Enfer vertical en approche rapide - Serge Brussolo

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

David est un prisonnier condamné à perpétuité. Il se fond dans un mutisme volontaire, ne souhaitant pas partager les conversations pour se sauvegarder. En file indienne avec d'autres détenus, il descend un gouffre, entouré de gardiens à casques chromés. Le lieu : la prison de Shaka-Kandarec. Mais ce n'est pas une prison comme les autres. Les prisonniers serviront à la recherche scientifique pour éprouver leurs réflexes de survie. En bas du cratère, une vaste cave souterraine dont le centre est occupé par une gigantesque tour percée de hublots. Son diamètre est cerné par de la boue. Les gardes laissent les détenus à leur sort et fuient. Une voix impersonnelle crachée par des enceintes prend le relais. Elle précise que chaque étage du cylindre sera l'occasion d'une expérience pour accéder au niveau suivant. La première porte à la base de la tour s'ouvrira à l'aube durant une heure. Celui qui décidera de ne pas entrer sera livré à la faim et à la soif. Seul la tour dispensera de la nourriture par le biais d'un distributeur qui délivrera des repas personnalisés et quotidiens selon les besoins physiologiques respectifs.

 

Sur la face dorsale de la machine se trouve un réduit d'évacuation hygiénique, cabinet de toilette entièrement automatisé et, sur la face droite, un cercueil à désintégration instantanée pour y mettre les futurs cadavres. Ce cube monté sur chenilles et véritable enfer vertical va éprouver les prisonniers par ses caprices, ses tortures mentales et ses manigances. Pour avoir leur ration de pâte nutritive, les cobayes devront apposer leur pouce droit sur un bouton. Quitte à se faire brûler l'épiderme et d'avoir un pouce infecté ou gangrené. Et le distributeur d'acier est un vicelard : nourriture sans apport calorique, jeûne forcé, guillotine à phalanges... les souffrances seront variées. Certains tenteront de faire basculer le cube et se feront embrocher par des sabres, d'autres aduleront ce totem dispensateur de vie et de mort. On retrouve ce culte d'un distributeur dans Les fœtus d'acier par exemple.

 

Et la volonté de David Sarella va s'effriter au cours des épreuves. Et lorsque le cube lui propose de s'évader, le doute va envahir toute sa raison. Ce roman paru en 1985 avait une version amputée au début et à la fin. Et ça se fait sentir à la fin de la lecture. C'est un bouquin puissant et pessimiste, mais on reste sur un goût d'inachevé. Ce sera rétabli dans une nouvelle version publiée en 2004 chez Vauvenargues, sous le titre Enfer vertical. On saura tout sur l'enfance de David et les raisons de son incarcération dans ce donjon dantesque. Et son épilogue rendra une conclusion qui manque cruellement dans la première version.

Voir les commentaires

Noir et rouge, vu par David Coulon

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

 

"Voilà voilà. Je viens de finir Noir et rouge. Que dire ? Que j'ai eu l'impression de traverser, via une seule et même plume, un siècle d'anthologie de noir, d'horreur, de SF, de trash, de polar. De Lovecraft à Alien en passant par le giallo et le hard boiled, Artikel Unbekannt/Schweinhund alias A., l'homme aux mille masques (que la couv est bien choisie !) est non seulement un styliste hors pair, mais également le témoin, de tout ce qui se fait de mieux dans la littérature de genre – et dans la littérature tout court.

 

Ce qui semblerait être, vu de loin, comme un hommage à cette littérature, une sorte d'allégeance, un exercice de style, ressemble, vu de près, à l'émergence d'un auteur (et non plus d'un témoin) qui traverse le siècle à la recherche de nos pulsions et craintes les plus sourdes. La mort est là, omniprésente. Le sang, la peur. Tous les styles, tous les genres, toutes les références, tous les hommages, ne suffisent pas/plus à cacher les craintes de l'auteur, ses angoisses à lui (et non pas simplement les allusions à la collection du même nom).

 

Et l'exercice de style de se transformer sous nos yeux en un condensé de ce qui forge nos angoisses les plus sourdes, nos délires les plus déments, nos attirances les plus malsaines. Oui, Noir et Rouge sonne comme une anthologie. Celle de nos "Ça" intérieurs. Chapeau, mec."

 

Lien d'achat chez Rivière Blanche.

 

 

Voir les commentaires

Entretien avec Dola Rosselet

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

Bonjour Dola, avant d’évoquer ton premier recueil, peux-tu nous parler de ton parcours en quelques mots ? Quand as-tu commencé à écrire et pourquoi ?

 

Bonjour Zaroff, promis je vais essayer d’être brève. Je dirais qu’il y a deux phases dans mon parcours : une très longue qui a duré environ 25 ans (!) et une autre bien plus courte qui a commencé il y a un peu plus de 4 ans.

La première débute en même temps que le collège. Déjà à l’époque, je suis une lectrice assidue et ce que je préfère à l’école, c’est les rédactions. Quand les adultes m’interrogent et me demandent ce que je veux faire plus tard, je réponds “je ne sais pas”.

Mais au fond de moi je sais déjà que j’adorerais écrire, passer de l‘autre côté du livre si tu préfères. Je grandis avec cette envie, mais à part dans le cadre scolaire, je n’écris pas une ligne. En revanche, je lis beaucoup, de tout. Je suis une lectrice curieuse et touche-à-tout, ainsi à la fin de l'adolescence je découvre la littérature dite de genre. C’est un monde, ou plutôt des mondes, qui s’ouvrent à moi. Je me dis que si un jour, je raconte mes histoires, alors ce sera dans l’imaginaire. Les années passent, je fais des études puis des enfants. Les livres m’accompagnent toujours.

 

En 2013, il y a eu beaucoup de changements dans ma vie. J’habite désormais à l’étranger, les enfants ont grandi, j’ai alors plus de temps à disposition et surtout je me sens enfin prête à écrire. À me lancer. Fin de la période d’incubation.

Je commence alors à chercher sur le net des conseils, des pistes pour aider la débutante que je suis. Et de fil en aiguille, j’arrive sur un forum d’écriture consacrée aux mauvais genres : L’Écritoire Des Ombres. J’écris ici mes premiers textes. Je tâtonne, je corrige… en un mot, j’apprends. J’ai donc commencé à écrire il y a un peu plus de 4 ans.

 

Je réponds ici à la question “quand”… mais je n’ai pas encore vraiment dit “pourquoi”. Et c’est peut-être la réponse la plus difficile. Disons qu’à un moment donné, il y a à la fois le besoin de déchirer le réel, d’ouvrir une porte vers autre chose. Et peut-être aussi l’envie de restituer sous une autre forme tout ce que donne à voir le monde extérieur, tout ce que je l’ai lu ou vécu.

Bon, pour la brièveté on repassera, et encore, je n’ai pas raconté ce qui s’est passé depuis mes premiers pas d’aspirante écrivain à la parution du recueil. Mais j’imagine que tu auras des précisions à me demander à ce sujet.

 

En effet, on devine une maturité précoce dans les thèmes que tu abordes, un talent qui ne demande qu'à s'épanouir. Alors, raconte donc ce qui s'est passé depuis tes premiers pas jusqu'à la parution de ton recueil. Je sais, c'est facile voire fainéant... mais tu m'as tendu la perche !

 

Je savais bien que tu ne résisterais pas à la tentation ! Je commence à écrire quelques textes que je poste sur le forum. Cela me permet de travailler aussi sous contrainte (thème et/ou nombre de signes) et d’avoir un retour direct, en un mot j’expérimente.

 

Je commence à regarder du coin de l’œil les appels à textes, parfois je débute des récits que je ne parviens pas à terminer, par manque d’expérience. Et puis une nouvelle écrite sur le forum (Frères d’a(r)mes) reçoit un bon accueil et je me décide à l’envoyer à plusieurs éditeurs. L’un d’entre eux répond rapidement, voilà ma première publication ne tardera plus ! C’est très encourageant pour moi et me donne vraiment de l’élan pour continuer.

 

J’écris parfois pour correspondre à un appel en cours, mais le plus souvent je me fais plaisir sans chercher à « caser » mon texte tout de suite. Mon rythme n’est pas très rapide, d’autant plus que je passe beaucoup de temps à corriger, mais petit à petit je constitue une collection de récits dans mon disque dur. Au fur et à mesure que j’apprends, je n’hésite pas à rependre d’anciens textes inachevés et à les retravailler. Quand une de ces nouvelles semble correspondre à un appel à textes je l’envoie. Et de cette manière je réussis à décrocher d’autres publications.

 

Tu sais parfois dans la vie, la conjecture nous est favorable : on est au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes. C’est ce qui m’est arrivé : il se trouve qu’un des administrateurs de L’Écritoire Des Ombres sévit sous le pseudonyme de Artikel Unbekannt, et travaille de temps à autre pour les éditions Rivière Blanche. Il surveille ma progression depuis mon arrivée sur le forum. Début 2016, il me propose de travailler à un recueil de toutes mes nouvelles, publiées et inédites. Puis il présente ce projet au directeur de collection de Rivière Blanche, j’ai nommé Philippe Ward. La réponse, positive, arrive début 2017 !

 

Ton recueil m'a fortement marqué, notamment tes récits SF. On te sent vraiment à l'aise dans ce domaine comme Gilles Thomas. Parfaite héritière du genre, quelles sont tes influences littéraires et cinématographiques dans la SF ? On perçoit une solitude presque fataliste dans tes personnages. Malgré tout, ils vont au bout de leurs destinées quitte à passer pour des parias. Tel Hemingway et son triomphe dans la défaite, tu ajoutes en plus un décor proche du néant (galaxies inconnues, exodes spatiaux...) qui se confond avec une certaine résignation des acteurs de tes intrigues. D'où te vient cette allégorie désabusée ? L'humain a-t-il du mal à trouver sa place véritable dans le tourbillon des époques ? Même si les embûches sont nombreuses, l'homme tend à garder le sens de l'honneur et de la poésie. C'est cela que tu incarnes dans la SF : la beauté dans le désarroi. Dis-moi si je me trompe !

 

Oh ça en fait des questions ! Je vais essayer de répondre dans l’ordre. Tout d’abord mes influences littéraires sont bien plus nombreuses que mes influences cinématographiques, en SF comme ailleurs. Disons que je ne suis pas très cinéphile, les films me touchent moins que les livres… Si je devais citer deux ouvrages qui m’ont marquée, je dirais Des fleurs pour Algernon (Daniel Keyes) et À la poursuite des slans (Van Vogt), mais il y en a plein d’autres ; par exemple Le disque rayé de Kurt Steiner m’a beaucoup impressionnée.

 

Pour tout te dire, les paradoxes temporels et les voyages dans le temps me fascinent. Poul Anderson se tient donc en bonne place dans mon palmarès. Et puis, j’apprécie les space opéra pour leur souffle épique : Hypérion, Dune, le cycle de Traquemort et les livres de Pierre Bordage… J’aime aussi les univers sombres et dystopiques, mon dernier coup de cœur en date : pour Futu.re de Dmitry Glukhovsky.

 

L’humanité a-t-elle du mal à trouver sa place dans le tourbillon des époques ? Sûrement ! Je dirais même qu’elle a du mal à trouver sa place tout court, et qu’elle cherche désespérément un sens à son existence. La science, malgré ses développements spectaculaires, est incapable d’apporter des réponses à cette angoisse spirituelle. Et je ne parviens pas à imaginer que ce soit différent dans un futur plus ou moins proche. Que nous reste-il alors ? Pour certains la foi et la religion, pour d’autres la capacité à accepter que notre présence ici soit dépourvue de sens et vivre malgré tout. Tracer son chemin, parfois hors des sentiers battus, en sachant qu’il mène tout droit vers le néant.

 

Tout ce que je te dis là, ce n’est pas des choses auxquelles je pense quand j’écris. Je ne me mets pas devant mon clavier en me disant : Tiens ! Je vais aborder telle thématique ou faire passer tel message. Je laisse mes personnages vivre (ou mourir). Quant à incarner la beauté dans le désarroi, je ne sais pas. Mais je crois en effet qu’il suffit d’une lueur, même infime, pour trouer l’obscurité.

 

On constate que la SF est une part dominante de ton imaginaire. Concernant le fantastique et l'épouvante, qu'en est-il ? Es-tu une adepte des oeuvres de la Bibliothèque Marabout (Ray, Ghelderode, Owen...) ou aimes-tu te laisser surprendre par des auteurs plus contemporains, quitte à plonger dans le thriller (Grangé, Chattam...) ou le hard-boiled (Thompson, Williams, Chandler...) ? Tes récits horrifiques ne tombent jamais dans le trash ou le graveleux. Il y a une finesse, des subtilités dans les effets sans tomber dans la caricature. Tu te sens plus proche d'un Bram Stoker qu'un Jack Ketchum ?

 

Bon, je n’ai lu aucun des auteurs que tu cites à part Chattam et Bram Stoker, j’ai le droit de répondre à la question quand même ? Allez on va dire que oui.

J’ai découvert le fantastique avec Maupassant et son Horla. Une vraie révélation ! J’ai lu toutes ses nouvelles, plusieurs fois ; je ne m’en lasse pas. Un peu plus tard dans ma vie de lectrice, il y a eu Edgar Poe, Théophile Gautier et... Bram Stoker. Pour être honnête, je ne garde pas un excellent souvenir de ce dernier ; je suis allée au bout de son Dracula mais je l’ai trouvé indigeste : le style, trop ampoulé à mon goût, ralentit le rythme et amoindrit la tension. Dans le même genre, ma préférence va sans conteste au Carmilla de Sheridan le Fanu, auquel ma nouvelle À en mourir rend d’ailleurs hommage.

 

Je lis de temps à autre des thrillers (King, Koontz, etc) ; ces livres sont bien ficelés et je passe un bon moment, mais ils ne me laissent guère d’empreinte. Je les oublie vite. J’aime aussi les whodunit à la Agatha Christie et les polars historiques de la collection 10/18, mais s’il ne devait en rester qu’un, je garderais le Juge Ti de Van Gulik.

Pour en revenir au fantastique et à l’épouvante et puisqu’on en est aux confidences, je peux bien t’avouer que les scènes remplies d’hémoglobine, de corps en morceaux et de viscères éparpillés ont tendance à me filer des cauchemars (tu peux rire). Donc j’évite d’en lire et à fortiori d’en écrire.

 

J’aime quand c’est étrange, troublant, inquiétant et que les repères s’effritent : Je suis la reine, le recueil de nouvelles d’Anna Starobinet, m’a beaucoup impressionnée. Et toujours côté courts récits, je viens de terminer Certains ont disparu et d’autres sont tombés de Joel Lane, du fantastique contemporain tout simplement superbe.

 

Tu dois avoir aussi un regard acéré et critique sur les romans classiques, je pense à Remarque, Dorgelès, Barbusse, Céline, Gibeau... pour ne citer qu'eux, car tes récits sur les deux guerres mondiales sont criants de véracité. Pourquoi avoir choisi une telle approche dans la nouvelle (Ce qui s’est passé) Dans la tanière du loup ? Je trouve qu’elle est originale et pose des questions.

 

Deux livres traitant de la guerre m’ont marquée : À l’ouest, rien de nouveau de Remarque et Le silence de la mer de Vercors. Comment des gens ordinaires emportés dans un conflit qui les dépasse et sur lequel ils n’ont aucune prise, survivent au jour le jour. La guerre imprègne tant le quotidien qu’elle devient la norme et quand elle s’arrête, ceux qui ont survécu ne sont plus les mêmes.

 

Je vis à Berlin depuis bientôt six ans, ici le passé ne se laisse pas oublier. La deuxième guerre mondiale a marqué la ville, sa topographie, sa mentalité. Elle est plus concrète, plus vive que dans un livre d’histoire ou un documentaire, elle est palpable. Ou plutôt les cicatrices le sont.

 

Pour préparer la nouvelle sur la grande guerre, j’ai lu des correspondances et des témoignages de cette époque, tous écrits à chaud, par exemple Carnets de guerre (1914-1918) de l’adjudant-chef Cœurdevey. Je voulais un ressenti brut et non le recul que confère le temps ou l’âge.

À l’inverse, dans le cas du récit traitant de la seconde guerre mondiale, c’est suite à la lecture du Journal d’une jeune fille Russe à Berlin 1940-1945 que j’ai eu envie d’écrire. Quand les héros jouent de malchance, est-ce le destin, le hasard ou l’expression d’une volonté supérieure ?

 

La foi, dont je suis totalement dépourvue, ne cesse de me fasciner. On parle souvent de suspension d’incrédulité en littérature, pour moi la foi c’est de la suspension d’incrédulité à un niveau paroxystique. Je tente d’en décortiquer les mécanismes, de m’en emparer et de les tordre, parfois jusqu’à l’absurde.

Je vois la croyance comme un vote de confiance, une adhésion couplée à un certain lâcher-prise : peut-être qu’on souffre là maintenant, peut-être qu’on ne comprend rien à ce qui nous arrive, mais quelqu’un sait mieux que nous. Ce poids si lourd aurait donc un sens (on en revient à l’avant-dernière question…). C’est aussi cela que je questionne, la façon d’appréhender les épreuves…

 

Parmi tes nouvelles, j'ai particulièrement apprécié Deus ex machina par sa puissance visuelle. Cette idée d'un ascenseur ouvrant sur des mondes et décors différents m'a laissé une trace indélébile. Malgré sa brièveté, j'ai pensé à King et sa Tour sombre, Kubrick et son 2001 : a space odyssey... rien à voir pourtant, mais je fus troublé. Ce texte pourrait être traité comme un roman. Mon esprit est parti loin lors de la lecture de ce récit incroyable. J'avais même en tête le morceau Invisible Sun de The Police pour l'ambiance. Je suppose que tu n'as pas eu les mêmes influences que moi, alors quelles furent les sources originelles de cette histoire ? Et pourquoi le choix de Cassandre pour nommer ton héroïne ? Ève aurait été logique également ! Ce récit possède de nombreuses interprétations. J'en reste coi.

 

Ce texte, pourtant pas très long, m’a donné du fil à retordre. À vrai dire, tout est parti d’un concours sur l’Écritoire Des Ombres sur le thème de l’angoisse (le quotidien qui dérape sans crier gare et bascule dans l’étrange répond bien à l’idée que je me fais de l’angoisse). J’avais commencé ce texte et puis j’ai réalisé que je dépassais le format imposé. Je ne l’ai pas abandonné pour autant et je l’ai retravaillé à intervalles réguliers (surtout la fin). D’une façon générale, j’ai lu avec enthousiasme les livres évoquant les univers parallèles et leurs points de jonction. On pourrait citer en vrac : Moorcock, son Champion éternel et le Multivers, la Saga des Hommes Dieux de Philip José Farmer, Le cycle des portes de la mort de Weis & Hickman ou plus récemment Extinction Game de Gary Gibson.

 

Parfois le transfert résulte d’un mécanisme maîtrisé (d’ordre scientifique ou magique selon le genre dans lequel on évolue), parfois c’est une rupture dans la réalité, dans la logique. Pour ma part, les moyens de transport m’ont toujours semblé propices à ce type de voyage. Comme si le mouvement physique créait une distorsion rendant la bascule possible (cela marche aussi avec le voyage temporel). D’une certaine façon, l’ascenseur est un moyen de transport, mais il est aussi source d’angoisse pour les claustrophobes. Il a tout pour me plaire en somme, dans l’histoire il devient à la fois une plaque tournante et une prison…

 

Quant au choix du prénom, j’avoue un penchant pour les prénoms de la mythologie grecque (Ulysse, Olympe, Cassandre…) et j’avais envie pour mon héroïne d’un prénom évocateur. Dans la mythologie, le pouvoir de Cassandre est à la fois un don et une malédiction. Et dans mon récit lorsqu’elle arrive à destination, c’est cela qu’elle incarne à mes yeux : un don et/ou une malédiction. Qui sait ?

 

On ne peut évoquer ton recueil sans parler d'un thème adjacent qui revient régulièrement dans certains de tes récits : la vengeance. Et plus particulièrement dans un cercle familial, amoureux où la gastronomie n'est jamais loin. Comme d'illustres réalisateurs, tu parviens à dénoncer l'hypocrisie et les faux semblants dans un cocon intimiste. Est-ce un aspect de ta personnalité ? Une épée de justice dans un gant de velours ?

 

Je fais partie de ces personnes qui n’oublient rien. Le meilleur comme le pire. Je peux pardonner l’offense parfois, mais l’oublier non ; sans pour autant aller jusqu’à la vengeance.

Cette dernière est une idée séduisante pour un écrivain : un ressort scénaristique, des personnages en proie à une obsession, des sentiments puissants parfois ambivalents. Bref, que du bonheur servi sur un plateau d’argent (la gastronomie toujours dans les parages).

 

Quant à la justice, qu’elle soit personnelle ou séculaire, c’est un thème qui m’intéresse particulièrement. J’ai lu deux excellents recueils de nouvelles de Ferdinand von Schirach : Crimes et Coupables. Ils questionnent avec brio les notions de culpabilité et de justice. Par ailleurs, le cercle familial – surtout dysfonctionnel – amène son lot de non-dits, de rancœurs, de blessures plus ou moins cicatrisées, offrant ainsi une intensité dramatique dont il serait dommage de se passer.

 

Nous arrivons au terme de cet entretien et je te remercie d'avoir levé le voile sur Dola Rosselet. Pour conclure, ton récit Comme un parfum de deuil est le plus marquant pour moi. Il possède une poésie teintée de fantasy. Je ne crois pas me tromper en affirmant que c'est le texte qui te ressemble le plus. L'amour, le chagrin, les fragrances, l'érudition, l'alchimie et la folie d'un homme qui tente tout pour retrouver l'essence de sa défunte épouse.

 

Effectivement ce texte m’est très personnel…

 

Mille mercis à toi. Je te souhaite le meilleur pour la suite et j'espère que ton recueil touchera de nombreux lecteurs. Des projets futurs à nous annoncer ?

 

Merci à toi pour cette interview, cet exercice m’a aussi donné l’occasion de réfléchir à mes influences, à mon rapport à l’écriture. Tu sais, si je réussis à toucher vraiment quelques lecteurs je serai déjà très heureuse.

 

Des projets, oui j’en ai : Tout d’abord un texte de près de 75000 signes en stand-by depuis (beaucoup trop) longtemps que je voudrais terminer en 2018. Je ne sais pas encore quelle sera sa taille définitive, on verra jusqu’où les personnages m’emmènent.

 

Et dans ma tête des héros, des héroïnes et des univers qui ne demandent qu’à prendre vie. Mais le temps n’est pas extensible, alors priorité aux projets en cours (surtout ne pas se disperser ! À répéter en boucle.). Enfin, deux de mes nouvelles seront publiées cette année, j’en dirai plus sur ma page très bientôt !

 

Lire notre chronique de "De chair et d'encre".

 

Voir les commentaires

Voyage au bout du jour - Béhémoth

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Sea, sex and no fun : Voyage au bout du jour, de Béhémoth.

 

 

Quand Kââ décide en 1988 de suivre Daniel Riche pour tenter l’aventure Patrick Siry, il abandonne le pseudonyme de Corsélien, trop connoté à la collection Gore. De même que le duo composant l’hybride « Éric Verteuil », qui le précède au sein de la collection Maniac sous la nouvelle signature de « Berma », le Serpent change encore une fois de peau. Mais si l’on retrouve dans le roman de ses prédécesseurs le ton badin dont ils sont coutumiers, il apparaît dès les premières pages que celui de Pascal Marignac ne boxe pas dans la même catégorie.

 

Voyage au bout du jour se situe en effet aux antipodes d’Un festin de rats, tant dans le fond que dans la forme. L’auteur, déjà (re)connu pour ses Polars nihilistes et froids et pour ses Gore hallucinés considérés par certains amateurs – parmi lesquels votre serviteur – comme les meilleurs livres de la collection, profite de cette nouvelle mue baroque pour durcir le ton. Car le pseudonyme de Béhémoth n’a bien entendu pas été choisi au hasard : dissimulé derrière l’identité de cet animal mythique synonyme de force brute et de malveillance démoniaque, l’auteur peut ainsi laisser libre cours à un chaos qui ne connaît plus dès lors aucune limite.

 

Autant dire que ce roman, dont le titre fait écho au déjà très noir Voyage au bout de la nuit, de Céline, ne respire pas franchement la joie de vivre et, même si l’on trouve malgré tout de loin en loin des traces d’une ironie mordante, ne vous y trompez pas, c’est juste parce que « l’humour est la politesse du désespoir »… D’autre part, s’il est bien question dans ce livre de pieuvres géantes, on n’est pas chez Lovecraft ; pour Pascal Marignac l’horreur n’est ni innommable ni indicible : elle est humaine. C’est ainsi que, loin de lorgner vers d’aimables séries B comme Léviathan ou Octopus, ce brûlot cinglant et sanglant convoque plutôt les couleurs blafardes de l’hystérique Possession, de Zulawski, allant jusqu’à adapter sa scène d’accouplement contre-nature d’une manière inenvisageable au cinéma…

 

Mais Octopus est aussi le nom d’un mystérieux bateau peint en noir, qui sillonne les côtes bretonnes et semble suivre Philippe. Philippe qui a tué sa femme, et ce souvenir le ronge. Philippe qui rencontre Liane, et l’entraîne avec lui pour une virée sur l’ile d’Ouessant. Ambiance dépressive pour une errance éthylique qui se transforme en aller simple vers la folie. Parce qu’au bout du monde il n’y a plus rien. Et au bout du jour il y a le Mal.

 

Mais ce Mal, Béhémoth-Marignac ne l’interroge plus, contrairement à Kââ dans ses Polars et Corsélien dans ses Gore. Ici, plus de questions. Mais pas davantage de réponses. Juste des faits bruts, et une mécanique de l’horreur si bien rôdée que rien ni personne ne peut – ni ne veut – s’y opposer. Voilà en quoi Voyage au bout du jour est un récit obsessionnel et effroyable. Et voilà pourquoi je le tiens pour l’unique chef-d’œuvre de la collection Maniac.

 

Note un : Madame Elisabeth Marignac, dernière épouse de Pascal et fervente admiratrice de l’œuvre de son défunt mari, m’a confié « ne pas aimer ce roman ». Elle l’estime « trop horrible, trop noir »…

 

Note deux : le tome 2 de Corps et liens comprend la réédition de Voyage au bout du jour. L’illustration de couverture est à l’origine une peinture intitulée Résurgence, due au talentueux Mandy. Un fond vert d’eau strié de rouge, un noyé. La mer et la mort. Comme dans l’unique roman signé Béhémoth.

Voir les commentaires

De chair et d'encre - Dola Rosselet

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

Dola Rosselet est une femme charmante, une ensorceleuse des mots. Un véritable talent au service d'histoires sombres, oniriques, terrifiantes, visionnaires, utopistes, vengeresses. Son premier recueil paru en novembre 2017 est une vraie réussite et Rivière Blanche a eu le nez fin de publier cette autrice tant son style marquera les esprits durablement. Ce qui m'a surpris dans cet ouvrage, c'est l'extraordinaire palette de genres, de la SF aux récits de guerre, de l'horreur à la dystopie, de l'inconnu au post-apo, de la magie noire aux intrigues familiales. On trouve de quoi se rassasier chez Dola Rosselet et son art si particulier ne demande qu'à prendre son envol vers des récits plus longs, romans ou novellas. C'est bien simple, cette femme me fait penser à Ballard, Huxley, Silverberg ou encore B.R Bruss. On peut évoquer aussi Anne Rice et Gilles Thomas dans cette façon de conter et d'articuler des thèmes variés et riches. Puissants.

 

Personnellement, je trouve que Dola Rosselet est vraiment à son aise sur les textes dystopiques. Elle y relate des cités-bulles et ses effroyables caissons de simulation, une intelligence artficielle dominant les hommes, un exode astral sous fond de poésie, l'exploration de galaxies méconnues, le dernier homme sur Terre recueilli par une meute de loups, des centres de gestation et leurs terribles conséquences. L'univers de Dola Rosselet étend son emprise vers le rêve, l'épouvante, notamment dans un cercle de famille. On devine que la vengeance est un thème récurrent, que ce soit par une amante, une relation incestueuse. Complots et machinations rythment les trames dans des évocations jamais poussives ou inaltérées par des phrases creuses et vides de sens.

 

Et Dola ne s'arrête pas en si bon chemin. On y croise également des fantômes, de l'exorcisme, un tueur en série traquant ses proies célibataires sur Internet, des terreurs enfantines, du cannibalisme, du vampirisme rendant hommage à Carmilla, trois contes de princesses et leur intimité sexuelle (Walt Disney en mourrait deux fois), un Japon médiéval et ses sortilèges. Sans oublier le mythe de Cassandre et un ascenseur multi-dimensionnel et temporel, l'anonymat poussé à son paroxysme et comment survivre lorsque vous n'avez jamais existé ?

 

Il faut prendre en compte un récit de grande érudition : Comme un parfum de deuil ou le deuil d'un alchimiste expérimentant jusqu'à l'extrême pour capturer l'essence, la fragrance de sa défunte épouse. Vous croyez que ça s'arrête ici ? Et les récits de guerre ! L'échec de l'attentat contre Hitler dans la tanière du loup le 20 juillet 1944 aurait-il une raison divine, un coup de main de la Providence ? Et si deux âmes étaient échangées sur le front, à Verdun en 1916 ? Les destins de Paul et Markus nous confrontent à la triste réalité des soldats allemands et français où on ressent que personne n'est épargné dans cette boucherie sans nom et que la Grande Faucheuse ignore les frontières.

 

Il y a de l'insolence, de l'ahurissement et de la lucidité dans les nouvelles de Dola Rosselet. Une clairvoyance sur les destinées empreintes de solitude, de désarroi et de fatalisme... à toutes les époques, imaginaires, contemporaines ou ancestrales. Je me souviens qu'Orwell disait que « … dans notre société, ceux qui ont la connaissance la plus complète de ce qu'il se passe, sont ceux qui sont les plus éloignés de voir le monde tel qu'il est. En général plus vaste est la compréhension, plus profonde est l'illusion. Le plus intelligent est le moins normal ». Et c'est une citation parfaite pour illustrer partiellement Dola Rosselet. Elle donne à réfléchir sans tomber dans de la philo de bac à sable. Ses propos ne sont jamais gratuits, niais et peureux. Elle prouve aussi qu'un bon récit ne s'enjolive pas forcément d'envolées lyriques et d'effets de manche éculés. Dola Rosselet, c'est l'art et la manière. Et c'est ardu de posséder ces deux qualités sans trahir le lecteur.

 

En mai 2013, Dola s'est inscrite sur le forum de l'Écritoire des Ombres et, dès ses premières participations, on a su qu'elle avait quelque chose à dire, à exprimer, à écrire. Elle fait partie des rares personnes qui marquent les esprits cultivés, qui travaillent lentement pour nous distiller la quintessence. Une image me vient pour définir Dola Rosselet (et vous me pardonnerez cette comparaison semblant douteuse ou farfelue) : un alambic de cuivre aux senteurs indéfinissables. Une maturation artistique qui se bonifie avec le temps. D'ailleurs, en à peine deux ans, six de ses nouvelles furent publiées dans des anthologies diverses : Ténèbres, Otherlands, Bienvenus sur Mars, Rivière Blanche, Hystéries, Sombres Rets.

 

Vingt récits composent ce recueil avec une harmonie qui transcende. Parions que Dola Rosselet ira loin car elle possède l'âme des grands écrivains. Et ce n'est pas Artikel Unbekannt qui me contredira si on se fie à sa préface éloquente, une des plus belles que je connaisse de ce gaillard ! Comme je l'ai signalé plus haut, Dola a l'intelligence d'un Ballard, le génie d'un Silverberg, la lucidité d'un Huxley et l'effroi social d'un Orwell. Gageons que ses futures œuvres auront la même empreinte indélébile. Moi, j'y crois.

 

Lien d'achat chez Rivière Blanche.

 

Voir les commentaires