L'ange gardien - Jérôme Leroy

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

L'ange gardien - Jérôme Leroy

Black is beautiful : L’ange gardien, de Jérôme Leroy.

Ne lui répétez pas, mais Jérôme Leroy m’impressionne. Je le lis maintenant depuis un certain nombre d’années, et j’ai la conviction que chacun de ses nouveaux romans est encore meilleur que le précédent. Conviction particulièrement frappante, voire troublante, dans la mesure où celui-ci succède au Bloc, que je considère déjà comme un nec plus ultra. Il ne fait d’ailleurs pas que lui succéder. L’ange gardien étoffe cet univers telle une araignée tissant sa toile sur le coude tatoué d’un skinhead. Et ce n’est pas qu’une image. Car Stanko est de retour. Agnès Dorgelles aussi. Tout le Bloc Patriotique est en ordre de marche.

Néanmoins, cette fois-ci l’histoire n’est pas racontée de leur point de vue. L’ange gardien est un roman à trois voix. Trois voix d’homme, dont deux se font écho pour mieux évoquer une femme. Mais pas n’importe quelle femme. Kardiatou Diop. Kar-dia-tou, comme l’appelle celui qui l’aime, et ne sera jamais nommé. Les deux autres protagonistes principaux, en revanche, sont bien identifiés. Il y a d’abord Berthet, qu’on veut tuer. Ce qui est une assez mauvaise idée. C’est que Berthet n’est pas de ceux qu’on élimine facilement. À vrai dire, éliminer, c’est un peu son métier, à Berthet.

Et puis il y a Martin Joubert. Martin Joubert qui ne va pas bien. Martin Joubert qui fut un poète brillant, mais qui a accepté de vendre ses écrits et un peu de son âme au passage à un site Internet réac. Heureusement, Martin Joubert va croiser la route de Berthet. Car Berthet veut raconter son histoire. Et le vieux barbouze qu’il est a beaucoup de choses à dire. Il entend parler de son employeur, cette bête aveugle qui grignote l’état de l’intérieur.

Mais dans L’ange gardien, tous les chemins mènent à Kardiatou Diop. Kardiatou trop belle, trop intelligente, trop brillante, trop symbolique, Kar-dia-tou surexposée, Kar-dia-tou en danger, celle qu’il faut chérir et protéger. Quoiqu’il advienne. Berthet est prêt à payer le prix. Depuis toujours. Et Martin Joubert aspire à la rédemption. Dès lors « fatale » peut rimer avec « idéale », et roman noir avec perle rare.

Lisez L’ange gardien, c’est bon pour ce que vous avez. C’est bon pour ce que nous avons tous. Cette petite flamme tapie tout au fond, et qui refuse de s’éteindre, même pendant les pires nuits de tempête, Jérôme Leroy sait comment l’entretenir. Puisque nous sommes entre nous, je vais vous faire une confidence. J’ai lu ce roman en janvier 2015, durant la semaine où ont eu lieu à Paris les infects assassinats terroristes. Je sais déjà que je n’oublierai jamais ces moments de cauchemar. Et je sais aussi que je n’oublierai jamais L’ange gardien. Parce qu’il m’a permis de ne pas imploser.

Il a sauvé cette ultime étincelle, qui menaçait d’être balayée par le souffle des Kalash. Y croire encore. Un peu. Envers et contre tout et tous. Alors certes, le lien avec Jérôme Leroy peut a priori sembler assez indirect. Soit. Mais quand je vois certains sanctifier l’amour et la différence alors que d’autres vomissent leur haine et tuent des innocents au nom de dieu (oui, la minuscule à « dieu » est volontaire), je ne sais plus à qui attribuer la boule qui grossit dans ma gorge au point de m’empêcher de déglutir. Ceci dit, si j’avais les yeux qui piquent en tournant la dernière page de L’ange gardien, c’est sans doute parce que je l’avais lu trop vite. Ou parce que j’avais regardé les informations pendant trop longtemps. Sans doute. Décidément, Jérôme Leroy m’impressionne. Mais ne lui répétez pas.

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Cauchemar à louer - Serge Brussolo

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Cauchemar à louer - Serge Brussolo

Excellente préface d'Annick Labbé dans ce livre réédité en 2001. Cauchemar à louer fut le premier tome des dix romans de la Collection Serge Brussolo chez GDV Hachette, au rythme d'un livre tous les deux mois (entre février 90 et janvier 92) ! Cette participation durera deux ans et prendra fin en 1993 par une décision de l'auteur pour de multiples raisons : il a fait le tour des thèmes et il est harcelé par des satanistes qui voient en lui un grand prêtre !

Mais revenons sur ce récit dont le thème est la lycanthropie. Un couple avec un jeune garçon louent une maison en haut d'une colline. Le garçon dénommé David est vite intrigué par l'atmosphère glauque du village et l'accueil sinistre des villageois. Toutes les portes sont blindées, des pièges à loups gigantesques parsèment la forêt. Peu de temps après, David assiste à une lente métamorphose de ses parents.

La maison fut construite avec des pierres dont l'origine est un aérolithe découvert par la tribu des Yanatos. David trouve au sein de la forêt une décharge jonchée de meubles lacérés, de jouets, de vêtements. Il se rend vite compte qu'ils proviennent du mobilier des anciens locataires. Que sont-ils devenus ? Les radiations des murs transforment les sécrétions hormonales des adultes. David est épargné car c'est encore un enfant. Lui seul doit abattre ses parents. Ce sont des loups-garous. Un excellent Brussolo. Cauchemar à louer est un roman d'épouvante traditionnel. Pas de temps morts ni fioritures. On tranche dans le vif sur 300 pages ! Pas de psychologie mièvre et inutile, on assiste à de l'horreur pure et c'est ce qu'on aime !

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Bloodfist vu par Sangore

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Sangore est l’administrateur du fameux forum de cinéma Ultragore. Mais ce sympathique jeune homme ne s’intéresse pas qu’à l’horreur pelliculée. Il est aussi un lecteur gourmand et averti. A ce titre, il s’est pris de passion pour la collection TRASH, au point de lui consacrer un somptueux dossier, lisible sur Ultragore. Dossier dont est extraite la chronique suivante :

Nouveau changement radical d’univers avec Bloodfist de Schweinhund. Avec ces trois premiers titres, la collection Trash se montre jusqu’à présent très variée. Les livres se suivent et ne se ressemblent pas. Bloodfist se passe de nos jours. Le début nous brosse les étapes marquantes de la jeunesse du héros, psychopathe de son état, pour expliquer comment il en est arrivé à être ce qu’il est. L’auteur réussit de manière tout à fait exceptionnelle à nous plonger dans la psyché torturée de ce personnage fascinant. Parallèlement, il y a des chapitres où deux policiers, aux méthodes plus que discutables, pistent le héros et certaines personnes qui sont d’une certaine manière liées à lui. Mais en fait, raconté comme ça, ça ne donne pas du tout une idée exacte de ce qu’est ce roman. Celui-ci est difficilement racontable.

Le principal repose sur le style de l’auteur, tout à fait singulier. Schweinhund cultive les jeux de mots, il joue avec le langage de manière remarquable. (« Mais je presse le bubon « pose », par-delà le bien et le mâle » (p. 71) ; « «Au passage avide, je puise dans ma tragique insuffisance » (p. 74)). En ce sens, il s’agit d’un Trash très littéraire, très atypique pour un roman gore. Une place importante est accordée aux dialogues entre le protagoniste et un étrange gourou. Ceux-ci tirent le roman vers quelque chose de quasi philosophique. Positivement étonné par cette orientation, on se demande vers quoi tout ça va nous mener. Intriguant, déroutant, Bloodfist se démarque de la littérature horrifique habituelle pour emprunter des chemins de traverse, sans pour autant en oublier l’aspect dur, sombre, violent et sanglant du genre :

« Leurs boyaux pendaient comme de gros serpents grisâtres le long de leur torse jusqu’à couvrir les visages de leur masse spongieuse. Combattant ma répulsion, je m’approchai des suppliciés et écartai leurs intestins corrompus afin de distinguer leurs traits. Déformés par le sang qui s’y était accumulé, les faciès des martyrs étaient figés dans une grimace d’horreur qui les faisait ressembler à de vieilles momies desséchées. » (P. 106)

Une écriture abstraite qui ne néglige pas les détails concrets bien trash, une écriture presque schizophrénique. Hallucinée :

« Un magma de viande grise et tiède. L’homme-seringue s’entrouvre, il a une haleine de poubelle, sa langue est une aiguille qui s’insinue entre mes lèvres… Alors je serre les dents de toutes mes forces, je mords jusqu’à ce que j’entende un hurlement, je serre et serre encore. […] Sa bouche est l’utérus cosmique d’une négation chimique… Des embryons sous vide, dans des sachets blancs, explosent en projetant une bouillie de viscères dévorés par une colonie de mouches à merde. » (P. 89)

Un trip, une expérience littéraire peu commune. Une belle réussite ! La collection Trash a décidément plus d’un tour dans son sac !

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Gore story - Gilles Bergal

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Gore story - Gilles Bergal

Grâce à TRASH, ce bon vieux Gilles Bergal refait surface, à la grande joie de ses fans dont je fais partie. Rien de bien gore dans ce roman, malgré le titre. Ne vous attendez pas à lire du Amok, du Cauchemar à Staten Island ou du Camping sauvage.

Ce bouquin est plutôt une parenthèse récréative entre deux romans glauques de la collection comme Lumpen ou Nuit noire. Je me suis marré à lire les mésaventures de Fabien, l'auteur de la série horrifique des "Bloody Marie". Comme dans Misery, il tue son héroïne après 37 volumes pour passer à autre chose, au grand dam de son éditeur Shark. Lors d'un salon, un fan fou fait des menaces à l'écrivain et l'ordonne de poursuivre la série. Peu après, des meurtres surviennent dans l'entourage de Fabien (son attachée de presse est la première victime) en reprenant les modes opératoires décrits par l'auteur dans certains opus. Forcément, il devient le suspect numéro un...

Comme je le rappelle plus haut, l'intrigue ne tombe pas dans le sordide crapuleux. Bergal règle ses comptes avec malice contre le milieu éditorial, les critiques et l'ambiance des salons populaires. L'humour est également présent dans les réactions du personnage, les actions et quelques effets de style (à vous de les dénicher) semblables à la nouvelle de Bergal intitulée "Le mort aux dents dignes d'un don" parsèment les paragraphes.

Vous l'aurez compris, ce numéro de TRASH est différent des autres par son traitement plus souple et moins gory. Un fan Bergalien aurait sans doute préféré la réapparition de Coogan poursuivant des zombies dans les égouts de Manhattan. Malgré tout, Gore Story permet à TRASH de diversifier son catalogue et d'élargir sa palette littéraire. Tout est bon dans le cochon !

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La bête immonde - Marc Agapit

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

La bête immonde - Marc Agapit

Le faiseur d’épouvantes : La bête immonde, de Marc Agapit.

Nous sommes en 1958 lorsque paraît, au sein de la collection « Angoisse » fraîchement initiée par les éditions Fleuve Noir, un livre intitulé Agence tous crimes. L’ouvrage est signé par un certain Marc Agapit, né Adrien Sobra, qui a jusqu’ici publié quelques romans policiers sous son vrai nom, ou sous le pseudonyme d’Ange Arbos. Malgré l’expérience de l’auteur (né en 1897, Marc Agapit est déjà un écrivain chevronné quand il rejoint « Angoisse »), rien ne laisse encore supposer l’empreinte indélébile qu’il laissera sur l’épouvante française, et pourtant… Grâce à une imagination proprement démoniaque et à une prolixité effarante, l’homme ne livrera en effet pas moins de 43 romans en seize ans, pour cesser d’écrire du jour au lendemain à l’arrêt de la collection… Un parcours littéraire aussi intense qu’énigmatique, sur lequel les éditions Fleuve Noir eurent le bon goût de revenir en proposant en 1997, douze ans après la mort de l’auteur, un omnibus rassemblant quatre de ses meilleurs romans.

Le premier d’entre eux, La bête immonde, donne son titre au recueil et n’entretient strictement aucun rapport avec l’hydre nazie que l’on qualifie parfois ainsi. La « bête immonde » est ici une « bête humaine », qui va vivre après un brutal accident de voiture un véritable cauchemar… La fatigue qui a conduit Xavier Dmellis à s’endormir au volant n’était en effet pas naturelle, et le traitement de choc qu’il s’apprête à subir dans la clinique du docteur Despair n’est pas conçu pour le mener sur la voie de la guérison… Défiguré, humilié, longtemps privé de l’usage de la parole, l’homme apparaît comme un pantin désarticulé. Et la douce Hortense, tyrannisée par son praticien de mari, n’ouvrira ses bras à ce nouveau confident que pour mieux lui révéler les nuances d’une infernale machination…

Jacqueline Vermot, la protagoniste principale d’Agence tous crimes, ne connaîtra pas une destinée plus enviable. Marc Agapit n’avait guère d’affection à l’égard de la gent féminine (« Toutes les femmes se ressemblent… elles sont toutes les mêmes : de fichus animaux, croyez-moi », fait-il dire au docteur Despair) et prend un malin plaisir à dévoiler insidieusement les noirs secrets de l’institutrice à la retraite… Sa trouble relation avec son neveu Nizou, enfant difficile devenu séduisant jeune homme, la fera même basculer dans un enfer intime dont elle ne s’extirpera plus que sous l’effet de macabres hallucinations… Pour Agapit, l’amour est douleur et culpabilité, et les relations humaines sont régies par le principe du « dominant/dominé », appliqué avec cruauté jusqu’à ce que mort s’ensuive…

Greffe mortelle, le roman suivant, traite en les fusionnant des notions de « Crime et châtiment ». Épouvantable jeu de massacre, le récit se déroule sous les yeux d’un témoin « privilégié » (« On ne sait pas que je suis là. Il ne faut pas que je me montre ; il ne faut pas qu’on me voie. ») et narre par le menu l’extinction fort peu naturelle d’une famille entière. Le mystérieux docteur Lefort tire les ficelles en coulisse, manipulant à travers un jeu de la séduction ambigu les poussées d’hormones du jeune Charles. Car la chair est toujours faible, et ces démonstrations de virilité sont autant de pousse-au-crime à l’heure fatidique où le fait de succomber à la tentation doit être compris au sens littéral… Ici l’hérédité bourgeonne d’atavismes fatals, et le défi consiste à se trouver du bon côté du sécateur…

Cette dernière phrase peut également s’appliquer à Piège infernal qui, bien que très différent dans sa construction, n’en présente pas moins la plupart des obsessions de l’auteur. Famille déliquescente, femmes fatales et perverses, tension sexuelle sur fond de frustration, relations faussées par l’intérêt où prédominent menaces et manipulations, états mentaux flottants - ici l’amnésie -, l’ensemble conduisant inévitablement à des actes que la morale réprouve mais que l’amateur d’épouvante sait apprécier à leur injuste valeur… Pas de place pour la bonté chez Marc Agapit, et Jean Fonterbi est une sorte d’archétype d’ange exterminateur dégénéré, échappant aux griffes de la mort pour mieux la semer autour de lui…

Voici donc une tétralogie exemplaire, en ce sens qu’elle incarne, au même titre que l’œuvre « angoissante » de Kurt Steiner, un pont entre deux époques. Nous nous trouvons quelque part entre un fantastique « à l’ancienne », c'est-à-dire éminemment suggestif et encore très imprégné de mysticisme, et une horreur moderne, frontale, crue et tranchante comme un scalpel. Le style très particulier de l’auteur - narration à la première personne, usage systématique du présent, phrases courtes et sèches, répétitions presque rituelles - renforce l’impact d’histoires cruelles et si étonnamment déviantes qu’elles conservent aujourd’hui toute leur saveur vénéneuse. À la lumière de l’imposante production de cet écrivain fascinant, et surtout au regard de sa qualité jamais démentie, il est d’ailleurs difficile de comprendre pourquoi il a été aussi peu réédité. Il existe pourtant une collection qui, après avoir offert une seconde vie à certains bijoux de la collection « Angoisse », serait un écrin sur mesure pour ceux de Marc Agapit. N’est-ce pas messieurs Jean-Marc Lofficier et Philippe Ward ?

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Ravageuse - Irène Maubreuil

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Ravageuse - Irène Maubreuil

Le Carnoplaste possède des atouts indéniables, l'assurance de lire des récits originaux, surréalistes et d'une qualité littéraire très supérieure à la moyenne des bouses peuplant les rayons des librairies. Après avoir lu "Midget Rampage", premier opus de ce double fascicule, ce western subaquatique de la mystérieuse Irène Maubreuil ne déroge pas à la règle. C'est du lourd et du très très lourd !

Le style est remarquable d'efficacité. Vocabulaire riche, prose parfaite, intrigue ciselée, personnages atypiques font de ce western un moment de lecture inoubliable. Passionnant de bout en bout, on suit avec délectation la vengeance d'une prostituée mutilée, Lady Godiva, dans la ville crasseuse et pervertie de Rain Bluff. Aidée par des ATA (Asiates Troglodytes Amphibies), elle traque des flingueurs sanguinaires et déjoue le complot fomenté par la confrérie du Cercle Pourpre.

Irène Maubreuil, et son imagination exponentielle, installe le décor. Océan vertical, dôme aquatique surplombant les contrées de Desert Tide, créatures mutantes, accessoires marins (armes, mobilier, vêtements, poudre de ver-de-vase, faune, flore...) forment un ensemble cohérent et inspirant.

J'ai été subjugué par ce récit incroyable aux accents lovecraftiens. On sent l'influence du Maître de Providence. Je suis certain que ce cher H.P.L aurait adoré et approuvé ce western en tapant des mains. Il y avait Derleth et Bloch pour prolonger l’œuvre des Grands Anciens, on peut affirmer que Maubreuil a la carrure et les épaules pour suivre cette voie. Si elle veut m'épouser, mon billet pour Las Vegas est déjà pris !

Article complémentaire sur le blog de TRASH, reprenant les deux romans.

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Du sang dans les yeux

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Et d’où ça vient, ce merdier ? Du Grand-Guignol, qu’on présente souvent comme l’ancêtre du Gore ? En partie, mais pas que. En tout cas pour ma part, si j’en juge par l’idée que se font de ce théâtre la plupart de nos contemporains. Parce que si le Grand-Guignol proposait un savant mélange d'horreur et de grotesque, les gens qui prisaient ces représentations y venaient plus pour frissonner que pour se marrer (je n'ai aucun mépris pour le rire, mais il me semble que les deux démarches sont bien différentes).

En outre, je crois cette distinction très révélatrice de deux grandes tendances : la tendance que je qualifierais de « coupable » (catholique ?) et la tendance « assumée » (protestante ou agnostique, selon les cas). Les catholiques ont un problème de culpabilité. Ils craignent petite et grande mort, or le Gore mêle les deux. Moi je ne crois pas plus en dieu qu’en l’homme, je n'ai ni femme ni enfant, et je ne me sens pas coupable. J'aime le Gore parce que je suis obsédé par la mort, or le Gore c'est la mort en face. Et j'en écris parce que c'est ma seule manière de prouver que je suis encore vivant.

Par ailleurs, j'avoue n'avoir guère d'affection pour le Gore rigolol, ironique et post-moderne.
Pour moi le Gore doit être réaliste, non distancié, sinon je n'y crois pas. « Le Gore, c'est fun parce que c'est exagéré », je ne souscris pas du tout. Mes films gore favoris sont Frayeurs, L'au-delà, Cannibal Holocaust, les Nekromantik, Mondo Cane et autres Guinea Pig. Je ne suis pas un enfant de Peter Jackson et Sam Raimi. Je préfère A serbian film. C'est un film si malade et outrancier qu'il en devient incontestable. A serbian film, c'est ce qui reste de l'ex-Yougoslavie. À savoir des charniers et des charognards. Et moi je pense qu'on a besoin de voir ça. Ne serait-ce que pour savoir que ça existe. Pour autant, malgré son caractère extrême, ce film reste une fiction. Or j'établis une frontière infranchissable entre fiction et réalité.

D'après moi, en littérature, on peut (on doit ?) tout écrire. Sans tabou, sans censure. Et au cinéma, c'est pareil. Si un gars se sent de filmer un viol nécrophile, comme Nacho Cerda l'a fait dans Aftermath, qu'il le fasse, je n'ai aucun problème avec ça. Et je défendrai toujours ce film, comme les Nekromantik de Buttgereit, parce qu'ils ont brisé un des tabous ultimes, et parce qu'ils m'ont ravagé. Des films, j'en ai vu des milliers, et j'en ai oublié des centaines. Mais pas ceux-là. Et je sais que je ne les oublierai jamais. Parce qu’ils sont différents. Oui, ils sont gore, mais ils ne sont pas que ça. Ce qu'ils montrent, cette image brutale de la mort et de la décrépitude qu'ils nous balancent au visage, ne peut pas être montré autrement.

Le Gore, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les médias politikement korrekts (avec trois « k », autres cagoules, mais même rapport à la liberté), ce n'est pas réservé aux ados attardés, boutonneux et puceaux. Ce n'est pas qu'une étiquette rigolarde qu'on colle sur des produits hollywoodiens prêts à être avalés entre une grande frite et un Big Mac le samedi soir. Et si le réalisateur d'A serbian film choisit de mêler sexe extrême et ultra violence, ce n'est pas sans raison.

Sa démarche n'est d'ailleurs pas si éloignée de celle de certains réalisateurs « transgenres » du cinéma d'exploitation (ne pas oublier que de nombreux cinéastes d'horreur ont aussi travaillé dans le X). Toutes proportions gardées, elle me rappelle même un peu ce vieux briscard de Joe D'Amato, inoubliable réalisateur de Anthropophagous et Horrible, mais aussi des incroyables Porno Holocaust et La nuit érotique des morts-vivants. X, Z et Gore à la fois, si Aristide Massaccesi était le vrai inventeur du TRASH ?

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Lumpen - Janus

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Lumpen - Janus

Après "Nuit noire" et "MurderProd", TRASH récidive avec un roman extrême, dur, froid, glauque, sordide et cruel. Cruel surtout par son anonymat exacerbé, sa violence toute célinienne. L'effacement volontaire du nom des protagonistes, le traitement à la deuxième personne font reculer le lecteur au rang d'un spectateur stérile et passif.

Véritable lynchage social où rien n'est épargné. Le ton est expressionniste, masqué par le Néant où nous nous débattons à la quête d'un grand Rien. À travers ce nihilisme urbain flotte quelques bribes poétiques vite englouties par le radical humain, le désœuvrement et la fatalité.

"Tu sens le regard du Serpent dans ton dos. Et tu as peur sans comprendre pourquoi. Alors tu rejoins tes. Camarades. Alors tu rejoins le. Cirque. Et ça chante et ça boit. Et tu chantes et tu bois. Mais le regard est toujours là." "Lumpen" pourrait avoir été chanté par Jim Morrisson. "Lumpen" pourrait avoir été écrit par Hervé Prudhon.

Qui peut nous sauver ? Ce serpent de notre mauvaise conscience ? Janus tape fort et juste. Et il ne sera sans doute pas compris par la majorité. Comme la plupart des pamphlets du siècle dernier. Tout n'est qu'artifices. Et la bouche de Maéva devient un Moloch insatiable. Reflet de nos âmes à la dérive. Nous, les loques prolétariennes. Nous vivons dans les ténèbres sans le savoir et Janus rétablit la vérité par un bouquin puissant, existentialiste. Vous ne pensiez pas lire ça un jour ? TRASH prouve (une fois encore) sa crédibilité en publiant une telle expérimentation littéraire.

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