Entretien avec David Didelot

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Est-il encore besoin de présenter David Didelot, le conférencier avisé, l'essayiste, le romancier et le rédacteur du défunt fanzine Vidéotopsie. Depuis quelques années, on se croise dans divers projets (dont ma préface pour ton « Monstre de Florence ») et on se respecte pour des goûts similaires dans l'effroi, les femmes veules et dévêtues, le scalpel et la traque. On va s'intéresser plus particulièrement à la sortie de ton premier roman gore « Sanctions ! » paru chez Zone 52 Éditions, dans la nouvelle collection Karnage. Et c'est l'occasion de rendre hommage à Trash qui a eu le courage de relancer le Gore en France avec la sortie de vingt romans. Quels souvenirs gardes-tu de cette série dont tu as évoqué certains titres dans ta Bible « Gore – Dissection d'une collection » ?

 

Des souvenirs encore très présents pour tout te dire, teintés évidemment de nostalgie puisque Trash est passé comme une étoile filante dans la galaxie gore… Mais quelle étoile ! Très honnêtement, je pense que les volumes estampillés Trash ont fait la nique à la plupart des volumes de la Collection Gore : mieux écrits souvent, plus aboutis et plus cohérents d'un point de vue éditorial, mais tout aussi dégueulasses et tout aussi viscéraux que les "pires" gore de chez Fleuve Noir. S'il ne fallait en garder qu'un, ce serait sûrement le Pestilence de Dugüellus, dont j'attends désespérément la suite ! Allez, un deuxième, le Nuit noire de Christophe Siebert : un ami me disait qu'après lecture de Nuit noire, on avait de la boue à la place du cerveau… Il avait tout dit. Et puis les deux brûlots d'un certain Zaroff évidemment, en particulier Night Stalker. Inutile de dire que je regrette vraiment l'arrêt de cette collection, d'autant que j'ai un peu suivi son évolution, et que je connaissais certains auteurs qui ont contribué et avec qui j'ai pu correspondre. Beaucoup ont vu dans Trash la résurrection de l'antique Collection Gore, et l'arrêt de la série a été un crève-cœur pour les amateurs de littérature qui tache.

 

Différencies-tu des styles dans le gore en fonction de la nationalité des auteurs ? Préfères-tu un Joël Houssin à John Russo ou encore un Shaun Hutson à Nécrorian ? Ces deux derniers sont mes références propres et quels sont tes écrivains de prédilection dans ce genre précis où le sang et le sexe se confondent sans limites ?

 

Alors oui pour répondre à ta première question. Il me semble que les écrivains anglo-saxons sont souvent sous influence cinématographique. Et du coup, les thématiques dans leurs livres sont très proches de la série B horrifique : par exemple, tu trouveras chez les Anglais et les Américains beaucoup de bouquins ayant pour thèmes l'attaque animale, l'invasion parasitaire, des monstres typiquement anglo-saxons du bestiaire fantastique. À la sauce gore évidemment ! Les écrivains US de la Collection Gore allaient beaucoup puiser là-dedans par exemple.

 

Les Français, c'est un fantastique et un gore plus "réaliste" on va dire, plus ancré dans une réalité un peu sombre, grisâtre, presque provinciale parfois. Je pense à Corsélien ou à Pierre Pelot par exemple. Ce sont des gore avec les pieds dans la terre et les mains dans le terroir. Je les trouve donc plus réalistes et sombres que les Gore américains et anglais - souvent plus ludiques et série B. Ceci dit, ce n'est pas aussi simple que cela car tu as aussi des écrivains français qui ont été drôlement influencés par la littérature et le cinéma américains. Je pense à Gilles Bergal notamment, et à son Cauchemar à Staten Island, où la narration est un peu "à l'américaine", avec une écriture très rythmée, très événementielle. La séparation n'est donc pas aussi évidente que cela, mais globalement, c'est vrai que les gore français sont plus malsains, plus réalistes. Plus sociaux aussi. Ça me plaît davantage je dois dire, et ça recoupe d'ailleurs mes goûts en matière de cinéma : je suis plus tourné vers le cinéma bis européen par exemple que vers le cinoche américain.

 

D'où mon amour pour L'Écho des suppliciés de Joël Houssin, véritable feu d'artifice de dégueulasseries en tous genres et de tortures absolument dingues, avec une belle ambiance et un argument typiquement fantastique qui n'est pas sans rappeler certains motifs chers à Lucio Fulci. Comme toi, le fameux Blood-Sex de Nécrorian m'a sacrément marqué aussi, dont le titre parle pour lui (gore et pornographie trash). J'adore aussi La Marée purulente de Daniel Walther, qui jouit d'une ambiance là encore très fulcienne dans sa première partie et qui annonce le motif de la contamination, du chaos urbain - tant à la mode aujourd'hui... Sans compter que le bouquin est extrêmement érotique ! Allez, je t'en cite un quatrième (pour ne pas oublier les Anglo-saxons), La Mort visqueuse de Shaun Hutson justement : bouquin exemplaire d'un motif très exploité dans le genre, l'invasion parasitaire bien sale.

 

Mais en dehors des écrivains marqués Collection Gore (ou ses avatars), je ne peux pas oublier le Marquis de Sade et ses 120 Journées de Sodome : comme je l'écrivais ailleurs, le livre hystérise comme jamais le sexe et la violence, au point que toutes les "Collections Gore" de la Terre semblent être de simples variations sur tout ce qu'a inventé Sade. Rien de plus.

 

En évoquant ce sadisme récurrent, tu as choisi cette voie pour ton premier gore paru en janvier 2021. Avec, en toile de fond, le constat terrible d'un milieu scolaire archaïque et dénué de moyens humains, financiers et fonctionnels. Pourquoi ce choix original pour l'intrigue d'un gore ? Quel fut le déclic ? Certains films ont traité ce thème où ce sont souvent les élèves qui mènent la danse envers les professeurs (je pense à « Class 1984 » par exemple) et dans « Sanctions ! », c'est l'inverse.

 

Alors écoute, c'est très simple : c'est un milieu que je connais bien puisque je suis prof en collège depuis plus de 20 ans. Pour mon premier roman, il m'a donc semblé opportun de choisir un cadre qui m'était familier. C'est d'ailleurs un décor que j'avais déjà exploité, dans une nouvelle également parue chez Zone 52. Je n'avais pas pensé au changement de point de vue dont tu parles (élèves dominants généralement, mais dominés dans mon petit bouquin), mais maintenant que tu le dis… Pourquoi fondamentalement ? Parce qu'il m'était amusant d'imaginer une révolution réactionnaire dans l'univers scolaire, aux antipodes de ce qu'impose la pédagogie moderne.

 

Évidemment, j'ai poussé le bouchon très loin (nous sommes en rayon gore), de manière caricaturale même, mais j'avais à cœur d'exemplifier cette verticalité et cette dissymétrie consubstantielles (selon moi) à l'acte d'éducation : mes personnages sont cinglés et confondent la notion de "magister" (l'enseignant) avec celle de "dominus" (le maître, à qui on se soumet). N'empêche que je voulais appuyer là où ça fait mal actuellement : crise de l'Autorité, libération anarchique de la parole, horizontalité des rapports dans la classe… Ce dont souffrent pas mal de professeurs (en silence, car il ne faudrait pas passer pour un salaud de réac), et ce qui parasite la transmission. Ceci dit, nous ne sommes pas dans un essai politico-pédagogique, et je souhaitais surtout m'amuser, dépasser les limites et proposer une image inversée des représentations communes que l'on se fait du monde enseignant : tout en bienveillance et en "positivité".

 

À la lecture de « Sanctions ! », on ressent que l'emprise de la femme du prof est la dominante dans le couple. Tu me diras si je m'égare mais on devine que les déviances de Gabriel surviennent après son mariage. Que les fantasmes pervers de l'épouse ont exacerbé les vices enfouis de son mari. Le sadisme puise-t-il ses origines dans la féminité ? Je trouve que les femmes vengeresses ont plus de force et d'impact dans les films, notamment dans les « rape and revenge » comme « I Spit On Your Grave ». Les tortures infligées par Gabriel n'ont-elles comme but subliminal de contenter avant tout son épouse ?

 

C’est vrai que dans ce couple infernal, le personnage féminin m’intéresse plus que son homologue masculin : ce fameux "continent noir" dont parlait l’ami Freud, et mon goût pour l’altérité sexuelle – tout simplement. Alors j’ai plutôt envisagé ce duo comme le fruit d’une rencontre "miraculeuse", l’un des partis exaltant les vices de l’autre, et vice-versa : les affinités électives dans la perversité en quelque sorte, héritées de lectures gore justement - comme celle du célèbre Blood-Sex. Mais c’est vrai : à l’heure où la femme est souvent représentée comme une victime, et comme le chantre très moderne des valeurs positives (la paix, la douceur, la bienveillance, la négociation à la place de la guerre…), je me suis bien amusé à en faire une allégorie de la crasse, du sadisme, de la violence et de la domination. Un être obsédé par la satisfaction de ses désirs (d’ordre sexuel, mais pas que), hyper individualiste et totalement imperméable aux impératifs moraux de son temps. En ce sens, elle est une figure dominatrice oui, et son époux un être joyeusement soumis, dont la satisfaction sexuelle dépend surtout du plaisir de son épouse. En fait, je m’aperçois que l’écriture de ce roman a été guidée par un agacement terrible : celui que j’éprouve face à mon époque et à son irénisme béat.

 

Cette forme de matriarchie perverse te vient-elle de ta passion du giallo ? On sait que tu es un fin connaisseur du genre et, pour toi, quelle est l’œuvre qui t'inspire le plus dans ce cadre de femme insatiable, autoritaire et vicieuse ? Ms 45 ? Misery ? L'infirmière Ratched ? Je constate souvent que les films où les femmes deviennent le nœud central dans l'horreur sont coréens ou asiatiques. Le machisme est-il purement occidental ?

 

Pour répondre à ta dernière question, je n’en suis pas sûr du tout… J’aurais même tendance à penser le contraire : machisme, virilisme, sexisme, patriarcat, structures familiales traditionnelles… Peu importe comment on appelle ça, mais il me semble que les sociétés orientales ont encore pas mal de chemin à faire en la matière. Je ne suis pas un spécialiste du sujet, mais pour prendre un exemple, la condition des femmes au Japon n’est pas vraiment celle de l’affranchissement absolu. Du moins me semble-t-il. Et je ne parle pas des sociétés africaines… Je sais bien que c’est un peu la mode de se battre la coulpe et de penser que l’herbe est plus verte ailleurs, mais sur ce sujet-là, ça va être difficile. En même temps, aucune leçon à donner : les peuples ont leur Histoire, leurs traditions et leurs particularismes, que je respecte profondément. Tout le monde n’est pas à l’heure du féminisme occidental, c’est ainsi. Et pour reprendre ton exemple du cinéma d’horreur coréen (ou asiatique plus généralement), la puissance donnée à la femme est peut-être de l’ordre du fantasme justement, de la catharsis et de la représentation métaphorique : comme une manière de bazarder – de manière radicale - les cadres du patriarcat et du pouvoir mâle…

 

C’est clair, le giallo est plein de ces femmes tueuses, manipulatrices et vicieuses. Même si le genre exploite à fond le motif de l’oie blanche poursuivie par un assassin, les nanas ne sont pas toujours victimes dans le giallo, tant s’en faut ! Et il est clair que ma passion pour le thriller italien et ses thèmes a dû infuser pour Sanctions !. Mais si l’on parle d’images cinématographiques pour dessiner Barbara Lodi, j’ai plutôt pensé à des personnages comme celui d’Iris dans Blue Holocaust (la gouvernante vicieuse dans la villa du héros nécrophile), ou à ces "warden" qui peuplent les WIP films (films de prison pour femmes) ou la nazisploitation du ciné bis : la fameuse Ilsa en est le plus bel exemple, mais je pense aussi aux films de Bruno Mattei ou à ceux de Jess Franco. Et puis tu vas rire, mais la représentation de la MILF sur toutes les plates-formes de la planète porno a aussi joué son rôle dans l’esquisse physique de Barbara 😊.

 

Ah oui, j'avais oublié la gouvernante que tu cites. Un visage dur et franchement érotique pour ma part. On peut citer également certains films du regretté Jean Rollin où les femmes s'imposent dans les intrigues. L'homme n'est souvent qu'une marionnette entre leurs mains. Dans ton roman, Barbara attire ses proies par son physique. Cruelle et gourmande, c'est tout le contraire de la femme du flic. J'ai aimé ce paradoxe qui pimente ton histoire. Et le sort de cette épouse endeuillée donne tout son sel. La réticence est l'essence même du désir porno. Une femme austère et farouche est, je trouve, plus susceptible d'attiser les fantasmes d'un lecteur ou spectateur. C'est le cas dans « Les marais de la haine » où la beauté sauvage de l'actrice rend une vengeance perfide et animale. Pourtant, tu places ton intrigue dans l’infamie du snuff. Cela change la donne. La femme ne devient plus qu'un objet de cruauté gratuite. T'es-tu documenté pour appréhender cette zone dantesque qui existe malheureusement ? Nous sommes au-delà de la pornographie. Dans le genre « public », on pense bien évidemment au contesté « A Serbian Film » et je dois t'avouer que ma connaissance sur ce sujet est mineure. Comment as-tu abordé ce sujet en ayant le recul nécessaire pour ne pas tomber dans le vulgaire ?

 

Oui oui, Franca Stoppi dans le rôle de la gouvernante, qui jouait d’ailleurs les gardiennes vachardes et vicieuses dans les films de prison signés Bruno Mattei. J’aime beaucoup cette actrice. Et j’entends parfaitement ce que tu dis sur les "profils" de séduction et le désir : qui cache son jeu réveille plus facilement la libido chez le lecteur ou le spectateur, c’est clair. Mais l’image que je voulais dessiner n’était pas celle-ci dans le cas de Barbara : je voulais une femme respirant le sexe et la dépravation, de celles que l’on peut trouver dans le cinéma porno pour faire vite. Et le pont avec le snuff m’est apparu presque évident dans le cas d’un roman gore, comme point ultime de la pornographie justement : l’ouverture et la béance des corps... jusqu’au bout. Oh, ce n’est pas nouveau, et le sujet a déjà été traité dans le genre (je pense à Cinéma d’éventreur de Richard Laymon), motif tout autant fascinant que répulsif. Encore une fois, mon objectif – mon pari presque – était de lâcher la bride et de ruer dans les brancards : aller le plus loin possible dans l’horreur, d’où ton expression de "cruauté gratuite".

 

Et j’accepte volontiers le commentaire, notamment si l’on parle de mes descriptions typiquement snuff quand l’inspecteur visionne les photos et les films chez le jeune Axel. Pour répondre à ta question (enfin !), je ne me suis pas particulièrement documenté : j’avais lu quelques livres sur le sujet, et puis j’ai vu plusieurs films empruntant à l’esthétique snuff, la mimant avec plus ou moins de bonheur, et quelques thrillers sacrifiés à ce thème. J’ai donc puisé dans mes souvenirs de lecture et de cinéma, en radicalisant encore l’horreur de la chose. Je n’ai pas finassé pour le coup, et j’ai traité le sujet frontalement, du moins je le crois, sans proposer de commentaires sociologiques ou politiques. D’autres l’ont fait bien mieux que moi.

 

En combien de temps as-tu rédigé ce premier gore ? As-tu trouvé l'exercice difficile pour une première ? Nous savons que tu as la prose prolifique et dans divers domaines. Travailles-tu directement sur ordinateur avec un plan ou seul l'instinct prime ? Les auteurs veulent savoir !

 

En très peu de temps en fait : c’était lors du premier confinement, l’année dernière. J’ai commencé mi-mars et j’ai mis le point final du premier jet à la mi-avril je crois. J’ai même laissé reposer le truc au milieu de cette période, et ce pendant quelques jours. Évidemment, je ne compte pas les phases de relectures et de corrections, qui sont presque plus longues que la phase de première écriture… Je tiens d’ailleurs à te remercier encore une fois, car sans Zaroff, pas de « Sanctions ! » je pense ! Alors oui, je travaille directement sur ordinateur, et sans aucun plan. Pour tout te dire, je suis parti d’une réplique qui me trottait dans la tête (la première du roman), et puis j’ai brodé, brodé, au gré de mon inspiration devant le clavier. L’intrigue s’est construite en même temps que j’écrivais si l’on peut dire. C’était presque de l’écriture automatique ! Donc, non, je n’ai pas trouvé ça très difficile : excitant plutôt, exaltant même.

 

C'est le moment de nous quitter et j'en suis désolé. Je souhaite un beau succès à ton livre. Tenteras-tu encore l'aventure dans le gore ? Quels sont tes projets futurs ? Au plaisir de se croiser un jour. Et juste pour nos lecteurs : si tu ne devais garder qu'un seul roman d'horreur, ce serait lequel ? Bon vent l'ami et à bientôt.

 

T'inquiète, c'est déjà bien sympa tout ça ! Pour ce qui est de la suite dans le rayon gore, je ne sais pas trop… J'ai bien quelques idées pour une suite à Sanctions !, mais tout dépendra aussi de la réception du livre. Sinon, j'ai quelques trucs sur le feu oui, des idées de fanzines "one-shot" (un peu à la manière du Monstre de Florence), et puis quelques livrets en court pour des éditions DVD/Blu-ray. A plus long terme, une idée de bouquin ciné me travaille, mais ce sera pour bien plus tard. Enfin, si je ne devais garder qu'un seul roman d'horreur (un supplice ça !), ce serait peut-être le God Save the Crime de Pierre Dubois : roman sorti chez La Brigandine en 1982, puis réédité chez Hoëbeke en 2014, dans une version corrigée et augmentée… Sublimement écrit pour commencer, furieusement sanglant et érotique, et qui exploite le mythe de Jack l'Éventreur de manière tout à fait originale. Un must de littérature horrifique et pornographique ! Merci encore à toi en tout cas, et au plaisir de bavarder encore et encore !

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Thanatéros - Catherine Robert

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Parlons donc aujourd'hui de Thanatéros, de Catherine Robert. Déjà, rien que ce titre méchamment explicite : un mot, deux idées. La mort, le sexe et beaucoup de bas instincts (les nôtres) flirtant bien souvent entre ces deux (s)extrêmes. Et effectivement, on retrouvera ces thématiques tout au long des deux mini-romans figurant au sommaire de cet ouvrage.

 

De ce côté-là, Larmes de Sexe remplit son contrat jusqu'au bout et même bien plus. Je connaissais déjà ce récit en grande partie sous sa forme « brute », mais j'étais curieux et impatient de découvrir la version finale, car je savais que de nouveaux chapitres et éléments y seraient ajoutés. De fait, j'ai non seulement adoré le roman sous sa forme définitive, mais également pu me questionner sur les ressorts sous-tendant cette vision dystopique cauchemardesque et bien plus pertinente qu'il n'y paraît. Car oui, comme dans toute forme de récit anticipatoire qui se respecte, celui-ci prend racine, se nourrit de certaines tendances ou dérives de nos sociétés actuelles. Orwell avançait l'idée du mensonge, de la peur et de la manipulation des masses par le prisme de la guerre. Huxley parlait d'eugénisme, etc.

 

Ici, sous couvert d'un monde bâti sur la seule notion de jouissance, ainsi que sur la mainmise de différentes castes à travers le sexe, Catherine Robert nous parle aussi de la dictature de la consommation et du plaisir instantané (ce qui revient finalement un peu au même). « Achetez vite, achetez bien, soyez heureux ! Jouissez donc et oubliez le reste ! ». Mais l'on pourrait également y voir un miroir déformant de nos médias ou des transformations subies par le paysage audiovisuel ces dernières décennies : rien ne compte plus maintenant que le plaisir facile, les tiédasseries sans réflexion portées par la même dictature du « beau », du lisse et de l'aseptisé. Celui qu'on nous montre et qu'on nous vend dans nos « reality-show » quotidiens (à ce point « réalistes » qu'ils sont maintenant tous joués ou surjoués par des comédiens débutants), sur nos écrans de cinéma, dans nos magazines, à travers l'écran de nos smartphones, etc.

 

Cette dictature de la beauté et du plaisir instantané, où rien ne dépasse. Un peu comme ces corps à la plastique parfaite s'ébattant dans les draps satinés des sexpertes, nous faisant oublier les parties de jambes en l'air sordides dans les parcs, réservées à ceux ou celles ayant moins bien réussi leurs tests. Tout doit confiner à la perfection. Ce qui est moche, bancal, disgracieux, finit immanquablement dans les bas-fonds, loin du regard des représentants de l'élite. Sous couvert de fiction, l'auteur porte un regard désenchanté sur le monde qui l'entoure. Ce qui ne l'empêche pas non plus d'y aller à fond dans le sexe crado, nauséeux, malsain et le gore le plus décomplexé, comme pour mieux souligner le côté viscéral de sa vision.

 

Mais outre la force du propos et l'aspect franchement craspec de certains passages (parfaitement réussis au demeurant), j'ai également été beaucoup séduit par la construction même du récit. Car même si l'on parle ici de « mini-roman », sa structure ainsi que son développement s'articulent de façon bien différente des canons habituels. Peu ou pas du tout de personnages récurrents (hormis la résurgence d'un perso ou deux, ici ou là, mais loin d'être des « héros » de toute façon), pas d'intrigue « classique » au sens propre du terme (même si l'enchaînement des chapitres/saynètes se construit bien sur une forme de crescendo) : l'univers de Larmes de Sexe est éclaté et disparate et il faut accepter de laisser ses idées préconçues au placard avant de s'y immerger. Ceci dit, même sans trame classique, l'enchaînement des chapitres est pensé dans une certaine logique, nous laissant découvrir les différents aspects de ce monde oppressant et factice, au fur et à mesure qu'un étrange fléau s'y répand... Mais je n'en dirai pas plus pour ne pas déflorer le plaisir de la découverte aux mécréants n'ayant pas encore dévoré ce bouquin !

 

En tout cas, j'ai passé un excellent moment avec ce Larmes de Sexe, dont la version embryonnaire laissait déjà promettre un sacré potentiel. Un récit de haute volée, à la plume toujours efficace et concise, nous collant le nez dans la matière la plus abjecte possible, tout en nous donnant envie de bouffer les pages et d'en redemander après (mention spéciale à l'avant-dernier chapitre, Sexode, vision post-apo désabusée et nihiliste qui m'a fait grincer des dents, même au vu de ce qui précède). Bref : c'est du lourd et bien que le roman pèse à peine de plus de 120 pages, les lecteurs curieux en auront pour leur argent. Du moins, ça a été mon cas.

 

Mais la fête ne s'arrête pas là, car après nous avoir trimbalé d'une aberration charnelle à l'autre, Catherine Robert nous retourne le cerveau avec un ensemble de textes plus courts, réunis sous la forme d’un autre mini-roman. Ici, le ton est encore plus noir, plus sombre et la plume plus crue et décapante que jamais pour nous faire partager le destin de ces femmes à la fois bourreaux et victimes, peu à peu gangrenées par la folie.

 

J'aimerais pouvoir dire que j'ai adoré les deux œuvres à parts égales, mais force est de constater que j'ai moins accroché sur Tranches de Mort. Pourtant, pris séparément, chacun des textes le constituant est d'une puissance émotionnelle proprement hallucinante (à l'image d'un Yin & Yang dont je ne me lasse pas), nous laissant à chaque fois groggy et lessivé après lecture. L'insondable gouffre de la folie humaine, sa violence innée ou celle qui se dévoile suite à la rupture de tout raisonnement logique. Un monstre devient-il un monstre par la force des choses, par sa seule volonté ou est-ce le monde qui le façonne ainsi ? Peu de réponse finalement dans cette suite de récits percutants et violemment trash : l'auteure se contente de nous décrire la descente aux enfers de ces femmes brisées, sans complaisance, mais sans demi-mesure non plus. À nous d'adhérer ou non à la démarche.

 

Personnellement j'ai apprécié, mais trouvé l'ensemble un peu plus « décousu » que Larmes de Sexe, surtout vers la fin (et le fameux Carré Noir, chapitre bonus que j’ai eu du mal à rattacher à ce qui précède). J'ai bien compris que l'on suivait un fil à travers les différents interludes, mais j'ai peur d'avoir légèrement perdu ce fil à travers les dernières pages, là où tout m'avait paru limpide au début. Ce léger bémol ne m'a toutefois pas empêché de goûter cette seconde partie dans son ensemble, où malgré les horreurs narrées surnage parfois une solide pointe d'humour noir et caustique, comme dans ce savoureux et franchement vicieux Vieillesse Active. Je ne reviendrai pas sur les textes que je connaissais déjà, toujours aussi bons, et qui s'insèrent parfaitement dans ce recueil des plus dérangeants. Quant aux autres, ils m'ont tous collé une sacrée torgnole dont j'ai encore du mal à me remettre... (notamment le tout premier, Je suis méchante, où l'on passe du malaise diffus au rire nerveux, en passant par l'incompréhension horrifiée : tout cela en quelques pages à peine !).

 

En conclusion, je vais simplement résumer en affirmant que j'ai littéralement été soufflé par Thanatéros. Bien sûr, un tel livre n'est pas à mettre entre toutes les mains, et si l’univers original et parfaitement construit de Larmes de Sexe pourrait à la limite « faire passer la pilule » malgré son accumulation d'outrances porno-gorasses, le lecteur aventureux mais peu tolérant aux extrêmes aura franchement du mal sur Tranches de Mort, pourtant tout aussi intéressant d'un point de vue thématique comme stylistique. Oui, la plume de Catherine Robert fait mouche et fait mal, mais elle n'a jamais été là pour nous brosser dans le sens du poil, bien au contraire ! Un ouvrage saisissant à plus d'un titre par conséquent, qui malgré le goût rance laissé en bouche, donne immanquablement envie d'y revenir, pour ce qu'il dit à la fois sur l'âme humaine mais aussi sur le monde déshumanisé et désespéré dans lequel celle-ci s'épanouit... Une véritable perle noire, donc.

 

 

La chronique de Zaroff.

 

Notre interview de Catherine Robert.

 

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Strange Crazy tales of pulpe - Les éditions « Les Artistes fous associés 

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Cette petite maison d'édition au nom qui sonne comme une plaisanterie nous propose en réalité un joli petit recueil bien sympathique, qui se veut un hommage et un prolongement des anciens magazines « pulps » de l'âge d'or de la SF américaine. Je dois avouer que je suis très amateur de ces récits populaires écrits voilà bientôt un siècle par des auteurs dont beaucoup ont sombré dans l'oubli. Il m'arrive même de temps à autre de replonger dans les anthologies publiées par « J'ai Lu » pour relire des nouvelles de Catherine L, Moore ou de Seabury Quinn, et de m'en régaler (1). Il y est question d'exploration spatiale et de quêtes mystiques, de contrebandiers sidéraux et de demoiselles en détresse, de démons et de merveilles. Les héros y sont sans complexe et parfois sans scrupule, et l'aventure la plus débridée y règne sans partage...

 

Il s'agit donc d'une belle initiative de cet éditeur de tenter de ressusciter ce style de récit, avec la complicité de treize auteurs. Mais a-t-il réussi son pari ?

 

Sans hésiter, la réponse est « oui » ! L'esprit « pulp » est présent dès la couverture, joliment travaillée pour prendre l'aspect fatigué des publications d'époque, et les textes sont illustrés avec talent à la manière des magazines originels. Bien, me direz-vous, mais les nouvelles ? Je répondrai que, étant donné la variété des styles, des auteurs et des thèmes abordés, il serait difficile de ne rien trouver de satisfaisant dans ce recueil. En effet, du polar au space opera, du fantastique à la « fantasy », presque tous les genres de l'imaginaire sont mis à contribution, donc chacun trouvera son bonheur en piochant dans la table des matières. À titre personnel, j'ai eu mon lot de jolies découvertes et de petites insatisfactions, en fonction de mes goûts et de l'humeur du moment. Parfois, j'ai fait la connaissance de réels talents, et à d'autres moments j'ai trouvé que certains auteurs se livraient à trop de parodie, ou bien cédaient à certaines lubies contemporaines assez éloignées de l'esprit « pulp » proprement dit, mais l'impression d'ensemble en refermant l'ouvrage reste d'avoir passé un bon moment en compagnie d'auteurs ayant joué le jeu d'une littérature sans prétention et dont le but avoué est de distraire.

 

Mais attention : en relisant la dernière phrase (oui, il m'arrive de me relire, même si ça ne se voit pas) je me suis dit qu'il ne fallait pas que vous pensiez que ce « Strange crazy tales... » ne consiste qu'en une suite d'historiettes dépourvues de profondeur. Comme toute littérature de fiction se donnant pour but l'exploration des univers de l'imaginaire, ces récits peuvent amener le lecteur à des réflexions sur notre monde bien réel, à la manière d'un miroir déformant qui, en accentuant les défauts, pousse à s'interroger sur la nature profonde de ce qu'il est convenu d'appeler « la réalité ».

 

C'est pourquoi je recommande la lecture de ce petit ouvrage ( et en plus, il est joli et pas cher du tout !)

 

 

(1) Les meilleurs récits de Weird Tales, Astounding, Amazing, Planet stories, etc...

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Espérer le soleil - Nelly Chadour

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Quel superbe roman ! Il faut dire que dès le départ, tous les ingrédients d'un cocktail explosif étaient réunis : un monde uchronique sur toile de fond nucléaire, un décor post-apo' évocateur et réussi, des éléments fantastiques intrigants et savamment distillés, tout ça complété par une bien jolie galerie de personnages.

 

Mais l'atout maître du récit reste sans conteste la prose de Nelly Chadour. Vive et accrocheuse, elle nous alpague dès les premières lignes, pour ensuite ne jamais plus nous lâcher jusqu'à la toute fin. Imprimant un rythme fou dans les scènes d'action comme ménageant d'agréables trous d'air dans une intrigue à la fois simple et très construite, elle fait mouche encore quand il s'agit d'aborder l'aspect psychologique de ses personnages. Ainsi, même les passages « romantiques » méritent d'être soulignés, tant l’auteure arrive à trouver l'expression juste des sentiments pour nous mettre à la place de ses personnages.

 

Les protagonistes existent ainsi à travers leurs fêlures, mais également grâce à leur charisme (ou leur humour) et j'ai souvent aimé me mettre à leurs côtés – du « bon » comme du « mauvais ». Mais le tableau est si bien nuancé qu'au final les actes et agissements de chacun paraissent tous parfaitement justifiés et l'on finit par s'attacher aussi bien aux uns qu'aux autres.

 

Au niveau du rythme, c'est encore du très bon, car la tension ne se relâche presque jamais et on est tellement pris dans l'intrigue que les chapitres défilent à toute vitesse. Bonne idée aussi de jouer sur les flashbacks et différentes temporalités, mais sans trop en faire non plus. Ces interludes aèrent agréablement la trame tout en enrichissant le background des personnages. Encore une fois, c'est du très joli travail.

 

Outre les thèmes et le parfum délicieusement post-apo' (parfois à la limite d'une certaine idée de la Fantasy urbaine), mâtiné de Fantastique voire d'Horreur, j'ai beaucoup aimé le sous-texte politique de l’œuvre. On y dit aussi des choses sur notre histoire récente, sur l'impératif de rassembler les communautés pour (re)construire un monde sur de meilleures bases. Oui, forcément le discours est un brin utopique, mais il est ici parfaitement assumé et soutenu par un travail de recherche sur ce Londres après-catastrophe – tout comme l'Espagne franquiste – plus vrai que nature, où la révolte gronde sous cape, répondant à cette quête frénétique d'espoir, quel qu'il soit.

La présence de personnalités historiques ou de clins d’œil à la culture populaire, apportent de plus un sacré cachet à l'ensemble, brouillant les pistes et les approches, faisant par moments de ce roman une sorte d'OVNI à la croisée des genres. Ce qui lie tous ces éléments ? La personnalité bien trempée et la plume de l'auteure, traçant sa route hors des sillons bien lisses et convenus, et ce toujours avec un sacré aplomb. Du talent ? Oui, il y en a à revendre ici, assurément !

 

J'ai lu Espérer le Soleil il y a quelque temps maintenant et j'en garde pourtant d'excellents souvenirs. Après, si je dois formuler un mini-bémol (et encore), je soulignerais éventuellement que le dernier acte finit peut-être par traîner légèrement en longueur, même si encore une fois je n'ai pas décroché un seul instant.

 

Ça pète de partout et les rebondissements sont au rendez-vous, mais au final, peut-être aurait-il mieux valu raccourcir de quelques pages cette conclusion, ainsi que les différents affrontements... Mais bon, c'est bien pour pinailler, car même alors je ne me suis pas ennuyé un seul instant et j'ai été véritablement touché par le destin des protagonistes, qu’il m'a été difficile de quitter lors de l'épilogue (la marque d'une caractérisation de personnalités réussie).

 

En conclusion, j'ai donc passé un excellent moment avec ce roman, qui m'a séduit dès le début et dont l'univers passionnant m'a touché en plein cœur, foisonnant d'idées et de concepts dans un cadre à la fois familier et complètement déviant.

 

En outre, je dirais également que cet univers riche de possibilités pourrait être utilisé dans d'autres récits, tant il ouvre de nombreuses perspectives (il me semble d'ailleurs que Nelly Chadour a écrit quelque part un texte « bonus » s'insérant dans la continuité d’Espérer le Soleil : je serais curieux d'y jeter un œil !). Voire peut-être même une suite, mais il serait alors encore plus intéressant de suivre d'autres personnages et d'autres lieux, afin d'avoir une meilleure vue d'ensemble de ce monde alternatif baignant dans la nuit éternelle... Dans tous les cas, de l'excellent ouvrage : lu et approuvé, plutôt deux fois qu'une !

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Le club - Michel Pagel

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

Ô temps, suspends ton vol ! : Le club, de Michel Pagel.

 

 

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite mise en garde me semble de rigueur. En effet, dans ce roman très particulier, Michel Pagel a décidé de « ressusciter » une série de livres que certains d’entre vous ont probablement lus. Toutefois, s’il s’agit bien d’un hommage, les protagonistes ont beaucoup changé, et pour cause : l’auteur leur a inventé une deuxième vie. Ou plutôt, il a fait évoluer leur personnalité en les plongeant dans le monde réel. Comme si des personnages de fiction pouvaient vieillir. Avec Le club, vos souvenirs d’enfance seront donc sollicités d’une façon quelque peu déstabilisante. Êtes-vous prêts à une telle confrontation ?

 

Certains membres du Club ne l’étaient pas, eux. Trente ans après le « glissement », François ne l’a d’ailleurs toujours pas digéré. Tout en sarcasme et violence rentrée, il semble en guerre permanente contre le monde entier. Et surtout contre l’homme qu’il est devenu. Claude, pour sa part, a décidé d’assumer – et de s’assumer. Elle vit avec Do (qui selon l’humeur s’appelle aussi Mi). Dominique. Et Claudine. Deux femmes. Qui se moquent bien de ce qu’en pense François. Ou qui sont assez fortes pour ne pas en tenir compte. Pour Annie, c’est encore autre chose. Annie souvent mariée – et encore plus souvent divorcée. Annie et l’alcool. De plus en plus d’alcool. Trop. Et puis Marie, sa fille. Que sa mère évite de regarder, tant elle lui rappelle ses propres échecs. Quant à Mick, il n’est pas encore arrivé. Mais si la neige le permet, il ne devrait plus tarder à rejoindre les trois membres du club. « Trois », oui. Car si Pilou est déjà là, il n’a jamais vraiment fait partie du groupe. « Trois », car Dagobert est mort depuis longtemps.

 

L’ambiance est lourde ; les retrouvailles s’annoncent tendues. Tout le monde a beaucoup changé depuis le temps, et pas forcément en bien. De plus, il y a Cécile, la mère de Claude. Devenue une très vieille femme, elle demeure alitée dans sa chambre. Son état nécessite des soins constants. Après quelques échanges crispants, les membres du club vont se coucher. Puis tout bascule. En quarante pages découpées en six courts chapitres, Michel Pagel revient aux sources en signant « Le roman qui n’a jamais été écrit ». Et c’est exceptionnel. Quarante pages pour dire comment des créatures de papier se sont transformées en êtres de chair et de sang du jour au lendemain. Six chapitres pour évoquer la stupeur provoquée par une mue brutale, et la peur éprouvée quand on réalise qu’aucun retour en arrière n’est possible.

 

Après cette saisissante chute à rebrousse-temps, le présent reprend ses droits. Mais en cette veille de Noël, les membres du Club n’ont pas le cœur à la fête. Car la grande faucheuse est venue trancher un des derniers liens qui les unissait encore. S’ensuit un passage aussi poignant que réaliste. Regarder la mort en face est toujours une épreuve terrible – surtout quand elle touche de façon on ne peut plus intime. Et quand, comme ici, cette loupe cruelle devient un miroir dans lequel aucun survivant n’ose se regarder, de peur de ne pas s’y reconnaître.

 

Il ne s’agit pourtant que d’un début. En effet, dans la seconde moitié du roman, l’auteur instaure une atmosphère de plus en plus inquiétante. Jusqu’à ce que l’assassin frappe une deuxième fois. Étant donné que la neige n’a pas cessé de tomber et que les protagonistes se retrouvent désormais quasiment coupés du monde, la suspicion est de mise. Si le meurtrier était l’un d’entre eux ? Et Mick qui n’est toujours pas là… Mick et Jo – celle par qui le scandale est arrivé. La première à avoir changé. De là à la tenir pour responsable de la situation…

 

Michel Pagel aurait pu livrer avec ce roman un subtil hommage à la littérature populaire, en faisant vibrer la corde sensible de la nostalgie. Il aurait aussi pu proposer un vrai « Thriller », tant ce récit angoissant rappelle par certains aspects le célèbre Ils étaient dix d’Agatha Christie. Il a coché les deux cases avec brio. Mais il a fait bien plus que ça. Le club traite en effet de la perte. Perte du premier sang, perte de l’innocence et perte des êtres aimés. La perte, donc, à laquelle succède l’émancipation, dans tous les sens du terme. Mais que se passe-t-il quand un personnage devient… une personne ? Même s’il n’a plus vraiment sa place au sein des vastes espaces de l’imaginaire, est-il pour autant adapté au monde réel ? Tel un démiurge bienveillant, Michel Pagel interroge ici la notion de création, sans passer sous silence celle du sexe des anges. Car après tout, ce que ces cinq-là ont perdu ressemble à s’y méprendre au paradis…

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