La burlesque équipée du cycliste - H.G Wells

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

 

Wells fut un précurseur. Il prédira les batailles aéronavales, les destructions au laser, l'apesanteur et les manipulations génétiques... mais peu de gens connaissent ses satires sociales empreintes d'une touche de poésie comique et désenchantée.

"La burlesque équipée du cycliste" (The Wheels of the Chance) est un roman que je porte dans mon cœur depuis tout gamin. Hoopdriver est un respectable commis dans le magasin de nouveautés de M.M. Antrobus et Cie et s'empresse de satisfaire les moindres désirs de la clientèle. On peut d'ailleurs sourire envers ce patronyme car "Hoop" signifie cerceaux ou, en argot de Dublin, une personne en arrière ; ce qui correspond bien à la nature de notre personnage. Un peu naïf et épris de rêves littéraires puisés dans la lecture de romans d'aventures.

L'histoire débute le 14 août 1895. Hoopdriver présente de nombreuses éraflures et contusions car il s'adonne à une dangereuse passion : la bicyclette ! Notre héros apprend à pédaler sur un vieux biclou capricieux et avide de chutes. Une semaine de congés lui est octroyée. Il met donc à profit ces courtes vacances pour partir en excursion le long de la côte sud anglaise, malgré les railleries de ses collègues. Le premier jour de congé est féérique et débute par une matinée radieuse. Hoopdriver a revêtu son complet de cycliste et prend la route. Les gamelles commencent sur le bord du chemin. Le maniement de l'engin, notamment le freinage, est d'une rare complexité et demande des réflexes, inconnus de notre héros ! Malgré l'enthousiasme enfantin de notre ami à dévaler les routes de Kingston Vale et Kingston Hill, un mal insidieux s'impose, lentement et impitoyablement, autour des genoux et des mollets : les crampes.

Vers Surbiton, il croise la Jeune Dame en Gris, elle aussi montant une bicyclette. Voulant la dépasser (plus par fierté que par exploit sportif) il rencontre une palissade en planches avant de s'écrouler au sol. La jeune femme s'arrête et s'inquiète de l'état du malheureux cycliste avant de filer à son tour. Orgueilleux, il reprend son clou (le vélo est une antiquaille) et décide de la rattraper. D'ailleurs un gamin le croise et lâche une somptueuse réplique non dénuée de raison : "Tiens, un singe sur un gril !"

Arrivé à Esher, il déjeune à l'auberge du Marquis de Granby. Il discute avec un tourbillonnant personnage (dont les théories sur les goûts contemplatifs et les tempéraments actifs sont savoureuses de pertinence) avant de poursuivre son périple sur la route de Ripley. Après un malentendu, notre homme est pris pour un détective par celui qui accompagne la Jeune Dame en Gris. C'est un homme marié épris de la jeune fille. Celle-ci n'est pas amoureuse et cherche à s'enfuir. Hoopdriver l'aide à fuir dans la nuit et fauche les deux bicyclettes neuves du couple. Des nouveaux sentiments apparaissent et le grotesque et absurde Hoopdriver se métamorphose. La jeune femme se nomme Jessie et a dix-huit ans. Hoopdriver s'affuble d'un faux nom et se fait passer pour son frère. Hoopdriver fait désormais dans le chevaleresque et l'onirique. Sauver la damoiselle en détresse au péril de sa vie est devenue sa ligne directrice. Son destrier n'est point un cheval ou une mule mais un simple vélo.

Au réveil, devant sa glace, Hoopdriver fait le bilan de sa vie. Éducation modeste, instruction moyenne, pas de talents particuliers, un physique qu'il décrit comme "un poireau monté en graine et des épaules étroites". Hoopdriver est amer en contemplant son complet de camelote ; ce n'est pas dans ses moyens de jouer les amoureux ! C'est un roman tendre et cruel qui rend Hoopdriver attachant sur le final. Malgré ses espoirs, il retrouve son travail insipide et les portes se referment sur lui.

Voir les commentaires

Tengu - Graham Masterton

Publié le par Lester - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

 

« Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur » Proverbe allemand.

 

 

 

Si, comme le dit le proverbe, on mesure la puissance et la valeur d'un homme au nombre de ses détracteurs, alors Graham Masterton est un grand auteur. C'est en parcourant quelques critiques assassines sur le « Tengu » de l'écrivain écossais que cette réflexion m'est venue à l'esprit. « Littérature de gare », « auteur commercial » (un reproche récurrent provenant d'auto-édités ne rêvant que de vendre leurs œuvres !) « intrigue simpliste », voici quelques-unes des remarques relevées sur certains blogs. Et suivent toujours les comparaisons avec d'autres écrivains du même domaine, souvent les mêmes, Barker et King. Comparaisons, bien sûr, d'où Masterton ne ressort pas grandi.

 

À ma honte, je suis obligé d'avouer que le peu que j'ai lu de Clive Barker ne m'a pas enthousiasmé, malgré un style certain ; et que je ne peux plus lire de Stephen King, sans doute à cause de l'obésité de ses dernières productions. En revanche, je suis toujours assuré, avec un roman de Graham Masterton, de passer un bon moment. Car, même si certaines de ses intrigues peuvent paraître mal fichues, si quelques-unes de ses conclusions se révèlent bâclées et convenues (« Rituel de Chair » en est le plus bel exemple) je persiste à trouver dans les œuvres de Masterton un sens de l'action et du rythme, un culot, une irrévérence malicieuse qui me réjouissent à chaque fois, et qui m'incitent à fermer les yeux sur les défauts rencontrés. Ajoutez à cela un humour parfois ravageur, et une maîtrise des scènes explicites (qu'elles concernent le sexe ou le gore) et vous obtenez un réel écrivain populaire, qui ne se sert pas de ses textes pour asséner des vérités à la mode en forme de poncifs bien-pensants.

 

C'est pourquoi « Tengu » fait partie de ces romans que j'ai plaisir à relire. Son intrigue, comme souvent chez cet auteur, s'avère simple, à la base : un groupe de Japonais, enfants irradiés victimes des bombardements d'Hiroshima, veulent se venger des U,S,A, en ressuscitant un programme militaire top-secret qui fait appel aux anciens démons de la mythologie nipponne. Pour parvenir à leurs fins, les vilains rancuniers recrutent une équipe de personnages vénaux et amoraux, bien loin de se douter de l'ampleur des représailles souhaitées par les « Colombes brûlées ». Présenté ainsi, on se croirait presque dans un « Fleuve Noir Angoisse », à l'époque des pires exploits de Madame Atomos !

 

Pourtant, grâce à son talent de conteur, Masterton parvient à nous faire avaler des péripéties nombreuses et sanglantes, parfois à la limite du vraisemblable. Le premier chapitre est un exemple parfait de l'habileté de l'auteur, et certaines pages réussissent à créer un véritable climat de malaise fantastique, tout en gardant un rythme soutenu digne des meilleurs films d'action. Mais ici, contrairement aux pellicules hollywoodiennes, l'histoire se termine mal, très mal, et j'ai aimé l'ironie grinçante de la conclusion catastrophique de ce roman atypique.

 

J'apprécie aussi le fait que ce livre ne présente pas de héros au sens propre du terme, tout au plus des personnages animés par des motivations égoïstes et vulgaires. Si vous êtes amateurs de flics patriotes et dévoués comme dans les romans de Dean Koontz, passez votre chemin ! Si vous aimez suivre sur des centaines de pages les réflexions désabusées d'un écrivain à succès dépressif, comme chez King, fuyez ! Mais si vous voulez assister à une action trépidante mettant en scène des salauds ordinaires confrontés aux plus atroces démons shintoïstes, plongez dans « Tengu », vous ne serez pas déçus !

 

Voir les commentaires

Porcherie (Tome 2) - Christophe Siébert

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

Dans son jus : Porcherie, tome 2, de Christophe Siébert.

 

 

 

Après avoir initié la réédition de toutes les nouvelles de Christophe Siébert avec un premier volume début 2017, Les Crocs Électriques n’ont pas tardé à remettre le couvert, pour le plus grand plaisir des gourmands et des gourmets. Quelques mois après la sortie du tome 1 paraissait en effet une suite composée de six nouveaux textes, et ornée d’une illustration annonçant clairement des couleurs qui ne pouvaient que me plaire. En effet, difficile pour moi de rester insensible à la composition en noir, rouge et blanc de Marc Brunier Mestas… (Mais il n’est pas ici question de mes propres recueils, alors fermons sans plus attendre la parenthèse).

 

Ce tome 2 comprend donc six nouvelles. Quatre d’entre elles avaient d’abord été publiées dans la version fanzine de Porcherie en 2013. Quant aux deux autres, I am (not) Leonardo et Ces choses au fond de nous qui nous font veiller tard, elles ont été écrites depuis lors. Le premier de ces deux textes se présente sous la forme d’une lettre adressée au joufflu héros de Titanic. L’auteur y aborde les grandes lignes de la vie du comédien américain, et évoque en parallèle son propre parcours. Le résultat est un récit très factuel et dénué de tout jugement, dans lequel on aurait cependant tort de ne voir qu’un catalogue visant à répertorier tout ce qui sépare les deux protagonistes. Il s’agit bien d’une histoire, ainsi que l’indique une conclusion que je me garderai bien de dévoiler. Quant à l’autre inédit, il y est question de sexe – mais pas que. Parce que le sexe sans la peur, sans l’excitation qui monte, sans l’attente, sans les doutes, sans le parfum fruité d’une belle inconnue, ce ne serait pas très intéressant. Mais là on a tout ça, et on a même Jean-Jacques Goldman en guest, vous voyez à quel point c’est la fête.

 

Par certains aspects, les nouvelles de Porcherie me rappellent un peu les fameux « romans condensés » de Ballard, même si les thèmes et le rendu n’ont rien à voir. Si Ballard était influencé par la technique du cut-up de Burroughs quand il a écrit La foire aux atrocités, Christophe Siébert l’est bien davantage par le roman Noir. Néanmoins, son travail sur la forme courte m'y fait parfois penser par cette manière de raconter des histoires sans début ni fin, par l'utilisation de fragments bruts jetés à la face du lecteur, et par ces non-dits lourds de sous-entendus – le tout aboutissant à des sortes de « romans condensés », donc. Mais des romans condensés écrits à la manière de Manchette. Dans La position du tireur couché.

 

Bien entendu, il ne s’agit là que de parallèles : aux lecteurs de vérifier leur bien-fondé – ou pas. Quant à moi, puisque ce tome 2 de Porcherie ne comporte que six textes (et c’est bien là le seul reproche que je pourrais lui adresser), je ne vais pas tous les passer en revue un par un. Je préfère vous laisser le plaisir de la découverte, et conclure ce billet par une lettre ouverte à l’auteur, comme je l’avais fait pour ma chronique du tome 1. Une lettre garantie sans langue de bois écrite il y a déjà six ans, soit peu après la parution du Porcherie version fanzine :

 

« J'ai bien reçu – et lu – Porcherie le week-end dernier. Un gros défaut à signaler quand même : c'est trop court, bordel ! J'aurais eu aucun problème à verser deux fois cette somme (ridicule, rappelons-le) pour un recueil deux fois plus gros. T'avais pas d'autres textes courts en stock ? À part ce menu désagrément qui en est à peine un – mieux vaut entretenir la frustration que de se vautrer dans l'assouvissement avachi – je me suis bien régalé. Enfin, « régalé » reste une façon de parler, hein, parce que je sais que ton style est plutôt du genre qui coupe la faim. Donc merci à toi de m'avoir fait sauter quelques repas, et permis d'entretenir ma silhouette ».

 

Mais aujourd’hui, la diète n’a que trop duré. Car oui, Christophe avait d’autres textes courts en stock. Et depuis la publication de Porcherie version fanzine, il a commis un certain nombre d’inédits pas piqués des vers. Mais ça, vous le savez déjà. Car il est évident que vous n’avez pas attendu de découvrir cette chronique tardive pour vous procurer toutes affaires cessantes les tomes 3 et 4 de Porcherie qui ont été publiés par la suite. N’est-ce pas ?

 

Rappel de la chronique de Porcherie, tome 1.

Voir les commentaires

Sang pour sang, le réveil des vampires - Jean Marigny

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

 

Le vampire est né de fantasmes liés au sang. La première trace tangible d'une croyance sur le symbolisme du liquide vital remonte à la préhistoire. Un vase découvert en Perse dont le motif représente un homme aux prises avec un monstre tentant de lui sucer le sang. La tradition de Lilitû, entité babylonienne, est multimillénaire. Le vampire, au sens strict du terme, est un produit de la civilisation européenne, notamment dans la Grèce antique et dans la tradition judéo-chrétienne.

Les stryges, lamies et empuses sont des divinités grecques d'apparence féminine qui sucent le sang de leurs victimes endormies. À l'ère chrétienne, elles deviendront les succubes. Lilith, démon féminin, aspirait le sang des nourrissons dans leur berceau. Lilith était issue d'un mythe assyro-babylonien et rattachée à la Genèse par une tradition rabbinique. C'est à partir du XIème siècle que commencent à se répandre des rumeurs relatives à des défunts dont le corps est retrouvé intact à l'extérieur de la tombe. C'est surtout au XIVème siècle que le vampirisme devient endémique, principalement en Prusse Orientale, en Silésie et en Bohême.

Le XIVème siècle est superstitieux. La peste a fortement favorisé la croyance aux vampires. La première manifestation vampiriste en France est associée au procès de Gilles de Rais en 1440, le plus grand tortionnaire d'enfants que l'Histoire ait connu (plus de trois cents enfants furent torturés).

Le héros national roumain, Vlad IV a contribué à libérer son pays des envahisseurs ottomans. Mais Vlad Tepes l'empaleur, voïvode  de Valachie fut surtout réputé pour sa cruauté légendaire. Il fera empaler des milliers de personnes pour son seul plaisir et mettait un point d'honneur à imaginer les pires tortures. Bram Stoker s'en inspirera, quatre siècles plus tard, pour créer le mythe fondateur : « Dracula ».

En 1484, l'Eglise (et son pape Innocent VIII) reconnaît officiellement les morts-vivants en approuvant la publication du « Malleus Maleficarum » de Jakob Sprenger et Heinrich Kramer.

On ne peut parler de vampirisme sans occulter le cas singulier de la comtesse Erzsébet Bathory (surnommée « La comtesse sanglante »). En 1600, après la mort de son mari le comte Ferencz Nadasdy, la comtesse trompe son ennui en s'initiant à la magie noire. Son serviteur Thorko enlèvera de nombreuses paysannes pour satisfaire les sanglants caprices de la châtelaine. Enchaînées dans les cachots du château, elles seront torturées et saignées à mort sur une période de dix ans. Le 30 décembre 1610, le comte Gyorgy Thurso (cousin d'Erzsébet) investit le château avec des soldats.

La comtesse sera gardée en captivité jusqu'à sa mort dans une chambre murée. Ses complices, dont la nourrice Ilona Joo, le majordome Johannes Ujvary et une sorcière nommée Darvula seront tous exécutés. Le château de Csejthe sera laissé à l'abandon. Les ruines serviront, très probablement, de modèle à Bram Stoker, du fait de murailles imposantes et d'un sinistre donjon, le tout sur un éperon rocheux qui domine le paysage. Le vampire légendaire est capable de se transformer en toutes sortes d'animaux, comme les araignées ou les papillons, mais aussi en brouillard ou en fétu de paille. Le cinéma lui ajoutera des crocs et des chauve-souris !

Le vampire entre dans la littérature en prose par une nouvelle intitulée « The Vampyre » de John William Polidori (1795-1821). Cette nouvelle est inspirée d'un récit inachevé de Lord Byron. Le vampire Darvell devient Lord Ruthven. Le conte sera publié en avril 1819 dans le New Monthly Magazine. Le premier chef-d’œuvre du genre est « La morte amoureuse » de Théophile Gautier. Charles Nodier reprendra le flambeau dans ses Contes ainsi qu'Alexandre Dumas qui écrit, à son tour, un « Vampire » en cinq actes et joué en 1851.

Le thème du vampire finit par lasser le public jusqu'en 1871 où « Carmilla » de Joseph Sheridan Le Fanu renoue avec le mythe et annonce le « Dracula » de Stoker. La première adaptation cinématographique est le cultissime « Nosferatu » de Friedrich Murnau dont la sortie en 1922 passe inaperçue. Le premier film parlant est le « Dracula » de Tod Browning en 1931 avec Bela Lugosi qui impose l'image collective du vampire. En 1957, il se fera enterrer avec le costume qui avait fait sa gloire. Le second plus grand interprète sera Christopher Lee, notamment dans « Le Cauchemar de Dracula » de Terence Fisher, premier film en couleur de 1958.

Voir les commentaires