Brussolo

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Toutes les facettes de l’angoisse et du mystère :

petite introduction à l’œuvre de Serge Brussolo

 

 

Trente-cinq ans. Voilà trente-cinq ans que, tel un Sisyphe mutant, Serge Brussolo balance des pavés de métal noir dans la mare d’une fiction française stagnant sur des « acquis » (sociaux ?) hors d’âge. Trente-cinq ans, de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir au poste de directeur de collection aux éditions du Masque, sans oublier une fameuse série de dix romans d’épouvante chez Gérard de Villiers rééditée plus tard dans le cadre d’une fausse « intégrale » (24 titres seulement) chez Vauvenargues. Et tant d’autres encore. Plus de cent vingt livres. Une production monstrueuse, acharnée, due à un imaginaire volcanique perpétuellement en ébullition, et dont les laves acides ont abordé tour à tour les rives de l’Anticipation, du Fantastique, de la Fantasy et du Thriller pour mieux les rendre poreuses… Car par où cet homme est passé, si l’herbe repousse, elle n’aura plus jamais la même couleur.

 

Comme tous les électrons libres et les vrais créateurs, Brussolo est en effet toujours à l’étroit – son don pour décrire des intérieurs oppressants (Catacombes, Sécurité absolue) en témoigne autant qu’un goût pour les décors « vivants » et changeants (Cauchemar à louerLa croix de sang). Le tout en termes plus directs donnant ceci : s’il maîtrise à la perfection les genres dans lesquels il évolue (mieux vaudrait dire en l’occurrence « qu’il fait évoluer »), il s’en sert sans cynisme mais avec une puissance visionnaire telle qu’il peut faire table rase de toutes leurs figures imposées. Peintre des névroses en devenir et des phobies en trompe-l’œil, l’homme n’aime rien tant que semer le doute dans l’esprit de ses lecteurs, et son écriture fiévreuse, charnelle, traversée de fulgurances stylistiques aux antipodes de l’effet facile est toute entière au service d’une atmosphère vénéneuse participant activement à l’intrigue.

 

Ainsi use-t-il avec une savante perversité de l’angoisse, de la peur, et du moment béni du « bas les masques », à la fois choc frontal, point de non-retour et soulagement terminal. De fait, Brussolo préfère asséner d’emblée nombre d’images-choc, qu’il prend plaisir à désamorcer ensuite, laissant entendre que ses personnages sont victimes d’autosuggestion… pour finir par laisser monter la marée du Fantastique… ou pas ! À la fois clé de voûte et marque de fabrique, cet ambigu va-et-vient entre menace et mystère se répète dans des romans a priori très différents les uns des autres. Et pourtant… Que l’auteur explore des mondes légendaires (Le roi squelette), médiévaux (Le château des poisons), contemporains (Armés et dangereux) ou futuristes (Rempart des naufrageurs), nul n’y est à l’abri de « La peur qui rôde », et surtout pas des protagonistes tous plus faillibles les uns que les autres.

 

L’œuvre de Brussolo comporte par ailleurs d’autres constantes, dont se distingue la mythique ville d’Almoha, trait d’union entre les nombreux diptyques, trilogies et autres mini-cycles où l’on retrouve des personnages récurrents. Le plus représentatif d’entre eux est sans aucun doute l’omniprésent David Sarella, véritable double de l’écrivain, qui hante une grande partie de sa fantastique production. Une production en évolution permanente, car l’auteur, éternel insatisfait, ne cesse de revenir sur ses écrits passés. De fait, on ne compte plus ses romans revus et corrigés de fond en comble avant d’être réédités sous des titres différents. Et même s’il n’est pas interdit de préférer les très baroques Ambulance cannibale non identifiée et autre Enfer vertical en approche rapide d’origine aux presque trop sobres L’ambulance et Enfer vertical, force est de constater après relecture que seuls les titres ont été lissés…

 

Aussi surprenant que ça puisse paraître aujourd’hui, de nombreux livres signés Serge Brussolo ont dû en effet subir des coupes et des aménagements plus ou moins conséquents lors de leur première publication. Que ce soit pour des raisons de forme (la maquette assez rigide de la collection « Anticipation »), de fond (en fonction du public ciblé, certains romans sont passés du label « jeunesse » au label « adulte », et inversement) ou de circonstances (un changement d’éditeur au milieu d’une série), il a parfois fallu attendre plus de vingt ans avant de lire les versions director’s cut de certains ouvrages. Un vrai défi pour les bibliographes, un régal pour les lecteurs les plus gourmands, qui peuvent ainsi redécouvrir sous un jour nouveau des histoires qu’ils ont aimées par le passé, mais aussi, et surtout, l’occasion pour l’auteur de donner davantage de corps aux multiples fantômes et fantasmes qui le hantent.

 

Impossible par conséquent de conseiller un livre de Brussolo en particulier dans le cadre trop étroit de ce seul article. Je n’en ai d’ailleurs jamais chroniqué aucun. Et pourtant, j’en ai lu une bonne soixantaine… Mais justement. Il est des génies qu’on ne saurait mettre en bouteille, et l’œuvre phénoménale de celui-ci s’apparente à une jungle inextricable. Une jungle malade, mutante et fascinante. Alors choisissez n’importe lequel de ses romans en fonction de vos genres préférés (y compris ceux signés sous les peu transparents pseudonymes d’Akira Suzuko, Kitty Doom ou D. Morlok) et vous sentirez monter après l’avoir lu – d’une seule traite, j’en suis persuadé – l’impérieuse envie… d’en dévorer un autre ! Comme si la frénésie de l’auteur était contagieuse. Comme si sa volonté de revisiter ses écrits en permanence rendait toute conclusion impossible. En tout cas, une chose est sûre : l’inventivité démente de cet auteur hors-norme devrait vous assurer de longues nuits sans sommeil…

 

« Aujourd’hui, les éditeurs ne savent dire qu’une chose : faites-nous du Stephen King, faites-nous du Tolkien ou refaites-nous Le silence des agneaux. Comme si on pouvait refaire un livre qui a déjà été fait. Moi, je sais faire du Brussolo, un point c’est tout. » Also sprach Serge Brussolo. Un point c’est tout, et dans ce cas, ça ressemble fort à un point final. Libre à chacun de lire King, Tolkien et/ou Harris. Pour ma part, je n’échangerai jamais mon baril de Brussolo contre dix barils de Seigneur des agneaux ou de Silence des anneaux.

 

 

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Sudden Impact - Joseph C. Stinson

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Joseph C. Stinson est un scénariste américain et a participé à trois films de Clint Easwood. Auteur, il a novélisé deux films de l'acteur et réalisateur américain : Le maître de guerre et Le retour de l'inspecteur Harry. C'est ce dernier qui nous intéresse. D'après un script original de Earl E. Smith et Charles B. Pierce, Stinson adapte Sudden Impact en 1983 et la parution française date de 1984. Et c'est un véritable bonheur de retrouver ce flic antipathique de San Francisco sur le papier. Callahan est malgré tout un flic qui ne lâche rien devant l'adversité. Il s'embrouille avec les malfrats, les avocats, les juges, ses collègues et sa hiérarchie. Mais qu'importe, sa conscience professionnelle reste claire et impartiale. Et son Magnum A44 remet les choses en ordre. Au grand désarroi du capitaine Briggs qui ne supporte plus les frasques de Callahan. Il faut dire que chaque sortie du flic coûte des milliers de dollars aux contribuables, entre les voitures carbonisées, les magasins criblés de balles, les témoins apeurés et les meurtres en cascade.

 

Presque suspendu, Callahan est sommé de prendre des vacances, le temps que les médias se tournent vers d'autres incidents. En parallèle d'une enquête sur un cadavre émasculé au .38 Spécial, le front troué d'une balle, Callahan se retrouve à San Paulo, petite ville californienne. Bourgade un peu trop tranquille pour le flingueur et, bientôt, Callahan transforme la cité en champ de tir. Accompagné d'un molosse nommé Figure de Pet (le flic ne s'embarrasse pas avec les figures de style), il rencontre une jeune femme artiste, Jenny Spenser, chargée de restaurer un manège. Cette femme a un lourd secret : un viol collectif, des années auparavant, avec sa jeune sœur. Depuis, sa frangine est dans un état de prostration végétatif. Jenny se venge en traquant les hommes responsables de cet acte odieux. Et une femme sordide, meneuse du groupe : Ray Parkins.

 

On se marre à la lecture de dialogues savoureux et il faut noter que l'expression favorite de Callahan (« Génial ») dans les films se transforme en « La pêche ! » dans le bouquin. C'est un roman bien écrit, vivant, truculent, sauvage qui retranscrit à merveille l'univers de Callahan. On peut regretter que les quatre autres aventures du flic de Frisco ne connurent pas d'adaptation littéraire. Et comme dirait Harry : « Écoute-moi bien, petit loube de mes deux. Tu sais à quoi tu ressembles ? À une merde de chien. Et il peut arriver des tas de choses aux merdes de chien. Elles peuvent se dessécher et être emportées par le vent. On peut marcher dessus et les écrabouiller. On peut les virer du trottoir avec une pelle. Alors, un bon conseil : fais gaffe à l'endroit où le clebs chie. »

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Responsable et coupable : 2015-2016

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Suite à certaine rencontre et au lancement de TRASH, j’ai songé en 2014 à deux projets, qui me semblaient correspondre au catalogue de Rivière Blanche. Je les ai donc proposés à Philippe Ward, lequel m’a aussitôt accordé sa confiance pour les développer à ma guise. Le premier de ces deux projets devenus livres n’est autre que l’anthologie Dimension TRASH.

 

Fut un temps où les films de Frank Henenlotter et Brian Yuzna sortaient au cinéma. Où les romans de la collection Gore s’écoulaient à plus de 100 000 exemplaires. Disons-le tout net : cette époque-là est révolue. Hélas. Mais si TRASH est ouvertement nostalgique, pas question de sombrer dans le passéisme. Nous ne sommes pas les enfants, mais les « bâtards de Gore ».

 

Si nos artisans bouchers se décarcassent, ce n’est pas pour vous servir du réchauffé. Nous sommes certes déférents, mais aspirons aussi à la différence. Car le genre horrifique n’est pas aussi étroit que les bien-pensants voudraient le faire croire, et si la Rivière devient rouge, c’est pour mieux vous présenter toutes les couleurs du… TRASH.

 

https://www.riviereblanche.com/fusee-f41-dimension-trash.html

 

Un mois plus tard paraissait le recueil Le Dieu sans nom, de Serge Rollet.

Imaginez un Lovecraftien qui montrerait les monstres, et ne se contenterait pas d’en suggérer l’existence. Qui sans abandonner l’usage du hors-champ n’hésiterait pas à se servir du zoom si nécessaire. Imaginez un Lovecraftien qui aurait le sens du rythme et n’aurait pas peur d’écrire des scènes d’action.

 

Le roman qui donne son titre à ce recueil, ainsi que les deux longues nouvelles suivantes, L’ennemi ancien et L’ombre des docks, doivent sans doute beaucoup au reclus de Providence. Mais ils prouvent aussi de façon éclatante que Serge Rollet dispose du brio nécessaire pour jouer avec un feu qui a déjà brûlé nombre de suiveurs sans personnalité.

 

https://www.riviereblanche.com/noire-n82-le-dieu-sans-nom.html

 

Puis, en août 2016, il y eut le premier tome de Corps et liens, de Kââ/Corsélien. Cet omnibus comprend L’état des plaies, Bruit crissant du rasoir sur les os et Retour au bal, à Dalstein, trois classiques de la collection Gore réédités pour la première fois depuis 1988.

 

https://www.riviereblanche.com/noire-n89-corps-et-liens-1.html

 

Deux mois plus tard était publié mon propre recueil de nouvelles Noir et rouge. Le livre disposant de son propre espace dédié sur ce blog, je ne m’étendrai pas.

 

http://gorezaroff.over-blog.com/tag/noir%20et%20rouge/

https://www.riviereblanche.com/noire-n91-noir-et-rouge.html

 

Enfin, l’année se concluait en apothéose avec la parution du deuxième tome de Corps et liens. Ce second volume contient aussi trois romans, en l’occurrence Voyage au bout du jour, Lésions irréparables et Dîner de têtes, initialement publiés dans les collections Gore, Maniac et Angoisses entre 1988 et 1993 et jamais réédités depuis lors.

 

https://www.riviereblanche.com/noire-n93-corps-et-liens-2.html

 

 

Soit cinq livres en tout. Comme quoi le hasard fait bien les choses. En effet :

 

 

Offre Spéciale de Fin d'Année

 

Comme chaque année, nous vous proposons une OFFRE SPÉCIALE DE FIN D'ANNÉE consistant en une REMISE DE 35% SUR LE PRIX DE COUVERTURE + PORT OFFERT pour tout achat de 5 livres ou plus (offre exclusive des comics et des autres offres déjà mentionnées sur le site). Envoyez-nous un e-mail avec la liste des ouvrages que vous désirez, et nous vous ferons parvenir par retour une facture paypal. Il n'y a pas besoin d'avoir un compte paypal pour régler celle-ci ; une carte de crédit suffit. Les livres seront envoyés par DHL (plus sûr et plus rapide en cette saison) directement par notre imprimeur.

 

Bonne chasse – et bonnes lectures.

 

http://www.riviereblanche.com/

 

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Night Stalker, vu par steve Martins

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"J'ai toujours adoré le style sec et sans concessions de Zaroff.

Même à l'époque où ses récits se montraient peut-être moins crûs, il y a toujours eu quelque chose de viscéral et sans concessions dans ses textes. Un profond mépris pour les conventions bien normées, ainsi que ce rapport de force qu'il ne peut s'empêcher d'installer dans les rapports humains (qui rendent toujours ses phases de dialogues, notamment, des plus savoureuses). Probablement parce qu'il a très vite cerné que dans cette société, il fallait écraser et broyer son prochain pour ne pas se retrouver sous son talon.

"Sans surprise" (je le mets entre guillemets, parce que ce Night Stalker réserve tout de même son lot de réjouissantes surprises), j'ai retrouvé ici tous ces éléments, portés par un récit efficace et complètement décomplexé. Je n'avais jamais lu du Zaroff long (en bouche) jusque-là et c'est bien dommage, car le bougre est sacrément à l'aise sur ce format. Il ne se prive de rien, d'aucune limite, d'aucune transgression, pour aller jusqu'au bout de sa logique, tout en nous servant une intrigue au cordeau. Aucune fioriture : l'intrigue rentre direct dans le lard et chaque chapitre s'insère naturellement dans cette traque au serial-killer, complètement allumée et excessive à chaque instant. Les personnages sont parfaitement campés, sortes de stéréotypes vivants, renforçant l'impression de se trouver devant un thriller sulfureux et craspec' du genre Hollywood Nights (en 10x plus méchant, quand même). Aucun personnage n'est épargné par la folie ambiante — si ce n'est peut-être le shériff ou l'agent du FBI, très propre sur lui et dont le travail d'investigation force le respect. Tout comme le travail de documentation, d'ailleurs, qui dénote pas mal de recherches sur les lieux et la culture populaire des années 80, bien qu'une bonne part semble provenir de références perso — AC/DC et Stephen King ? Ben oui, il connait son affaire, le lascar !

Et d'un point de vue personnel, même si je n'ai jamais accroché plus que ça au récit policier/polar, je dois dire que tout l'aspect "enquête" de l'histoire est passionnant à suivre, avec beaucoup de références sur les différentes méthodes d'investigation, à une époque notamment où l'aide aux outils informatiques était tout à fait nouvelle pour ces agents de terrain. Et je trouve que tout cela est retranscrit dans ces pages avec brio !

Au niveau des personnages, j'ai eu un petit faible pour le Scato et j'ai presque regretté qu'il ait disparu si vite : je trouve qu'il ajoutait une petite touche de sordide supplémentaire à l'ensemble. Mais entre le bleu couard aux hormones incontrôlables, le maire libidineux et ce taré de Night Stalker, il y a déjà de quoi faire !
Je ne reviendrais pas sur la mise en scène des meurtres et autres atrocités : c'est violent, souvent dégueulasse et sans morale et ça n'en rend le psychopathe que plus effrayant encore. De ce côté, rien à dire, c'est du tout bon. Le fait que les événements soient tirés de faits réels rend ses actes plus glaçants encore, mais Zaroff n'a pas eu besoin de ça pour faire monter la sauce : il a ce talent inné du peintre sachant brosser les différentes nuances de folies ou de déviances d'un coup de pinceau nonchalant, entre deux coups de boule bien sentis. Et j'ai retrouvé ici tout ce qui fait la force de sa plume, avec une construction parfaitement maîtrisée (j'ai beaucoup aimé notamment le leitmotiv des paroles de Night Prowler, offrant une cohérence implacable à la trame et aux agissements du tueur).
Honnêtement, j'étais tellement pris dedans que je l'emmenais au boulot pour dévorer les chapitres à chaque pause — et de mémoire récente, ça doit être le bouquin que j'ai lu le plus vite ces dernières années, entre 3 et 4 jours maxi (un record pour moi).

Bref, un sacré bon moment de lecture barrée et assumée jusqu'aux bout des ongles. Jusqu'à cet épilogue bien senti, qui boucle la boucle sur une vilaine note d'intention : une fin ouverte comme je les adore ! Lu, approuvé et certifié, donc."
 

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Le Dieu sans nom - Serge Rollet

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À l'occasion des deux ans de la sortie de ce recueil, il était temps pour moi d'en faire une chronique. C'est la seconde fois que je lis ce merveilleux ouvrage. Après son premier recueil Les douze heures de la nuit, Lester L. Gore revient sous son vrai nom : Serge Rollet. L'influence lovecraftienne est présente avec un ton plus moderne, plus vivant, actif et rythmé. Or, comme le signale Artikel Unbekannt dans sa préface, « Lovecraft n'est ici que l'arbre qui cache la forêt. » Le monde imaginaire de Serge Rollet se nourrit aussi de Poe, Gautier, Hodgson, Brown, Matheson, Wilde, Ray, Bloch, Owen, Ghelderode et toutes les facettes d'un fantastique d'antan sont explorées avec un œil neuf et inquisiteur. Serge Rollet, c'est l'assurance d'une écriture stylistique empreinte d'un terreau fertile, aux racines profondes. Serge Rollet est un ami et je suis fier d'appartenir à son cercle tant sa culture, sa verve et son entrain nous éclaboussent. C'est une personne rare qui enrichit ses interlocuteurs, un phare dans les ténèbres, une lueur dans le brouillard et les incertitudes. Car l'homme doute, toujours. Et Serge écrit dans la douleur, ses récits sont le fruit d'une lente maturation, d'un perfectionnisme obsessionnel. Serge Rollet est avant tout un alchimiste et il va être ardu de chroniquer ce recueil en toute objectivité, tant ma fascination pour cet écrivain peut fausser mon jugement. Malgré tout, j'aime relever les défis... alors, c'est parti !

 

Le Dieu sans nom, nouvelle débutant ce recueil, se déroule en Amérique Centrale, hors de la vallée du Chiapas. Lors d'un chantier titanesque qui a duré deux ans, un temple maya est déplacé car la vallée sera noyée par un lac artificiel. Deux archéologues, Martens et Willoughby, rentrent au pays. Martens est troublé. Ce temple lui semble différent. Ce lieu isolé, des statues d'hommes-jaguars, cette jungle impénétrable... rien ne se conforme aux édifices de culte communs de cet endroit du monde. Et surtout lorsque Martens croise un vieil Indien qui affirme que « ce qui gît sous le sol va s'éveiller car les sceaux sont rompus. » Deux semaines après, en France, Martens regarde distraitement les informations télévisuelles. De légères secousses sismiques ont fait trembler une partie de l'État du Chiapas, au sud du Yucatan, au Mexique. Des hordes de rats déferlent dans les villes du pays, les habitants sont mordus et les autorités craignent les épidémies à venir. Insidieusement, le Dieu enfoui teste ses pouvoirs et prépare ses attaques. Une invasion gigantesque de fourmis dévaste des villages. Le flot grouillant dévore les hommes, les enfants, les animaux et poursuit sa migration vers la ville, vers l'ennemi. Puis ce sont des oiseaux provoquant des collisions aériennes. La divinité innommée étend son emprise sur la surface de la planète et contrôle toute forme de vie animale. Une mystérieuse association demande de l'aide à Martens. Malgré son scepticisme, il repart au Mexique. Martens parviendra-t-il à combattre le Dieu englouti et empêcher cette fin du monde imminente ?

 

Nous baignons dans une atmosphère digne de Predator dans L'ennemi Ancien, Vietnam, jungle oppressante et des soldats américains à la recherche de la section Malcom, une patrouille qui a disparu. Accompagnée d'un jeune guide local nommé Truang, l'escouade du lieutenant Parker s'enfonce dans la forêt. Les premiers cadavres atrocement mutilés apparaissent et le prédateur est invisible, silencieux, rapide ; les pièges sont évités et le trouble parvient à ébranler ces hommes aguerris. Interrogé, le jeune vietnamien affirme que l'endroit est maudit. C'est le territoire du « Grand dévorant » et même les oiseaux fuient cet enfer végétal. Malgré leur perplexité, les SEALS continuent leur mission. Et ce qu'ils découvriront les plongera dans une terreur indicible.

 

L'Ombre des Docks se découpe en trois parties : L'Île Impossible, Retour au Pays et Le Tueur des Docks. En avril 1887, un brick léger est détourné de sa destination, pris dans une violente tempête. Devant se ravitailler en eau potable, l'équipage met le cap sur les Carolines. À leur grande surprise, une île inconnue et ne figurant sur aucune carte apparaît devant eux. C'est un îlot étrange et recouvert d'algues. En explorant ce caillou aride, ils aperçoivent des vestiges, des fresques, des bas-reliefs et une grotte. Certains matelots superstitieux ont peur. Mais en trouvant un large coffre en or massif, les hommes se félicitent de cette fortune inespérée et remontent le trésor à la surface. Durant le retour, le cuisinier de l'équipage est porté disparu. On retrouve son corps éventré. Les hommes partagent le butin et nous suivons Horace Mac Lane de retour en Angleterre. Il montre le coffre à son frère médecin. Un dilemme les oppose : l'un veut le vendre pour le faire fondre en lingots anonymes et l'autre pense que c'est une œuvre inestimable à préserver. D'ailleurs, ce coffre ressemble à un sarcophage et il est impossible de l'ouvrir. Une nuit, un énorme fracas ébranle la maison. Le coffre est ouvert et, peu de temps après, des meurtres abominables surviennent dans le quartier de Whitechapel. Ce récit incroyable m'a semblé être issu de trois influences majeures : Michel Bernanos, Doyle et Poe. Superbe idée de mélanger les crimes de Jack l'Éventreur avec le mythe de Cthulhu. C'est une narration digne d'un vieux recueil de la Bibliothèque Marabout. Les lecteurs fidèles de l'École Belge de l'Épouvante y trouveront leur compte. Et sans doute aussi les adeptes de la Hammer. On imaginerait aisément Peter Cushing tenir le rôle d'Horace Mac Lane et Christopher Lee celui du français Georges de Marigny, un érudit des sciences occultes qui aidera les deux frères à combattre ce monstre des profondeurs.

 

Suivent plusieurs nouvelles : Baphomet et son étrange tombeau d'Enguerrand au château de Missac, des vols d'antiquités, un démon arabe en pierre noire sous fond de croisades du douzième siècle. Le portrait, tableau laissé dans un appartement en location. L'ancien locataire était un artiste peintre devenu fou. Le nouvel arrivant nettoie la peinture et découvre le portrait d'une sublime femme. Elle lui apparaît une nuit et leurs étreintes sont divines. Peu à peu, l'homme perd de sa vitalité. Est-il tombé dans un piège maléfique ? L'étranger rappelle La maison au bord du monde de Hodgson. Un homme désemparé, enfermé dans une maison qui lui semble inconnue. À travers les fenêtres, il aperçoit des choses monstrueuses qui rôdent. Que lui arrive-t-il ? Manquant de vivres, il se décide à sortir et à affronter les périls du dehors.

 

Conte de poivrot possède une vitalité humoristique digne d'un Brown en grande forme. Un ivrogne raconte une anecdote à un journaliste. C'est un chat qui a sauvé le monde d'une invasion extra-terrestre ! Ce chat méfiant dans un coin du bar que le journaliste évite de caresser. Les souris de l'espace de la planète Sakil ont failli nous exterminer tout de même ! Et on poursuit dans le même ton cynique avec Le grand tirage. Dans l'indifférence générale, Pluton et Saturne disparaissent. Puis Mars et Vénus tandis que l'espace est bombardé d'ondes électromagnétiques. Un message extra-terrestre est décrypté et la panique et l'irrationalité dominent la Terre. C'est une fin glaçante et drôle. Du grand art !

 

Nous poursuivons dans la SF avec Les successeurs : un dormeur en hibernation depuis 2000 ans qui se réveille et sort de sa capsule. L'air est enfin respirable. Depuis les guerres entre continents, la terre a été dévastée. Comment sera ce nouveau monde ? Et surtout, comment cet intrus sera-t-il accueilli ? Et... par qui ? Chute très originale à la Matheson. Et nous terminons ce fabuleux recueil avec Les quatre saisons de l'apocalypse, petit post-apo empreint de mélancolie et de nostalgie. De plus, ça se termine en Bretagne, près de Carnac. Petite cerise sur le gâteau : dix questions posées à Serge Rollet pour évoquer ses influences, sa manière d'aborder la littérature fantastique et les nouvelles, ce qu'il pense de l'édition et parler de son parcours atypique. Vous l'aurez compris, Serge Rollet est un homme charmant, cultivé, roublard, fidèle et un incroyable conteur dans tous les domaines. Avec lui, vous aurez la certitude de passer un excellent moment de lecture, d'être surpris par le remaniement de thèmes éculés et cent fois parodiés, de vivre des hommages vibrants à des auteurs cultes. Rollet, c'est le bien.

 

Lien d'achat chez Rivière Blanche.

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