Les Canots du Glen Carrig - W.H Hodgson

Publié le par Lester - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

Lire, ou relire, du Hodgson, c'est comme replonger dans le passé et retrouver les émotions éprouvées jadis lors de la découverte des aventures maritimes sous la plume de Stevenson ou de Jules Verne. Même écriture datée, pouvant paraître ampoulée et lassante, parfois, en raison d'un classicisme exagéré. Même abondance de termes techniques qui peut rebuter un lecteur peu familier du vocabulaire de la marine ancienne (« frapper un bout pour établir un espar en trinquette »?) Même narration linéaire, souvent sous forme de journal de bord, ou de récit écrit à la première personne par le héros rescapé de l'aventure. Tout cela pourrait sembler lassant et rébarbatif, surtout pour un lecteur moderne, habitué aux histoires rapides et nerveuses, dont le schéma narratif ressemble à un film hollywoodien constitué d'un prologue aguicheur et d'une succession de scènes-chocs, où le scénario et la progression dramatique s'avèrent superflus.

 

Alors, pourquoi (re)découvrir ces auteurs oubliés ? Pourquoi rechercher les livres de W.H Hodgson sur les étagères poussiéreuses de bouquinistes qui se font de plus en plus rares, en espérant dénicher une de ces magnifiques couvertures dessinées par Nicollet pour la collection NéO ?

 

Peut-être pour se remémorer un temps où la traversée d'un océan représentait une aventure rare et risquée. Où la planète restait mystérieuse, pleine d'îles inconnues peuplées de créatures fantastiques, dangereuses et malveillantes, alors qu'aujourd'hui la Terre se trouve réduite à un lieu touristique parfaitement cartographié, survolé de satellites capables de nous situer au mètre près.

 

« Les Canots du Glen Carrig » nous conte donc les péripéties d'un groupe de naufragés du dix-huitième siècle échoués sur une île mystérieuse et hostile. Englués dans des masses de sargasses, les rescapés sont confrontés à des champignons géants, des crabes surdimensionnés et des poulpes titanesques, évoquant le kraken des légendes. Au milieu de cette terre incertaine, où les éléments se confondent, des épaves encalminées, et une petite communauté de survivants que nos héros vont tenter de rejoindre avant de réparer un vaisseau pour regagner la civilisation.

 

Sur ce canevas simpliste, Hodgson réussit à installer un réel climat d'angoisse, en jouant sur les ambiguïtés : les créatures qu'il évoque se situent entre le végétal et l'animal, avec des faux-semblants humains : les arbres-champignons agitent des tentacules cannibales, les poulpes colossaux guettent sous les sargasses, et d'étranges hommes marins prennent d'assaut les naufragés... Sans jamais vraiment les décrire, l'auteur invente une faune aberrante qui suscite l'appréhension, et le lecteur averti ne pourra qu'établir un parallèle avec l’œuvre de Lovecraft : même crainte de ce qui vient de la mer, de ce qui grouille dans l'ombre, de ce qui fourmille de bras préhensiles et d'appendices suceurs.

 

Cependant, les héros de W.H Hodgson ne s'évanouissent pas de terreur, ni ne deviennent fous à l'évocation de ces créatures de cauchemars, comme les piètres héros du Maître de Providence : ce sont souvent de solides marins britanniques, préférant jouer du coutelas à épisser que disserter sur les implications cosmiques et philosophiques de leurs mauvaises rencontres. Ainsi, grâce à leur courage et à leurs compétences de navigateurs, ils parviennent à retrouver, tel Ulysse, leur chemin parmi les dangers surnaturels.

 

Alors, si vous voulez éprouver la nostalgie des grandes aventures maritimes, teintées d'un brin d'épouvante et de cryptozoologie avant la lettre, embarquez-vous sur « Les Canots du Glen Carrig ».

 

Voir les commentaires

Mémoires de corps - Johanna Almos

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

À fleur de peau : Mémoires de corps, de Johanna Almos

 

 

 

Johanna Almos est une jeune autrice découverte par Nicholas Bréard, l’infatigable homme-orchestre à la tête de la maison d’édition associative Otherlands. Or si le collectif Otherlands revendique le fameux acronyme « SFFF », il arrive que certaines de ses publications échappent à cette classification. Comme ce recueil de textes brefs, étrange objet douloureux oscillant entre « Cris et chuchotements ». En effet, si Johanna Almos emprunte parfois la voie d’un Fantastique allusif, elle n’hésite pas à bifurquer en cas de force majeure vers des territoires où règnent sans partage l’horreur frontale et le réalisme cru. Or chez elle, la force est souvent majeure. Et ce n’est certainement pas moi qui vais m’en plaindre.

 

Mémoires de corps est donc un recueil de quatorze nouvelles liées par un thème commun. Un thème à la fois intime et universel, présenté comme une offrande par un titre qui annonce clairement la couleur. Cette couleur, c’est celle des blessures jamais guéries, celle des cicatrices mal refermées, celle de la chair à vif, celle du sang qui coule. Cette couleur, c’est le rouge.

 

Et elle s’affiche d’emblée, avec un premier texte aussi éprouvant que pertinent. Car dans Maison Villebasse, il est question d’internement, et de ce qu’il reste du corps dès lors qu’on l’a contraint. Sur le bateau aborde pour sa part un sujet tristement d’actualité : celui des migrants. Un récit à la fois dur et plein de sensibilité, qui colle au plus près de ces destins brisés avant d’avoir atteint les rivages tant espérés. Lycanthropie est, comme son titre l’indique, une variation sur le thème de la mutation, mais aussi – et surtout – un biais pour dénoncer des violences bien humaines… Avec Catharsis, Johanna Almos creuse ensuite le sillon des blessures intimes, et c’est vraiment le cas de l’écrire. Elle enfonce d’ailleurs le clou avec La mort de Newton, un jeu de massacre impitoyable qui trouve sa « justification » dans une chute glaçante. Corpus Dei, une nouvelle très courte, fait dans ce contexte presque figure de respiration, même si elle ne s’avère guère plus optimiste. Mais ce n’est rien par rapport à Voodoo child, terrible texte sur la perte – sans doute un des plus douloureux de ce recueil.

 

Le récit suivant, Vivre morte, forme avec Le sang, le stupre et la proie un diptyque sensuel et cruel, dont il serait indélicat de dévoiler le thème. Disons juste qu’il y est question d’initiation et d’héritage. Quant à Détendez-vous, on pourrait presque prendre le titre au pied de la lettre… mais avec Johanna Almos, « l’humour est la politesse du désespoir. » Reste que cette touche sarcastique permet une respiration bienvenue avant l’éprouvant Les maux et la chair, autre point culminant du livre. Une nouvelle qui plonge dans l’enfer du sadomasochisme, pour restituer la violence quasi surnaturelle de certaines emprises – et de certains abandons. Grossesse n’est d’ailleurs pas moins frappant. Ce journal d’une obsession mortifère, ancrée au plus profond de la chair, suscite tour à tour malaise et empathie, ce qui n’est pas loin d’un tour de force. Aucun doute, l’autrice a les mots pour dire le manque et l’oubli impossible, ce qu’elle prouve encore avec Hiver, ode poignante à la différence. Enfin le recueil se conclut par La preneuse de notes, une nouvelle Fantastique douce-amère qui permet un épilogue apaisé… quoique fatal.

 

Alors, « âmes sensibles s’abstenir » de lire Mémoires de corps ? Deux fois non. Car la violence dont fait preuve Johanna Almos n’exclut pas la sensibilité. Au contraire, puisque chez elle l’un ne va pas sans l’autre. En effet, si son écriture est la plupart du temps sèche et directe, elle sait s’adapter à son sujet. De toute façon, il serait trop facile de jeter la pierre à l’autrice. Car si elle est bel et bien responsable de ses écrits, les coupables sont ailleurs. Et ces coupables, elle les nomme. Elle crie leurs noms. Au fond, ce n’est donc pas Johanna qui est violente, mais les thèmes qu’elle a choisi de traiter. Ces thèmes dont elle s’empare plutôt que de les laisser s’emparer d’elle. Certes, le traitement proposé par Mémoires de corps est un traitement de choc. Mais un choc salutaire.

Voir les commentaires

Les jardins de l'apocalypse - F. Richard-Bessière

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

 

Même si je ne suis pas un grand adepte de science-fiction, j'ai toujours apprécié ce court roman qui, en à peine 190 pages, me semble complet, bien construit et très dynamique. Un siècle après la troisième guerre mondiale, la Terre est dévastée. Des humains se terrent dans des galeries, les jeunes sont séparés des adultes. Impossible de sortir à l'air libre car des « choses » veillent dehors. Des gros ballons de membrane fine qui se déforment et se divisent sans cesse. Elles peuvent aspirer et dissoudre un organisme vivant en quelques secondes. Par un heureux stratagème permettant de se dissimuler des terribles rôdeurs visqueux, un groupe de jeunes (encadré par le leader nommé Pat) va se révolter contre les adultes et prendre la fuite à la recherche d'une mystérieuse cité secrète, échappée miraculeusement à la catastrophe d'origine extra-terrestre.

 

Et c'est un paysage maudit qui s'offre à eux. Une faune redoutable peuplée de plantes mutantes et télépathes, des animaux monstrueux, des symbiotes, des minéraux liquéfiés, des lagunes ensorcelantes. Mais les auteurs ne s'arrêtent pas en de simples descriptions, ils modèlent leur intrigue de lieux maléfiques comme le Temple de l'Avenir, la Vallée des Voraces où les périls sont nombreux : le Bruit de Vie, cimetière de fusées, gardiens robots, entités, panse gigantesque en forme de grotte pour attirer les proies et les digérer, cariatides du Temple, créatures à tête de chien...

 

On pourrait croire que ce bouquin est bordélique avec des thèmes brussoliens sortis d'un cerveau fiévreux ! Car on peut également évoquer les aspects religieux et philosophiques qui animent le groupe et orientent leurs choix dans cette épopée homérique. Mais c'est sans compter le talent de ce duo d'auteurs, François Richard et Henri Bessière. Tout est cohérent, limpide et d'une logique concrète. On prend vraiment plaisir à suivre les aventures de Pat, Karen, Peggy, Moustache, Furet, Mira, Doc et Fats.

 

Livre initialement paru chez Fleuve Noir en 1963, cette réédition Marabout est de 1974. C'est un roman qui ne cesse de me surprendre par son efficacité et son incroyable richesse. À conseiller pour tous les auteurs amateurs de SF cherchant l'inspiration et la manière de rendre une histoire crédible en peu de pages. C'est un vrai métier et ce bouquin le prouve. Une merveille à mes yeux.

Voir les commentaires

Entretien avec Jérôme Nédélec

Publié le par Lester - Commenter cet article et avis postés :

 

 

Je me suis laissé dire qu'il existait encore des gens qui ne te connaissaient pas. Peux-tu te présenter brièvement pour ces malheureux ?

 

Oui j’ai entendu parler de cette rumeur. Je n’y crois pas un seul instant mais si cela me permet de parler de moi une nouvelle fois alors je ne laisserai pas passer une telle occasion ! J’ai 47 ans, je vis à Redon et après avoir fait plusieurs métiers, dont ouvrier de fouilles archéologiques, guitariste de musique irlandaise, producteur, disquaire... je me suis lancé un peu par hasard dans l’écriture. Il se trouve que j’y ai pris goût et que mes lecteurs se multiplient alors je continue...

 

« L'Armée des veilleurs » est un roman fortement ancré dans l'histoire de Bretagne. Ce pays et son histoire te semblent chers, explique !

 

Comme l’indique mon patronyme, je suis d’origine bretonne par mon père. Ma mère est méditerranéenne et j’ai grandi près de La Rochelle. Pendant une vingtaine d’années, je n’ai connu la Bretagne qu’au travers du prisme des vacances d’été que je passais dans ma famille paternelle à Lorient. C’est à force d’avoir été biberonné au festival interceltique que je suis tombé très tôt amoureux de la culture bretonne et de son histoire. Et comme beaucoup de bretons qui n’ont pas forcément grandi au pays, je me suis toujours fait fort de vouloir connaître et valoriser son patrimoine. C’est pour cela que l’archéologie ou la musique celtique sont très vite devenues des passions inextinguibles...

 

À la lecture de tes romans, on sent une recherche de style. Quels sont les auteurs qui t'ont influencé ?

 

Le seul style que je cherche à avoir c’est celui de justement ne pas en avoir ! Je m’explique : pour moi ce qui prime c’est le phrasé, en résumé la musique de la langue. Il faut que ça groove sinon je m’ennuie, les musiciens irlandais appellent ça le « drive », c’est ce moment où on peut jouer le même morceau sans se lasser jamais, une sorte de voyage en décapotable les cheveux au vent sur une route que l’on ne souhaite pas voir s’arrêter. Tout doit être au service du lecteur, cela ne veut pas dire être juste didactique ou descriptif, au contraire, la langue doit servir à happer, dorloter, fouetter et tout cela tour à tour pour emporter le lecteur et le libérer de la sensation de lecture. Pour moi un bon texte ne se lit pas, il s’écoute. Quant aux auteurs qui m’ont influencé, je ne saurai vraiment le dire, j’ai une grande admiration pour beaucoup mais je n’ai jamais cherché à imiter, consciemment en tous cas, qui que ce soit. À dire vrai je suis toujours étonné quand on me félicite pour la qualité de ma prose, j’ai toujours un peu l’impression que l’on s’adresse à quelqu’un d’autre que moi...

 

Quel genre d'auteur es-tu ? Un besogneux qui réécrit, biffe gomme et recommence, ou un impulsif dont les premiers jets sont proches de la forme définitive ?

 

Un besogneux assurément. J’écris et je corrige au fur et à mesure que j’écris. Puis je recorrige à nouveau. En revanche, je n’ai pas de rapport affectif à ce que j’écris, donc quand j’estime un passage bancal, je le réécris, tout simplement. L’acharnement n’est pas dans ma nature. Quand ce n’est pas bon c’est que ce n’est pas assez mûr à mon avis... là encore j’ai hérité cela de la pratique musicale !

 

Tes lectures favorites. Imaginons que tu sois naufragé sur une île déserte, où l'on ne trouve ni librairie ni beurre salé. Quels livres emporterais-tu ?

 

Sans beurre salé, le livre serait bien le cadet de mes soucis mon pauvre ami ! Les bouquins que j’emporterais ne sont pas pléthore… Je ne vais pas être original en disant Le seigneur des Anneaux que j’ai déjà lu une dizaine de fois mais à chaque fois avec un plaisir renouvelé et qui pour moi synthétise en une seule œuvre le meilleur de l’épopée, du roman d’aventure et de la poésie. Je choisirais également Le Grand Cirque de Pierre Clostermann qui me fascine à chaque lecture par sa justesse et sa fausse simplicité. Et pour finir un guide de survie bien documenté parce que sur une île déserte c’est pas franchement idiot...

 

« Frontières liquides » met en scène les Vikings. Ce peuple semble à la mode, séries télévisées obligent. Cette vogue t'agace-t-elle, ou bien te semble-t-elle positive ?

 

D’aussi loin que je me souvienne, les vikings ont toujours été à la mode ! Films, livres, BDs et dessins animés sur le sujet ont bercé toute mon enfance et mon adolescence. Je lisais avec gourmandise les aventures d’Hägar Dünor ou de Thorgal, je ne loupais jamais un épisode de Vic le Viking à la télé par exemple. Bien sûr la série récente véhicule encore beaucoup de trop de clichés et d’approximations historiques pour me satisfaire mais je constate que l’on va quand même vers le mieux sur le traitement de ces époques. Ce qui m’agace le plus c’est que l’on passe toujours à côté de l’aspect véritablement romanesque de cette période historique en négligeant justement son historicité. Je trouve que la réalité est souvent beaucoup plus spectaculaire, subtile et propice à l’imaginaire que les présupposés fantasmés que l’on peut en avoir.

 

Enfin, le blog du Collectif ZLL, en plus d'être le plus beau de la galaxie, est surtout axé sur les littératures de l'imaginaire et de mauvais genres. Quel est ton rapport au fantastique ?

 

Je ne l’analyse pas vraiment à dire vrai, le fantastique à toujours accompagné mon intérêt de toutes les formes narratives. Pendant longtemps, je n’ai pas fait de différence entre SF, Fantasy ou d’autres genres de l’imaginaire, et je ne suis pas sûr de toujours la faire d’ailleurs. Tout cela est un prétexte pour raconter des histoires humaines et le fantastique est souvent un révélateur inouï et spectaculaire pour transcender plus encore des facteurs émotionnels. Si je dois résumer je dirais que mon rapport au fantastique est tout simplement totalement fusionnel.

 

Peux-tu citer quelques auteurs qui t'ont influencé dans ce domaine ?

 

Là encore je vais être extrêmement classique en citant Lovecraft avant tout pour sa vision hallucinée du monde et son don d’écrire la trouille pure. Mais celui qui m’a beaucoup marqué c’est Brooks avec World War Z, qui est, je trouve, un bouquin magistral tant par son approche factuelle et journalistique que la puissance qui se dégage des témoignages (fictifs) qu’il relate. Et puis son Manuel de survie en territoire zombie est également fabuleux, c’est une manière de réinventer le genre avec brio ! Après, du Horla de Maupassant au Tour d’écrou de Henry James en passant par le Chien des Baskerville de Doyle ou l’œuvre de Poe, j’ai toujours eu un faible pour la littérature du XIXe siècle à la fois tendue et distanciée qui délivre une ambiance inimitable. Et pour finir je citerai Dino Buzzati dont la nouvelle Le K, a marqué au fer rouge ma construction intellectuelle durant mon adolescence.

 

Chronique de "L'Armée des veilleurs" de Jérôme Nédélec par Lester.

 

 

Voir les commentaires

Il ne se passe rien mais je ne m'ennuie pas / C'est la viande qui fait ça - Heptanes Fraxion

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

 

 

Bordel de merde : Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas et C’est la viande qui fait ça, de Heptanes Fraxion

 

 

 

 

J'y connais rien en poésie. Rien ou presque. Je pourrais essayer de dire un mot ou deux du peu que j’ai lu, mais je pense pas que je pourrais écrire grand-chose de pertinent sur le sujet. Sans compter que les œuvres de Baudelaire et Verhaeren n’ont pas grand-chose en commun avec celles du gaillard dont j’ai décidé de parler aujourd’hui.

 

Je pourrais aussi prendre le problème par la bande en évoquant ces lecteurs qui ont qualifié certains de mes textes de « poétiques », mais il n’est pas ici question de ma petite personne. Pour faire vite, je connaissais l’histoire du type qui faisait de la prose sans le savoir, donc je me suis dit que c'était peut-être la même pour moi, avec la poésie. Comme je suis le genre de mec qui aime faire valser les étiquettes, ça m'allait plutôt bien comme ça, alors j'ai pas cherché à creuser.

 

Ensuite... Ensuite du temps s’est écoulé. J’ai continué à lire, à écrire, à chroniquer et à publier. Et plus les années passaient, plus je me dirigeais vers d’autres formes d’expression. Pas vraiment de la poésie, certes, mais pas de la littérature sujet-verbe-complément non plus. Décidément, il se passait quelque chose.

 

Quelque chose que je suis parvenu à identifier cette année, sans toutefois pouvoir poser les bons mots dessus. Ces mots, je les ai trouvés sur le profil Facebook d’un type au nom aussi improbable que mes pseudos. Ce gars, il s'appelle Heptanes Fraxion. Et il écrit de la POÉSIE. De la poésie semée aux quatre vents de ces réseaux qu’on dit sociaux, mais aussi dans un fascicule joliment intitulé Et les gens continuent de tomber avec la nuit.

 

Un fascicule, c’est bien, mais c’est vite lu. Heureusement, il existe en Belgique un éditeur nommé Cormor En Nuptial. Et l’éditeur en question, non content de rééditer Il ne se passe rien mais je ne m'ennuie pas, le premier recueil de Heptanes Fraxion, a eu la bonne idée de publier en parallèle un inédit de l’auteur. Un nouveau livre, dont le titre seul met la bave aux lèvres. C'est la viande qui fait ça, que ça s’appelle. Tout un programme. Deux bouquins illustrés par Wood. Le même Wood qu’on retrouve aux illustrations intérieures dans l’anthologie Dimension Violences, que j’ai eu le plaisir de diriger avec Luna Beretta chez Rivière Blanche. Tiens donc.

 

Deux recueils pour une soixantaine de textes noirs et serrés comme une série d’expressos enquillés après une nuit blanche. Soixante textes affranchis de toutes les règles de la poésie pour mieux toucher-couler tout le monde. Un affranchi, Heptanes Fraxion ? Et pourquoi pas ? Un type qui parvient à dire le rien et la viande, la nuit et l’ennui de façon aussi juste et à doucher-coucher le monde à tous les coups, vous appelez ça comment, vous ?

 

J'y connais rien en poésie. Rien ou presque. Et je suis totalement infoutu d’en chroniquer. Pour autant, j’ai quand même éprouvé le besoin d’écrire ces lignes, au moins pour essayer de renvoyer un bout d’ascenseur à l’auteur. Parce que ses textes ne trichent pas. Son écriture est nette et heureusement pas sans bavure. Ben ouais, il est comme ça, Heptanes Fraxion. S’il y en a un peu plus, il vous le met quand même. C’est la viande qui fait ça, mais ici, elle est coupée près de l’os. Tout près. Et elle est servie dans son jus.

 

« Errer me muscle », assure-t-il sur son blog. Vague à l’âme vagabond tendu comme une corde au-dessus de l’abîme : ce gars me connaît, c’est pas possible autrement. En tout cas, c’est l’impression que j’ai ressentie en lisant ses recueils. Et je pense qu’il connaît aussi un petit morceau de chacun d’entre vous. Et je pense même qu’au fond c’est lui qui nous chronique, et pas l’inverse. Alors ne croyez pas Heptanes Fraxion sur parole quand il vous dit qu’Il ne se passe rien. Laissez-le plutôt vous tendre ses miroirs brisés et s’occuper de vos selfies : je vous garantis que votre portrait en creux ne vous laissera pas indifférent-e-s.

Voir les commentaires