en deux recueils, lequel vous dira mieux que moi tout ce que Luna a dans le ventre et sur le cœur.


L'un de vos livres de chevet est le petit volume de textes courts Mordre au travers, de Virginie Despentes ? Vous avez déjà lu et relu les quatre tomes de Porcherie, l'intégrale des nouvelles de Christophe Siébert, parue chez Les Crocs Électriques ? Vous pensez que décidément, Laurence Viallet ne publie pas assez ? Bref, vous êtes en manque de littérature intransigeante ? Alors réjouissez-vous : avec Corps tabous et Logomachie, Luna Beretta a ce qu'il vous faut.

 

En plus, ces deux concentrés de prose parfois poétique mais toujours enragée ne coûtent qu’une poignée d’euros, comme on peut le vérifier dans la petite boutique des Violences de Luna :

https://berettaviolences.wordpress.com/commandes/

 

Pour les autres publications de l’intéressée et les visuels correspondants, voir cette rubrique :

https://berettaviolences.wordpress.com/lunaberetta-2/

Alors, vous attendez quoi ?

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Lasser (Intégrale 1) - Sylvie Miller & Philippe Ward

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What Isis ? Only fantasy !

 

 

Rendons grâce au tandem Sylvie Miller-Philippe Ward de redonner ses lettres de noblesse à la fantaisie dans l'imaginaire ! Alors que les librairies sont encombrées de livres souvent sinistres, reflets de l'air du temps, en forme de contre-utopies pessimistes, d'invasions de zombies, de catastrophes écologiques, notre noir duo laisse libre cours à sa veine créative et nous livre, avec « Lasser, Détective des Dieux », une série de romans pleins d'inventivité, de suspense, mais aussi d'humour et de dérision.

 

« Lasser », c'est le télescopage entre les détectives à la Raymond Chandler ou Dashiell Hammett et les mythologies antiques, le tout dans l'atmosphère surannée du Caire des années 30. Rien ne manque dans ces romans : le privé velléitaire mais attachant, l'assistante dévouée, efficace mais négligée, le chef de la police aussi antipathique qu'incompétent, l'indic mystérieux... Sans oublier les femmes : fatales, souvent. Divines, forcément !

 

Les auteurs nous propulsent donc dans un univers loufoque, où les dieux de l'Antiquité existent réellement, et dominent les sociétés humaines. Bien entendu, la face du monde en est changée, et le nez de Cléopâtre n'a rien à voir là-dedans. Ainsi, en 1930, la Gaule est toujours un pays, l'Europe une mosaïque de nations qui n'a jamais connu l'unification dans l'Empire romain, et un pharaon gouverne l'Égypte. Les grands monothéismes n'ont jamais émergé, aussi les habitants des divers panthéons païens s'en donnent à cœur joie, conduisant des grosses bagnoles sur mesure, et se comportant envers les humains comme s'ils en étaient propriétaires. Car les dieux sont tout sauf sympathiques : malgré des pouvoirs surnaturels et la vie éternelle, ils s'avèrent aussi capricieux que des stars de Hollywood, et aussi déraisonnables que des enfants gâtés. Isis est dépeinte comme une superbe mégère, Seth comme un psychopathe sadique, Zeus et Hadès donnent l'image d'insupportables tyrans. Même les personnages plus sympathiques en prennent pour leur divin grade. Ainsi, Néfertoum, dieu mineur, fils de Sekhmet, devient un fidèle ami de Lasser et parvient à le tirer de maints mauvais pas, mais il est aussi capable de se transformer en un chat parlant particulièrement horripilant.

 

Dans cette Égypte farfelue, Jean-Philippe Lasser évolue avec une sorte de naïveté attachante. Il tente de résoudre des enquêtes que s'obstine à lui confier la redoutable Isis en interrogeant des témoins pas toujours très francs, en essayant d'éviter les passages à tabac et en asséchant un nombre considérable de bouteilles de whisky. Dans la lignée des romans policiers « hard-boiled », ces investigations ne sont, au final, qu'un moyen de nous présenter un univers riche et passionnant, dépaysant et farfelu. Que ce soit au Caire ou à Babylone, en Atlantide ou en Provence, que les voyages se déroulent en avion Letord de 1917 ou en tapis volant, en roadster Mercedes ou en Coccinelle, Miller et Ward ne laissent aucun répit à leur détective, et donc au lecteur. On se prend au jeu de ces enquêtes qui nous permettent de visiter des lieux aussi variés que le fond des océans, les Enfers grecs ou les temples secrets de l’Égypte pharaonique.

 

L'humour occupe une part très importante dans les aventures de Lasser. Un comique de situation, d'abord, suscité par le décalage constant entre le surnaturel et les réactions parfois triviales du détective, et surtout des dieux eux-mêmes. Ceux-ci se comportent comme des parvenus qui usent et abusent de leurs pouvoirs. Le sourire provient de la banalité de leurs motivations, et du fait qu'ils soient confrontés aux mêmes difficultés que les simples mortels. Volés, cocufiés, bernés, les habitants du panthéon sont contraints de faire appel aux services et aux compétences très humains de Jean-Philippe Lasser, ce qui, finalement, nous ramène aux ressorts de certaines comédies antiques. Notons aussi que le cycle « Lasser » foisonne de petits clins d’œil à l'actualité (l'organisateur de festivités agité Sarq-Ôsis), mais aussi d'allusions réservées plus spécialement à des connaisseurs du milieu de l'édition (Hapi le treizième, l'ODSS...) Heureusement, ce regard humoristique ne nuit pas à la qualité des intrigues, et surtout il ne se montre jamais pesant : Sylvie Miller et Philippe Ward savent doser leurs effets, et leurs romans ne tombent pas dans la facilité ni dans la bouffonnerie.

 

Enfin, mention spéciale à l'objet : les éditions Critic ont parfaitement réussi leur coup en produisant un ouvrage d'une grande beauté. Il s'agit d'un épais volume, de fabrication très soignée, doté d'un dos toilé sobre et élégant, d'un signet, de pages de gardes ornées de hiéroglyphes, et imprimé sur un papier agréable au toucher. Et en prime, il y a des bonus ! D'abord, un cahier graphique regroupant les couvertures réalisées par Xavier Collette, dont le graphisme colle tout à fait aux romans. Puis, des cartes des lieux traversés, un petit dictionnaire des êtres mythologiques évoqués et enfin des annexes passionnantes décrivant les modes de locomotion empruntés par Lasser lors de ses enquêtes. Enfin, pour les gourmands, on trouve même des recettes de cuisine pour faire voyager les papilles autour de la Méditerranée, pardon ! Mare Nostrum !

 

En résumé, « Lasser, l'Intégrale » est un régal pour les amateurs de bonne fantaisie et de policier, le tout enrobé dans un très beau livre.

 

Jeu, Seth et match pour le double Miller-Ward !

 

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Replay - David Didelot

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REPLAY : un univers lointain, une autre galaxie où l'imagination primait sur le reste. La curiosité remplaçait l'éjaculation précoce actuelle. Tout est accéléré et on se contente de trucs téléchargés, vite vus et lus, tout en justifiant son impulsivité en likes et posts narcissiques. Cette autobiographie de David a été émouvante à lire. Je me suis replongé dans des souvenirs ancestraux que je pensais oubliés. Une époque bénie pour de nombreux quadras que nous sommes devenus. Mais la passion reste intacte dans nos cocons personnels. Ce qui est étrange, c'est le parcours différent que j'ai emprunté avant de me diriger vers l'écriture d'horreur. Je n'ai rien partagé de commun avec David Didelot malgré nos avis similaires sur la culture bis. Ce qui prouve que les chemins sont variés et les orientations diverses. Dans mon patelin, je n'avais pas de vidéo-clubs ni de librairies spécifiques à ce genre qui nous attire. Cinéma non plus. Ma culture cinéphile vient de ma défunte mère et des dizaines de VHS comprenant des films enregistrés à la télé. J'ai été élevé dans le noir et blanc, plus particulièrement les films de Chaplin, Fritz Lang et une approche polar et hard-boiled avec mon père (Belmondo, Ventura, Audiard, Bogart...). De mémoire, l'horreur n'avait pas de raison d'être dans ma maison. Sauf dans les bouquins. Mon premier souvenir horrifique fut un livre noir illustré de photographies : Amityville. J'en garde des nuits peuplées de cauchemars. Plus grand, je me souviens de quelques VHS d'horreur comme Fog, Les griffes de la nuit, Halloween. Mais ce ne sont que des miettes face au savoir immense de David Didelot dans ce domaine.

 

On ne peut dissocier les films et les livres en évoquant la quête de l'introuvable, les insatiables recherches dans des rayonnages poussiéreux. Pour quelques francs, on trouvait des merveilles et notre cœur bondissait à la vue d'une couverture tapageuse. Mes influences proviennent de la Bibliothèque Marabout (Jean Ray, Owen, Ghederode, Maupassant, Stoker, Bloch...), des tueurs en série (Psychose, M le maudit...), des enquêteurs (Sherlock Holmes, Lupin, Rouletabille...) et principalement par des films sombres où la psychologie surpasse le sanglant. Je ne connais presque rien de l'importante filmographie évoquée par David même si je partage la même ivresse... par d'autres biais. Stephen King et son célèbre Creepshow (j'ai la BD de l'époque), Ramsey Campbell, Barker, Herbert, Doyle, Leblanc... Beaucoup de mes ouvrages me suivent depuis plus de trente ans. Impossible de m'en séparer. Ce livre de David m'a rappelé mes posters de Maiden (au grand désarroi de ma mère lorsqu'elle venait passer l'aspirateur dans ma chambre) et la musique ambiante qui résonnait dans la maison : Mike Oldfield, The Alan Parsons Project, Michael Jackson, Abba et tant d'autres. La nostalgie est nécessaire pour être équilibré. Je le crois dur comme fer. Il ne faut jamais renier ses racines culturelles. Pour bien se mettre dans l'ambiance de REPLAY, faut avoir connu cette époque incroyable où on se démerdait avec les moyens du bord : une mobylette (meule ou charrette) pétaradante, conduire une FIAT Panda avec un vieux magnéto à grosses piles (une cassette de Piece of Mind à l'intérieur) sur les genoux, la clope au bec et des lunettes à la Rick Hunter pour faire beau ! Je pense aussi à la pochette de BLACKOUT dessinée au marqueur sur un tee-shirt car j'avais pas de pognon pour acheter des fringues de hardos. Je bavais sur un pote qui possédait une veste en jean (les manches découpées à l'épaule) dépareillée de dizaines d'écussons de Maiden, de Trust et d'ACDC et endossée sur un blouson cuir. On se paluchait sur des catalogues Trois Suisses ou La redoute et c'était rare de voir des nichons à la téloche. Alors je comprends aisément que les films de Joe d'Amato appâtaient les ados en délivrant de l'horreur et des femmes dénudées. Dès lors, on avait encore le goût de l'interdit qui émoustillait nos sens primitifs. Aujourd'hui, tout est factice et on se perd dans un cinéma abreuvé de remakes, d'intrigues éculées... sans bouger le cul de son canapé. Heureusement, je sais que beaucoup de jeunes cherchent à retrouver ce climat vintage dans leurs inspirations littéraires, artistiques et cinématographiques et je crois que tout n'est pas perdu. Mais bon Dieu que c'était bon d'avoir un sac U.S (avec des pin's vulgaires) bourré de poches dénichés dans une bouquinerie de quartier !

 

David nous brosse un large horizon de 1970 à nos jours avec sincérité et franchise. Ses doutes, ses peines, ses premières impressions, ses deuils, ses multiples déménagements, ses amours, ses pornos du début, le giallo, Fulci, Bava, d'Amato, la Hammer, ses rencontres, le fanzinat, ses études chaotiques, ses beuveries... avec toujours le fantastique en toile de fond. On frémit à l'épisode spirite durant une colonie de vacances, on pleure lors du décès de ce père d'une autre génération, on rigole sur des anecdotes savoureuses... c'est un livre poignant et passionné qui démontre que les passions fictionnelles et la vie ne font qu'un. Sur certains passages, on se rend compte également que le constat de David est amer quelquefois, que la foi n'y est plus, que beaucoup de temps fut perdu au détriment de la famille et des amis. Mais les vestiges d'antan seront toujours ancrés en nous comme une tumeur. On n'y peut rien, nous sommes faits ainsi. Merci David pour cette belle promenade enténébrée. Un livre que je garderai bien au chaud dans ma bibliothèque et que je relirai un jour. Un livre, que dis-je ? Une relique sacrée. Un part de moi, de nous. Une famille de l'horreur aux destins entrelacés. Un clan sans compromis.

 

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Ainsi vont les morts - Alexandre Ratel

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Ainsi vont les morts, d’Alexandre Ratel. Rivière Blanche.

 

 

Merci à Philippe Ward.

 

 

(La rédaction tient à informer ses lecteurs qu'aucun mort-vivant n'a été maltraité lors de l'écriture de cet article)

 

 

 

 

La littérature de Zombies (Z-lit ?) a connu son heure de gloire voilà quelques années déjà, propulsée par la vogue de séries et de comics américains qui ont redonné au genre une popularité disparue depuis les films de George A, Romero. Depuis, les apprentis écrivains semblent avoir déserté le créneau, et les morts-vivants avides de chair humaine ne hantent plus trop les tables des librairies, ce qui n'est pas pour me déplaire, car je déteste les modes, et encore plus les suiveurs qui se contentent d'exploiter un filon découvert par quelques novateurs. Alexandre Ratel n'est pas de ceux-là, heureusement.

 

 

Pourtant, il est évident qu'il connaît le sujet sur le bout des doigts, et si l'Académie se décidait enfin à fonder une chaire (chair ?) de zombiologie, je ne doute pas un instant qu'elle lui serait attribuée à l'unanimité. Car il saute aux yeux qu'Alexandre Ratel est un passionné, un amateur forcené du genre, un obsessionnel du mort qui marche, un spécialiste de la charogne ambulante et affamée de matière cérébrale fraîche. La preuve, en treize nouvelles, il nous invite à un tour d'horizon complet de cette thématique bien codifiée par le cinéma, en réussissant le tour de force de renouveler le genre grâce à une bonne dose d'humour et de distanciation.

 

 

Qu'il évoque un futur atrocement proche ou un présent cauchemardesque et paranoïaque, qu'il aborde le récit de guerre ou le style western, qu'il invoque le Moyen-Âge ou bien d'étranges faux Pères Noël chargés de distribuer un peu de bonheur aux enfants témoins de l'Apocalypse zombie, Ratel étale avec culot une large culture cinématographique au service de sa monomanie ; qu'il mette en scène un Rambo jonglant avec une mitrailleuse, ou un village perdu dans un décor de l'Ouest sauvage, l'auteur parvient à susciter en nous des images issues tout droit du cinéma populaire. Armé d'un style direct et sans ornement superflu, il nous inflige le récit sans concession des affres d'humains réputés « normaux » face aux douteuses attentions de ressuscités cannibales atteints de décomposition plus ou moins avancée. Car, au final, c'est toujours de l'humanité qu'il s'agit, de ses efforts dérisoires pour s'adapter, pour survivre malgré tout, malgré l'horreur et la folie.

 

 

Grâce à la variété des décors et des tons qui composent les différentes nouvelles, l'ensemble du recueil n'engendre pas le sentiment de routine et de déjà-vu parfois rencontré à la lecture de certaines anthologies thématiques, et dans chacun de ces récits j'ai trouvé un élément de nouveauté et d'intérêt qui m'a poussé à tourner la page suivante. « Ainsi vont les Morts » est donc une lecture agréable et originale, que je recommande aux amateurs de littérature d'épouvante et fantastique, mais aussi à ceux qui fréquentent les salles de cinéma « bis » et qui collectionnent les films de série Z.

 

 

Mais en attendant, je vais me préparer une petite collation, je ne sais pas ce que j'ai en ce moment, mais j'ai une envie folle de me préparer une cervelle...

 

 

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Entretien avec Christophe Siébert

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Salut Christophe, et bienvenue chez nous. Ton nouveau livre vient de paraître Au Diable Vauvert, et ça m’a donné l’idée de te poser quelques questions. Parce que si, à titre personnel, je connais déjà les grandes lignes de l’histoire, ce n’est pas forcément le cas de tout le monde. Et la genèse de ta Métaphysique de la viande est presque aussi tordue et tortueuse que cette Fabrication d’un écrivain que tu as d’abord postée sur le Net et qu’on retrouve maintenant en téléchargement libre sur le site de ton éditeur et sous forme d’une plaquette offerte aux libraires et aux lecteurs. Ce qui n’est pas peu dire. Entre le moment où tu as commencé à écrire Nuit noire et cette édition définitive du roman, désormais couplé à Paranoïa, il s’est écoulé pas moins de douze ans. Douze ans, alors autant de questions.

 

2008 : Au commencement était donc Nuit noire. Pourquoi un tel bouquin ? Quelle mouche t’a piqué, pourquoi tant de haine, what the fuck et toute cette sorte de choses ?

 

Au départ, j’écrivais des romans pornos de gare pour Media 1000, le label populaire de La Musardine. C’était Esparbec mon éditeur (dont j’ai d’ailleurs pris la suite l’an dernier en devenant directeur de la nouvelle collection porno de Media 1000, Les Nouveaux Interdits), et on peut vraiment dire que c’est avec lui que j’ai appris mon métier – à la dure, parce que le bonhomme n’était pas un tendre, et il avait raison de ne pas l’être.

J’ai donc eu envie d’écrire un roman dans lequel mes préoccupations seraient plus explicites et moins en contrebande que dans un porno de gare, mais qui formellement obéirait aux mêmes contraintes de rythme, de structure et tutti-quanti – les scènes gore remplaçant donc, plus ou moins, les scènes de sexe. Bien sûr, chemin faisant, je me suis un peu éloigné de ce carcan auto-imposé et le livre a découvert sa propre forme, imposée évidemment à la fois par la narration et par les idées sous-jacentes qui sont venues en cours de route nourrir mes réflexions de départ.

 

2009 : Tu continues à bosser sur ton roman tout seul dans ton coin, malgré des retours… contrastés, on va dire. Tu te fais un peu beaucoup cracher dessus, non ?

 

Les réactions sont en effet plutôt contrastées ! D’une part, sur les forums consacrés aux musiques et aux littératures extrêmes où je publie le roman par épisodes je passe pour un débile, un cinglé ou un nazi. D’autre part Emmanuel Pierrat, que je ne connais alors pas du tout, à qui j’envoie le manuscrit au culot (après avoir lu un portrait de lui dans Technikart) et Laurence Viallet, à qui il le fait passer, adorent – mais ne savent pas quoi en faire. L’un n’est pas éditeur et l’autre a trop de difficultés économiques pour envisager de publier un livre aussi difficile à vendre. Je renonce donc provisoirement à publier ce livre dans le circuit normal et retourne sur Internet, chez les méchants et les crétins, un peu dépité.

 

2010 : Le seul et unique Philippe Ward accepte de publier Nuit noire chez Rivière Blanche. Mais à une condition. C’est le moment de parler de Gerlan, je crois. Entre autres.

 

Rivière Blanche au départ c’est un peu une rencontre ratée. Je tombe dans Chronicart (à l’époque en version papier) sur une pub pour cette maison et puisque ma période porno s’achève à ce moment-là (c’est-à-dire que la collection pour laquelle je travaille ne publie plus d’inédits), je me dis que j’ai assez d’expérience pour proposer mes services d’auteur de gare à une collection de SF populaire. Philippe Ward me fait vite comprendre mon erreur : chez RB, les livres ne sont pas diffusés, les éditeurs sont bénévoles et aucun auteur maison ne dégage assez de revenus pour envisager d’en vivre. Mais puisque le courant passe entre nous je lui propose néanmoins le manuscrit de ce qui s’appelle encore, à l’époque, La Nuit noire. C’est lui qui sera à l’origine de la disparition de l’article. Contre toute attente il aime beaucoup le livre et veut le publier, à condition, pour des raisons de calibrage propre à sa maison d’édition, que j’ajoute au moins 100.000 signes à l’ensemble.

Dans son idée, j’aurais dû allonger la sauce gore. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour de cette question, aussi j’ai plutôt imaginé une intrigue parallèle qui racontait l’histoire d’un type lambda (le fameux Gerlan) se faisant lentement contaminer par le narrateur de Nuit noire.

Je n’aime pas des masses ces rajouts, mais Philippe Ward les apprécie beaucoup (je crois même qu’il m’a avoué un jour les préférer au corpus principal), alors nous signons.

 

 

2011 : Nuit noire paraît donc chez Rivière Blanche. Tu découvres le monde merveilleux de la micro-édition et du Print On Demand. Alors, c’était comment, cette première fois ?

 

Pour la petite histoire, j’étais déjà en contact avec Au Diable Vauvert (puisque mon premier roman, publié finalement à La Musardine, a failli l’être chez eux) et connaissais donc Mandy, illustrateur de SF et cofondateur de cette maison avec Marion Mazauric, qui en est la boss. Or, c’est lui à ma demande, qui a réalisé la couv de l’édition Rivière Blanche de Nuit noire, créant déjà un premier lien entre le Diable et ce bouquin.

Chose surprenante, ce bouquin assez difficile, écrit par un type totalement inconnu, soutenu par une promotion plutôt artisanale et détesté par les quelques blogueurs qui lisent les bouquins de Rivière Blanche et ont un peu d’influence (Fantasio des Ardennes en tête) … se vend plutôt bien. De mémoire, on en écoule pas loin de 300 ce qui, dans le contexte, est une réussite.

Ce premier contact se passe donc plutôt pas mal !

D’autre part, il faut ajouter qu’à cette période j’étais plus ou moins au fond du trou, sur les plans personnels et littéraires, passablement découragé par mon incapacité à percer dans le milieu littéraire, et à deux doigts de jeter l’éponge. Rivière Blanche m’a donc, d’une certaine manière, sauvé la peau.

 

2012 : Je lis Nuit noire. Je prends une claque terrible. Je me lance à ta recherche sur le Net. Je tombe sur un blog intitulé… Métaphysique de la viande. Du texte. Plein. Raconte.

 

Métaphysique de la viande, qui deviendra le titre du livre paru au Diable, est d’abord le titre d’un très long polar paranoïaque et alambiqué, plein de digressions et écrit d’une manière très inhabituelle pour moi : alors que la plupart de mes récits sont des confessions à la première personne, celui-ci est globalement rédigé dans le style comportementaliste cher à Manchette. Je n’en suis guère satisfait et le mène à terme sans corriger le tir ni l’améliorer. Il vit sa petite vie sur le Net sans que je cherche non plus à lui trouver un éditeur.

 

2013 : Le lancement de TRASH. Tu nous repères, on se croise sur un forum, on échange, on sympathise. Quelques mois plus tard, tu m’envoies un mail. Y avait quoi dedans ?

 

Well, alors là, je n’en ai plus la moindre idée !!!

On a passé pas mal de temps à échanger par mail, c’est une correspondance soutenue et au long cours, mais alors, ce premier mail, eh bien je ne sais pas trop.

(Alors c’est moi qui vais répondre, de façon succincte, pour nos lecteurs et lectrices : dans ce premier mail, tu me proposes… de rééditer Nuit Noire 😊)

 

 

2014 : TRASH, année 2. On reprend Nuit noire ensemble. Nouvelle couv’, nouveau montage. J’étais aux premières loges, je me rappelle bien. Tes souvenirs à toi ?

 

J’étais vraiment content que ce bouquin sorte sous la forme que j’avais envisagé au départ (c’est-à-dire sans le rajout écrit à la demande de Rivière Blanche) et aussi débarrassé des nombreuses fautes et coquilles qui émaillaient la première édition.

J’avais aussi l’impression qu’au sein d’une collection dédiée à l’horreur ce bouquin avait davantage sa place que dans une collection plus généraliste. Bref je me sentais plutôt à la maison – sans parler de nombreux goût (musicaux et autres) que nous avons en commun.

J’étais également assez content de faire partie de l’aventure Trash parce qu’il s’agissait d’une maison nouvellement créée, tenue par des passionnés et animée d’une réelle ambition. Les circonstances et le marché ont bien sûr assez vite imposé leur loi et ramené tout le monde sur Terre, mais il y a eu une période d’euphorie assez réjouissante.

 

2015 : Tu es plutôt content de ce qu’on a fait sur Nuit noire. Alors tu me proposes un autre roman pour TRASH. Un roman intitulé… Métaphysique de la viande. Explique.

 

J’avais donc ce manuscrit sur Internet dont je ne savais toujours pas quoi faire et l’envie d’écrire rapidement quelque chose pour Trash afin de profiter encore un peu de la vague. Mais après quelques débuts de bouquins avortés j’ai constaté que je n’aurais pas le jus nécessaire (j’étais par ailleurs engagé dans l’écriture d’autres textes ne correspondant pas du tout à ce que publiait Trash et qui me prenaient la plupart de mon énergie).

J’ai donc ressorti Métaphysique de la viande de son purgatoire, effectué un premier dégraissage massif pour le ramener (à peu près) au calibrage de la collection et t’ai confié le fatras qui restait, plus ou moins en pièces détachées. À charge pour toi d’en tirer un bouquin intéressant sans quoi tout ça partait à la poubelle.

Tu as effectué un montage qui rendait le bouquin clair et rythmé et fonctionnait bien : le plus dur était fait, ne restait plus qu’un peu de travail de relecture, de dégraissage encore et de correction.

 

 

 

2016 : Paranoïa est publié chez TRASH. On ne le sait pas encore, mais il deviendra le dernier roman de la collection. Que retiens-tu de cette période et de cette expérience ?

 

Je suis très content d’avoir vécu ça. Trash a été la première maison véritablement underground avec laquelle j’ai bossé. La différence est subtile, mais les autres maisons qui ont publié mes bouquins à cette époque relevaient plus souvent de la microédition ou de l’amateurisme (c’est souvent perçu comme péjoratif ; ça n’est pas le cas ici), en tout cas étaient animées d’une volonté non-commerciale clairement affichée, là où Trash a toujours eu – en tout cas, c’est comme ça que je l’ai compris – l’ambition d’exister économiquement. C’est la différence que j’établis entre underground et amateurisme – ou disons, pour moins donner l’impression de traiter de bons éditeurs de peintres du dimanche, entre underground et free-press.

Si j’ai une frustration, en revanche, c’est que j’aurais cru que les auteurs et les lecteurs Trash formeraient une sorte de scène, un truc compact et soudé, comme on peut la voir sur la scène musicale underground – et ça n’a pas été le cas : des amitiés se sont créées, mais aucun esprit de clan. C’est peut-être une des raisons pour laquelle les labels qui éditent des disques tirés à 150 exemplaires survivent dix ans et plus là où les maisons d’édition qui font la même chose se pètent la gueule au bout de deux ou trois.

 

2017 : TRASH est en stand-by, mais on reste bien sûr en contact. Un nouveau projet émerge, bientôt remplacé par un autre, plus rapide à finaliser. Tu nous fais le topo ?

 

La Maison, les morts est un vieux roman – lui aussi un peu bancal, quoique plein de qualités. Tu avais autant conscience que moi qu’il nécessitait un travail important de réécriture, mais tu avais assez accroché à ses points forts pour vouloir le programmer dans la collection noire de Rivière Blanche, où avait paru la première édition de Nuit noire naguère.

Mais bon, entre ton emploi du temps chargé et mon manque palpable de motivation, le projet n’avance guère. On décide alors, parce qu’il faut quand même marquer le coup, de sortir en volume double Nuit noire et Paranoïa, sous le titre de Métaphysique de la viande, parce que j’aimais bien ce titre et que j’avais l’impression qu’il n’avait pas rendu encore tout son jus (on l’avait bien utilisé comme sous-titre pour Paranoïa – qui avait d’ailleurs pris ce titre parce que Métaphysique de la viande ne rentrait pas sur le dos du bouquin !), mais j’étais quand même un peu déçu qu’il n’ait pas été davantage mis en avant.

 

2018 : Métaphysique de la viande est proposé aux boss de la Rivière Blanche. Qui l’acceptent aussitôt. En novembre, on fait l’annonce. Parution mars 2019. MAIS.

 

En 2018 pas mal de choses me sont arrivées. J’ai été en contact avec Aurélien Masson, ex-boss de la Série Noire parti créer la collection Équinoxe aux éditions des Arènes, avec Gwenaëlle Denoyers, qui dirige le Carré Noir aux éditions du Seuil et avec Marion Mazauric qui dirige Au Diable Vauvert.

Difficile de trancher entre trois excellents éditeurs, mais pour toutes sortes de raisons c’est avec Marion Mazauric que j’ai voulu finalement signer. Pour matérialiser cette envie de travailler ensemble il a été immédiatement question de sortir très vite, en réédition, un bouquin issu de mon fonds, tandis que j’écrirais un inédit pour l’année suivante. Dans un premier temps nous avons hésité entre un recueil de poésie et un recueil de nouvelles. Puis Marion Mazauric et Raphaël Eymery (éditeur au Diable, et avec qui j’ai travaillé sur cette version de Métaphysique de la viande) ont appris les projets que j’avais avec Rivière Blanche. Raphaël étant un grand fan de Nuit noire il a proposé à Marion que le Diable prenne la main sur ce projet. Elle a lu les deux bouquins, qui lui ont plu. Tu as très gentiment accepté de céder la place au Diable et l’affaire a été lancée.

 

 

2019 : Métaphysique de la viande paraît le 14 mars au Diable Vauvert. Tu es invité chez MICHEL FIELD. Mais tu causes encore avec nous quand même. Ouf.

 

C’est quand même un truc de dingue quand on y pense. Ce bouquin se faisait en 2008 défoncer par des black-métalleux considérant que j’allais trop loin dans la saloperie, et voilà qu’en 2019 le même bouquin, exactement le même à quelques corrections et virgules près, est encensé par Gauthier Morax, directeur de programmation de Livre-Paris. Et le même auteur, qui en 2008 se faisait traiter de nazi, de débile, de taré, de dangereux sadique par tout ce qu’Internet comptait d’écrivains déviants et violents, se retrouve en 2019 sur la Grande scène de Livre Paris pour répondre aux questions de Michel Field.

Il y a quand même de quoi se marrer.

Voici une citation de Picabia que j’aime bien : « Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l'ayez vu et entendu depuis longtemps tas d'idiots. »

 

Comme on est des garçons bien élevés, on a l’habitude de laisser le mot de la fin à nos invité-e-s. Alors, Christophe, si tu as oublié un truc, c’est le moment. Mais si tu veux aborder ton futur plus ou moins immédiat, voire balancer une petite exclu au passage, you’re welcome.

 

Mon futur – et d’ailleurs mon présent et une partie de mon passé, puisque j’y suis depuis deux ou trois ans – c’est Mertvecgorod. La capitale d’un pays fictif situé entre la Russie et l’Ukraine et qui sert de cadre à Images de la fin du monde, un cycle mêlant romans, recueils de nouvelles et projets plus hybrides et qui me permet de mettre dans un seul gros sac très romanesque et très narratif toute mes marottes anciennes et récentes : violence, extrême-gauche, extrême-droite, crime organisé, trafic de déchets, trafic d’organes, féminicide, Cthulhu, Raspoutine, vaudou, Gilles de Rais, Mishima, URSS, nazisme, collaboration, Résistance, Gestapo, SS, KGB, mort, morts, BDSM, magie noire, blanche, rouge, grise, sexualité, etc.

Le premier volume s’intitule Chroniques de Mervecgorod et paraîtra au Diable l’an prochain. C’est un recueil de nouvelles. Certaines ont déjà paru en revues. Environ 50% du texte sera totalement inédit. Ce sera une introduction à cet univers.

 

Pour se faire une petite idée du truc on peut visiter ce site :

 

https://konsstrukt.wixsite.com/imagesdelafindumonde

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Roadmaster - Stephen King

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

 

Le narrateur principal du roman est Sandy Dearborn, chef de la compagnie D. Il relate des souvenirs auprès de Ned Wilcox, dont le père (flic aussi à la compagnie D) vient d'être tué sur la route. Jeune recrue, Sandy fut appelé avec ses collègues à se rendre dans une station-service. Un mystérieux homme en noir s'est volatilisé en laissant sa Buick devant la pompe à essence. Celle-ci est d'aspect étrange et son intérieur est factice : le volant ne tourne pas, les boutons de radio ou de boîte à gants non plus. La voiture est entreposée dans le Hangar B depuis, sous le secret total de l'équipe. Le père de Ned avait été le plus intrigué à l'époque car il entendait un étrange bourdonnement à l'intérieur de la voiture. Curt Wilcox déclara aussitôt que la Buick "était une zone sismique". Peu de temps après, des phénomènes étranges se produisent : séismes de lumière, apparitions d'êtres démoniaques, disparitions de policiers... Ned veut en avoir le cœur net pour comprendre la mort de son père.

Deuxième roman où King prend une automobile comme thème central après Christine. Le rapport avec la Tour Sombre est évident. L'apparition des créatures lovecraftiennes rappelle également les monstruosités de Brume.

Ce roman démarrait bien pourtant ! Puis, peu à peu, des longueurs narratives rendent une lecture ennuyeuse. On assiste à des descriptions incroyables (autopsies), personnages attachants ; le tout sur une géographie très réduite. Toute l'histoire se passe dans un rayon de quelques kilomètres seulement. Originalité du roman aussi par le choix de la Pennsylvanie et non du Maine pour situer l'action. Je suis très partagé sur ce livre, intéressant et chiant à la fois.  

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