La langue chienne - Hervé Prudon

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Dieu reconnaîtra les… chiens : La langue chienne, d’Hervé Prudon.

 

 

« Je me serais fait tuer pour elle, ou par elle ».

 

Ainsi se conclut le prologue de La langue chienne. Dans de telles conditions, on pressent que l’histoire de celui que Gina appelle « son bébé » s’annonce… rude. Cette histoire, c’est avant tout celle de « Tintin ». Mais ce Tintin-là n’est pas vraiment du genre à aller en Amérique. Il n’ira peut-être pas pour autant en prison, mais il ne recevra sûrement jamais vingt mille francs. En tout cas, on comprend dès le début du premier chapitre que pour Tintin, l’horizon est bouché. Difficile en effet de voir plus loin que cette « eau plus bleu marron que bleu marine où L’Europe continentale finit brutalement ».

 

Car cette eau-là, elle coule dans les veines de Gina. Ce Pas-de-Calais pluvieux et venteux, elle y est née, et ne le quittera pas. Or Tintin refuse d’envisager la vie sans Gina. Quel que soit le prix à payer. Et même si le prix se prénomme Franck. Franck l’ancien champion de char à voile, l’ex-taulard et… l’amant de sa femme. D’humiliation en humiliation, c’est lui qui a transformé Martin en « Tintin ». Il est à la fois la brute et le truand, ne laissant plus guère au bon que ses yeux pour pleurer. Mais Tintin ne pleure pas. Il accepte tout, sans jamais se plaindre. Il se contente de parler. Dans une langue singulière et poétique que Franck et Gina ne comprennent pas. Ce qui, bien entendu, a le don de les agacer.

 

Le problème, c’est que même s’il s’exprimait autrement, ça ne changerait rien. « Tintin », c’est comme s’il avait le « V » de « Victime » gravé au fer rouge sur le front. Quoiqu’il dise et quoiqu’il fasse, ce n’est jamais ce qu’attendent Gina et Franck. Ou plutôt, peu importe ce qu’il dit et ce qu’il fait, rien ne pourra changer son statut de souffre-douleur. Pire encore, chaque événement nouveau susceptible d’éclaircir quelque peu cette vie en noir finit par se retourner contre lui. Ainsi de cet enfant, que Martin et Gina n’auront pas ensemble. Ainsi du pauvre chien Gino, kidnappé par des racailles à des fins innommables.

 

Malgré tout, Hervé Prudon parvient à ne pas tomber dans le piège du misérabilisme. Et il s’agit d’une véritable prouesse, tant le lourd contexte de La langue chienne aurait pu faire basculer le roman vers une forme de complaisance. En effet, Gina et Franck sont bel et bien deux « cas sociaux », dans tout ce que cette expression délicate – d’où les guillemets – peut avoir de moins reluisant. Misère affective, perte de repères, violence, ignorance, vulgarité, préjugés en tous genres, j’en passe et des « meilleures ». La surprise ne provient donc pas de ce couple, qui présente le parfait profil d’amants diaboliques et psychotiques.

 

Non, le vrai sel de ce roman, c’est sa langue haute en couleur, comme pour mieux essayer de lutter contre la grisaille omniprésente. Sa langue, et l’étonnant antihéros de personnage principal qui la fait chanter. Ce Martin qui utilise pour évoquer son père la curieuse et tendre expression de « général en chef de la classe moyenne ». Ce Martin devenu « Tintin » qui ferait vraiment n’importe quoi pour sa Gina. Comme lui ramener un requin à la maison, par exemple. « Trop bon, trop con », dirait Franck. Au fond, Martin n’a qu’un seul défaut, qui est aussi sa plus belle qualité : celui de ne pas savoir donner sa langue au chat.

 

Sa langue chienne pour une chienne de vie.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 187, juillet / août 2017.

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Dead Zone -Stephen King

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John Smith est un homme banal, presque effacé. Un modeste enseignant portant une malédiction qui va le briser. À six ans, il percute un hockeyeur sur un étang gelé. Commencent alors les cauchemars et d'infimes impressions, comme deviner les numéros à la Roue de la Fortune lors d'une fête foraine. Accompagné de Sarah, John est professeur à Cleaves Mills. Sa pudeur l'empêche de coucher avec son amie malgré un amour grandissant. John est patient. En rentrant chez lui (après avoir décliné l'offre de Sarah à rester chez elle) avec un taxi, il a un accident qui le laisse dans le coma durant presque cinq longues années. Et c'est l'émergence d'une zone morte dans son cerveau et ses futures possibilités effrayantes : voir le passé ou l'avenir de quelqu'un en le touchant ou en apposant ses mains sur un objet, une photographie.

Et le regard de son entourage va changer, de la gratitude à l'effroi et le rejet. On lui fera des propositions malsaines, on le dénigrera dans la presse... John est-il un monstre ne donnant pas les réponses attendues ? Sa médiumnité l'amène à sauver des étudiants, à arrêter un violeur assassin, à prévoir des incendies et surtout à percevoir l'aura maléfique de Greg Stillson, un candidat loufoque et démago qui se présente à des élections locales. Cet homme violent sera le Président des États-Unis dans les prochaines années et déclenchera un holocauste nucléaire. Et John se pose cette question capitale : "Si vous pouviez remonter dans le temps, sachant ce que vous savez, tueriez-vous Hitler ?"

C'est un roman calme, jamais horrifique et d'une intensité psychologique presque à part dans l'univers de Stephen king. Ce sont principalement les personnages secondaires qui paraissent terrifiants, comme la mère de John, une hystérique de la Foi. Et on comprend que ce sont eux les responsables de son mal-être, pire encore que ce don divinatoire qui le ronge.

La version filmique de Cronenberg ne parvient pas à retranscrire toute l’ambiguïté de John Smith (même si sa conclusion me semble plus forte que celle du livre) qui combat seul ses démons intérieurs. Ce don est un fléau, une fatalité et tout le cheminement des actes subis par John donne à cette histoire une intrigue forte, mystique et intrusive. Il faut noter que la ville de Castle Rock apparaît pour la première fois dans ce roman idéal pour le lecteur novice désirant faire son baptême du feu kingien.

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Je serai le dernier homme... - David Coulon

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Je lis David Coulon depuis ses débuts car c'est un auteur incroyable, presque nihiliste et terriblement dérangeant. On retrouve l'univers sordide des environs de Pétronum, déjà évoqué dans Lumpen. Une usine pétrochimique avec ses multiples plans sociaux et la dévastation psychologique de ses employés virés. Le personnage principal est anonyme, invisible, inexistant. Son couple est une mascarade, ses amis sont faux et notre narrateur semble égaré dans ce grand bourbier où il progresse comme un goéland dans une marée noire. Pour éviter les gendarmes et leurs éthylotests, il emprunte un sentier coupant à travers champs dans la campagne normande. Prétextant un entretien d'embauche, notre gusse passe la soirée avec sa maîtresse et rentre dans la nuit par cette singulière « autoroute des alcooliques ». Des coups de feu retentissent pas loin et il aperçoit une jeune femme apeurée, traquée qui s'engouffre dans sa voiture. Notre homme prend forcément une mauvaise décision en la jetant à terre car son crâne percute un caillou et elle meurt.

 

Il met le cadavre dans son coffre et rejoint un hôtel plutôt que son foyer où l'attendent sa femme et sa fille. Et ce pauvre hère va s'engluer dans un périple infernal, le cerveau rongé par les doutes, la bêtise et l'indécision. D'autres disparitions sont signalées dans la région, des cadavres sont mutilés et notre homme va enquêter pour son propre compte en cachant le corps de la femme dans une grange. Et le cauchemar commence !

 

Nous entrons dans la tête du narrateur, percevons ses effrois et ses décisions improductives. Coulon et Lynch ont le même prénom et c'est sans doute un signe. Tous les personnages de David Coulon avancent masqués et souvent le Mal triomphe dans cet échiquier social. Les puissants deviennent les prédateurs zaroffiens. Deux mondes s'affrontent dans des joutes macabres. Les réactions du personnage provoquent un sentiment de gêne contradictoire chez le lecteur. On a envie de lui crier notre incompréhension, de le secourir mais David Coulon est machiavélique et nous rend impuissants.

 

Le final est dantesque et on se dit que tout est fatal dans les romans de David. Et quoi de mieux que l'illustration du bouquin pour résumer cette histoire : des corbeaux s'enfuyant d'un champ de blé. Comme ce tableau prémonitoire de van Gogh annonçant un suicide à venir. Le livre d'Antonin Artaud avait pour titre : « Van Gogh, le suicidé de la société ». Les personnages de David Coulon sont van goghiens. Ils sont poétiques dans leurs détresses. Avec des relents de monoxyde de carbone.

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La nuit myope - A.D.G

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Il est cinq heures, Paris s’éveille : La nuit myope, d’A.D.G.

 

 

Un jour, il y a longtemps, mon père m’a dit « Tu devrais lire ça ». Et il m’a tendu deux Série Noire. Le petit bleu de la côte ouest, de Jean-Patrick Manchette, et Pour venger Pépère, d’A.D.G. Autrement dit le nec plus ultra du néo-Polar, dans sa plus extrême diversité. Un sacré grand écart. Et un sacré cadeau. Bien sûr, j’ai appris plus tard au sujet d’A.D.G. des choses qui m’ont déplu. Mais d’autres m’ont amené à nuancer mon avis. Comme son amitié avec le regretté Frédéric H. Fajardie, par exemple. Et aujourd’hui, c’est grâce à Jérôme Leroy que La nuit myope est réédité à La Table Ronde, dans la collection La Petite Vermillon.

 

Manchette, Fajardie et Leroy. Trois de mes auteurs préférés, tous genres et toutes époques confondues. Trois hommes dont les opinions se situent à l’opposé de celles d’A.D.G. Ce qui ne les a pas empêchés d’apprécier l’écrivain. Une position proche de celle du tireur couché, que je partage. C’est pourquoi je ne me suis jamais interdit de lire A.D.G. Sans compter que les interdits, je déteste un peu beaucoup passionnément. Surtout ceux qui pourraient conduire à ne pas entendre une des voix les plus singulières du Polar français.

 

Car A.D.G a laissé une œuvre hors-normes, dont La nuit myope est sans doute le plus singulier représentant. L’auteur y déploie toute sa gouaille poétique, et son insolence tantôt rigolarde, tantôt rageuse, fait merveille. On songe en lisant ce roman à des films comme La traversée de Paris ou Un singe en hiver, on pense à cette France d’hier dont il ne reste que des images jaunies avec un sourire un peu doux au coin des lèvres. On y pense, mais sans jamais se dire « c’était mieux avant ». Parce qu’A.D.G. savait très bien qu’ « avant », ce n’était pas mieux. Pas question de sombrer dans la nostalgie rance ni dans le passéisme veule. Pour autant, quand l’auteur écrit ce livre, les années quatre-vingt pointent leur vilain museau, et on sent que pour lui, quelque chose de moche se profile. Quelque chose qu’il faut fuir.

 

La nuit myope, c’est donc la tentation de l’extraordinaire. L’envie d’envoyer balader veaux, vaches, cochons et couvées pour repartir à zéro. Le rêve d’ailleurs d’un type qui a cassé ses lunettes, et qui ne voit plus grand-chose. C’est l’histoire de quelqu’un qui tombe en panne de cigarettes, et qui traverse la capitale à pied avec son chien comme d’autres traversent un désert. Et si le regard trouble que porte Domi sur ce Paris nocturne mettait paradoxalement en lumière une vérité cachée ? Mais avec des « si », on mettrait Paris en bouteille. Et des bouteilles, Domi en a peut-être justement vidé quelques-unes de trop.

 

Qu’à cela ne tienne, il ne renoncera pas. Il ira au bout du voyage, au bout de sa nuit. Car Armelle l’attend. Et pour Armelle, notre aventurier est prêt à tout. Même à traiter le PDG de l’entreprise pour laquelle il travaille de « sale con ». Alors si comme le dit Jérôme Leroy « La nuit myope est un roman noir, mais sans morts et avec beaucoup de style », c’est aussi pour A.D.G. l’occasion de livrer un récit gouleyant aux allures d’ode à la liberté. Ce qui, pour un homme de sa réputation, n’est pas la moindre des provocations. Voilà donc un grand petit livre sur l’errance, l’ivresse et la révolte. Un doigt d’honneur, et trois de ouisquie, en argot dans le texte. Soit le type même de breuvage à consommer sans modération.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 186, mai / juin 2017.

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