Comuna 13 - Philippe Ward

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Loin de ses montagnes et de ses ours, Philippe Ward nous propose avec « Comuna 13 » un voyage mouvementé en Colombie, entre les derniers soubresauts de la guérilla et le souvenir tout récent des fameux cartels de la cocaïne, dont Medellín était l'épicentre. Fidèle à mon habitude, je ne vous résumerai pas l'intrigue de ce roman nerveux et dynamique, d'autres chroniqueurs l'ont fait avant moi, souvent avec talent. Je préfère évoquer le réel plaisir éprouvé lors de cette lecture.

 

Tous les ingrédients sont réunis dans ce livre pour renouer avec la tradition du parfait roman populaire : une bonne dose d'exotisme, relevée d'un zeste d'érotisme, des adversaires patibulaires, redoutables sans se montrer stéréotypés, des héros malgré eux qui se sortent des difficultés grâce à des alliés parfois improbables, une chasse au trésor... Ajoutez à cette composition un style direct qui ne s'attarde jamais sur le superflu, et vous obtenez une recette parfaite pour un récit qu'on ne lâche pas avant la dernière page !

 

Les personnages sont suffisamment fouillés pour ne pas devenir caricaturaux, Philippe Ward prend le temps de leur fournir un passé, des traits de caractère qui nous les rendent attachants, et cette volonté d'accorder de l'épaisseur à ses acteurs parvient à nous accrocher aux destins croisés et souvent contrariés des différents protagonistes. Ainsi, au fil des pages, Maribel et Sébastien, nos deux héros, deviennent des figures familières, incarnées, que l'on suit avec plaisir et pour lesquelles on tremble et on s'émeut.

 

En plus de toutes ces qualités, la vraie plus-value de « Comuna 13 » reste le réalisme des descriptions de la Colombie en général, et de Medellín en particulier : Philippe y a séjourné, et cela se ressent à travers l'évocation des lieux. Sans jamais se montrer pesant, l'auteur parvient au travers de courtes notations, d'anecdotes choisies, à nous faire partager son attrait pour cette région du monde méconnue, mais qui en devient attirante et passionnante grâce à son talent. Je vous rassure, nous n'avons pas droit à de longues digressions d'ordre politique ou géographique. Tout est dépeint à petites touches, sans longs passages encyclopédiques tirés du Ouèbe : Philippe Ward possède assez son métier et son sujet pour savoir alterner les moments d'action pure et les courtes pauses évoquant les paysages exotiques traversés, nous offrant aussi des aperçus révélateurs sur le contexte social et historique de la Colombie, à travers les interactions avec des personnages secondaires souvent truculents.

 

Comme ses héros, le pays leur servant de cadre devient ainsi autre chose que de simples mots sur le papier : une réalité concrète, presque palpable, permettant une véritable évasion, et c'est, finalement, tout ce que le lecteur demande à un roman populaire !

 

En conclusion, « Comuna 13 » s'inscrit bien dans la lignée de l'oeuvre de Philippe Ward : une littérature sans prétention, mais pas sans qualité, destinée à la distraction mais vouée à l'action, solidement charpentée et bénéficiant d'un parfum de vécu irremplaçable. Le seul bémol que j'ajouterai reste que, comme la fin du roman demeure ouverte, le lecteur peut ressentir un pincement de frustration...

 

Alors, Philippe, à quand la suite ? Dis, c'est encore loin, L'Eldorado ?

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Entretien avec Micky Papoz

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 Bonjour Micky. Merci beaucoup d’avoir accepté cet entretien. Pour commencer, j’ai eu envie de revenir aux sources de vos activités. À l’origine était me semble-t-il la structure éditoriale Terre Profonde et le fanzine Poivre Noir. Cette aventure a duré plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a amenée à l’interrompre ?

 

Mon ambition était celle de réussir à faire une Convention dans un petit village de moins de 1.000 habitants après avoir mené à bien quatre salons du livre, ce qui n’était pas de tout repos. Arriver à ce que cette Convention soit aussi réussie que celles où je m’étais rendue auparavant. Pas d’internet à l’époque. Toutes les lettres à la main et quelques coups de fil. J’ai eu 100 inscrits. C’était pas mal. Comme pour les salons, j’ai reçu quatre à cinq invités à la maison. Ce furent de joyeuses soirées devant la cheminée. En août 1991, pour cette 17ème Convention, j’ai perdu mon père d’une longue maladie juste une semaine avant le coup d’envoi. J’étais à bout de fatigue et de chagrin.

 

Ce qui ne m’a pas empêchée de surmonter cette tristesse grâce à l’ambiance amicale. Roland Wagner sautant sur une table, le micro à la main, lors du bal champêtre et faisant chuter des bouteilles de vin sur des bouquins, je crois que c’était Laurent Greusard qui s’échinait à les essuyer, si je ne me trompe pas, il y avait de quoi rire. Nous venions de manger l’aïoli. J’avais recruté un orchestre de pépés, soi-disant géniaux, en fait ils étaient complètement ivres à la fin du repas et incapables de jouer une note de juste. Je crois que le pire était l’accordéoniste. Roland m’a sauvé la mise en les prenant comme un chef d’orchestre en main et tout s’est bien passé.

 

Didier Cottier avait fait une exposition géniale de ses œuvres dans le centre culturel qui lui a valu les honneurs des responsables de la culture du Var. La coopérative avait sorti une cuvée spéciale Convention avec une étiquette dessinée par Francis Saint Martin. Chacun a fait sa provision selon ses moyens. Une bouteille était offerte à chaque inscrit. À cette occasion j’avais sorti des bulletins préparatoires avec l’aide d’Alain Grousset qui m’avait réalisé de superbes mises en page très professionnelles. La plupart des inscrits dormaient dans la grande maison qui allait devenir la nouvelle mairie. L’armée nous avait prêté en supplément des tentes et des lits de camps. J’avais acheté des affiches pour masquer la pauvreté des murs. Finalement ça s’est bien passé.

 

Alain Grousset a annoncé que deux ans plus tard il proposait Orléans pour organiser à son tour une Convention. Redu, c’était l’année suivante sous la houlette de Serge Delsemme. Donc, comme je l’avais décidé, ce fut le dernier numéro de Poivre Noir (30) et une ferme envie de continuer à écrire en devenant plus professionnelle.

 

 

 

 

 

Par la suite, vous avez été en contact avec Jean Rollin, à l’époque où il dirigeait la collection Frayeur pour le Fleuve Noir. Comment êtes-vous entrée en contact avec lui ? Jean avait retenu votre premier roman pour publication, et pré-validé le suivant sur synopsis. Mais ces deux livres (L’autre côté des miroirs et Teratos, en l’occurrence) ne sont finalement parus que bien des années après, chez Rivière Blanche. Que s’est-il passé ?

 

Lors d’un salon du livre à Paris j’ai rencontré Pierre Pelot, qui le lendemain m’a vue dans les bureaux du Fleuve Noir où je venais rencontrer les attachées de presse qui me fournissaient en livres pour mes critiques, et, pour plaisanter, il m’a lancé : « On ne voit plus que toi à Paris. » Il m’a présentée à Jean Rollin qui m’a invitée dans son bureau et offert pas mal de ses romans mettant les deux orphelines vampires en vedettes. Comme directeur de collection, il faisait passer ses connaissances en premier (il s’est publié quatre fois et je patientais). La collection s’est arrêtée au n°32. J’ai gardé mes deux romans sous le coude, étant pratiquement certaine qu’ils paraitraient un jour ou l’autre.

 

 

Vos deux romans suivants (en fait les deux premiers publiés) ont eux aussi connu une trajectoire éditoriale assez particulière. Il s’agit des Malfairies et de sa suite Comme une fleur sauvage. Pourriez-vous nous dire quelques mots à propos de ces deux livres ? Aimeriez-vous les voir réédités ?

 

En fait, Les Malfairies fut le premier publié, Comme une fleur sauvage est la préquelle, puisqu’il met en scène la descendante de ma première héroïne. Je vous signale qu’ils sont toujours en vente pour un unique euro au Foyer de Cachan, donc pourquoi les rééditer ? Bien que je regrette d’avoir fait mourir mon héroïne trop tôt dans le roman. Les Malfairies s’est vendu à 40.000 exemplaires et a rapporté plus de 100 millions d’anciens francs au Foyer de Cachan. Le second n’a fait que la moitié ou à peine, la couverture était affreuse, rien à voir avec celle de Gilles Francescano. Mais la directrice du foyer avait un ami illustrateur et l’a imposé. Pour Les Malfairies, je me suis documentée à la mairie de Correns et j’ai su ainsi qu’une ligne de train était prévue entre Draguignan et Brignoles et devait passer par Correns, mais j’ai inventé le nom du village, car parait-il qu’il y aurait eu une histoire un peu semblable à propos des terres briguées par des viticulteurs.

 

Toujours à propos des Malfairies, le livre avait participé au Grand Prix de l'Imaginaire lors de sa sortie. Les PTT pouvaient se permettre d'envoyer une dizaine d’exemplaires au jury (je ne sais plus exactement le nombre). C'est Daniel Walther qui m'a averti par courrier que je l'avais raté de deux voix. « Deux femmes, bien entendu. Les gonzesses, y a pas plus solidaires entre elles », a-t-il plaisanté. Mais il ne m'a pas donné de noms. Lui avait voté pour car il avait aimé ce roman et m'avait fait un bon article dans son journal quand je suis allée le signer avec René à Colmar.

 

J’ai passé presque deux ans sur chaque roman, tant il fallait de documentations en particulier historiques. Mon mari, René, m’emmenait le dimanche faire des repérages à Marseille et à Toulon pour Comme une fleur sauvage. Nous allions aussi visiter les musées.

 

 

 

 

 

 

Ensuite, vous continuez à écrire. Des nouvelles, principalement. Vous enchaînez les publications jusqu’en 1997. Puis vous disparaissez. Pendant quinze ans. Je ne veux à aucun prix me montrer indiscret, aussi me cantonnerai-je à l’aspect littéraire. Durant cette longue période, est-ce que vous continuez à écrire, ou estimez-vous que la page est tournée ?

 

À partir d’octobre 1997, j’ai continué à écrire, mais plus dans le même état d’esprit. Un drame était survenu. René est tombé du toit de la maison un jour de mistral et fut immédiatement dans un coma profond. Rien à cacher aux amis de la littérature. J’ai reçu des dizaines de lettres pour me soutenir dans cette épreuve. Impossible d’y répondre tant j’étais touchée. J’ai pris René à la maison au bout de trois mois, car on me proposait pour lui une maison dans les Hautes-Alpes pour comateux de longue durée. Et pour couronner le tout j’ai pris ma mère qui avait la maladie de Parkinson. Notre maison était devenue un hôpital avec dès le matin un défilé constant d’infirmières, de kinés, d’aides-soignantes, sans oublier le docteur plus les aides ménagères pour ma mère. J’ai dû faire faire des travaux pour réadapter les pièces et la terrasse à la mesure des besoins de mes deux handicapés. René est décédé au bout de douze ans, ma mère quatorze, elle refusait de se nourrir seule, elle souffrait sur la fin de démence sénile, ce fut très épuisant pour moi et question santé j’en subis les conséquences.

 

 

Votre grand retour a donc lieu en 2011, quand paraît Au seuil de l’enfer chez Rivière Blanche. Qu’est-ce qui s’est passé ? Est-ce Philippe Ward qui est venu vous chercher ? Si oui, comment a-t-il procédé pour vous convaincre de sortir de votre « retraite » ?

 

Je ne sais plus comment cela s’est passé. Je crois que quelqu’un, sans doute un ami comme Claude Ecken m’a conseillé de tenter de les contacter. Tout de suite la relation est devenue amicale avec Philippe Ward.

 

 

 

 

 

 

 

 

Trois ans plus tard est publié À chacun son monstre, toujours chez Rivière Blanche. Ce livre contient une sélection de nouvelles, mais aussi un court roman intitulé Damnés. Quelle a été la genèse de cet ouvrage ? Damnés a-t-il été écrit à cette occasion, ou s’agissait-il d’un inédit qui attendait son heure depuis plusieurs années ?

 

En fait Damnés n’était alors qu’une courte nouvelle, mais comme j’étais allée avec mon mari en vacances en Bretagne, nous avons visité le château de Gilles de Rais et surtout parlé longuement avec le gardien qui était calé sur le sujet, j’ai eu envie de développer ce texte et d’en faire un roman à notre retour. Le gardien m’a dit qu’il possédait près de huit cents livres et documents sur le jeune maréchal qui avait tenté de délivrer Jeanne d’Arc. Il fêtait son anniversaire de mariage et nous a confié les clés. Lorsque nous sommes descendus dans la crypte où Gilles jetait ses petites victimes dans un puits très profond, il y a eu un formidable envol d’énormes chauves-souris au-dessus de ma tête et j’ai poussé un cri de frayeur, ce qui a fait rire René. Le gardien nous a dit qu’on lui volait souvent des ossements d’enfants pendant la nuit. Il pensait que c’était pour faire des rituels de magie noire par des satanistes.

 

 

En 2017 paraît votre troisième livre chez Rivière Blanche, Le cahier gainé de noir. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce roman n’est pas récent. Vous m’avez en effet confié que Jean Rollin l’avait lu. Pourriez-vous redire pour nos lecteurs ce qu’il en avait pensé ?

 

Jean Rollin m’avait refusé le synopsis du Cahier gainé de noir, le trouvant « dégoutant » je le cite. Alors que pour moi, c’est l’un de mes meilleurs. Je l’ai proposé à Philippe Ward qui l’a accepté immédiatement, loin d’être choqué par son ambiance plutôt glauque.

 

 

 

 

 

 

L’année suivante est publié Puntaterra. Un ouvrage surprenant, car pour la première fois – du moins dans le cadre d’un roman – vous quittez l’univers du Fantastique. Comment et pourquoi avez-vous été amenée à ce changement de registre ?

 

J’avais écrit une première version de Puntaterra destinée à la jeunesse plusieurs années auparavant. Je l’avais présenté pour le prix du ministère de la jeunesse et des sports et je n’ai eu que des compliments, mais le jury trouvait que c’était plutôt un roman pour adultes. Déçue, je l’ai mis dans un tiroir et l’ai oublié. Mais comme chez Rivière Blanche la SF était à l’honneur, je l’ai réécrit entièrement en accentuant le côté vraiment pour adultes.

 

 

Enfin, votre cinquième livre chez Rivière Blanche est disponible depuis peu. Il s’agit d’un recueil de nouvelles intitulé Que le diable les emporte ! À titre personnel, j’adore la forme courte, et je trouve que cet ouvrage est une excellente manière de découvrir votre (vos) univers. Mais les éditeurs prétendent que les recueils de nouvelles se vendent mal. À quoi attribuez-vous ce désamour ?

 

Je ne sais pas, car je vois que parmi les plus grands auteurs, ceux dont on parle dans le magazine Lire qui vient de fusionner avec Nouvelles littéraires, il y a nombre de recueils de nouvelles qui sortent chaque mois chez les plus grands éditeurs. À plusieurs reprises j’ai eu des prix pour des nouvelles lors de festivals comme à Sorgues, à Fayence et même à la Maison d’ailleurs en Suisse. Je n’ai jamais postulé pour d’autres prix de la nouvelle. D’avoir reçu à deux reprises le Prix Découverte me suffisait.

 

 

 

 

 

 

 

En conclusion, j’aimerais en savoir plus à propos de vos projets futurs. Je crois savoir que vous avez plusieurs nouvelles en chantier. Avez-vous aussi d’autres idées de romans ? Et reste-t-il dans vos archives des récits rares ou inédits que vous aimeriez à terme rassembler dans un nouveau recueil ?

 

J’ai une nouvelle en chantier et je dois trouver une autre idée de texte pour Martine Blond sur les Invasions Marines, essai signé par le regretté Jean-Pierre Laigle qui doit paraître chez Galaxies. Je suis de plus en plus lente pour écrire, toujours insatisfaite, à présent, je ne fais plus qu’une chose à la fois.

 

 

Encore merci pour cet entretien, Micky. Et au plaisir de vous relire, chez Rivière Blanche ou ailleurs…

 

C’est moi qui vous remercie, et en particulier pour la préface de mon recueil. J’ai une amie qui vient de l’acheter rien qu’après avoir lu la quatrième de couverture où vous parlez de moi avec enthousiasme, c’est vous dire. 

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Les loups-garous d'Argentine - Jérémy Wulc

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

 

J'attendais beaucoup de ce premier roman de Jérémy Wulc, déjà pour son titre accrocheur. Lors du décès de son grand-père, un flic du 36 — en attente de passer en commission de discipline après une bavure grave — se charge de débarrasser la maison et de virer les meubles. En fouillant dans le grenier, il découvre un uniforme SS caché derrière une armoire ainsi que des carnets camouflés dans une cache secrète à l'intérieur d'un coffre-fort de marque Burg-Wächter. Arnaud Shimansky ne comprend pas la présence de ces vestiges de l'horreur nazie dans la maison de son aïeul. Surtout que celui-ci était un ancien rescapé des camps de la mort.

Ce roman, pourtant prometteur, ne parvient pas à nous surprendre. Encore moins le lecteur féru d'histoire. On devine assez vite le pourquoi de la chose. De plus, l'auteur dissémine des détails qui font sourire, tel le chien du défunt, un berger allemand (tant qu'à faire !) qui se nomme Bormann ! Comment ne pas penser à Martin Bormann, le conseiller d'Adolf Hitler et futur successeur désigné !!! Dans le doute de notre ignorance, l'auteur poursuit sa logique : lors des funérailles, on y croise des vieux parlant la langue de Goethe. Avouez que ça commence sérieusement à émousser le suspense...

On peut aussi être embêté par les multiples polices d'écriture et les sempiternels messages d'accueil du répondeur d'Arnaud repris plusieurs fois. De toute façon, dès l'évocation du titre, on pense à l'unité Werwolf, le IVème Reich, la survie d'Hitler et autres légendes et théories fumeuses sur la fuite des hauts dignitaires vers l'Amérique du Sud. Arnaud prolonge ses investigations en Argentine, plus précisément à Bariloche, le Tyrol argentin et lieu de passage de Eichmann ou encore Mengele pour ne citer qu'eux. Bref, rien de bien original dans ce roman.

Il vaut mieux vous rabattre sur des choix plus judicieux : le monumental « Ces garçons qui venaient du Brésil » de Ira Levin, les deux nouvelles fabuleuses de mes deux compères, « Angst » de Artikel Unbekannt-Schweinhund et « Le Berserker » de Lester L. Gore. Ces deux écrits sont efficaces et traitent le sujet avec brio pour beaucoup moins de pages. Question uchronie, on peut citer « Le Maître du Haut Château » de Philip K. Dick et « Fatherland » de Robert Harris. Dommage pour Jérémy Wulc et sa tentative avortée. Sans doute un roman idéal pour un jeune lecteur en pause estivale et qui tombe à l'eau pour un adepte du genre car ça manque cruellement de subtilité.

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Violences VI

Publié le par Tak - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

 

 

 

 

Violences, tout est dans le titre : celle du quotidien, celle contenue dans nos rêves pervers ou nos réalités déviantes et fantasmées. La plupart des textes s'inscrivent dans une réalité dure et concrète, mais certains explorent des territoires plus surréalistes (à l'image du surprenant Performance Danse/Sac à Dos de Yoann Sarrat), d'autres nous prennent littéralement à la gorge et ne nous lâchent plus une fois qu'ils nous ont attrapés. D'autres encore s'inscrivent dans une démarche plus poétique, comme ceux de Fabien Drouet ou de Tina Hype, pointant du doigt les dysfonctionnements de nos existences ; litanies désabusées sur fond de quotidien vide de sens à force de se nourrir du grand rien de notre époque.

 

La violence elle est là, lorsque nous nous confrontons au voisin que nous haïssons tant, en ayant l'impression de regarder au fond du miroir. Ou le pauvre vieux d'en bas se faisant tabasser par les dealers du quartier, spectacle journalier de la haine et de la bêtise ordinaire. Des plumes acérées, mais aussi des crayons et des pinceaux, parfaitement en accord avec la matière crue, noire et sordide présentée ici. Chaque page est ainsi un plaisir renouvelé, chaque illustration dans un style bien différent, mais complétant parfaitement chaque texte. Bref, du bonheur pour les yeux !

 

Mes coups de cœur ? Comme dit plus haut, j'ai adoré le texte d'ouverture de Yoann Sarrat, mais aussi Nos Vies Dévient de Mathias Richard (le genre de texte court et hypnotique qui trotte en boucle dans la tête et que j'aurais aimé écrire). Je ne reviendrai pas sur tous, car la plupart ont un truc intéressant à proposer (que ce soit par une plume ou un discours). Komakino de Sébastien Gayraud, quant à lui, termine cette anthologie sur une note rouge et hallucinée, comme un mauvais rêve renvoyant au creuset de nos vies désincarnées, rongées progressivement par les fantômes de nos tourments intérieurs (superbe idée d'ailleurs de mettre en parallèle nos vies professionnelles et oniriques, comme si l'être humain n'était capable de rêver que de ce qu'il connaît, tel un automate sans imagination, piégé dans la routine creuse et mécanique de son quotidien).

 

Cela dit, d'autres méfaits sont également à signaler : Une histoire du parc Loubianov (tiré des Chroniques de Metvecgorod) de Christophe Siébert : probablement l'un de mes textes préférés, ancrant son récit dans un réalisme cru et sordide, de celui qu'on observe tous les jours sans pouvoir y faire grand-chose (voire même y participer implicitement, en assouvissant nos pulsions voyeuristes). Le genre de texte qu'on lit légèrement mal à l'aise, celui-ci nous rappelant nos pires travers, tout en y ajoutant un petit truc, une vivacité dans l'expression, dans l'observation brute de nos obsessions, comme si celles-ci se libéraient toutes seules sans pouvoir être refrénées. Il y a presque quelque de l'écriture automatique chez Siébert, tout en étant parfaitement maîtrisé et qui me parle énormément...

 

Un rire dans la Nuit de Sarah Buschmann : court et impactant, voilà le type de récit qui semble épouser complètement la ligne éditoriale de la revue. En tout cas, un texte à rendre jaloux, tant tout y parfaitement dosé et calibré. Une petite bombe efficace et malaisante, sur fond de violence urbaine ; voilà : Violences, pour ceux qui veulent savoir à quoi s'attendre, c'est ça !

 

Le Chant des Mygales de Schweinhund : belle surprise que ce petit inédit du chien-porc, tout en images cryptiques et horreurs surréalistes. Comme souvent avec cet auteur (ou du moins, cette partie du binôme fou qu'il forme avec Artikel Unbekannt), les clés ne nous sont pas données, c'est à nous d'y trouver un sens et une interprétation propre, mais c'est aussi la richesse même de ce genre de textes. C'est marrant, parce qu'après avoir lu Paranoïa du sieur Siébert il y a peu de temps, j'y ai retrouvé certaines choses qui me ramènent vers la folie rampante de ce roman. Le trip autour des insectes ? Peut-être... En tous cas, c'est encore là du très joli travail, énigmatique et dérangeant à la fois, qui laisse comme un drôle d'arrière-goût en bouche. Et au passage, j'adore l'illustration accompagnant le texte et que je trouve tout à fait à propos.

 

Je conclurai en mentionnant le très bon texte de la maîtresse de cérémonie Luna Beretta, allant de pair avec un édito qui met tout de suite dans le bain. C'est aussi noir que du charbon, mais ça a au moins le mérite d'afficher clairement la couleur. Et encore une fois, l'illustration ornant le texte est de toute beauté, du genre de celles qui nous fascinent et nous révulsent à la fois -- ce qui colle très bien, encore une fois, au propos général.

 

Au final, c'est un peu tout ça, Violences : le choc des mots et des images, un tourbillon de folie répondant aux maux de notre époque comme à ceux de nos inconscients. Je ne dirai pas que c'est une lecture toujours facile, loin de là, mais elle a le mérite de nous confronter à ce que nous cherchons à fuir un jour après l'autre, tout en sachant que c'est , tapi quelque part, dans la ruelle miteuse d'à-côté, ou dans la mélasse insalubre de notre cerveau. À nous d'avoir le courage d'y jeter un œil ou bien de continuer à l'ignorer, mais dans tous les cas, on ne pourra plus feindre de ne « pas savoir ». Merci donc aux talentueux auteurs réunis dans ces pages pour nous rappeler que la beauté peut toujours surnager au milieu de la fange. Une excellente lecture, donc !

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Le masque des regrets - Kurt Steiner

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Le Masque des regrets

 

Kurt Steiner (André Ruellan)

 

Fleuve Noir « Angoisse » N°68

 

Le Masque « Fantastique » première série (rouge) N°17

 

 

 

Voilà encore un petit livre remarquable, à contre-courant des modes actuelles, que l'on risque peu, hélas, de voir rééditer en ces temps d'engouement pour les « sagas » à rallonges ! Il s'agit d'un très court roman, presque une « novela », évitant les descriptions interminables et les études de caractère pour se consacrer à un fantastique discret, atmosphérique et onirique. Si Kurt Steiner s'adonnait surtout à la science-fiction et à l'écriture de scénarios, il a également produit quelques romans d'inspiration surnaturelle, pour la mythique collection « Angoisse » au Fleuve Noir, éditeur dont il fut un des piliers.

 

« Le Masque des regrets » se présente comme le récit d'une rencontre, celle d'un auteur curieux et désœuvré et d'une adolescente au charme trouble et vénéneux lors d'une soirée de Mardi-Gras au cœur du quartier du Marais, à Paris. Intrigué plus que de raison, amoureux dès le premier regard, le narrateur s'aperçoit très vite que la jeune femme cache de nombreux secrets derrière une apparence angélique, et que la réalité contemporaine possède des racines dans le passé, jusqu'au siècle de Louis XIV et de la fameuse Affaire des Poisons... Racontée à la première personne, nous découvrons une histoire linéaire, au cours de laquelle des indices sont semés afin de nous faire deviner sans peine la clef du mystère, somme toute d'un grand classicisme. Inutile ici de chercher une thématique novatrice, ni un suspense insoutenable, donc.

 

Alors, pourquoi évoquer ce roman aujourd'hui, me demanderez-vous ? Peut-être parce qu'avec le recul (ce titre date de 1960) il a éveillé en moi une nostalgie semblable à celle éprouvée lors du visionnage de films français des années soixante, ceux de Audiard et Autant-Lara, par exemple. Car les personnages du roman de Kurt Steiner évoluent dans un Paris qui n'existe plus, une ville dont certains quartiers et certains édifices avaient peu changé depuis le Grand Siècle, une cité magique et parfois dangereuse, où vivait un peuple aux us et au langage particuliers. Par cet aspect, « Le Masque des regrets » m'a rappelé un autre ouvrage peu connu, le très mystérieux et ésotérique « Pantacle de l'ange déchu », de Charles-Gustave Burg, un roman à clef convoquant aussi une histoire d'amour tragique, les drames du passé s'enchevêtrant avec le présent, et une connaissance affûtée d'un vieux Paris disparu sous les coups de pelle mécanique de la promotion immobilière et de la mondialisation sans limites. Car les vieux quartiers de la capitale et leurs habitants aux mœurs bohèmes sont les autres héros de ce petit livre attachant.

 

Alors, si vous cherchez un roman à la mode, un de ces pavés clinquants et conformistes qui semblent constituer le fantastique contemporain, oubliez ce « Masque des regrets ». Mais si un petit voyage nostalgique au cœur d'un Paris d'autrefois, aussi englouti que l'Atlantide, vous attire pour passer quelques heures intrigantes, alors rendez-vous chez votre bouquiniste attitré, vous ne serez pas déçus !

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