L'autobus de minuit - Patrick Eris

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En quatrième vitesse : L’autobus de minuit, de Patrick Eris.

 

 

 

 

 

Il y a les romans linéaires, et les romans qui bifurquent. Il y a les auteurs qui respectent les codes, et ceux qui préfèrent les chemins de traverse. Il y a cet Autobus de minuit, qui fonce tous feux éteints la nuit en plein Paris, et le Diable seul sait où il va pouvoir nous conduire. Le Diable, qui a ici les traits de Patrick Eris, auteur de ce Thriller transgenre publié à l’origine en 2001 aux éditions Naturellement, puis réédité huit ans après par l’exigeante maison Malpertuis.

 

Patrick Eris, qui en trente ans de carrière, s’est constitué une étonnante bibliographie. De l’Espionnage au Cyberpunk en passant par le Fantastique et le Post-Apo, l’homme a flirté avec la plupart des « mauvais genres », sans toutefois jamais s’éloigner longtemps du Polar. Alors certes, L’autobus de minuit ne peut être considéré comme un pur Polar. Il n’en reste pas moins que noirceur, angoisse, mystère et suspense sont bel et bien au rendez-vous.

 

Après une soirée un peu arrosée, Caroline décide de rentrer seule chez sa mère. Pierrot proteste pour la forme, mais il sent bien que sa compagne ne changera pas d’avis. Alors il la laisse partir, malgré le mauvais pressentiment dont il peine à se débarrasser… Le jeune motard aurait dû insister, car dès le lendemain il apprend que Caro n’est jamais arrivée à bon port et demeure introuvable. Une disparition très inquiétante, a fortiori à l’heure où une espèce de vigilante surnommé « Le Nettoyeur » hante les rues de la capitale et décime les SDF…

 

Il existe d’ailleurs un autre danger, d’une nature encore plus trouble. Cet Autobus de Minuit, prédateur mécanique considéré par ceux qui n’ont jamais croisé son chemin comme une légende urbaine. Mais si, justement, il ne s’agissait pas d’une légende ? Et s’il s’agissait, au contraire, de la véritable valeur ajoutée du roman, de son « Cœur révélateur » battant sous ses « Habits noirs » ? Entre Poe et Féval, Patrick Eris ne choisit pas son camp, et prend garde à ne pas vendre la mèche trop tôt, distillant les informations au compte-gouttes. Il n’en a d’ailleurs que plus de mérite, car L’autobus de minuit est un roman assez court, qui file à toute allure.

 

Seule exception – notable – aux règles furieuses régissant cet univers nocturne en évolution rapide permanente : l’énigmatique G., personnage-clé qui semble toujours avoir une longueur d’avance sur les autres protagonistes. Lui évolue à un rythme différent, comme s’il se trouvait dans une dimension parallèle, sans pour autant qu’il soit présenté comme un être surnaturel. Une ambiguïté bienvenue, entretenue avec soin par l’auteur jusqu’à l’inévitable point de rupture. Lequel ne surviendra qu’après moult courses-poursuites haletantes, séquences d’action au découpage millimétré et autres règlements de comptes… flamboyants.

 

Autant de prouesses (pyro)techniques donnant au roman un cachet très visuel, voire cinématographique. Cependant, Patrick Eris ne se contente pas de livrer un spectacle son et lumière digne d’un 14 juillet sous amphétamines. L’auteur prend en effet un plaisir manifeste à pimenter son jeu de massacre de saillies cinglantes (les motivations du Nettoyeur sont notamment très éclairantes…) donnant à son propos un sous-texte sociétal bienvenu.

 

Telle une machine devenue folle, L’autobus de minuit file ainsi à toute allure vers une « Destination finale » que l’on devine funeste. Reste encore à savoir pour qui ? Mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire davantage. Sachez simplement que toutes les réponses vous attendent au terminus. Une ultime mise en garde toutefois : Patrick Eris ne délivre qu’un aller simple. Pour le retour, il faudra vous débrouiller par vous-mêmes… Si retour il y a.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 197, mars / avril 2019.

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Sanctions ! - Talion

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Saluons cette belle initiative de Zone 52 Éditions de relancer (enfin) une collection dédiée au gore en France après Trash. Pour les auteurs de notre catégorie, c'est un parcours du combattant pour publier nos écrits. Le puritanisme ambiant, la langue de bois, les réseaux sociaux, le politiquement (in)correct... autant de murailles à franchir comme « Blue » de Joël Houssin pour que le morbide littéraire survive.

Karnage, donc. Tout un programme à base de soufre, de porn, de vices, de foutre et d'hémoglobine. Et Talion tape fort avec son premier roman gore, même si le renégat est un vieux briscard dans divers domaines, du fanzinat aux fascicules, de préfaces DVDesques aux essais de toutes sortes. C'est aussi un conférencier habile dont le giallo est son thème de prédilection. Ses multiples influences se précisent dans « Sanctions ! » et tissent l'intrigue se déroulant dans une province française.

Un couple d'enseignants, véritables pervers sexuels aux fantasmes particuliers, se venge de certains étudiants récalcitrants à la médiocrité crasse. Aïcha, une jeune musulmane de banlieue, est la première à subir les outrages du professeur dans son sous-sol aménagé pour l'occasion. Rien n'est épargné aux lecteurs : nécrophilie, tortures, sévices, cannibalisme. L'épouse est l'axe central de ce couple perfide, celle qui attire le désir parmi les jeunes désœuvrés dont l'enseignement est un concept vague et inutile. Cette femme, une MILF en puissance, participe aux viols tout en stimulant leurs propres ébats à base de sodomie, scatophilie et autres déviances.

Talion a le talent de mélanger deux univers distincts pour articuler son récit. D'un côté, l'hommage assumé d'une horreur fondatrice en évoquant les œuvres de Bruno Mattéi, Deodato, d'Amato dont certaines scènes tirées de « Blue Holocaust », «Cannibal Holocaust » exacerbent les penchants sexuels du couple. L'aspect contemporain intervient ensuite par le Dark Web, le snuff et les fichiers illégaux que le couple conserve précieusement dans un ordinateur vérolé. D'ailleurs, leurs fantasmes sont filmés, mis en scène et diffusés sur le réseau caché du Net.

L'ambiance devient glauque et poisseuse au fil des chapitres et ça ne s'arrange pas avec le parcours d'un flic endeuillé (dont l'épouse est dépressive) en charge de l'enquête. Le tout engendre un roman percutant avec une vision sociale déprimante. Des jeunes désabusés, une éducation archaïque et dénuée de moyens, une sexualité naissante dépravée par le porno où la femme n'est qu'un objet, un vulgaire orifice à la bouche insatiable.

Roman particulier au traitement efficace et déroutant. Karnage réussit son pari avec ce premier gore dont la sanglante couverture de Will Argunas décrit parfaitement le sujet. Bravo Talion pour ce beau morceau de barbaque, il marquera les esprits durablement.

Notre interview de l'auteur.

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Sorcière de chair - Sarah Buschmann

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Sorcière de Chair... Voilà un roman qu'il est franchement bon et mérite d'être apprécié avec tout le "confort" de lecture qui convient. D'autant plus que cet ouvrage proposé par les éditions Noir d'Absinthe est d'une classe sobre mais de qualité. Et si la couverture peut éventuellement envoyer sur de mauvaises pistes (amateurs de « Young Adult », passez votre chemin !), n'en doutez point : Sorcière de Chair est définitivement à classer dans les mauvais genres qui nous intéressent ici.

 

Bon, pour commencer, j'ai adoré l'univers décrit : un mix habilement réussi de thriller et de fantastique, avec cette idée des sorcières charnelles (en effet, le type de magie employé est bien spécifique) rôdant parmi les humains, loin des clichés ésotérico-mystiques "djeunz" à la Charmed et autres âneries post-adolescentes. Ici, le thème est traité à bras-le-corps et sans fausse pudeur : oui, il y a de la chair, du sang et bien pire encore ! L'aspect fantastique est bien présent, distillé parcimonieusement dans les premiers chapitres, tandis que l'on entre de plain-pied dans l'enquête criminelle, elle aussi fort réussie. Tout ça sonne très juste et donne l'impression que la demoiselle a effectué pas mal de recherches en amont. L'approche scientifique, notamment, très travaillée, qui apporte un joli relief à l'ensemble et permet d'accrocher le lecteur entre deux tranches de sorcellerie « moderne » et pas piquée des vers, par instants à la limite du trash. Tout comme l'angle psychologique des personnages, qui a fait l'attention d'un soin particulier.

 

Il en va de même pour le décor australien, plus vrai que nature et dont la nature, justement, ainsi que ses petites spécificités (climatiques ou autres), apportent elles aussi un certain cachet à l'ensemble, assez éloigné du panorama urbain habituellement de mise pour ce genre d'histoires (telles que les sempiternelles ruelles sombres de New York et leurs cohorte de clichés...). Un cadre peu habituel qui va comme un gant à un roman bien plus singulier que sa quatrième de couverture ne le laisse paraître... Bref, tout ce qui concerne la construction interne du récit se montre des plus solides et rend l'intrigue d'autant plus immersive. Concernant la plume, la prose de l'auteure est toujours plaisante à lire, accrocheuse (parfois franchement viscérale) et elle sait trouver le ton juste et le bon timing pour chaque scène, ce qui fait que l'on ne s'ennuie jamais.

 

D'autant plus que les différents personnages (Arabella en première ligne) sont brillamment conçus et exploités dans le récit. Au départ j'avoue avoir eu un peu du mal à m'identifier à celle-ci, notamment au niveau des problématiques : qu'est-ce que cache le passé de cet agent de l'ordre consciencieux et (un peu trop) propre sur elle ? Pourquoi s'oriente-t-elle d'emblée sur la piste d'une sorcière ? Et comment en connaît-elle aussi long sur ces dernières ? L'auteure met un certain temps à nous dévoiler ces bribes de passé et si j'ai eu peur un moment que l'alternance présent/flashbacks ne devienne systématique, les informations sont en fait distillées de façon naturelle et non redondante, ce qui permet d'aérer agréablement le corps du récit. J'ai peut-être juste trouvé la « révélation » sur l'identité d'Arabella un peu trop vite amenée, là où ce rebondissement aurait pu arriver plus loin dans le récit et lui donner davantage d'impact.

 

L'autre léger bémol (encore que...) se situe pour moi au niveau des scènes d'action, qui auraient peut-être pu se montrer un poil plus « percutantes », au vu des capacités des sorcières. Pas qu'en l'état celles-ci ne soient pas intéressantes, mais ça ne m'aurait pas dérangé de les voir poussées jusqu'à leur paroxysme, plutôt que de les couper par moments par des phases de dialogues explicatifs, diluant alors légèrement l'impact des péripéties. Mais rassurez-vous : ça reste quand même efficace et accrocheur tout du long, je ne me suis pas ennuyé une minute ! D'autant plus que les éclats gore parsemés ici et là produisent de belles ruptures de ton, parfaitement maîtrisées.

 

Et puis, au-delà, il y a aussi un vrai fond dans ce récit, à travers cette ambivalence d’Arabella, qui derrière sa haine et sa frustration cherche simplement à "exister", par le biais de cette douleur sourde qui la broie depuis des années. Ou à s'en absoudre. Hormis ça, que lui reste-t-il ? Derrière le désir de vengeance, quoi d'autre ? Comment gérer cette partie d'elle-même qu'elle exècre, tout en sachant que c'est à travers elle qu'elle pourra tourner la page et finir par se reconstruire ? Ainsi, la protagoniste principale présente des fêlures et des problématiques très personnelles, qui la rendent d'autant plus attachante.

 

La charge émotionnelle est forte, et encore une fois il y a un réel propos derrière, pertinent, sur ce qui fait de nous ce que nous sommes et ce que nous sommes prêts à laisser derrière pour être celui ou celle que l'on voudrait être. Ce que l'on choisit d'oublier et ce que l'on garde, tout en essayant d'avancer, malgré le fardeau que cela représente. Par moments, j'ai eu peur de touches « Young Adult » tendant vers la romance, mais non, l'auteure tient sa ligne et cela reste sombre et mature jusqu'à la fin, presque nihiliste, même, via cette conclusion abasourdissante de noirceur.

 

Donc en résumé, hormis les légers bémols de pure forme soulevés, j'ai pris énormément de plaisir à découvrir ce premier roman, qui oscille entre plusieurs registres, tout en restant ancré dans le Fantastique sombre, voire l'horreur pure, mais qui n'a pas peur non plus d'entrer dans la psychologie interne de personnages forts réussis. Que dire de plus ? Eh bien, j'ai tout simplement passé un très bon moment avec Sorcière de Chair, qui n'a pas peur d'aller jusqu'au bout de ses thématiques, quitte à se salir les mains et maltraiter ses personnages – dont aucun n'est tout blanc non plus, ce qui apporte aussi son lot appréciable d’ambiguïtés. Bref, un premier essai plus que réussi pour Sarah Buschmann ! Si la dame persiste dans ce genre et avec la même qualité d'écriture, je suivrai le reste de son parcours avec le plus grand intérêt. Lu et approuvé, of course !

 

 

 

Lire la chronique de Zaroff et aussi celle de Lester !

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Mémoires d'un compagnon de l'ombre et Travaux forcés

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Mémoires d’un compagnon de l’ombre et Travaux forcés

(In La ronde de Glorvd et Les Compagnons De l’Ombre 27. Éditions Rivière Blanche)

 

 

 

 

 

 

Après Noir sur Blanc il y a deux ans, voici maintenant Noir ET Blanc. Tous les mois, Rivière Blanche publie en effet un livre dans la collection Blanche et un autre dans la collection Noire. Or en décembre dernier, j’ai eu l’honneur de figurer au sommaire des deux nouveautés.

 

Le premier de ces deux titres s’intitule La ronde de Glorvd. Il s’agit d’un projet très particulier, consistant à apporter une suite à un roman inachevé de Louis Thirion. À cette fin, Philippe Ward a sollicité un certain nombre d’auteurs maison – dont votre serviteur. Cependant, étant donné que je connais très mal l’œuvre de Louis Thirion, j’ai préféré décliner l’invitation.

 

Mais au moment de boucler l’ouvrage, Jean-Marc Lofficier a eu l’idée d’y adjoindre les témoignages de quelques collaborateurs fidèles – dont moi. C’est alors que je lui ai proposé de reprendre Mémoires d’un compagnon de l’ombre, publié dans Noir sur Blanc en tant qu’introduction à la seconde partie du recueil, intégralement consacrée à Rivière Blanche.

 

Le boss m’ayant donné le feu vert, j’ai revu, actualisé et partiellement réécrit ce texte. Et j’ai eu le privilège de voir mon témoignage publié avec ceux de François Darnaudet, Thomas Géha, Richard D. Nolane, Max-André Rayjean, Jean-Luc Rivera et Brice Tarvel. Rien que ça.

 

Quant au roman en lui-même, étant donné qu’il a été écrit par 30 auteurs différents, je ne détaillerai pas les contributeurs ici. Sachez néanmoins que j’ai déjà publié ou fait publier des livres de cinq d’entre eux (trois avec TRASH et deux autres avec Rivière Blanche). Et que j’aurai le plaisir de travailler avec un sixième cette année… Mais j’en reparlerai en temps et en heure. En attendant, pour La ronde de Glorvd, c’est par ici que ça se passe :

 

https://www.riviereblanche.com/blanche-2194-la-ronde-de-glorvd.html

 

 

 

Et ce n’est pas tout. Car j’ai aussi figuré en décembre au sommaire du 27ème tome des Compagnons De l'Ombre. C’est ma troisième participation à la série, après la publication de mes nouvelles Le masque et la marque et Le péril jaune en 2014 et 2016 dans les numéros 14 et 19. Et tout comme pour La ronde de Glorvd, il s’agit d’une contribution un peu spéciale.

 

En effet, celles et ceux qui parmi vous ont lu mon recueil Noir et Rouge se souviendront peut-être d’un petit texte intitulé Travaux forcés, en forme d’hommage à la série Panthéra, de Michel « Pierre-Alexis Orloff » Pagel. Ce texte, je lui ai donné une suite début 2018. L’auteur a lu ces deux fragments complémentaires, et les a appréciés. Au point qu’il les a retenus pour figurer au sommaire du numéro spécial que lui a consacré la revue Gandahar en 2019.

 

Galvanisé par cette invitation inespérée, mais aussi par la poursuite de Panthéra, j’ai ensuite rédigé deux nouveaux fragments inédits. Puis je les ai transmis au principal intéressé pour avis. Et là encore, j’ai obtenu un retour de lecture enthousiaste.

 

Après avoir constaté que l’édition papier du Gandahar spécial Michel Pagel était désormais épuisée, je me suis décidé à proposer la version intégrale de Travaux forcés à Jean-Marc Lofficier. Qui l’a acceptée pour son anthologie récurrente des Compagnons De l’Ombre.

 

Cette nouvelle en quatre actes est donc parue le 1er décembre dernier. J’ai pris la liberté d’y convier divers personnages imaginaires bien connus des amateurs de littérature populaire, mais aussi quelques personnes bien réelles. Jean-Marc Lofficier a beaucoup aimé ma façon, je cite, « de faire tomber le quatrième mur ». En espérant que ce sera aussi votre cas :

 

https://www.riviereblanche.com/noire-n140-les-compagnons-de-lombre-27.html

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Histoire de la science-fiction en bande dessinée - Xavier Dollo et Djibril Morissette-Phan

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Histoire de la science-fiction en bande dessinée,

par Xavier Dollo et Djibril Morissette-Phan

aux éditions Les Humanos/Critic

 

 

 

Une fois n'est pas coutume, le blog du Collectif ZLLT va chroniquer une BD. Mais pas n'importe laquelle : il s'agit aujourd'hui d'une bande dessinée « documentaire », très ambitieuse puisque voulant retracer l'histoire d'un genre littéraire qui nous est cher, la SF.

 

« Documentaire, ça veut dire plein de noms, de dates et d'informations, c'est chronologique et scolaire, bref, c'est chiant ! Rien à voir avec les petits miquets que j'aime lire ! », s'exclamera alors le bédéphile grognon et peu curieux.

 

Et il se plantera, le bougre !

 

Car les deux auteurs de ce gros (208 pages!) ouvrage, Xavier Dollo pour le scénario et Djibril Morissette-Phan, pour le dessin, ont réussi le pari un peu fou de fournir une œuvre à la fois distrayante pour le profane, et documentée pour l'amateur éclairé. Le texte est bien sûr didactique, mais le ton jamais ennuyeux ou professoral, ce qui donne davantage au lecteur le sentiment de se voir intégré à une conversation plutôt que de subir un cours magistral.

 

On suit donc les deux complices dans une balade qui nous mène des origines du genre (les grands mythes de l'humanité) jusqu'aux écrivains contemporains, en passant par les fondateurs modernes (Mary Shelley, Verne, Wells,,,) et par les différentes écoles et tendances de la science-fiction (l'Âge d'or américain, la nouvelle vague, les « punks » steam- et cyber-, sans oublier bien entendu les auteurs français, etc.) Le scénario est soutenu par différentes astuces de narration, et nous nous surprenons bientôt à dialoguer avec les auteurs évoqués. C'est un bonheur de suivre H-G Wells pendant qu'il nous explique la genèse de ses romans, ou lorsque nous nous retrouvons dans la cabine téléphonique du Docteur Who pour des téléportations dans les différentes époques. Nous nous voyons même conviés à un dîner organisé par le créateur d' « Astounding » où les invités ne sont autres que les grands écrivains de l'Âge d'Or qui nous racontent leurs vies et leurs carrières. L'ensemble se révèle ainsi ludique, amusant parfois, jamais lourd ou contraint, et nous oublions que nous tenons en main un « ouvrage documentaire ».

 

Le dessin se conjugue avec le texte de façon harmonieuse, la lecture aisée grâce à une mise en page claire, mais pas trop classique. On sent d'ailleurs dans le découpage et dans le choix des couleurs une influence des « comics » américains, qui s'accorde avec bonheur au thème général du livre. Enfin, cette BD s'avère une véritable mine de suggestions pour un lecteur néophyte désireux de découvrir la SF, et de se constituer une culture dans ce genre si complexe. En effet, en bas de nombreuses pages, on trouve des listes de lecture, des films à voir, des couvertures de collections à explorer, bref, tout ce qu'il faut pour avoir envie de se précipiter chez le libraire spécialisé du coin !

 

Le plaisir devient un peu différent pour un vieux lecteur de SF comme moi, modeste collectionneur d'anciennes éditions, car la plupart des titres fondateurs évoqués sont déjà en ma possession (parfois dans différentes versions), mais la lecture de « L'Histoire de la SF en BD » m'a parfois redonné l'envie de me replonger dans un classique du « Rayon Fantastique » ou d' « Ailleurs et Demain », et m'a surtout motivé pour me mettre en quête de certains titres manquants.

 

En guise de conclusion, j'ajouterai seulement qu'on peut lire cette BD pour le simple plaisir de la découverte d'un genre, et aussi parce que de nombreuses anecdotes se révèlent aussi passionnantes que certaines fictions ; mais aussi qu'il faut la garder à portée de main comme un ouvrage de travail permettant de vérifier faits et références. Enfin, je mets au défi les curieux de ne pas se constituer une liste de souhaits et de recherches pour se bâtir une bibliothèque idéale de SF. En tout cas, c'est tout le mal que je vous souhaite !

 

PS : Continuez à suivre le Collectif ! Si vous voulez en savoir plus sur Xavier Dollo, alias Thomas Géha, nous vous offrirons bientôt une interview de l'auteur de « Histoire de la SF en BD » !

 

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Alix Karol 1 et 2 - Patrice Dard

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Bon sang ne saurait mentir : Alix Karol, tomes 1 et 2, de Patrice Dard.

 

 

 

 

 

 

Milieu des années 70. Le Fleuve Noir règne sur le monde du roman dit « de gare », en particulier grâce à ses collections Anticipation, Spécial-Police et Espionnage. Frédéric Dard, tel un baron Frankenstein faisant corps avec sa créature, continue à livrer les aventures de San-Antonio presque aussi vite que son lectorat jamais rassasié ne peut les lire. Le contexte est donc à la fois des plus favorables à la littérature populaire – les ventes sont au beau fixe – et périlleux – difficile pour un jeune auteur de sortir du lot tant la concurrence est rude et de qualité.

 

Difficile de se faire un nom, et plus encore un prénom, surtout quand on s’appelle Patrice Dard. D’où l’intérêt de la double mystification mise en œuvre dans la série Alix Karol. En effet, non content de disparaître derrière un pseudonyme en forme de clin d’œil, l’auteur fusionne aussi avec le narrateur en adoptant son point de vue. Soit la même recette que celle utilisée par son père dans le cadre de sa célèbre série, mais adaptée ici au monde de l’espionnage.

 

Car Alix Carol et son binôme Bis sont bel et bel des espions, même s’ils agissent pour le compte d’une organisation quelque peu… décalée. Malgré leur appellation d’origine assez peu contrôlée, les « Services Secrets du Tiers-Monde » apparaissent néanmoins comme la première vraie bonne idée de la série. Car si En tout bien tout horreur démarre de façon assez classique après une explication de texte musclée avec de sombres empêcheurs d’espionner en rond, la suite du roman permet à l’auteur de subvertir à peu près tous les codes du genre. Du Lido à l’ambassade de Suède au Brésil, d’une prétendue danseuse de cabaret à une otage qui n’a rien de la princesse en détresse, Alix Carol fait feu de tout bois, pour notre plus grand plaisir.

 

Une formule débridée et impertinente reproduite dans Assassin pour tout le monde, le deuxième titre inclus dans ce volume, où Alix et Bis se trouvent cette fois confrontés au sinistre groupe terroriste Septembre Noir, avec rien moins que le Colonel Kadhafi en guest star ! Malgré ce contexte géopolitique pour le moins « chargé », où la guerre froide vient percuter de plein fouet la décolonisation, la série profite de l’occasion pour affirmer son caractère bien trempé, et les tribulations de ces drôles de barbouzes s’avèrent d’autant plus rafraîchissantes.

 

C’est drôle, vif, gaillard (voire même parfois paillard), et si on pense parfois à OSS 117 et à San-Antonio (tiens donc), l’ambiance générale des romans est plus proche du duo Audiard / Lautner que de James Bond. Pour autant, l’auteur évite l’écueil de la parodie, et parvient à trouver un improbable équilibre le long de l’étroite frontière séparant premier et second degré. Avec Alix Karol, Patrice Dard se révèle donc non seulement le digne fils de son père, mais il réussit aussi – et surtout – à s’émanciper d’un héritage qu’on aurait pu penser encombrant.

 

En conclusion, je ne saurais trop conseiller l’acquisition de ce volume aux amateurs de littérature populaire décloisonnée. « Décloisonnée », car si en effet la série Alix Karol relève avant tout de l’Espionnage, les amateurs d’Action et de Polar y trouveront aussi leur compte. Avec En tout bien tout horreur et Assassin pour tout le monde, vous aurez droit à une double dose d’aventures explosives, de jeux de dupes, d’agents doubles troubles triples, de femmes fatales et de sensations fortes et inversement. Tout ça et plus encore pour le prix d’un Poche, ce serait dommage de s’en priver. En espérant que French Pulp continuera à rééditer la série : avec 21 romans parus entre 1973 et 1977, il y a matière à une belle intégrale. À bon entendeur...

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 196, janvier / février 2019.

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