Marie et Joseph font des petits noirs en série

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

Dans le polar, j'ai une passion folle pour le duo Marie & Joseph qui a sorti onze romans policiers entre 1983 et 1991. La presque majorité de leurs œuvres est consacrée aux romans jeunesse, mais notre blog n'évoquera que les dix romans parus dans la célèbre Série noire de Gallimard et un édité chez Calmann-Lévy. Et quoi de mieux pour connaître Corinne Bouchard et Pierre Mezenski qu'un article de journal signé par Marianne Alphant. Cette coupure fut trouvée dans un de mes exemplaires achetés en occasion. Quelle heureuse trouvaille ! Vu que cet article est découpé, je ne peux vous dire la date exacte de ce billet (je suppose qu'il date de 1988), ni le nom du journal. Pour satisfaire la curiosité des lecteurs, j'ai retapé l'article dans son intégralité pour en savoir un peu plus sur ces deux auteurs.

 

 

Marie et Joseph font des petits noirs en série.

Derrière ces prénoms originels, deux jeunes français plantent le polar dans les bas-fonds du Berry ou sur les pentes des terrils du Nord, comme dans « le Petit Roi de Chimérie ».

 

« À mains nues, mais à quatre mains, avec leurs noms évangéliques, ils sont entrés dans un club fermé dont ils ne portent manifestement pas les insignes. Fermé, car si la Série noire ne vit pas que du souvenir héroïque de Chandler, Hammett ou Goodis, elle porte leur deuil et leur suscite des épigones qui ont l'accessoire nostalgique : trench-coat, whisky, Underwood, belle garce. Mais la surprise est venue, ces dernières années, d'une nouvelle génération, française et très peu orthodoxe, qui n'a aucun respect pour les objets du culte et la panoplie noire. Ni Pennac ni Pouy (pour ne citer qu'eux) n'écrivent le doigt sur la gâchette. Marie et Joseph sont de ceux qui ont pris la clé des champs.

Quand ces débutants cachés sous leurs « prénoms un peu pitres », écrivaient la dernière scène de Chaudes bises, leur premier livre, ils n'étaient pas vraiment dans l'esprit « crime writer » : pendant le Festival de Bourges, un camion de vidange, déporté par l'explosion d'un stand de hamburgers, crève la toile du chapiteau et se vide de son contenu en percutant la sono. Plus de ketchup que de sang. La Série noire tolère un peu de marginalité. Mais elle craint l'enquête qui n'aboutit pas, la parodie, le chaos, les outrances — les bavures du genre. En sept titres, de Chaudes bises au dernier, le Petit Roi de Chimérie, Marie et Joseph se les sont toutes permises.

D'où leur vient ce mauvais esprit, dans un paysage qui respire, comme leurs noms, l'innocence ? Du Berry, bastion de la sorcellerie et des usines d'armements ? Joseph qui vit à Bourges est né au fond du département, dans une famille polonaise. Ou doit-on l'imputer à Marie, dont les patins à roulettes sont rangés derrière la porte ? L'esprit d'insoumission et de débordement, le goût du pastiche se développant sous le front pur d'une agrégée de lettres ? Marie enseigne à Nevers, conduit comme un bolide sa 2 CV pleine de copies d'élèves et d'idées saugrenues. Mais la collaboration est toujours un mystère, et la part de chacun indémêlable. La symbiose, en tout cas, se fait ici, aux champs.

S'ils ont commencé, disent-ils, avec « un état d'esprit pas sérieux », en désordre, s'embrouillant parfois dans l'histoire comme on se marche l'un sur l'autre en bricolant dans un espace étroit, la période « du cirque » est close. Pas de fouillis dans la petite maison isolée qui répartit les étagères de livres, les copies, les patins de l'une, les guitares, le banjo à cinq cordes, les Détective des années cinquante de l'autre, et leurs collections minéralogiques selon un ordre strict. Alentour, les plis des prés, les moutons, le bruit distant d'un canon à corbeaux. « Un paysage mathématique », dit Joseph. Le soleil se lève juste derrière le frêne qu'il voit de son bureau. Seul point de repère dans une campagne insituable, quelque part entre le Morvan de Marie et le Berry de Joseph.

« On avait dans l'esprit que le polar était un genre amusant : pour nous, la Série noire c'était Westlake, Chester Himes. L'idée de départ était de bricoler des trucs rigolos, des romans anarchiques, inclassables. Pas dans le style énigme, le genre policier où l'enquête remet le monde en ordre, non. » Les premiers livres en accentuaient plutôt le désordre — Chaudes bises et Si t'as peur, jappe. Les suivants s'en tiennent au monde comme il va — mal, à l'évidence — dans la France profonde. L'expérience qui nourrit l'observation ne vient pas de l'agence Pinkerton ni du FBI. Elle se développe dans les milieux éducatifs ; lycées et collèges pour Marie, stages IVP (initiation à la vie professionnelle) des 16-18 ans pour Joseph. Elle s'est formée à l'université (lettres modernes pour l'une, latin et grec pour l'autre). Elle reflète l'histoire et les flottements d'une génération : la traversée des années babas, les tournées d'un groupe de musiciens au Printemps de Bourges et dans les MJC (au banjo, un certain Pierre, plus connu sous le nom de Joseph). Le goût du blues électrique, ou de la musique soul dont les refrains parsèment leurs livres. Et l'exil dans le Nord d'une jeune enseignante, pour le Petit Roi de Chimérie.

L'inspiration suit son époque. Entre Berry et Nivernais, on est plus près des dérèglements sociaux qu'à Paris ou à Marseille. Le couple ne puise pas ses histoires dans le Milieu, mais dans la marge instable, obscure, minable, étrange de la province. « Les milieux pourris à la française sont plutôt les petits dingues, comme dans Square du Congo. La grande arpente des champs d'en-bas, c'était l'introduction stupide de la drogue dans les campagnes. Au fil des années, ça change la province. En 1975, il n'y avait rien. Et maintenant on trouve des réseaux d'héroïne dans de tout petits bleds. Ça n'a aucun sens, l'héroïne à Nevers ou à Saint-Amand-Montrond ; pour des paumés qui sortent de milieux très noirs, on peut le comprendre, mais pour des fils de bonne famille ? Et ces familles très straight découvrent que la loi et l'État existent. Elles ne s'en étaient jamais aperçu. C'est ça qui est intéressant dans la province, cette entropie, cette désagrégation de l'énergie. »

Le Petit Roi de Chimérie en est le dernier exemple, à la fois parodique et sinistre. Sur fond de terrils, la minable liaison d'un lycéen rimbaldien et semi-délinquant (sa mère se prénomme Vitalie comme celle du grand Arthur) et d'un professeur verlainien qui écrit des poèmes et s'épanche dans son journal intime. HLM, drogue, adolescence, grandeur et misère des déglingués dont la vie est déjà dans une impasse. Le septième roman n'est plus, comme le premier, l'effet d'un jeu. L'entreprise est sérieuse, le travail réparti en fonction de ce que chacun sait faire le mieux. L'un — ou l'une — fait le premier jet, l'autre le réécrit. « Avant, on était petits. La construction, ça s'apprend. Il faut être hard sur le plan de l'écriture, ne pas donner des armes à ceux qui pensent que c'est un genre mineur. Mineur : c'est dans les festivals qu'on a entendu ça. Qu'on s'est aperçu qu'il y avait un problème. » Ils en sont surpris mais prêts à relever le défi. L'air d'ici est tonique. La maison, un ancien moulin, est entourée d'un ruisseau qui tombe en cascade et quand on se penche vers ses tourbillons, dit Joseph, on est littéralement dopé par les ions négatifs. « Venez voir. »

 

Marianne Alphant

Marie & Joseph : le Petit Roi de Chimérie, Gallimard. Série noire, n° 2130.

Voir les commentaires

Noir et rouge, vu par Sandy Foulon (UltraGore)

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

 

Noir et Rouge est donc un recueil de nouvelles d’Artikel Unbekannt/Schweinhund, auteur multifacette grand amateur de littérature dite populaire, de la plus classique à la plus extrême. Deux pseudonymes, correspondant à deux identités littéraires, et deux couleurs, deux sensibilités. L'ensemble est organisé en quatre parties : « Slices of Death », réunissant des récits fantastiques où domine la mort, « Pulp is not dead » rend hommage à la littérature des pulp magazines, faisant la part belle aux super héros, à la SF et à l’espionnage ; « No Future » regroupe des textes de guerre et de (post-)apocalypse ; enfin, « White Trash » est la partie la plus gore. Pas mal de ces textes étaient déjà parus à gauche, à droite, donc un des intérêts du présent livre est de les rassembler en un seul endroit. Et puis il y a quelques inédits.

Faisons le tour de ces nouvelles…

SLICE OF DEATH


- À mourir de rire : non, ce texte qui inaugure le recueil n’est pas marrant, contrairement à ce que pourrait laisser penser une mauvaise lecture de son titre. Il ne faut pas prendre l’expression dans son sens habituel, mais bien de manière tout à fait littérale. Un récit de terreur dans la grande lignée des maîtres du genre.
- Rouge : notre auteur n’a pas son pareil pour rendre compte, par son écriture, des états hallucinés, de folie. Le lecteur évolue dans son texte à tâtons, un peu perdu. La condition pour profiter de l’expérience est bien sûr d’apprécier cette sensation de perdre pied. En tout cas, le traitement du thème en question est original. Allusif.
- Passé décomposé : une belle histoire d’amour romantique, tourmentée et fantastique. Parce que les maladresses et les échecs ponctuent aussi nos vies.
- Jaune : Noir. Rouge. Et jaune. Artikel Unbekannt aurait glissé un clin d’œil à l’Allemagne que ça ne nous étonnerait pas, vu ses déclarations d’amour notamment à Berlin. « Jaune » mixe avec efficacité hommage au Giallo et thème du vampirisme. La structure, qui fait s’alterner les deux points de vue (celui de l’enquêteur et celui de la femme) donne au texte un agréable dynamisme.
- Retour aux sources : un des récits les plus classiques du recueil (je ne connote pas du tout négativement le terme ‘classique’). Il fait immanquablement penser à du Lovecraft, mais aussi à une nouvelle de W. H. Hodgson ainsi qu’à Clark Ashton Smith et son goût pour les îles /continents oubliés (cf. Poséidonis), lui-même proche du « Maître de Providence ». Autant dire qu’on lit ça avec un grand plaisir.
- À feu et à sang : un bel hommage à l’univers de Jess Franco. Récit d’un envoûtement fatal. Quand Eros mène à Thanatos.

PULP IS NOT DEAD


Une deuxième partie que j’ai trouvée moins intéressante que les autres, car elle est moins personnelle, elle visite des genres qui m’enthousiasment moins entièrement que l’horreur, le gore, l’épouvante (etc.), et, selon les cas, certains textes font appel à des univers préexistants que je n’ai pas l’honneur de connaître. Ceci dit, rien à redire quant au style.


- Dark night : Artikel Unbekannt réécrit un passage clé de l’histoire de Batman. Même si le choix du personnage et du passage en question est à saluer, cette petite nouvelle arrive dans une période où l’overdose de blockbusters superhéroïques a achevé de me dégoûter du genre.
- La tension de la stratégie : j’ai beaucoup apprécié l’impression de me retrouver en plein poliziottesco. L’histoire est particulièrement prenante. Vous l’aurez compris, un peu plus réservé pour l’aspect « super héros », mais il passe encore bien ici.
- Aliénation : Alien revisité par notre auteur.
- Le masque et la marque : cela commence avec une messe noire qui tourne court, puis ça prend une tournure inattendue. Ceux qui, comme moi, ne connaissent pas les différents personnages (Léonox, Mephista, etc.) et leurs univers respectifs mis en présence l’un de l’autre dans cette nouvelle, risquent de se sentir un peu perdus.
- Le péril jaune : l’intérêt de cette autre réunion de personnages populaires (Miss Ylang-Ylang, monsieur Ming,…) pourra échapper, du moins pour une bonne partie, à ceux qui ne connaissent pas ceux-ci. Reste le style.
- Travaux forcés : un pur hommage de fan qui orchestre la rencontre entre le personnage (Panthera) et l’écrivain (Pierre-Alexis Orloff). Une fois encore, force m’est de reconnaître que je ne connais pas ce personnage et ses aventures, et que, par voie de conséquence, je reste assez extérieur au truc.

NO FUTURE


La partie qui nous reconnecte totalement à son auteur.


- Japon, année zéro : une solide nouvelle avec une belle ampleur temporelle. Un pays qui connaîtra le feu nucléaire, trois destinées liées, une fin déroutante. Un des « must » de ce recueil.
- Angst : située juste après la Seconde Guerre mondiale, « Angst » nous balade de l’Espagne à l’Allemagne et met en scène des nazis confrontés aux horribles résultats d’une de leurs expériences qui leur échappent. Cela pourrait presque constituer l’épilogue de « Entre chien et loup » de Cornelia B. Ferrer, la nouvelle de Nazisploitation parue dans Cin’Exploitation n° 2. Un pur plaisir.
- Caïn et la belle : du pur post-apo comme on l’aime. Des ruines, un homme qui se réveille amnésique, la solitude, et puis… la rencontre. Et une fin qui fait travailler notre imagination. La mention des rats nous rappelle que Julien Heylbroeck (vu le duo que formaient Schweinhund et Julien pour TRASH, difficile de penser à l’un sans penser à l’autre) avait aussi écrit un excellent récit post-nuke dans lequel fourmillaient de gros rongeurs (« Junkfood Rampage », cf. l’anthologie Dimension TRASH ).

WHITE TRASH


Cette quatrième et dernière partie regroupe les 8 textes déjà parus sous ce titre commun « White Trash » dans Dimension TRASH, que je viens justement d’évoquer, ainsi que d’autres petites nouvelles, soit provenant d’autres anthologies, soit inédites. On pénètre ici totalement dans l’antre du Schweinhund. La partie la plus trash, la plus rageuse, la plus folle. Je renvoie à ce que j’avais déjà écrit dans ma chronique de Dimension TRASH, mais je vais quand même reprendre tout, texte par texte…


- 1985-1990 : Schweinhund annonce la couleur dès l’entame de cette partie avec cet hommage maladif à la collection Gore. Tout en folie et en animalité.
- La chambre noire : texte qui s’articule bien avec le précédent. Encore plus maladif. On retrouve bien là le style de l’auteur de Bloodfist, qui aime à jouer avec les mots et à cultiver l’obscurité, tout en se faisant volontiers trash. La figure féminine de dominatrice qui y apparaît semble bien être une personnification de la maladie qui ronge le protagoniste. Un de ces textes qu’on relit plusieurs fois pour tenter d’en percer au mieux le sens.
- Légion : Ce que je viens de d’écrire pour « La chambre noire » à propos du style et de l’aspect « crypté » est encore plus vrai pour « Légion ». On ne sait plus trop si ce qui prime, c’est le fond ou la forme. Deux pages très denses, qu’on lit, relit et rerelit.
- Quinze minutes : du sexe cru bien sale avec à nouveau un personnage de dominatrice. Plus direct, plus limpide que les deux précédents. Trash.
- Bon sang ne saurait mentir : même veine que « Quinze minutes » : du sexe bien dégueu pratiqué par des personnages repoussants. On sent tout le bien que pense l’auteur de ces deux types de personnes (la grosse américaine gavée aux McDo et le cadre supérieur)… Un peu plus de légèreté que dans la précédente, cependant.
- Löwenacht : retour au style le plus fiévreux, le plus enragé de l’auteur. Un discours antireligieux auquel se mêle le thème du cannibalisme.
- Profondo nero : un joli titre qui rappelle plein de bonnes choses pour un bref récit halluciné qui utilise des éléments du Giallo dans un univers cauchemardesque à la « In the Mouth of Madness ».
- 2013-2016 : la version actualisée de « 2013-2015 » parue dans Dimension TRASH. Il s’agit d’un hommage à la collection TRASH (dont l’arrêt, que je n’arrive toujours pas à digérer, est le plus grand drame littéraire depuis la mort de la collection Gore).
- Contre-nature : premier texte qui n’était pas présent dans le « White Trash » de Dimension TRASH. Du grand Schweinhund. Un récit fragmenté où s’alternent le point de vue d’une femme enceinte et celui du bébé qu’elle porte. Une relation vécue comme une guerre. L’antithèse de tous les trucs cuculs qu’on entend sur le sujet. Bien tordu.
- S.O.S. : une petite tranche de vie d’un mec pas net. Quand on comprend à la fin de qui il s’agit, cela devient tout de suite moins anecdotique ! Le style se fait très haché. Il instaure un sentiment d’urgence et donne un caractère halluciné à l’ensemble. Bien vu, le titre (qui n’est pas seulement le cri d’un terrien en détresse…) !
- Confrontation : l’écriture redevient un peu plus classique pour les besoins de cette nouvelle à travers de laquelle l’auteur fait sentir ses idées politiques en s’amusant à tordre le cou de quelques clichés.
- L’altro inferno : on l’aura compris, Artikel Unbekannt/Schweinhund est un grand amateur de cinéma bis. On a eu l’occasion de pointer ses déclarations d’amour aux films de Jess Franco et au Giallo, entre autres choses. Ici, il paie son tribut à la Nunsploitation.
- Blutwurst : un texte basé sur des souvenirs personnels, où se mêlent étrangement plaisir et douleur. À lire en écoutant de l’electro industrial.
- L’œil du serpent : un hommage à l’écrivain Kââ. C’est obscur et plein de rage (« Ensuite je briserai mes chaînes. Te frapperai avec. Puis je frotterai tes plaies. Contre les barbelés » p. 209).
- Corps et liens : hommage au même auteur, mais à ce qu’il a publié sous le pseudo de Corsélien. Douleur et tendresse s’y mêlent.

Enfin, le livre se termine par une interview de l’auteur, menée par Zaroff (qui a écrit, entre autres, Night Stalker et Bayou), histoire d’en savoir un peu plus sur lui.

En résumé, ce recueil permet de bien se rendre compte que notre écrivain possède plusieurs facettes. Il est à la fois unique et multiple. Très attentif à la forme, il est capable de changer assez radicalement de style selon les objectifs poursuivis. Ça nous change des nombreux écrivains lisses et trop unidimensionnels ! On le sent par ailleurs avide de partager avec ses lecteurs ses différentes influences, qu’elles soient littéraires, cinématographiques ou autres. En tout cas, l’ensemble est suffisamment varié pour toucher différents types de lecteurs. N’hésitez donc pas à y picorer votre bonheur…

 

Lien d'achat.

 

Voir les commentaires

Le retour des damnés - Mario Pinzauti

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

 

La collection I RACCONTI DI DRACULA a perduré de 1959 à 1981 aux éditions ERP, avec un âge d'or situé entre 1959 et 1965. Certains furent traduits en France dans les années 60 avec, souvent, une traduction calamiteuse (Dracula Pocket). L'équipe de Sin'Art propose donc "d'approfondir la connaissance de ce pan assez fascinant de la culture fantastique et populaire italienne, dans une langue plus respectueuse des efforts méritoires déployés par les auteurs italiens." Grâce à Hantik Books, nous découvrons ainsi le premier volume traduit de l'italien par Patryck Ficini, relecture par Angélique Boloré.

Il s'agit du maître en la matière : Mario Pinzauti, alias Harry small, Johanni Walter, Jack Leeder, Hubert Sanchez... écrivain prolifique d'une centaine de romans, tous genres confondus, dont 46 pour la seule collection horrifique des éditions ERP. Également scénariste et réalisateur, il œuvra pour le cinéma bis italien, westerns et polars. Curieusement, il fut absent des productions fantastiques et d'horreur ! Nul n'est prophète en son pays, comme on dit.

Pour en revenir à ce roman, il s'agit donc d'une traduction de Il Ritorno Dei Dannati (titre anglais : The Wild Beast of Csejthe) paru en 1973. Un journaliste, Jerry Istok, écrit pour la rubrique "Magic Life" dans une grande revue new-yorkaise. Il arrive à Graz, une ville de l'Autriche orientale. Ses informateurs lui ont indiqué l'existence d'un groupe affilié à la AMORC (Antique et Mystique Ordre Rosae Crucis). Jerry n'est pas si convaincu de l'existence des phénomènes paranormaux et satanistes. Il écrit surtout pour satisfaire les penchants sadiques de ses lecteurs, quitte à inventer des situations à partir de rien. Un ami lui arrange une entrevue avec l'étrange docteur Sat Astar, psychologue. Au domicile de celui-ci, Jerry est reçu par sa secrétaire, une femme magnifique au corps uniquement voilé d'une longue tunique blanche qui dissimule vainement une nudité ensorcelante. Elle se nomme Lamia.

Astar prétend être le Diable en personne et invite le journaliste à une messe noire en compagnie de ses disciples. Après avoir été "préparé" par Lamia, Jerry rejoint Astar dans un cimetière proche d'un village en ruines. La cérémonie commence dans une crypte avec quelques adeptes. Au son du tambour, ça dégénère vite dans un raptus général, mouvements obscènes, frénésie sexuelle, danses chaotiques, cris rauques et sauvages. On égorge un poulet vivant sur le corps d'une femme et les chevauchées reprennent, des sodomies bestiales sont esquissées dans une prose presque neutre et détachée. Lamia utilise le fluide magnétique de Jerry pour le projeter en 1614 dans le château de Csejthe et il devient la réincarnation de son ancêtre Jezorlavy Istok, alias Tête de Fer et amant de la comtesse Bàthory.

Ce court roman peut s'apparenter à un pulp de série B, équivalent littéraire des films gothiques européens, de Jess Franco à Joe Sarno, sans oublier le cycle sur les vampires lesbiennes de la Hammer ou encore l'imaginaire vampiro-onirique de Jean Rollin. Le retour des damnés évoque le spectre maléfique de la comtesse Bàthory, folle assoiffée de sang de vierges, de sacrifices, de sexe et de sadisme total. Pinzauti nous délivre une intrigue décadente, féroce et cruelle où les pulsions débridées s'entremêlent à la sauvagerie et le meurtre. Mais dans un ton plus retenu qu'un Gore, plus psychédélique et envoûtant. C'est surtout l'occasion de décrire des orgies diaboliques dans un érotisme furieux tout en s'accommodant du mythe du vampire. Roman sec et nerveux teinté de mysticisme à la gloire de la beauté et des sortilèges. Le diable se cache dans les détails... et dans les poitrines opulentes ! En à peine 120 pages, il parvient à construire un récit cohérent où l'essence même du mythe est énoncé, presque caricaturé, avec panache. Pinzauti entre dans le vif du sujet sans s'embarrasser de parallèles et de fioritures. On va droit à l'essentiel : ça fornique, ça tue, ça torture... et le lecteur est repu comme une nymphomane aux canines pointues s'abreuvant à une gorge frêle et frémissante.

Je remercie l'équipe Sin'Art de m'avoir offert ce livre qui inaugure la collection Hantik Books, et particulièrement envers André Quintaine et ses échanges amicaux. Félicitations à Patryck Fycini pour cette traduction de qualité, je n'en attendais pas moins de ce chroniqueur avisé chez Sueurs Froides. Mention spéciale pour les nombreuses illustrations de Mario Melis qui parsèment ce roman. J'espère avoir été complet dans cet article. J'ai passé un merveilleux moment dans l'univers de Mario Pinzauti et... vivement le prochain !

Toutes les infos et lien d'achat.

 

L'édition originale (n°65) :

 

Voir les commentaires

Le bal des iguanes - Brice Tarvel

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

La vieillesse est un naufrage : Le bal des iguanes, de Brice Tarvel.

 

 

        

Le bal des iguanes est un roman qui a connu plusieurs vies. Mais, à l’instar de ses protagonistes chenus, force est de constater que ce livre est toujours vert, ainsi qu’en témoigne sa récente réédition chez Lune Écarlate. Une nouvelle jeunesse pour une galerie de personnages au lourd passif et à l’avenir pour le moins incertain. Et ce n’est pas seulement une question d’âge. Car l’espérance de vie des résidents des Myriadines dépend bien plus qu’ils ne le pensent des « bons soins » d’une infirmière aux intentions bien mystérieuses.

 

Lise, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, mène en effet une double vie, et son emploi d’aide-soignante en dissimule un autre, beaucoup moins officiel. Et surtout beaucoup moins légal. Cela étant, la plupart des retraités dont elle s’occupe ne sont guère plus recommandables. Entre Bob Vauquelin l’ancien gangster et Leufroy Nox l’ex-gourou, la jeune femme a tout intérêt à surveiller ses arrières. Au sens propre comme au sens figuré.

 

Et puis il y a le cas de Gilbert Joussin. Plus discret que ses deux congénères, l’homme n’en est pas moins suspecté de s’être jadis adonné au cannibalisme. Une accusation terrible, dont je vous laisserai vérifier le bien-fondé en lisant La chair sous les ongles, du même Brice Tarvel. Ce roman, avant d’être réédité chez Rivière Blanche en 2013, fut à l’origine publié dans la célèbre collection Gore, au Fleuve Noir. Fort possible qu’il s’agisse là d’un indice…

 

Mais Le bal des iguanes n’est pas un Gore. Si l’auteur y fait bel et bien montre d’une saine férocité, il ne quitte pas pour autant le domaine du Thriller et du suspense pour donner libre cours à ses inclinations sanglantes. En revanche, il ne se prive pas d’utiliser un autre élément liquide que je ne suis pas loin de considérer comme constitutif de sa signature. En effet, dans Le bal des iguanes, il pleut. Un peu, beaucoup, passionnément. Comme dans Dépression et Silence rouge, autres livres marquants de Brice Tarvel, il pleut tellement que l’eau en devient presque un personnage à part entière. Un personnage qui, là-haut, ne cesserait de pleurer sur le sort des misérables créatures qu’il a abandonnées et livrées à elles-mêmes.

 

C’est ainsi qu’au fur et à mesure de la lecture, un sentiment diffus vient peu à peu contrebalancer l’atmosphère anxiogène du roman. Car si le ton reste toujours acide, les protagonistes n’en apparaissent pas moins pathétiques. Le spectacle de ces cadavres en sursis, tout ragaillardis par la perspective du bal annuel de l’hospice, a quelque chose de vraiment désolant. De désolant, et de terrifiant, quand on sait que pendant ce temps sont réglées dans les coulisses les modalités des contrats qui concernent certains d’entre eux. Sans compter que le terrifiant Gilbert Joussin semble avoir deviné le secret de Lise. En tout cas, il est résolu à quitter Les Myriadines avec elle. Ce qui bien entendu n’arrange pas du tout la jeune femme…

 

Souvent inquiétant, parfois méchant et toujours sarcastique, Le bal des iguanes est un roman impitoyable. Presque tous les personnages y sont vils, répugnants, voire franchement épouvantables. Et Brice Tarvel, déroulant sa belle mécanique aux rouages grinçants, prend un malin plaisir à les malmener les uns après les autres, n’hésitant jamais, selon l’expression consacrée, à « pousser mémé dans les orties ». Et pas que mémé, du reste. Il paraît que « c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ». En tout cas, je vous assure que celle servie ici par Brice Tarvel est délicieuse. Même si elle laisse un arrière-goût amer.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 184, janvier / février 2017.

Voir les commentaires

Cathodic Overdose

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

Retrouvez une longue interview de moi dans le troisième numéro de Cathodic Overdose. Pour apprendre à mieux aborder mes influences, ma méthode de travail, mon vécu avec TRASH ÉDITIONS, les origines de HECA-TOMB... le tout orchestré par Nasty Samy, le leader de The Black Zombie Procession.

Cette joyeuse équipe de contributeurs nous propose un large panorama de la culture bis : chroniques d'albums, films, V.H.S, dossiers sur Juan Piquer Simon, culture teenage au cinéma, jeux vidéo, western, watchlist... Les photographies et illustrations en noir et blanc agrémentent tout ce fourmillement d'informations où l'enthousiasme de Mighty Matt, Poison Emy, Val Le Blond, Nasty Samy, Rigs Mordo, Roswellito, BAF, Dr Stagup, Nola, Evilash, Sanju Rom et Helljay se fait sentir à chaque page. De quoi contenter le fan qui se respecte pour un prix très raisonnable. Cathodic Overdose est un fanzine de cinéma bis et fantastique des années 80 et 90, désormais édité par Sin'Art. 8 euros pour 100 pages. Le sommaire est vaste, complet et comblera vos soirées moroses. Merci à toute l'équipe de m'avoir permis d'entrouvrir les portes de ce sanctuaire dédié à nos passions interdites.

Lien d'achat.

Voir les commentaires