Près de l'os

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Dans sa préface, Artikel Unbekannt rappelle la difficulté à écrire une micronouvelle. Comme il l'énonce si justement, « plus le format du texte est resserré, moins il pardonne ». En effet, tenir une intrigue complète en deux pages signifie que l'auteur doit être pragmatique sans occulter la fantaisie qui l'anime. Trois écrivains de renom sont selon moi les maîtres en la matière : Richard Matheson, Fredric Brown et le trop méconnu Marcel Béalu. Brown m'a subjugué par l'efficacité incroyable dont souvent un seul mot encensait la conclusion et faussait la première idée du lecteur. Le concept de la short-story est donc mis en avant dans ce recueil grâce à onze auteurs et trente-deux courts récits poncés jusqu'à l'os.

 

Henri Bé, cofondateur de l'Écritoire des Ombres et nouvelliste accompli, navigue dans les eaux troubles de l'inconscient teinté de surnaturel comme Marc Agapit. Ses personnages se battent contre un reflet, bourreaux tourmentés de l'Inquisition ou simples terreurs nocturnes d'un enfant. Destins tragiques où l'homme lutte contre lui-même.

 

Changement de ton avec Catherine Robert, la créatrice de Greta chez Trash, deux romans et quatre anthologies chez Rivière Blanche et d'autres récits dans Violences et Malpertuis. Autant dire que cette femme évolue dans l'horreur depuis des années avec aisance. Les méfaits de Catherine sont durs, effroyables et fatalistes. À l'image de cet homme violé et pourchassé par une bande et des chiens hargneux. Ou encore par cette scène de cul sauvage qui se termine mal. Et c'est sans compter la phobie d'un homme dont la moindre sortie le terrorise. Textes intimistes où nous entrons dans l'esprit torturé du personnage central. Un peu à la manière d'un Robert Bloch au meilleur de sa forme !

 

Ah qu'il est délicieux de poursuivre avec mon ami Serge Rollet (dont je partage l'incongruité du téléphone portable). Homme bon, généreux, cultivé. Son écriture est rare à mon plus grand regret. Ses œuvres sont toujours fouillées, soignées et de grande qualité. Auteur de deux mémorables recueils dans la collection Noire de Rivière Blanche, le bougre se fait attendre pour sortir le prochain ouvrage malgré nos larmes, pleurs déchirants et baise de pieds. Mystérieux tueur agissant durant une canicule, phobie des chats, vision d'un échiquier par les protagonistes en place, évaluation d'une planète inexplorée et la capture d'un singulier cobaye. Trois récits très différents et qui prouvent que l'imagination de Serge est infinie.

 

Ky', la reine du Cosplay et adepte de Stephen King, est une jeune femme charmante et adorable. Mais ne vous fiez jamais à sa frimousse innocente. Son âme sombre prend parfois le dessus dans d'autres publications. Conte d'Alice revisité sauce slasher, automutilation, dîner aux chandelles qui vire au cauchemar. Ky' est une mante religieuse et sa prose nous fait craindre le pire à chaque fois.

 

Steve Martins (alias Tak du collectif ZLLT) est également un auteur régulier dans diverses anthologies. Il tâte différents univers en fonction de ses inspirations morbides. Personnages troubles dans un corps étranger, ambiance à la Seven avec ce « gros porc » qu'on force à bouffer, aire d'autoroute plongée sous un soleil post-apocalyptique. Steve est un fan de Stephen King depuis toujours et ça se sent dans son troisième récit. Et, qui sait, Gilles Thomas est sans doute dans les parages !

 

Jean-Marc Lofficier, le grand patron de Rivière Blanche, nous fait l'honneur d'intégrer ce présent recueil avec deux textes « aussi ramassés qu'épouvantables »  selon Artikel. Les deux histoires sont puissantes et d'une grande force évocatrice en peu de lignes. Famille monstrueuse et schizophrénie sont au programme. Comme si Bernie Wrightson croisait Gudule.

 

Les familiers de Rivière Blanche, des artistes Fous Associés ou encore Malpertuis connaissent Marie Latour et ses textes tourmentés. Robots et race éteinte, homme confondu avec un zombie, suppliciée et bourreau. Récits au vocabulaire riche et parfaitement ordonné. Style enrichi au service d'une intrigue presque romanesque dans l'effroi.

 

Cancereugène est un auteur aux multiples facettes. Il apparaît dans de nombreuses publications, anthologies, fanzines, revues avec des histoires inclassables tant les domaines explorés sont diversifiés. Relation sodomite très gore, joies de la plage et du farniente dans un monde éteint, fantôme contemplant son propre accident... récits de haute volée assurément.

 

Malgré son jeune âge, Sarah Buschmann a déjà l'étoffe d'une autrice de la noirceur où l'horreur et la sorcellerie se percutent souvent dans des histoires incisives et angoissantes. Culte du corps parfait, terreur d'un enfant dans un monde mourant, couleurs d'un passé incestueux. Avec Sarah, les tourments de l'enfance sont exacerbés avec minutie.

 

Avec votre serviteur Zaroff, vous découvrirez trois récits qu'un Guy Kermen ne renierait pas. Phobie de la page blanche, affres de la maladie aux relents prémonitoires et la Covid en 2050. Sur ce coup, je suis fier d'avoir été visionnaire. Mon variant Omicron ne devait être qu'en quinzième position selon l'alphabet grec. Hélas, en ce mois de novembre 2021, ils est déjà parmi nous. Pas encore dans nos régions mais ça ne saurait tarder ! Croisons les doigts pour que nous ne subissions pas le même sort de l'humanité que je décris dans mon récit.

 

Nous arrivons à la fin de ce recueil avec une dernière autrice que je respecte beaucoup. Aussi discrète que Serge Rollet, cette femme a un énorme potentiel et il me tarde de lire son prochain méfait victorien qui sortira en 2022 selon les dires de certains informateurs bien avisés. Dola Rosselet m'avait marqué avec son recueil « De chair et d'encre » par sa composition remarquable. Avortements illicites dans une France rurale après la Grande Guerre, hommage à la Joconde et extinction des feux. Quelle maîtrise dans ces textes hors du commun. C'est au lecteur de faire son propre travail d'assimilation pour en extraire tout le suc. De quoi conclure ce recueil avec apothéose.

 

Je me suis régalé à la lecture de ce petit livre au contenu puissant. Merveilleuse idée d'Artikel d'avoir donné vie à ces micronouvelles pour le plaisir de chacun. J'espère que cette expérience sera renouvelée une prochaine fois car j'ai eu la jouissance d'y participer, de contempler la créativité de mes partenaires et, enfin, de constater que l'imaginaire francophone est loin de s'éteindre avec les nouvelles générations à venir. Pour terminer, je tiens à dire que trois histoires m'ont bluffé malgré leurs différences de ton et d'approche. « Papa » de Jean-Marc Lofficier, « Corpore sano » de Steve Martins et « Le mardi, à l'infini » de Dola Rosselet. Trio de chœur et de cœur. Merci à tous pour ce beau moment de partage en votre compagnie. J'en garderai un souvenir ému. Artikel, tu as eu le nez fin. Comme toujours...

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Ténèbres 2016

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Encore une très belle collection de récits pour cette fournée 2016 ! Je ne rentrerai pas dans le détail de chaque nouvelle, certaines m'ayant marqué, d'autres moins, mais le niveau général est excellent et j'en garde une nouvelle fois une très bonne impression. Comme souvent, ce ne sont pas les textes les plus bruts de décoffrage qui m'ont séduit, mais plutôt ceux qui se tenaient à la lisière des genres, empruntant des chemins de traverse sinueux.

 

Les Hommes Fardés, par exemple de Ralph Robert Moore, revisitant de façon totalement inattendue la figure du clown. Le très sympathique Le Bouquiniste de Fabienne Noce, qui après m'avoir fait penser au ténébreux Bazaar de Stephen King dans un premier temps, dévie ensuite dans une autre direction assez surprenante et cruelle. Je pourrais parler également de l'insolite Le Propre de la Vengeance (très bon jeu de mots, au passage) d'Anthony Holay, qui s'amuse à retourner la banalité du quotidien contre son personnage, d'une façon assez sadique et réjouissante.

 

Mais j'ai surtout eu le coup de cœur (comme dans l'édition 2015) pour une poignée de textes franchement géniaux, chacun à leur manière :

 

Les Quatre Ombres, de Terry Dowling : Une plongée immersive dans des ténèbres rarement explorées, quelque part entre métaphysique de la nuit (ainsi que son lot d'aberrations) et une forme d'horreur psychologique, bien qu'assez abstraite, offrant différentes gammes de nuances dans le spectre de la folie meurtrière. Un fond de fantastique feutré et prégnant enrobe élégamment le récit pour nous offrir un texte de haute volée, à l'atmosphère stylisée et très réussie.

 

Sauver La Face, de Gabrielle Faust : Une belle revisite du vampirisme moderne, empruntant plusieurs voies différentes pour brosser des portraits cruels et amers de créatures perdues dans l'éternité de leurs tourments. C'est assez bien tourné et viscéral à la fois et si je dois dire que je n'ai jamais été fan des suceurs de sang, ce récit m'a néanmoins plus qu'agréablement surpris et il ne m'aurait pas dérangé d'en lire un peu plus, pour le coup. Très belle plume, en tous cas.

 

L'Abondance du Mont Chary, de Jeffrey Ford : Ici, nous sommes face à une espèce de conte déglingué où les codes du genre sont pervertis par des adultes manipulateurs, pervers ou complètement détraqués, tandis que l'on y croise des cochons fumeurs de cigare. Ça part un peu dans tous les sens par moments, tout en restant très cohérent sur le fond et le suivi des personnages. Quelques gros éclats de violence en creux, par moments, comme pour nous rappeler la vilaine réalité du monde dans lequel évoluent les protagonistes. La plume est assurée et assume le caractère par moments complètement surréaliste de son récit, quelque part entre Hansel & Gretel, Barbe Bleue et un Stephen King halluciné ayant trop abusé de mauvaise bière. Le ton de ce texte et ses différents niveaux de lecture m'ont en tous cas fait grande impression !

 

Le Sacre des Innocents, de Robert Shearman : Où comment faire dévier un récit de « découverte » (une jeune institutrice arrive dans une école, au milieu d'un patelin inconnu et isolé) jusqu'à une horreur cruelle et nébuleuse à souhait. On ne saura jamais trop le pourquoi du comment, mais l'intérêt est ailleurs : la force du non-dit et d'une plume toute en finesse, creusant d'épaisses zones d'ombres au sein d'un tableau à la luminosité factice. Les personnages paraissent refermer en eux des gouffres insondables de noirceur auxquels ils tentent de donner l'aspect de la « normalité »... sans jamais trop y parvenir. Avant que l'ensemble ne s'écroule à la façon d'une mauvaise plaisanterie sanglante, aux tenants et aboutissants aussi cryptiques qu'appréciables. Là encore, c'est plus le travail de plume qui m'a séduit, mais quelle plume !

 

Terminus, Tout le Monde Descend, de Ray Cluley : En parlant de plume... celle-ci s'avère particulièrement maîtrisée, stylée et pourvoyeuse d'atmosphères, nous projetant dans un univers où les monstres et créatures se tapissent sous des dehors de civilité et où l'obscurité se décalque sur de nouvelles obscurités, chaque strate renfermant en elle plus de questions que de réponses. Mais l'auteur, très fort pour suggérer, sait aussi brosser des portraits humains égarés au milieu des carrefours et des doutes de leurs propres existences. Ou peut-être y parle-t-on du renoncement, sur un fond de mélancolie sourde et contemporaine, rappelant certains grands auteurs américains (Bradbury est d’ailleurs cité à plusieurs reprises, le style de l'auteur collant parfaitement au climat suggéré). L'approche du fantastique m'a par moments rappelé l'univers d'un Barker en moins sanglant et pervers, mais dont l’inventivité permet aussi la création d'un monde miniature très riche en peu de pages. Une magnifique perle noire irisée de dégradés crépusculaires accompagnant les pas d'un Van Helsing des temps modernes s'avançant vers sa dernière nuit, en compagnie de ses démons... Un véritable délice.

 

Une mention particulière aussi pour le Aïda de Marie Latour, petite fable psychologique retorse où l'on peine à distinguer clairement les contours de la réalité et du fantasme et à Réponse à Tout de Hervé Bosser, qui s'amuse à transformer son gamin en demi-dieu de la connaissance, pour finir sur une note bien glaçante et horrifique.

 

Concernant les autres textes, je les ai appréciés pour la plupart, certains me laissant plus sur ma faim que d'autres, mais dans l'ensemble je me suis éclaté aussi bien à lire qu'à découvrir tous ces auteurs talentueux aux plumes très diversifiées. Peut-être les « jeunes auteurs » français m'ont-ils moins scotché ici que dans le précédent recueil ; peut-être l'approche du fantastique et de l'horreur se montre-t-elle pour certains plus classique ou davantage travaillée sur la forme pure que dans la création d'univers oniriques auxquels je suis sans doute plus sensible. Fantastique US ou Européen ? Y-a-il vraiment deux écoles différentes ? Je ne sais pas, mais c'est une idée qui m'a traversé la tête en refermant cette anthologie...

 

Dans un cas comme dans l'autre, j'ai pris bien du plaisir à dévorer cette cuvée 2016, qui m'a offert quelques merveilles et démontre encore une fois le label qualité accompagnant les publications Dreampress – du moins en ce qui concerne Ténèbres, pour parler de ce que je connais.

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Interview de Artikel Unbekannt par Lester L. Gore

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Cet entretien a été réalisé fin 2018, lors de la parution du recueil « Noir sur blanc ». Nous l’avions signalé à l’époque sur notre blog par un article incluant les questions posées et les liens externes permettant d’accéder aux réponses. Cependant, le site qui hébergeait jusqu’ici le contenu source a sombré dans les limbes de l’Internet. « Noir sur blanc » fêtant ce mois-ci son troisième anniversaire, il nous a paru opportun de mettre l’intégralité de cette interview à votre disposition.

 

 

 

Tu as co-dirigé les anthologies Dimension Trash et Dimension Violences, commis un recueil intitulé Noir et Rouge chez Rivière Blanche, tu es l'auteur de Bloodfist aux défuntes Trash éditions. Si je dis que ton œuvre est placée sous le signe du gore et de la barbaque, je me trompe ? Et si oui, pourquoi ce goût de l'horreur sanguinolente ? Et lâche cette tronçonneuse, s'il te plaît, j'ai encore des questions...

 

 

Le gore et la barbaque, ouais. Je comprends qu’on puisse penser ça. Surtout si on ajoute à ce pedigree déjà catastrophique les 20 romans que j’ai publiés avec Trash – parmi lesquels Bloodfist, que tu as cité. Après, bon, je ne pense pas qu’on puisse parler d’une « œuvre » pour désigner mes exactions. J’ai déjà un mal de chien à me considérer comme un « auteur », alors… Je dirais plutôt que toute cette affaire se situe quelque part entre une suite d’expérimentations plus ou moins aberrantes et une série d’accidents pas souvent contrôlés. En tout cas, si on s’en tient à ma casquette de scribouillard, c’est sûr que ça me paraît difficile de réfuter la viande. Mais je ne crois pas non plus que ça puisse coller à tout ce que j’ai écrit. C’est justement pour cette raison que j’utilise deux pseudos différents, Artikel Unbekannt pour le Noir et Schweinhund pour le Rouge. En gros. De la même manière (toutes proportions gardées, hein), que le grand Pascal Marignac signait ses Polars Kââ et ses Gore Corsélien. D’où le fait que mon recueil Noir et rouge est divisé en quatre parties distinctes, dont seule la dernière peut être attribuée au Schweinhund. Reste qu’il y a parfois des mélanges sur certains textes, et que divers lecteurs ont dit que Bloodfist s’apparentait à un Thriller… Ce qui n’est sans doute pas faux.

 

 

Par ailleurs, comme je l’ai déjà dit, Gore et Trash ne sont pas jumeaux, mais cousins. Il ne s’agissait pas, avec cette collection Trash et l’antho Dimension Trash que tu as citée, de faire du copié-collé. Quant à Dimension Violences, c’est Luna Beretta qui est à l’origine du concept, alors je ne veux pas trop parler en son nom. Mais je dirais qu’on retrouve un peu la même différence entre Gore et Trash qu’entre Violences et GoreZine, l’autre fanzine de Luna. Tout ça reste assez proche, et peut fusionner dans une joyeuse orgie foutraque à l’occasion, mais il y a des nuances – voire de franches différences. Ceci dit sans vouloir renier en rien mon goût très réel et assumé pour l’horreur qui tache, bien sûr.

 

 

Ce qui m’amène à la seconde partie de ta question (je vais faire plus vite, promis). Le « pourquoi ? ». Eh bien si j’étais un tueur en série, ce serait facile. Je te répondrais « Pourquoi pas ? » Ou « Parce que c’est bon. » Seulement voilà. Il se trouve que je ne suis pas un tueur en série. Juste un type qui écrit des histoires en se plaçant parfois de leur point de vue. Et voilà. Je crois que ça tourne autour de ça. Une histoire de point de vue. Parce que c’est la meilleure manière de voir jusqu’où on peut aller trop loin. Et aussi parce que ce genre est un outil adapté à ce que j’écris. En fait, quand on tend vers la radicalité et la confrontation, qu’on s’intéresse au mal et à la déviance, je ne crois pas qu’on puisse faire l’impasse sur l’horreur sanguinolente, comme tu dis. À un moment ou à un autre, on va la rencontrer. Et il s’agira de l’affronter – donc en l’occurrence de savoir la dire. Tu objecteras peut-être qu’on peut aussi être radicalement gentil. Soit. Mais la gentillesse, en littérature, ça ne m’intéresse pas. À l’instar de Gide, je pense qu’on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu es aussi directeur d’ouvrages chez Rivière Blanche, et tu as travaillé avec un certain nombre d’auteurs. N'est-ce pas un peu frustrant quand on est soi-même auteur de faire publier les autres, ou bien la fonction d'accoucheur de talents t'apporte-t-elle des munitions pour tes propres productions ?

 

 

C’est vrai qu’entre Trash et Rivière Blanche, j’ai publié ou fait publier 31 bouquins. Ça commence à faire du monde. Alors non, ce n’est pas frustrant (enfin, hormis dans certains cas). Au contraire, je trouve ça incroyablement gratifiant. Pour ne donner que quelques exemples : je suis très fier et très heureux, pour tout un ensemble de raisons, d’avoir dirigé les deux tomes de Corps et liens, chez Rivière Blanche. Ce qui est frustrant, c’est que malgré la rareté et la qualité des six romans réédités dans ces deux volumes, les lecteurs n’ont pas été au rendez-vous. Par ailleurs, je disais il y a quelques années que mes deux auteurs français en activité préférés étaient Justine Niogret et Christophe Siébert. Or j’ai eu la chance de travailler avec chacun d’entre eux. Et puis, il y a aussi le cas de Dola Rosselet, assez particulier à divers titres. Sans oublier celui d’un certain Serge Rollet, je crois que tu connais…

 

 

Là où ça s’assombrit un peu, c’est quand tu constates qu’en dépit du temps, de l’énergie (voire de l’argent, dans le cas de Trash) que tu consacres à des bouquins, donc à leurs auteurs, parfois au détriment de ta propre production, il n’existe dans la plupart des cas aucune espèce de réciprocité. C’est le règne du chacun pour soi, ce qui n’est finalement pas si étonnant dans un (tout petit) milieu où il y a autant d’auteurs – réels ou autoproclamés – que de lecteurs. Je ne veux pas donner l’impression de cracher dans la soupe ni de me montrer amer, mais c’est une réalité, et j’aime pas beaucoup la langue de bois. Mais je reviendrai sur ce sujet en répondant à ta prochaine question.

 

 

Quant à ce que je retire de tout ça, une phrase de Kriss Vilà m’avait beaucoup frappé. Alors qu’on travaillait sur son terrifiant MurderProd et que je me montrais un peu navré de ne servir à rien tant le texte était propre, Kriss a eu ces mots : « Je fais le désespoir de mes correcteurs ». Depuis lors, j’essaie de m’inspirer de son exemple. Et je pense qu’à force de lire, de relire et de corriger autrui, j’arrive aujourd’hui à proposer des copies de mon cru plutôt propres sur la forme (le fond étant toujours, par définition, discutable). D’une façon générale, je dirais que le fait de travailler avec d’autres auteurs et autrices est toujours enrichissant. Car il s’agit bel et bien d’un échange, et je considère que j’ai toujours moi-même beaucoup à apprendre. Ne serait-ce que parce que la perfection n’existe pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu as fait paraître plusieurs recueils de nouvelles chez Rivière Blanche. Or, la nouvelle se vend très peu, en France du moins. Tous les acteurs du monde du livre clament que le grand public veut de la « saga » au kilomètre, et les meilleures ventes concernent les cycles à rallonge, comme ces histoires de petits sorciers qui jouent du balai sur un trône de fer. Crois-tu qu'il existe encore des niches écologiques pour les amateurs de récits courts, ou bien ceux-ci sont-ils condamnés, comme les pandas, à s'éteindre lentement en tirant sur le bambou ?

 

 

C’est vrai que c’est très compliqué, pour les recueils de nouvelles. Alors que les « gros » éditeurs n’en publient plus du tout, au prétexte que « ça ne se vend pas », on n’a jamais vu autant de micro-éditeurs, d’associations et de fanéditeurs lancer des appels à textes pour des anthologies. Ҫa peut sembler paradoxal, mais ça permet à pas mal de minuscules structures de se faire connaître. Et comme à la sortie, il y a beaucoup d’auteurs au sommaire, ça fait un minimum de ventes assurées, grâce aux amis proches, à la famille et aux auteurs eux-mêmes, qui achètent souvent des exemplaires à tarif préférentiel pour les revendre en direct. Donc il ne faut surtout pas se leurrer : si on trouve davantage d’anthologies que de recueils d’un seul auteur en circulation, c’est uniquement pour ces raisons-là.

 

 

Mais ta question portait sur les recueils. Leur situation est donc difficile. Je ne sais pas si c’est l’œuf ou la poule, l’offre ou la demande, mais il est vrai qu’aujourd’hui, le lectorat se tourne massivement vers des « sagas » en 27 tomes. Moi j’ai horreur de ça, que ce soit en tant que lecteur, auteur ou éditeur. Donc je continue à défendre la nouvelle, parce qu’il s’agit à mes yeux d’une forme d’expression très exigeante, qui ne pardonne rien. Plus le texte est court, plus il doit être impeccable. Et puis (là, je parle davantage en tant qu’auteur), sur un format court, on peut faire toutes sortes d’expériences de fond et de forme. Sur du long, c’est plus compliqué, parce que ça peut devenir lassant pour le lecteur.

 

En ce qui concerne le format court en général, j’avais fait il y a quelques années le constat suivant : il y a autant d’auteurs que de lecteurs, mais comme le gâteau ne grossit pas, les parts diminuent. Au point qu’il ne reste que des miettes à se partager – ou pas. Aujourd’hui, ce constat s’applique aussi au roman. Comme me le disait récemment en privé un auteur que j’apprécie beaucoup : « Aujourd’hui, la SFFF, dans la petite et microédition, ce sont les auteurs qui s’achètent leurs livres entre eux, non ? » Ce à quoi j’ai répondu : « Oui, dans le meilleur des cas » (voir réponses précédentes). Pour autant, les niches existent bel et bien. Et nous sommes on ne peut mieux placés pour le savoir, car notre éditeur en est une. Philippe Ward et Jean-Marc Lofficier apprécient beaucoup les nouvelles, et comme la formule Rivière Blanche n’est pour ainsi dire assujettie à aucune logique économique, ils continuent à en publier. L’extinction n’est donc pas pour demain, mais il ne faut pas se voiler la face : une niche, l’idéal, c’est de finir par en sortir. Parce que c’est quand même un peu étroit. Or en l’état, je ne vois pas trop de perspectives pour la nouvelle. Ce qui est quand même incroyable, quand on pense que Poe et Lovecraft n’ont jamais écrit qu’un roman chacun. Autres temps, autres mœurs…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et quelle est ton opinion envers l'auto-édition, le compte d'auteur, qui ne se sont jamais mieux portés ?

 

 

Vaste sujet, plus compliqué qu’il n’y paraît. En tout cas pour ce qui est de l’auto-édition, parce que le compte d’auteur, on va tout de suite balancer cette saloperie à la poubelle, si tu n’y vois pas d’inconvénient. Les gens qui font ça sont des voleurs et leur place est en prison. Quant à l’auto-édition, il y en a de plusieurs sortes, et je pense qu’il serait regrettable de jeter le bébé avec l’eau du bain. Évidemment, la lie, c’est les petits génies autoproclamés tout juste post-pubères qui, sans jamais avoir été publiés nulle part, vont balancer sur KDP un fichier numérique pourri de fautes orné d’une couve dégueulasse trafiquée avec Paint. Tata Josette et tonton Dédé trouvent leurs bouquins « parfaits », et leurs copains auto-édités en pensent aussi le plus grand bien (moyennant cependant un commentaire positif au sujet de leurs « œuvres » en retour). Bon, pour eux, leur cause est entendue, je crois.

 

 

Mais il n’y a pas que ça. Nombreux sont en effet les éditeurs dont le catalogue comporte des titres écrits par les personnes qui ont fondé la structure. Le Carnoplaste et Trash ont commencé de cette façon (même si Pestilence et Bloodfist ont en réalité été validés et dirigés par Robert Darvel). D’autre part, on trouve des livres de Patrick Eris chez Malpertuis, d’André-François Ruaud chez Les Moutons Électriques, de Philippe Ward et Jean-Marc Lofficier chez Rivière Blanche, etc. Est-ce un problème ? Est-ce encore de l’auto-édition ? Deux fois non. Tout simplement parce que ces auteurs sont publiés ailleurs, et que leurs maisons d’édition ne sont pas des prétextes pour faire de l’auto-édition déguisée. De toute façon, (sans parler de Trash, bien entendu), la longévité des structures citées en exemple et la richesse de leurs catalogues respectifs témoignent assez de leur exigence et de leur sérieux.

 

 

Par ailleurs, il y a aussi les projets « impubliables », aussi obscurs que passionnants, engagés par des auteurs multi-publiés. Je pense en particulier à l’incroyable étude sur les éditions du Scorpion portée par François Darnaudet sur Amazon. Et que dire de la démarche de ma complice Luna Beretta, qui a opté pour la forme du fanzine, souple, directe et peu onéreuse, afin de commencer à diffuser ses nouvelles ? Aujourd’hui, Luna publie dans Violences des auteurs confirmés et primés comme Raphaël Eymery, Christophe Siébert ou David Coulon, et ses propres textes paraissent aussi dans des revues ou chez d’autres éditeurs. Tout ça pour dire que je n’ai pas d’avis général sur la question. S’il me semble évident qu’Amazon est le Diable, et a permis avec KDP un effroyable nivellement vers le bas (pléonasme), force est de constater que même le Serpent abrite en son sein des cas particuliers. Pour le reste, je dirais qu’a priori et à titre personnel, je suis plutôt hostile à l’auto-édition (ou édition de complaisance, copinage et compagnie). Mais j’admets qu’il peut y avoir des exceptions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ton petit dernier, Noir sur Blanc, est une compilation de préfaces, d'avant-propos et de critiques sur des livres que tu as aimés et publiés. Est-ce aussi une façon de démontrer la nécessité du travail éditorial à une époque où l'édition traditionnelle est bouleversée par de nouvelles méthodes ?

 

 

C’est difficile pour moi de parler de ce bouquin. Justement parce que dans mon esprit c’est plutôt lui qui est censé parler de moi. Donc cette fois ma réponse sera plus brève. Noir sur blanc, c’est un peu le complément de Noir et rouge. En tout cas, il provient de la même envie : celle de faire le point en rangeant ma chambre (en réunissant des écrits pour la plupart publiés à droite à gauche). À l’origine, je n’entendais donc rien démontrer de spécial : je voulais juste compiler cette masse de textes d’accompagnement en les agençant de façon cohérente, pour voir si ça menait quelque part. Pour voir si, selon l’expression consacrée, cette entreprise « parlait d’elle-même ». Jean-Marc Lofficier, en sa qualité d’éditeur, m’a rassuré sur ce point, non sans me donner de précieux conseils pour structurer l’ensemble. Ce recueil, c’est pour moi une manière de dire : voilà ce que j’ai fait. Voilà une partie des livres que j’ai lus, aimés, publiés. Voilà ce à quoi j’ai consacré le plus clair de mon temps ces dix dernières années. Voilà des dizaines de propositions de lectures : libre à chacune-e d’en disposer. Désormais, le livre existe, et la suite ne m’appartient déjà plus. Alors oui, je suppose que Noir sur blanc est une sorte d’essai. Quant à savoir s’il est transformé, ce sera au lectorat de le dire.

 

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Petits contes macabres - Gérald Duchemin

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Mors ultima ratio : Petits contes macabres, de Gérald Duchemin.

 

 

 

Comme un avant-goût d’automne… Hors-saison voire hors du temps, voici une lecture que je ne saurais trop conseiller à tous les amateurs de littérature originale et raffinée. En tout cas, ceux qui ne prisent que modérément les tics, codes, normes et autres figures imposées du fantastique « moderne » devraient retrouver en ces pages une subtilité très « fin de siècle » (en l’occurrence le 19ème) propre à certains auteurs sulfureux. Le catalogue du Chat Rouge, courageux éditeur indépendant de ces Petits contes macabres, annonce d’ailleurs fièrement la couleur, puisqu’il comprend deux ouvrages du grand auteur décadent que fut Jean Lorrain…

 

Cela étant posé, si ce parrainage indirect et prestigieux suggère une filiation en forme de cadavre exquis, il serait regrettable de céder à la tentation de l’étiquette. En effet, Gérald Duchemin est un auteur contemporain qui, tout en évoluant dans un registre assez typé, sait s’affranchir de ses influences probables grâce à des partis pris et inspirations bien personnels.

 

Motus, le texte ouvrant le présent recueil, est par exemple une pure nouvelle d’épouvante, au style à la fois direct et classique et à la construction redoutable. L’histoire de ce petit garçon sur lequel plane l’ombre d’un « Autre » indéterminé nous renvoie ainsi à nos propres frayeurs, instants terribles et délicieux où, après la découverte des premiers contes de Poe, nous retardions le plus possible le moment d’éteindre la lumière… Monsieur Carpetto est un récit plus inclassable, qui peut rappeler le « gore culinaire » de La grande bouffe. Autant dire que cette journée dans la vie d’un ogre s’apprécie mieux le ventre vide…

 

Quant à la nouvelle Petits contes macabres qui donne son titre à l’ouvrage, il s’agit d’un mélange d’aphorismes et de faits divers, sinistre et cynique collection d’historiettes à chute où l’horriblement drôle le dispute au drôlement horrible…Viennent ensuite deux morceaux de choix : le premier, intitulé Le bal des obsolètes, est une brillante variation sur le thème de la danse macabre dont le narrateur n’est autre… qu’une tombe ! Fantômes, squelettes, vampires, zombies, nul ne manque à l’appel, ni même « Le convive des dernières fêtes » cher à Villiers de l’Isle-Adam, invité de prestige présenté ici sous une forme pour le moins inattendue…

 

Un récit autrement plus étrange, Les têtes, creuse un sillon parallèle en abordant le thème de la vie après la mort de manière grotesque – une constante chez Duchemin – et cauchemardesque. Des anges déçus, des bébés morts et des vers à soie sur des têtes qui tombent : n’est-ce pas là un tableau irrésistible ? Un seul regret à propos de ce texte : il eût mérité de clôturer le recueil, car le Conte de la chouette aveugle qui le suit, bien que faisant montre d’une cruauté de bon aloi, n’en possède pas la richesse thématique et formelle.

 

Alors, « Arsenic et vieilles dentelles », les Petits contes macabres ? Oui et non, car s’il est vrai que cet ouvrage sent bon les fleurs fanées et les feuilles mortes… « C’est pour mieux te manger, mon enfant » ! Sous la plage les pavés, et sous les pavés… les cercueils. Ce qui implique ici Jean Lorrain ET Dead Can Dance, Edgar Poe ET Killing Joke. En termes clairs, si Gérald Duchemin est doté d’une plume délicate et ciselée, il sait également affûter cette arme quand le besoin s’en fait sentir pour construire un pont plus solide entre passé et présent. En résulte un cabinet de curiosités que les férus de littérature sombre et singulière auront sans nul doute grand plaisir à arpenter.

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Cosmos Cannibale - Jérémie Grima

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

 

 

 

À ma connaissance, le gore galactique est inédit. L'horreur SF est bien évidemment présente dans divers domaines (BD, cinéma, littérature d'anticipation pour les principaux) mais le gore SF en tant que tel m'est inconnu. Forcément, Jérémie Grima tape fort en nous offrant un « Massacre à la tronçonneuse » revisité et transposé dans l'espace sidéral. Je me suis régalé à la lecture de ce quatrième opus de Karnage. Par son côté visuel, son dynamisme et son impact scénaristique.

 

Endeuillée, Ellen fait un voyage spatial avec son père, sa sœur handicapée, son frère cadet (accompagné de son encombrante et bandante copine) vers Klendathu, un caillou paradisiaque situé à huit millions d'années-lumière de leur colonie sur Perdide. Le trajet devant durer quatre mois, la famille est plongée en hypersommeil (clin d’œil à E.C Tubb et son personnage culte Earl Dumarest ?). Eddie (Iron Maiden serait-il dans les parages !), l'ordinateur de bord capricieux du vaisseau, les réveille car un S.O.S est lancé d'une station en orbite. Le protocole impose aux navigateurs de se détourner de leur trajectoire pour trouver la balise de détresse et couper son signal après vérifications. L'arrimage à cette station orbitale déserte se passe mal et l'équipage est contraint de pénétrer dans ce lieu abandonné de la galaxie.

 

Sauf qu'une fratrie de dégénérés règne dans ce trou à rats. Imaginez les frères Schootswater (« Blood-Sex » de Nécrorian) munis d'une tronçonneuse infernale façon Evil Dead 3 dont la faim insatiable les condamnent à chasser et traquer de la chair humaine dans les coursives ! Très jouissif de suivre les mésaventures du quintuor dans les méandres de cette station en ruine. Angoissant et glauque, le récit nous tient en haleine à chaque page.

 

Jérémie Grima nous propose sa fameuse recette du fromage de tête et je crains qu'il est préférable de décliner sa prochaine invitation à dîner... à moins d'être Hannibal Lecter en personne pour savourer le délicieux ragoût. Foncez sur ce bon petit bouquin sortant des sentiers battus et rendant hommage en sous-couche aux précurseurs comme Tobe Hooper copulant avec H.R Giger. Le boss de Karnage prouve que le gore ne possède plus de frontières désormais. L'univers entier est assez vaste pour contenir nos déviances. Le cannibalisme SF a enfin une place méritée dans la littérature gore populaire. Dieu que ça nous change la vie et nos perspectives !

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