Chuchoteurs du dragon & Autres murmures - Thomas Geha

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Celui qui murmurait sous l’ombre de la lune rouge : Chuchoteurs du dragon, de Thomas Geha

 

 

 

 

Celles et ceux qui me connaissent le savent : je ne suis pas un grand amateur de Fantasy. Seulement il se trouve que je suis très friand de nouvelles. Et que j’apprécie par ailleurs beaucoup les écrits de Thomas Geha. Alors quand j’ai entendu parler d’un nouveau recueil de l’auteur à paraître aux Éditions Elenya, sept trop longues années après son très beau Les Créateurs, mon sang n’a fait qu’un tour. Fantasy ou pas, ce Chuchoteurs du dragon serait mien.

 

Aussitôt dit, aussitôt fait, je me suis donc engagé gaillardement dans l’antre des dragons. Et j’en suis ressorti sain et sauf, à la fois émerveillé et étonné. Car si le recueil de Thomas Geha présente bien des nouvelles relevant de la Fantasy (les trois premières, en l’occurrence), les sept autres textes qui figurent au sommaire permettent d’explorer des chemins moins balisés… Ou de rappeler que la Fantasy est un nom moderne employé pour désigner ce que l’on appelait autrefois les Contes et le Merveilleux, et que la magie n’a pas besoin des trolls et des fées.

 

Mais commençons par le commencement. Ou plutôt avant. Car avant le commencement était une préface. Un texte intitulé Le laboratoire du démiurge, signé par l’auteur en personne. Soit la manière idéale d’introduire un tel recueil. Car tout est là, en fait : le pourquoi et le comment de la nouvelle, les avantages et les inconvénients du format, la grande histoire de ces « petites » histoires, avec ses auteurs illustres et ses textes fondateurs, le tout délivré avec éloquence et simplicité. Que les choses soient claires : Thomas Geha ne donne pas là un cours magistral, et les pistes de réflexion qu’il propose n’en apparaissent que plus convaincantes.

 

D’autant qu’il passe ensuite de la théorie à la pratique, avec le flamboyant triptyque inaugural composé de Chuchoteurs du dragon, Le guetteur de nuages et La Tête qui crachait des dragons. Initialement publiées dans des anthologies chez Mnémos et ActuSF, ces trois nouvelles relèvent, selon l’expression de l’auteur, de la « pure Fantasy ». Pour autant, si en effet les canons du genre y sont bel et bien respectés (notamment grâce à la convocation de certains personnages et créatures mythologiques), Thomas Geha ne se contente pas de broder sur des thèmes familiers. En injectant à ses histoires un souffle poétique et une mélancolie diffuse, il ouvre en grand les portes du laboratoire où le démiurge repousse le champ des possibles…

 

Autre trilogie, autre univers, avec les textes constituant le Cycle loguivien. Autres temps, autre ton, aussi, avec l’introduction d’une touche d’humour bienvenue. Loguivy-Plougras, terre de légendes, La nuit du Suner-Gwad et La fontaine égarée permettent ainsi à l’auteur d’explorer le foisonnant folklore breton, tout en adressant un clin d’œil appuyé à certaine série américaine fantastico-paranoïaque. La recette fonctionne à merveille, de même que le duo formé par Gwalarig et Kristell, et c’est un bonheur de suivre leurs (en)quêtes dans un cadre à la fois typique et décalé, où le surnaturel est si enraciné qu’il semble faire partie intégrante du paysage.

 

Viennent ensuite deux réécritures de contes, Le briquet de Noël et Trois petits cochons, où le ludique croise le politique pour mieux faire passer un message hélas des plus actuels...

 

La transition avec le texte suivant, Je serai Joseph, semble a priori toute trouvée, puisqu’il y est aussi question de Noël. Mais c’est d’un Noël noir qu’il s’agit ici. Un Noël où l’on ressent de façon viscérale toute la cruauté de l’enfance. Un Noël où Thomas Geha nous offre en cadeau du Fantastique horrifique qui fait mal et qui fait peur, pour une superbe nouvelle qui aurait eu toute sa place au sein des Créateurs si elle avait été écrite un an plus tôt. Néanmoins, grâce à son ancrage et au thème abordé, elle s’insère on ne peut mieux au sommaire des Chuchoteurs, donnant un supplément de couleur à sa palette déjà riche.

 

Enfin, le recueil se conclut sur Tombent les plumes, un texte aussi onirique qu’inclassable, fragment tombé du ciel pour mieux apporter une bien jolie note d’étrangeté.

 

En somme, il n’y a que de bonnes raisons pour soutenir la belle initiative des Éditions Elenya. D’une part, Chuchoteurs du dragon est un recueil d’une diversité réjouissante, qui présente un choix de nouvelles à même de séduire tout amateur d’imaginaire, au sens large. Ensuite, la lecture de ces textes permet de rappeler à quel point la forme courte est un art à la fois exigeant et subtil, dont Thomas Geha connaît tous les rouages. De plus – et cet ultime élément est tout sauf anodin – tous les droits du livre seront reversés à la ligue contre le cancer. Ou quand le talent rencontre la générosité : que des bonnes raisons, disais-je…

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Hannibal - Thomas Harris

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Impossible de se lasser de la tétralogie de Thomas Harris consacrée au plus célèbre criminel cannibale de la littérature : Hannibal Lecter, magnifié par Hopkins au cinéma. Le silence des agneaux et Dragon rouge sont remarquables d'efficacité et j'émets de fortes réserves sur Hannibal Lecter, les origines du mal qui est aussi poussif et chiant que le dernier roman de l'auteur, Cari Mora paru en 2019 après douze ans d'absence. Il est regrettable de constater que Thomas Harris possède un talent indéniable avec une œuvre inégale à défaut d'être inégalée ! Sauf qu'on ne pourra jamais lui retirer la paternité d'un personnage iconique du thriller tant il aura marqué les esprits depuis des décennies.

 

Je relis régulièrement ce troisième opus de 1999 qui reste mon préféré de l'univers Lecterien. Ce roman possède une force, une culture historique et gastronomique et son adaptation cinématographique de 2001 n'a pas grand chose à voir avec ce récit aux multiples miroirs, hormis la beauté sombre et médiévale de la ville de Florence bien reflétée par le réalisateur. L'intrigue d'Hannibal débute sept ans après l'évasion de Lecter. Il réside à Florence sous l'identité d'un conservateur, le docteur Fell. Il a subi quelques changements physiques, dont l'ablation de son sixième doigt de la main gauche. Clarice Starling est dans la disgrâce publique suite à une opération complètement foirée avec les services de la police et du FBI. Elle tue une dealeuse portant un bébé et un photographe la prend en photo. C'est un véritable acharnement médiatique qui se met en branle. Elle tombe dans les tracas judiciaires et tous les coups sont permis, par l'entremise de Krendler et de Mason Verger, pour la faire chuter. Mason est un milliardaire et la quatrième victime de Lecter. Il a survécu mais dans quel état ! Il respire grâce à un poumon artificiel et son visage mutilé est à l'image d'un homme puissant, sadique, pervers et pédophile. À l'aide de sa fortune, il tire les ficelles parmi les membres éminents des autorités fédérales et gouvernementales pour assouvir une vengeance organisée avec des Sardes : offrir un Lecter vivant à des cochons sauvages et affamés.

 

La partie florentine est cohérente dans le film avec l'apparition du flic Pazzi dont son ancêtre fut pendu et éviscéré cinq cents ans auparavant. Il parvient à découvrir la véritable identité du conservateur et engage une procédure avec les avocats de Verger pour toucher la récompense de trois millions de dollars pour sa capture. Le film a l'énorme défaut de montrer des éléments inexacts et différents du récit originel. La sœur de Mason est occultée malgré un rôle majeur dans l'histoire, notamment dans la mort de Mason Verger qui n'est pas bouffé par les sangliers... mais par une murène ! Et ce final où Lecter se coupe le poignet pour échapper à Clarice est grotesque et incompréhensible. Rien à voir avec la sublime conclusion du roman où les liens entre le tueur et l'agent spécial du FBI prennent une ampleur sensuelle et érotique. On peut presque évoquer un tissage incestueux entre les deux adversaires qui se respectent. Le père défunt de Clarice remplacé par Lecter et la petite sœur (Mischa) de Lecter dont Clarice prend la place. C'est résumé naïvement mais on discerne des côtés plus humains, plus « chevaleresques » dans la personnalité du cannibale gastronome.

 

Ce qui m'intrigue vraiment, c'est ce concept de « palais de la mémoire » où Lecter se réfugie depuis l'enfance pour ne plus subir des tourments physiques et mentaux. Il y répertorie des souvenirs enfouis, des instants sensoriels, des documents... sa mémoire est prodigieuse et libérée dans un espace mental gigantesque où l'Art trône dans les pièces et recoins de son âme. C'est un très grand roman et je suis toujours troublé par l'érudition du personnage, les tracas administratifs, les complots, des hommes infects et maudits, des actes de cruauté, la méfiance, les diverses stratégies des protagonistes... Une vaste comédie balzacienne aux accents maléfiques dont on ne sort jamais indemne.

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Alienation

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Alienation in Créatures

(Anthologie dirigée par Nicholas Bréard. Éditions Otherlands)

 

 

 

Deuxième reparution de l’année (voir le troisième billet de cette rubrique), deuxième fois grâce à Otherlands, et en particulier à son fondateur Nicholas Breard. Alienation est une nouvelle qui a été publiée une première fois chez Otherlands fin 2015, dans le tome 2 de l’anthologie Créatures. Un an plus tard, avec l’accord de Nicholas, je faisais figurer ce texte au sommaire de mon recueil Noir et Rouge chez Rivière Blanche. Enfin, le boss des Otherlands m’a resollicité l’année dernière, pour me dire qu’il comptait rééditer les deux tomes de Créatures. Et il m’a demandé s’il pourrait reprendre Alienation. Deux ans après la parution de mon recueil, rien ne s’y opposait. Je suis donc ravi de voir ce texte connaître aujourd’hui une troisième vie au sein d’une colossale anthologie (750 pages !) évoquée par l’éditeur en ces termes :

 

« Délicieuse invitation à vous perdre dans les chemins et détours de notre bestiaire enchanté : que vous aimiez les endroits sombres et perdus, les maisons spacieuses et éclairées ou les îles désertes, vous trouverez de quoi satisfaire vos envies : une faune étrange autant que diversifiée vous sera présentée dans ces pages, et vous aurez tout le loisir par la suite d'adopter (ou pas) ces charmantes créatures.

Issues des ténèbres, créées par la folie de l'homme, craintives tapies dans l'ombre ou carrément agressives et conquérantes, elles vous montreront les différentes facettes du terme « Créature » et la large palette que recouvre ce mot somme toute assez banal. Ne sommes-nous pas, nous aussi, simples humains, parfois des monstres bien plus cruels et féroces ?  C'est ce que ce recueil tentera de vous démontrer, au travers de ces quarante-trois histoires fantastiques, toutes plus mystérieuses et envoûtantes les unes que les autres... »

 

Présentation : Cette nouvelle, fortement influencée par une célèbre saga cinématographique, se déroule dans un vaisseau spatial. Mais elle ne relève pas de la Science-fiction. En tout cas, les androïdes qu’elle présente n’y rêvent pas de moutons électriques, et se livrent à des actes que la science réprouverait sans doute. Heureusement qu’il reste la fiction…

 

Extrait : Quand, quelques semaines plus tard, je réalisai que la forme du fœtus s’avérait tout à fait anormale, il était déjà trop tard. La créature s’était développée à une vitesse effrayante, et de toute façon je ne pouvais plus freiner le processus. Quant à l’interrompre, c’était hors de question : mes programmes me l’interdisaient.

 

L’avis de Françoise Grenier-Droesch, autrice également présente au sommaire :

 

« Une belle surprise ! Le voyage à bord d’un vaisseau spatial en direction d’une planète inconnue tourne mal. Un seul témoin rend compte de l’accident après un trou noir qui décime une partie de l’équipage… Il choisit de sauver un fœtus humain, de lui donner toutes les chances de se développer. Une catastrophe se prépare. J’ai adoré cette histoire qui m’a rappelé… »

 

Vous saurez à quel(s) film(s) Françoise fait allusion en cliquant sur le lien !

 

 

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Dura Lex Sed Rollex - Emmanuel Neuman

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Dura Lex Sed Rollex.

 

Par Emmanuel Neuman chez Véda éditions.

 

 

 

Quatrième de couverture :

 

Mis sous tutelle par les puissances aliènes de la galaxie à la suite de l'échec de l'expédition vers Lalande, les mondes humains sont accusés d'avoir porté atteinte, au cours de leur expansion, à la biosphère de la zone d'incubation civilisationnelle 164. Ils doivent désormais rendre des comptes à des voisins extraterrestres bien plus experts qu'eux dans le domaine des armes de destruction massive...
Tugdual Krajincsky, l'honorable président de la confédération libérale, sociale, démocratique et sécuritaire, veut conserver son fauteuil. Avec l'aide de son conseiller Rhine Aguino et de Clara, l'IA névrosée de la Présidence, il entreprend de repeindre son bilan calamiteux aux couleurs de la victoire. Pour mobiliser les électeurs, il n'a rien d'autre à promettre que du sang et des larmes. Il se pourrait bien que, pour une fois, il tienne promesse...
Entre science-fiction, satire et humour noir, Dura Lex Sed Rollex est un voyage désopilant dans le vide de l'espace et de l'existence humaine.

 

 

Si vous vous êtes endormi pendant « Starship Trooper », si vous pensez que nos politiciens forment un chouette gros tas de chics types dévoués à notre bien-être, si vous êtes dépourvu d'humour, si vous trouvez que le sexe, c'est sale, alors le petit livre d'Emmanuel Neuman n'est pas pour vous. Si, en revanche, vous pensez que la Science-Fiction ne doit pas forcément se montrer sérieuse et catastrophiste, que l'ironie est parfois supérieure au didactisme, et que le sexe, ce n'est pas sale (enfin, ça doit l'être un peu, si c'est bien fait...) alors lisez « Dura Lex Sed Rollex ».

 

Car ce n'est pas la première fois que la SF sert de prétexte à la charge et à la satire. Depuis « 1984 », dans un registre certes moins rigolo, les auteurs ont utilisé le genre pour délivrer des brûlots politiques, des réflexions sur la société et ses dérives, ou, plus globalement, sur la façon dont va le monde. Emmanuel Neuman a choisi ce chemin, assez proche du conte philosophique, pour nous livrer sa vision d'un futur qui ressemble à s'y méprendre à notre présent. Avec habileté, l'auteur entremêle plusieurs récits, entrecoupés de passages documentaires qui nous renseignent sur le contexte de cette Terre à venir. Nous suivons donc les destinées croisées du Président de la fédération terrienne et d'un simple troufion envoyé au casse-pipe lors d'une expédition coloniale désastreuse vers une lointaine planète peuplée d'Aliens aussi puissants que pinailleurs sur le plan de la diplomatie.

 

Je ne dévoilerai aucun des rebondissements qui parsèment le récit : il suffit de se douter qu'il ne fait pas bon marcher sur les tentacules, ou pédipalpes, ou autres organes improbables utiles à la locomotion de races extraterrestres très avancées. Et de se souvenir que, dans tous les conflits armés, ce sont les bidasses de base qui finissent toujours avec, selon la chance, des médailles à titre posthume ou des corvées de chiottes.

 

Après l'armée, une autre institution fait les frais de la verve satirique d’Emmanuel Neuman : il s'agit de la classe politique, et c'est là que le récit devient souvent hilarant, ou désolant, c'est selon. Car le portrait que nous peint l'auteur du président terrien se révèle une charge féroce contre la caste des politiciens professionnels et de leur clique : conseillers arrivistes et peu désireux de perdre leurs prébendes, experts autoproclamés, généraux d'état-major dépassés par les événements... Nul besoin d'être abonné à la presse politique pour reconnaître les lamentables protagonistes de ce pastiche : leurs patronymes sont transparents, il suffit d'y remettre un peu d'ordre. À croire qu'Emmanuel Neuman a fréquenté ce milieu, tant il rend avec réalisme les travers de ce Président opportuniste et inculte, arriviste et obsédé sexuel !

 

Cependant, « Dura Lex Sed Rollex » n'est pas qu'un livre bouffon et féroce. Il soulève des problèmes réels, dont celui de la confiance excessive accordée par nos têtes pensantes (?) à l'Intelligence Artificielle, il pose la question du fameux « devoir d'ingérence », entre autres. Il réussit aussi à esquisser une histoire d'amour, mais je n'en dirai pas plus !

 

En conclusion, « Dura Lex Sed Rollex » est un roman surprenant, alliant cynisme et drôlerie, qui détone un peu au milieu d'une production SF triste et formatée pour le plus grand nombre. Sa lecture fut pour moi un très agréable moment, et si Emmanuel Neuman récidive, je serais très heureux de suivre sa plume et sa fantaisie.

 

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À bout de mères - Rachel D. Forêt

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Blue devils : À bout de mères, de Rachel D. Forêt

 

 

 

 

À bout de mères est un court recueil de neuf nouvelles publié par les éditions Otherlands. Je ne connais pas son autrice Rachel D. Forêt personnellement, mais je ne crois pas me tromper en affirmant qu’elle a mis beaucoup d’elle-même dans ce petit livre aux allures de catharsis. Elle n’avait d’ailleurs pas vraiment le choix. Car traiter un thème comme celui de l’enfantement de façon distanciée ne présenterait guère d’intérêt. Alors Rachel a opté pour la seule option acceptable : elle a pris son sujet à bras-le-corps sans rien épargner au lecteur.

 

Le résultat est un ensemble frappant, qui permet d’explorer toute la palette d’émotions contradictoires liées à la procréation. Entre suggestion angoissante et horreur frontale, l’autrice va puiser en elle-même ses sentiments les plus secrets, et s’en sert pour livrer une série de variations noires sur un thème qu’elle maîtrise à merveille.

 

Avec Aokigahara et Shégé, les deux nouvelles les plus longues du livre, Rachel D. Forêt prend son temps pour instaurer un suspense de plus en plus insoutenable, et utilise les ressorts du Fantastique avec un art consommé, jusqu’à faire basculer ses récits dans la pure épouvante. Du Japon au Congo, d’un mari en pleine perte de contrôle à un pasteur fanatique, d’une forêt maudite à une église bien peu catholique, Rachel met en scène une succession de tableaux effrayants qui évoquent la maternité, la perte et la résilience – quand celle-ci est possible…

 

Difficile de rivaliser face à de telles figures de proue, mais les autres nouvelles, bien que plus brèves, n’en déméritent pas pour autant. L’une d’entre elles, Nuit invisible, se démarque d’ailleurs par le point de vue adopté, mais aussi par son propos. S’il y est toujours question de la famille, la mère n’est pas cette fois au premier plan. En est-elle moins impliquée pour autant ? Hors de question de déflorer le sujet de ce terrible récit, mais si l’autrice a jugé nécessaire d’insérer un avertissement le concernant dans l’avant-propos, ce n’est pas pour rien…

 

Quant à Apparences et J’aurais aimé…, placés en ouverture et en conclusion du recueil, il s’agit de deux textes très brefs plus proches de la prose poétique que de la nouvelle. Mais les apparences sont trompeuses : les sourires de façade dissimulent parfois une grande violence. Quant à la conclusion douce-amère, elle est aussi belle qu’émouvante.

 

À bout de mères est donc un recueil marquant. Tour à tour crue et cruelle, tendre et triste, Rachel D. Forêt joue avec les contrastes pour mieux interroger la parentalité. En ce qui concerne l’enfance, il règne en effet trop souvent une sorte de « prêt-à-penser » qui semblerait indiquer que certaines choses ne se disent pas. Or non seulement l’autrice d’À bout de mères les dit, ces choses, mais elle les dit bien. Haut et fort. En résumé, Rachel a eu le cran d’emprunter une voie singulière, et elle a une voix qui porte. J’espère avoir le plaisir de l’entendre à nouveau.

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Entretien avec Jérémy Bouquin

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La bienvenue à toi dans cet antre de perdition. Lorsque nous visitons ton site (http://jrmybouquin.free.fr/), on s'aperçoit de la multiplicité de ton univers créatif. Polars régionaux et noirs, horreur, érotisme, nouvelles, scenarii de BD... en plus de la réalisation de courts métrages et autres. Peux-tu nous brosser en quelques lignes ton parcours, le début de tes écrits et dans quel domaine te sens-tu le plus à l'aise parmi toutes tes compétences ? 

 


Merci de me recevoir chez toi. Comme beaucoup, j'ai commencé par écrire des nouvelles pour des fanzines, la radio. J'ai très tôt fait des courts métrages, de la réalisation de clips. Une adolescence un peu tumultueuse. Mais rien qui n'aboutit sur une professionnalisation sur le long terme.  Alors j'ai fait des piges radios, télé, presse écrite, plusieurs documentaires avant de prendre une autre voie, plus sérieuse, comme travailleur social, éducateur. Cela ne m'a pas arrêté pour autant, j'ai continué d'écrire, du polar dès 1995, j'ai envoyé un premier manuscrit pour tenter de participer à la série du Poulpe. Un échec ! Mais je me suis accroché, j'ai participé à des concours de nouvelles, j'ai écrit des scénarios de films, de courts… des trucs gore, du noir… jusqu'à me relancer en 2011 sur l'écriture d'un premier polar régional, « Printemps de barges ». Je lis du polar, de la SF, du fantastique depuis que je suis gosse. Une littérature populaire, de genre, accessible à tous. C'est cela qui me plaît. J'ai envie de me tester un peu dans tout cela.  De jouer avec les styles.

 

Tu sais que le gore est notre affaire. As-tu des auteurs de prédilection dans ce genre précis ? Notamment dans la fameuse collection GORE ? 

 

Bien évidemment ! Adolescent, je me suis biberonné à la collection Gore (je crois même qu’il ne m’en manque que trois sur la centaine). Je ne connais pas toute la “lexicologie” ou “terminologie” du genre, mais entre slasher, la torture, le post apo, le porn, les massacres massifs… j’ai une petite préférence pour le slasher post-apo. J’aime quand le récit navigue dans la contre-culture. Là, tout de suite, j’ai deux auteurs majeurs qui me viennent : Joël Houssin et Laurent Fétis ! « L’écho des suppliciés » pour Houssin : pour le côté rock, la frénésie, ses personnages de femmes complètement dingues. Et Laurent (Brain Splash) Fétis : « La cervelle contre les murs » avec son style incomparable... qu’on retrouve d’ailleurs avec son roman noir « Le lit de béton » chez Baleine.

Puis il y Andrevon aussi, GJ Arnaud … 

Ce que j’aime dans tout cela, c’est le côté “plaisir coupable”. Ces auteurs, des romanciers qui viennent du noir, du polar, de la SF qui bascule dans l’érotisme…  Ils se sont amusés : Gore, c’était leur exutoire. 

 

Avant d’entrer dans le vif, on va parler artisanat. Quelle est ta façon de procéder ? Fais-tu un plan ou des ébauches sur fiches cartonnées à petits carreaux avec un stylo feutre vert ou préfères-tu l’instinct où l’intrigue et les personnages prennent l’avance sur l’auteur ? Écris-tu tous les jours, ordi ou cahier ? Les français veulent savoir !

 

Méthodique et un brin névrosé, obsessionnel.

Je découpe, résume, me documente avant même de me lancer. Cela me travaille un bout de temps, j'y colle des codes couleurs, un tableur Excel... 

Une fois satisfait, je laisse reposer, je vais sur un autre texte, je corrige un manuscrit. Puis j'y reviens, je redécouvre le récit, si je suis satisfait... là je me lance vraiment. Je dégage les dialogues surtout pour trouver les personnages, le rythme, puis la situation. Cela me donne une première version, dynamique mais sans style ni véritable force. Je passe à nouveau à autre chose, une trame par exemple. Puis j'y retourne. Là, je redécouvre le texte, je lui donne du corps, des décors, une météo…. Je termine souvent avec un texte trop gras sur cette version V2. Je laisse reposer, je pars sur un autre texte. Il m'arrive d'avoir trois à quatre manuscrits en parallèle.

Je corrige, réécrit, dégraisse, tape à l'os. Une nouvelle version apparaît. À cette étape, je fais relire à des tiers pour un premier avis ou je le propose à un éditeur. J'attends les retours.  Si c'est pas bon, je reprends tout. Si cela convient à l'éditeur, le travail de réécriture s'engage avec lui sur la base de ses attentes éditoriales.

J'écris tous les jours au moins trois heures ; de cinq à huit heures du matin sans exception et plus le week-end (tout cela confortablement installé dans ma cuisine sur un coin de table à côté de la fenêtre qui donne sur le jardin). J'essaye au minimum de faire dix mille signes par jour. Outre la phase de recherche qui peut se retrouver sur des bouts de papier façon puzzle, je ne travaille qu'avec l'outil informatique : ordinateur, téléphone… je dispose d'un cloud qui me permet de travailler n'importe où. 

 

Je n’ai lu qu’un livre de toi, on va donc s’intéresser à celui-ci : « Le croque-mitaine », paru chez Oskar en 2014. Même si il est annoncé comme “roman pour ados”, on lui trouve une certaine dureté. Cet univers presque carcéral pour enfants avec matricules est assez terrifiant. J’ai pensé à l’atmosphère des « Disparus de Saint-Agil » (Pierre Véry) et un climat se rapprochant de l’univers de Jeunet et Caro, notamment avec Caboche et son drain au niveau de la nuque. Quelles furent tes influences premières pour ce livre ? Quel a été l’élément déclencheur ? 

 

 


 

L'internat !

J'y ai passé une partie de ma scolarité et j'ai adoré. C'était une expérience longue, formatrice, éducative et forte. Tu es confronté aux autres, aux incertitudes, à trouver des copains, vivre en groupe, partager ta chambre….

Un groupe parmi le groupe.

Puis il y a le temps de l'adolescence, les conflits, les amours, les doutes, mes expériences. J'avais envie de mêler tout cela, d'exploiter cette matière avec des sujets sociétaux, le fascisme, l'expérimentation génétique… Fallait aussi lui donner un ton, arrêter de prendre le lecteur pour un con. Le monde est dur. Les jeunes attendent aussi qu'on les bouscule avec des récits plus forts, plus âpres.

Pour l'univers, c'est de la dystopie avec une image qui pourrait coller avec celle des « Servantes Écarlates », la série télé. L'idée est partie de cette accumulation de faits divers autour de ces prisonniers chinois, condamnés à mort dont l'État vend les organes. Quand le communisme se mue en libéralisme. No morale. C'est cela qu'il faut défendre avec la littérature pour ados comme pour adultes : le message quoi qu'il arrive, avec le ton adapté.

 


De 16 à 18 ans, j’ai aussi connu l’internat et je peux affirmer que c’était la loi du plus fort qui prévalait. Ça m’a plus endurci que le service militaire ! Or, dans ton livre, on ne perçoit pas cette cruauté parmi les enfants (à l’inverse du cultissime « Sa Majesté des Mouches » de Golding). Plutôt une camaraderie empreinte de solidarité. Je prends pour exemple le personnage central “Siffleur” qui aime narrer des histoires aux enfants les plus jeunes pour les réconforter. À l’inverse, les surveillants sont froids, pragmatiques et pervers… voire calculateurs. On pressent aisément que la hiérarchie surpasse la naïveté de l’enfance dans un but bien précis. Crois-tu que l’âge adulte est une cassure profonde ? Qu’une frontière est franchie et que l’homme ne reviendra jamais en arrière ? Qu’un semblant de pouvoir empêche l’empathie ?  

 

Je pense ou j'aime à croire que l'adolescence est une fracture - plus ou moins - brutale, qui sur un temps - plus ou moins long - laisse l'enfant devenir adulte.

Une parenthèse d'instants où tout est exacerbé : les expérimentations, la folie, l'amitié, l'amour, le sexe… Une période qui s'allonge dans les sociétés industrialisées, jusqu'à créer des adulescents. Et qui est plus courte dans les sociétés en crise, en guerre. Là, on devient adulte le plus vite possible.

L'adolescence, c'est la baromètre de la société. 

C'est un peu cela qui résume le principe de mes personnages ados. Retranscrire l'état de l'univers dans lequel ils évoluent. Ce passage, cette fracture pourrait résumer « Le croque-mitaine ». On commence avec des enfants dans un monde clinique pour passer une fracture rapide et découvrir avec eux leur monde. Des mutations de corps, des surnoms, des valeurs communes… l'adolescence quoi ! Mais ce moment est court. Très court. La notion de baromètre devient terrifiante.

 


Je suis assez perplexe sur ce qui survient aux enfants à la fin. Sans trop spoiler, je parle des effets mutagènes. Je trouve que ça contraste avec l’aspect sombre de l’intrigue. Durant tout le récit, on navigue du polar à la dystopie sans arriver à se repérer totalement. Perplexe aussi sur le lieu car j’ai du mal à imaginer que cela pourrait être autorisé dans le pays concerné. Baser ce roman dans un futur plus lointain et dans un endroit fictif aurait sans doute eu plus de puissance. Cela n’enlève rien à la force de ton récit mais le dernier chapitre nous entraîne sur autre chose méritant une suite. Je sais aussi que c’est un roman pour ados malgré sa rudesse. As-tu envisagé une autre conclusion dans tes premiers jets ?

 


Adolescent, l'Internet grand public, le téléphone portable n'existaient pas. C'étaient des cabines téléphoniques, le minitel, on fumait dans les bars, les trains… j'ai 43 ans. Le monde change très vite. Une génération et bim : les réseaux sociaux, les identitaires aux pouvoir, la fin de la gauche, les OGM….

Et dans vingts ans ? « Le croque-mitaine » est une extrapolation. Tout cela c'est de la dystopie. Jouer des effets et de l'interprétation qu'ont les gamins de ce monde, la mutation comme une erreur. Et si l'homme était une erreur, le concept de langage, de communication… après tout l'erreur est monde. Nous sommes un animal avec ses faiblesses qui crée les routes, la voiture, l'ordinateur…. Une évolution qui nous a propulsé en haut de la chaîne alimentaire alors que ,même face à un loup, on peut y passer ! Quelle sera la prochaine étape ? En serons-nous responsables ? Oui j'ai travaillé sur une suite, des suites, pour exploiter l'univers mais aussi jouer avec ces gamins, d'autres aussi. Voir comment ils pourraient évoluer dans ce paradigme.

 


Comme moi, tu dois savoir qu’il est plus facile de pondre des pages que de trouver un éditeur. En parcourant ta bibliographie, on s’aperçoit que tu as multiplié ceux-ci. Quel regard portes-tu sur l’édition actuelle et ses méthodes ? Les micro-éditions sont légion, l’auto-édition est souvent un repaire d’écrivaillons qui dénaturent la prose, penses-tu qu’à notre époque écrire est devenue une perte de temps ? Beaucoup de travail pour peu de résultats. 

 


J'écris. 

Ce n'est pas une perte de temps, c'est un besoin.

J'y passe du temps, tout n'est pas bon. Écrire, c'est comme un sport, cela se travaille, faut s'entraîner, tester des trucs, jouer avec ses limites ...

Je ne pense pas qu'un auteur joue tout le temps la même partition. J'ai envie de jouer dans plusieurs domaines, j'ai besoin de savoir si cela fonctionne.

L'éditeur à compte d'éditeur” défend une ligne, un point de vue. S'il aime ce que tu écris, il fait un choix : celui de mettre de l'argent pour te corriger, de créer un visuel, d'imprimer, de diffuser, d’en faire la promotion … en gros, il met un budget en place. Cela confirme qu'on croit au potentiel de ton travail. 

Le top, c'est quand tu apprends de lui, qu'il te fait travailler ton texte. Je crois en la relation avec l'éditeur.  Je ne suis peut-être pas très fidèle mais j'apprécie cette relation. J'aime aussi me tester, voir si je plais…

L'auto-édition, les microstructures, je ne sais pas quoi en penser … Proust s'est bien auto-édité !  La technologie actuelle le permet à moindre coût. Certains des grands auteurs actuels sont édités malgré des textes horribles. Je n'ai pas forcément d'avis. 

L'édition est un business. Publier, imprimer…  s'est démocratisé. Comme pour la musique, le cinoche…. c'est accessible à tous. Ce qui manque, ce sont les critiques, les prescripteurs, ceux qui vont lire et conseiller les lecteurs.  Demain des algorithmes comme prescripteurs ? Tout cela est étrange et pourtant c'est le reflet de notre société, individualiste et capitaliste.

 


Comment trouves-tu des idées de romans ? Viennent-elles de tes lectures, de films ou ton cerveau est-il en perpétuelle ébullition ? 

 

Le quotidien est riche d’informations à emmagasiner. Des chaînes d’infos en continu, de la presse, des rencontres que l’on peut faire un peu partout (boulot, bistrot…). Tout cela alimente cette petite bibliothèque mentale qui, de temps en temps, se met à s’interroger… Chaque livre débute toujours avec la même question : ET SI ? Et si il arrivait un truc comme cela ? Et si un type se trimbalait avec un cadavre dans son coffre  ? Et si une femme de ménage nettoyait des scènes de crimes pour des monstres… et si ? Une fois l’idée lancée, le jeu des analogies, des histoires tordues, des détails prennent le dessus. Les idées viennent tout le temps, il n’y a pas de panne, de temps en temps des solutions un peu trop simples, des trucs un peu trop brouillons, mais, la solution, le travail de réécriture, des personnages prennent toujours le dessus. Puis il y a les instants magiques, ceux où l'improvisation, les personnages, la situation t’échappent et là tu te fais embarquer dans autre chose. Cela te dépasse.  De temps en temps, c'est naze, mais cela reste toujours assez dingue. Comme si écrire te noyait dans un submonde, celui de ton surmoi, d’un rêve… Malgré tout, j’essaye toujours d’inscrire le récit dans le plausible, le réaliste, accompagner le lecteur dans quelque chose d’agréable à lire. J’aime quand c’est simple, facile. La lecture est un plaisir, celui du soir avant d’aller se coucher, celui du livre qu’on ne veut pas quitter, du personnage qu’on veut retrouver…

 

Un film culte, un livre de chevet et une série préférée ? Et surtout… un écrivain (ou plusieurs) dont tu possèdes toutes les œuvres et que tu ne peux t’empêcher de lire et relire ? Pour ma part, c’est Thomas Harris, Stephen King, Charles Williams, Céline, Orwell, Hemingway et Raymond Chandler. J’imagine bien un type comme Jim Thompson te concernant. Ou Joe R. Lansdale ?

 


C'est super dur ! Déjà, je suis fan de séries TV. J'en dévore par paquets de dix. Alors en choisir une… je ne vais pas être original. Je pense à « Breaking Bad » et une autre : « Boss ». 

Du polar, noir et cynique. Une vision de la société qui détonne. On ne croit plus en rien. J'aime les Nihilistes : du prof de sciences qui vire cooker de meth et le maire d'une mégalopole américaine, corrompu jusqu'à la moelle  Pour les films, « Chinatown » et « Blade Runner ». Des films d'ambiance, des variantes du hard-boiled et du western. Un traitement graphique, une écriture parfaite. Un livre de chevet… le début des « Racines du mal », (les cent premières pages, après Dantec s'est perdu). Et, « Le Petit bleu de la côte ouest » de Manchette. Un texte à l'os, vif.

Mes écrivains fétiches, c'est surtout ceux qui ont joué avec les univers, les furieux : Brussolo, Pouy, Villard, Slocombe, Bordage, Prudon, Breat Eston Ellis…. Il y en a beaucoup ! Puis les BD aussi. Je suis fan de planches, de comics books, de « Batman », « Daredevil » avec des auteurs comme Miller, Morrison, Moore… Mais aussi les BD françaises des premiers Bilal en passant par Mœbius.

Jim Thompson ? C'est vrai.  Les redneck, les personnages taiseux, les culs-terreux… Mais je peine à savoir si la traduction ne nuit pas à la qualité originale du texte.

 

Je te rejoins complètement. Moi-même je suis un fan absolu des ambiances sauvages et burlesques, de « The Big Lebowski » à « Délivrance ». Nous te remercions chaudement pour cet entretien complet et riche. Une dernière question avant de te quitter : tes prochains projets ? Envisages-tu d’explorer des thèmes différents dans les prochaines années ? On te souhaite toute la réussite que tu mérites. 

 

Là, je bosse sur plusieurs projets : une épopée en mode slasher de six opus, un polar pour ados, la suite de « Sois belle et t'es toi » et un scénario de BD. Normalement cela devrait me tenir jusqu'en janvier…. Après, on verra ! Sachant qu'il y a les sorties à venir, mais là c'est pas encore sûr alors je dis rien. Merci à toi.

 

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