Les vestiges de l'aube - David S. Khara

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Les vestiges de l'aube - David S. Khara

Deux hommes dans la ville : Les vestiges de l’aube, de David S. Khara.

Manhattan, trop peu de temps après le onze septembre 2001. Barry Donovan, jeune policier meurtri dans sa chair par les attentats du World Trade Center, piétine face à une vague de meurtres qui ressemble fort à un règlement de comptes ritualisé. Seule sa relation privilégiée quoique virtuelle avec Werner semble lui procurer quelque apaisement, jusqu’au jour où ce mystérieux interlocuteur lui propose son aide suite à une confidence professionnelle de trop. Leur rencontre sera décisive, et si l’enquête de Barry va connaître une spectaculaire avancée grâce à un partenaire jouissant de pouvoirs peu ordinaires, c’est sa vie entière qui se verra transformée par des révélations assez éloignées de celles dont témoigne la bible…

Récapitulons. Un vampire. Un flic. Et un tueur. Et la Mafia. Les codes y sont. Un prétexte ? Absolument pas, car le récit principal se nourrit de ces « figures implosées » qui, bien que détournées de leurs fonctions premières, continuent néanmoins à remplir le cahier des charges de tout bon thriller qui se respecte. Ainsi y a-t-il dans Les vestiges de l’aube deux niveaux de lecture, et il est possible de se satisfaire du premier, puisque cette enquête criminelle mâtinée de surnaturel constitue un fil assez rouge pour combler tous les « mordus » du genre…

Néanmoins, il serait regrettable de ne pas considérer ce roman comme ce qu’il est, à savoir une œuvre profondément personnelle. En effet, le cœur du livre de David S. Khara bat au rythme de la perte, de l’empathie et de l’amitié. Il traite du travail de deuil, du manque insupportable, de la force qu’il faut trouver pour simplement continuer APRES… Et si le schéma ici utilisé peut a priori paraître quelque peu viril, il ne comporte aucune once de machisme, bien au contraire. Car si l’auteur met face à face deux hommes en proie aux mêmes douleurs, il n’en esquisse ainsi qu’avec plus de délicatesse le portrait de l’Absente…

Bien entendu, Les vestiges de l’aube demeure un « thriller fantastique », mais ceci n’est qu’une étiquette. Et David ne prise guère les étiquettes, bien trop faciles à coller sur les uniformes de prisonniers volontaires frileusement recroquevillés dans leurs petites chapelles consanguines. « Faire du genre pour faire du genre » est en effet une démarche assez vaine, alors que « se servir du genre plutôt que le servir » signifie que l’on ne prend pas ses lecteurs pour des idiots en leur resservant la même sempiternelle recette. Le thème induit le genre, et non l’inverse. « L’existence précède l’essence », disait l’autre…

Et David S. Khara, quant à lui, prouve avec maestria qu’un auteur ne se réclamant ni du Thriller ni du Fantastique peut pourtant contribuer à leur renouvellement. Un constat d’autant plus agréable qu’aux antipodes d’un cynisme post-moderne de mauvais aloi, l’homme est totalement sincère, ainsi que le prouve un duo de personnages d’une émouvante et douloureuse humanité. Grâce à une plume alerte, un style brillant modifié en fonction de ses deux narrateurs – Werner use d’un langage qui ne manque pas de panache (« Et si le diable était le nom donné par les hommes à leur propre folie pour se dédouaner de l’insupportable réalité de leur nature profonde ? ».) –, à une sensibilité et des préoccupations très personnelles, l’auteur s’impose ainsi, après le carton de son Projet Bleiberg, comme un modèle de « page-turner » sur lequel il faut dès à présent compter.

Notons encore que cette réédition des Vestiges de l’aube d’abord publiée par Michel Lafon comporte une bonne demi-douzaine de chapitres inédits par rapport à la précédente mouture parue chez Rivière Blanche, développant en particulier un piquant personnage de médecin légiste qui pourrait bien devenir (dans le tome 2 ?) plus qu’une collègue de travail pour Barry… Et comme de surcroît, en fin connaisseur de séries télévisées américaines, David S. Khara trouve le moyen de clôturer son roman par un « cliffhanger » insupportable, après l’avoir ouvert sur une dédicace à un certain Philip Ward, nous ne pouvons que saluer le parfait équilibre de l’ensemble : si l’homme sait où il va, il n’en oublie pas pour autant d’où il vient.

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Commentaires écritoiriens

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Je vous colle quelques commentaires laissés par nos écritoiriens. Merci à eux.

Catherine Robert : "Donc,... c'est du Zaroff. Précis, direct, trash et gore. On suit le taré avec plaisir jusqu'au bout de son périple, témoin de ses crimes plus sanglants les uns que les autres pour terminer sur un faux happy-end de très bonne facture."

Frederic Gynsterblom : "Un bon psycho killer aux scènes frontales comme je les aime. Ramirez est abjecte au possible et on se demande ou s'arrêtera sa course sanglante. Bref, j'adore et on sent bien l'hommage à Nécrorian."

Amaranth : "Encore un trash qui mérite bien son nom. Le découpage selon les personnages amène un rythme entraînant. Les pages tournent toutes seules.
Certains passages sont vraiment dérangeants. Il n'y a pas de distanciation, on vit les horreurs que commet le Night Stalker en même temps que lui, ce qui provoque un certain malaise. Bien que le roman soit court, j'ai trouvé les personnages assez fouillés et consistants. Le shérif et le profiler sont d'ailleurs tout de suite attachants. Le maire et son neveu sont particulièrement agaçants. L'irlandais est vraiment drôle.
Les scènes de meurtres, souvent présentées du point de vue de la nouvelle victime, m'ont fait penser dans leur construction à du James Herbert. L'ambiance, elle, m'a vraiment rappelé un livre de Shaun Hutson (come the night). D'ailleurs, on ressent vraiment bien cette Californie des années 80 (comme quoi, wikipédia et google map, c'est pas si mal).
Certaines références m'ont vraiment fait sourire (le passage avec Nécrorian, l'agent Clarice Starling). Le final est à la hauteur du reste du livre. Une parfaite conclusion.
Bref, une vraie réussite. J'ai adoré !"

Paulux : "Pour être honnête, je ne connais pas trop le gore... donc c'est plutôt une découverte. Au final, on découvre une approche très réaliste, crue et pourtant bien écrite. J'ai apprécié de retourner dans les années 80 (étant né en 77, c'était ma jeunesse), et de découvrir une Amérique méconnue, réaliste et concrète, qui donne l'impression d'y avoir vécu !!! L'histoire est bien menée. On est entraîné dans une sorte de descente aux enfers, ou de surenchère du fameux Night Stalker. Les éléments que j'ai le plus apprécié sont: les passages avec le journaliste, parce qu'il flirte avec le danger, et cherche à profiter de la situation (ce qui est... exaltant); et le passage avec la dernière victime. Son histoire de grenouilles est peut-être la perle du roman (selon moi), ainsi que sa réaction face au criminel, que l'on aurait peut-être souhaitée plus approfondie, voire dérangeante. Le final est vraiment bien trouvé... Il conclut en "beauté" ce roman, avec beaucoup d'ironie je trouve.

Brice Tarvel : "Conte Zaroff, conte... " Night Stalker ", c'est du tout bon. J'ai lu ton roman avec plaisir et je suis ébloui par votre qualité d'écriture à tous chez Trash. Les petits débutants, ils décapent dur tout en ciselant, y a de quoi laisser les vieux sur le cul."

Naëlle : "Y a pas à dire, c'est du violent. L'histoire de la femme avec son bébé sur le dos, c'était déjà hard core, mais alors le gamin et le manche à balai, je m'en suis toujours pas remise! Night Stalker m'a appris la signification du mot "trash"! Bon, moi, je suis une jeunette, alors je connaissais pas Richard Ramirez, et je suis passée au-dessus de toutes les références. Mais ça m'a pas empêchée d'aimer ce petit bouquin. Les personnages sont tous plus ou moins ravagés, on a envie de savoir comment les deux flics (je compte pas l'inutile Willy Hunt) vont réussir à coincer ce salopard de Richard Munoz, si bien que les pages se tournent sans qu'on s'en rende vraiment compte, et qu'on arrive tout naturellement à la fin... assez inattendue. J'aime assez cette conclusion fataliste et un peu triste. Après un déluge de violence et de perversion, on s'attend à ce que la fin remette les choses à plat: que nenni! On se prend en pleine poire "le triomphe émouvant de l'incompétence absolue" (comme disait Jack). Cette fin n'est pas sans me rappeler celle de Madame Bovary de Flaubert, dans lequel le pharmacien médiocre remporte une médaille.
Bref, Night Stalker, c'est bien. Petite question annexe: je comprends pas l'emploi de l'italique. Si je me souviens bien, il y a un chapitre avec Richard Ramirez, deux avec le journaliste (qui m'a furieusement fait penser à un certain Zaroff!), et celui avec Donna à propos de la pêche aux grenouilles avec son grand-père. Autant pour le Night Stalker et Donna, je comprends, parce que c'est des souvenirs, autant pour le journaliste, je nage en eaux troubles. Petite anecdote annexe: la scène avec Nécrorian m'a fait hurler de rire."

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Fournée trashienne de novembre # 1

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Fournée trashienne de novembre # 1

Enjoy les amis ! On commence par dévoiler le premier opus de la prochaine fournée de TRASH en novembre 2014. Il s'agit donc de CHAROGNE TANGO (n°10) de Brice Tarvel, déjà publié chez TRASH avec SILENCE ROUGE (n°4). Illustration de Vitta Van Der Vulvv.

Affaire à suivre...

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Dédicaces, nouvelle formule

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Dédicaces, nouvelle formule

Salut les amis. J'ai décidé de dessiner des petits trucs pour ornementer mes dédicaces. C'est pas grand chose mais si ça peut contenter l'acheteur, c'est que du bonus. Amaranth fut donc la première à recevoir mon élan artistique. C'est avec joie que je vous poste son scan.

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Angoisses (Tome 1) - Kurt Steiner

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Angoisses (Tome 1) - Kurt Steiner

« La plus ancienne et la plus forte émotion de l’humanité est la peur » (H.P. Lovecraft). Kurt Steiner, de son vrai nom André Ruellan, est un phénomène. Généreux pourvoyeur d' « Angoisses » (22 romans sur les 68 premiers titres de la collection !), il est devenu, grâce à cette effarante prolixité, mais aussi et surtout en raison de la qualité de ses écrits, l'un des symboles de cet âge d’or du Fantastique populaire français. Initialement publiés au sein de la prestigieuse collection à tête de mort, voici trois livres jamais réédités depuis leur première parution entre 1956 et 1958 et qui, comme les « Atomos » d’André Caroff, ont été compilés en un volumineux recueil par les indispensables éditions Rivière Blanche.

Trois raisons de nager à contre-courant de la trop claire et aseptisée marée moderne, trois raisons d'opter pour des eaux plus troubles, et retourner aux sources de la « Mortefontaine »... Trois cures de jouvence offertes par un auteur au sommet de son art, afin de mieux plonger au-delà d’un réel incertain. Et le fait que le Fleuve soit devenu Rivière constitue à lui seul un motif supplémentaire pour donner un éclairage particulier à cet ouvrage, même s’il est permis d’estimer que la lumière tamisée distillée par sa diffusion confidentielle sied à merveille à son teint blafard…

Le premier de ces trois textes, Le seuil du vide, n’est pas, contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, un livre de Science-fiction (Kurt Steiner ne rejoindra la collection « Anticipation », toujours au Fleuve Noir, que quelques années plus tard). Il ne s’agit donc pas ici de conquête de l’espace, mais de conquête par l’espace, dont Les espaces inquiets, étrange pièce due à l’inclassable formation musicale Art Zoyd, pourrait constituer la bande-son idéale… Le récit commence ainsi juste derrière une porte. Wanda, jeune artiste peintre américaine, s’est en effet aperçue que la chambre qu’elle vient de louer n’est de forme triangulaire qu’en apparence… La pièce comporte une porte murée, ornée d’une inscription on ne peut plus provocante… « Prière de ne pas ouvrir », fausse mise en garde et vrai pousse-au-crime, ou comment une petite étiquette peut déclencher le plus terrifiant des engrenages… Un roman brillant, tout en subtilité, où l’héroïne perd ses repères tel le soleil son éclat quand vient le crépuscule… Nourrie par une implacable machination, l’intrigue se déroule comme dans un cauchemar, rythmée de perturbants glissements temporels et de troubles de la personnalité que Steiner n’hésitera pas à raffiner lors d’une conclusion impitoyable…

Des thématiques « Steineriennes » en diable, que l’on retrouve naturellement dans le titre suivant, Les rivages de la nuit, où l’auteur dédouble son récit avec un brio vertigineux. Néanmoins, malgré de nombreux intervenants (dont un certain Cagliostro), le protagoniste principal s’avère ici… un livre. Oh, pas n’importe quel livre, mais un ouvrage satanique, d’où certains personnages peuvent s’extirper pour reprendre leur place dans la réalité, et ce au détriment de ceux qui, après avoir pris connaissance de son contenu, font le voyage en sens inverse ! C’est ainsi que l’on assiste à une lutte d’influences où sans cesse le réel se trouve parasité d’intrusions anormales, manière fort habile de maintenir la pression sur un lecteur déjà impliqué malgré lui par ce « livre vivant » qu’il pourrait tenir entre ses mains… Ce que l’on appelle de la belle ouvrage, car le travail de Steiner, s’il traite de la confusion mentale, est lui-même d’une grande limpidité et tient en haleine jusqu’à une conclusion qui, bien qu’ayant recours à la psychanalyse, n’altère en rien la qualité mystérieuse de l’œuvre…

Le dernier roman de cet omnibus, Le village de la foudre, se déroule dans la campagne italienne, où là encore des émanations d’un passé décomposé viennent s’échouer sur les rives friables d’un présent mortifère… L’on pense au film Carnival of souls pour l’atmosphère, mais aussi à Gautier et à Hoffmann pour l’histoire d’amour impossible entre deux personnes dont l’une est un peu moins vivante que l’autre… Mario, Angelica, Francesca… L’un est de trop, et ce classique triangle amoureux confronté à deux plans de réalité superposés nous est présenté avec un sens du tragique pudiquement nimbé de brumes pestilentielles… Car c’est bien d’épouvante qu’il s’agit, et Kurt Steiner, loin de traiter ses effets comme des figures imposées, se surpasse au contraire lors de scènes clés toujours inventives. Ne nous y trompons pas : pour cet homme-là, le Fantastique n’est pas un artifice, ce n’est pas un vêtement mal coupé que l’on jette sur les épaules d’un récit malingre, c’est un élément constitutif du récit, c’est l’organe central, et si ce cœur rate un battement sous l’effet de la peur, c’est que, comme il est dit dans l’indispensable BD Les enfants de la salamandre : « La vie tenaille ».

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Les Compagnons de Baal - Jean Baron

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Les Compagnons de Baal - Jean Baron

Novellisation de la série éponyme de la série de Jacques Champreux (mise en scène de Pierre Prévert) sortie en 1968. Ce roman (édité chez SOLAR) est assez fidèle à l'atmosphère et les sept chapitres suivent les épisodes. J'en profite donc pour coller une ancienne chronique. La lecture de ce bouquin fut l'occasion de revoir cette série dans son intégralité. Mon bonheur fut donc total.

"Quel est le premier des rois ? Le premier des rois est Baal, le démon tricéphale qui règne dans la partie orientale de l'enfer..." C'est ainsi que les membres de l'ordre des Compagnons de Baal se reconnaissent dans la petite gare de Blaingirey dans le Jura. Le premier épisode, Le secret de Diogène, installe les personnages principaux. Le journaliste Claude Leroy de France Midi est envoyé en province, suite à la mort accidentelle de son confrère. En parallèle, une jeune secrétaire de notaire nommée Françoise Cordier se rend en voiture pour remettre un paquet important. En pleine nuit, elle crève. En cherchant de l'aide, elle passe devant un cimetière et surprend des hommes cagoulés qui enlèvent un cercueil. Affolée, elle s'enfuit dans les bois. Un homme a été jeté du train également. C'est une erreur d'identité. Il a été confondu avec le journaliste parti chercher une bière et un sandwich dans le wagon-bar. Le lendemain, tandis que le journaliste questionne le brigadier de la gendarmerie sur un casse de 300 kilos de lingots d'or dix ans auparavant, la jeune femme débarque pour porter plainte. Parmi les hommes, elle a reconnu celui qu'on appelle "Le Maître". Il s'agit du maire, joué par l'inoubliable Jean Martin et son regard foudroyant. Un seul connaît le secret des Compagnons de Baal. C'est Diogène, un journaliste devenu clodo et alcoolique après la noyade de sa femme et de sa petite fille Liliane. Ils enlèvent Françoise, enfermée dans une pièce de la gendarmerie car personne ne croit en ses dires. Seul Claude Leroy accepte de l'aider.


Le scénariste, Jacques Champreux, a baigné dans le fantastique par son grand-père Louis Feuillade, précurseur du genre avec Fantomas, Les vampires ou les scénarii de Judex ou L'homme sans visage. D'ailleurs, on aperçoit quelques influences du scénariste lorque Claude Leroy et ses amis vont au cinéma dans le second épisode Les mystères de l'Île Saint-Louis qui diffuse une série de films fantastiques. A l'affiche : Curse of the Demon de Jacques Tourneur, Le fils de Frankenstein, La Gorgone, Le désosseur de cadavres ou encore Dracula de Tod Browning. Cet épisode est plein de rebondissements et on progresse dans les révélations par le chef de gare qui avoue tout à Claude Leroy avant d'être tué par un homme du maire, monsieur de Plassans. Celui-ci est un roi du déguisement car il apparaît en nonne, en aristocrate grabataire ou en clochard selon les évènements successifs. C'est bien sa bande qui a volé les lingots dix ans avant et qui vient de les récupérer dans le caveau de la Famille Dufeau. Son homme de main, Frère Cheval, est nommé Jean hébert dans le générique mais on le connaît surtout sous le pseudonyme de Popeck désormais. Il tue Diogène qui s'apprêtait à faire des révélations au journaliste. Les hommes de Baal récupèrent son dossier avant de s'enfuir par les toits. Dans le portefeuille de Diogène, le journaliste trouve une carte de visite au nom de Hubert de Mauvouloir. Claude Leroy lui rend visite et aperçoit une jeune femme jouant de la harpe dans un salon privé. Il est éconduit par le maître des lieux qui, peu après, revêt son costume de cérémonie et emprunte un couloir dissimulé derrière une porte dérobée.

On sent que la réalisation manque de moyens, notamment lorsque Jean Martin joue le rôle d'un guru adepte de Cosmochronos parmi de vieilles bigotes tenant des animaux empaillés. Ce personnage se fait assassiner et est non crédité au générique, sans doute pour ne pas citer le nom de Jean Martin et éviter ainsi une confusion dans la logique de l'intrigue. Claude Leroy, joué par Jacques Champreux (le scénariste de ce feuilleton de sept épisodes) affiche encore ses goûts pour le fantastique dans une scène de Le spectre rouge. En effet, on aperçoit dans le logement du journaliste (en compagnie du Commissaire Lefranc) des affiches de Fantomas et des illustrés d'Harry Dickson (le Sherlock Holmes américain créé par Jean Ray) sur son bureau. Cet épisode nous montre également l'antre des Compagnons dans les sous-sols de l'appartement de Mauvouloir. On y accède en empruntant une rivière souterraine comme le fleuve des Enfers. Un Conseil s'y tient et des peines de mort sont votées par l'assemblée. Un d'entre-eux dénonce le Maître de s'accaparer certaines décisions sans un avis consultatif afin de conquérir le Monde par des moyens qui nous semblent dérisoires. Mais ce n'est pas l'important. Malgré l'atmosphère surannée de cette série, je retrouve avec joie le fantastique d'antan où les sensations visuelles priment sur le fond.

Les rebondissements se poursuivent dans L'inquiétant Professeur Lomer et La nuit du huit de trèfle où les adorateurs de Baal enlèvent le gratin de la pègre et abattent un truand récalcitrant nommé Le Brestois. Cette fois, le Maître prend l'apparence de Malshadoc, le guru d'une religion à la gloire de Cosmochronos. D'ailleurs on ne sait pas trop ce que vient foutre cet ordre de cinglés qui vénèrent l'omni-sempiternel avec des animaux empaillés. Est-ce une naïveté volontaire du réalisateur ?

Dans L'héritage de Nostradamus, nous savons enfin quel est le but précis de l'ordre religieux consacré à Cosmochronos et ses fanatiques qui prêtent à rigoler. Lorsque l'on aperçoit le laboratoire secret, on se met fortement à douter sur cet élément servant à conquérir le Monde ! Légèrement risible mais c'était dans le ton de l'époque, faut pas l'oublier. Le final est L'éveil de Liliane, la femme folle prisonnière de Mauvouloir. Cette série se termine de belle manière pour le cinéphile pro-Franju que je suis. Galeries souterraines, hommes cagoulés portant des candélabres (tel le Comte zaroff dans sa tanière), couloirs secrets et portes dérobées, pièges, enlèvements... ravissent le spectateur crédule que je suis, soucieux avant tout d'une atmosphère et d'une intrigue feuilletoniste. Les Compagnons de Baal sont un classique du fantastique franchouillard au même titre que "La poupée sanglante" ou "L'homme sans visage".

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Le festin des charognes - Max Roussel

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Le festin des charognes - Max Roussel

Allemagne, année 0 : Le festin des charognes, de Max Roussel.

Accord parental souhaitable (à moins, bien sûr, que vos enfants ne ressemblent à ceux du Village des damnés, auquel cas ils devraient abandonner la lecture de Jules et Henri Verne(s) pour passer à des choses que la morale si elle existait réprouverait certainement…). Être hostile à toute forme de censure ne signifie pas en effet mettre n’importe quoi dans les mains de n’importe qui à n’importe quel moment. Et ce roman n’est vraiment pas n’importe lequel… même si son auteur, lui, pourrait être n’importe qui.

Car Max Roussel est un « John Doe » de la littérature, ce nom générique donné aux cadavres anonymes dans les morgues américaines… L’homme n’a pu être identifié, et « Max Roussel » était peut-être un pseudonyme dont aucun héritier ne s’est jamais réclamé… Le festin des charognes, écrit en 1946, a ainsi passé un demi-siècle dans les oubliettes de l’histoire avant que le regretté Jean Rollin ne l’exhume en 1998 pour faire de lui l’emblème de sa collection « Les anges du bizarre », aux éditions Sortilèges. On n’aurait pu rêver choix mieux adapté…

1946. Quelque part en Allemagne. Siegfried est un loup aux abois, efflanqué et famélique. Sa meute a disparu, lui est coupable d’être encore en vie. Dans ses yeux brûle une lueur de folie qui le protège tant bien que mal d’un monde dévasté sur lequel règnent toutes sortes de prédateurs… Des bourgeois gras comme des porcs, des satanistes avides de sacrifices, des infirmiers transformés en bouchers, et puis il y a « ceux des ruines » qui ont tellement faim qu’ils sont prêts à manger VRAIMENT n’importe quoi… Le festin des charognes ne relève pas à proprement parler du Fantastique… sauf si l’on considère que l’apocalypse a eu lieu entre 1939 et 1945, et qu’un mystérieux poète du putride a décidé de s’y tremper tout entier en répondant à la question essentielle : que peut-il rester après ? Comme si l’outrageant Richard Kern, réalisateur des fameux courts-métrages rassemblés sous le titre Hardcore décidait brutalement d’entreprendre un remake du film de Rossellini cité en préambule…

Innombrables sont les œuvres ayant abordé cette période-clé du vingtième siècle. Le terrible livre de Max Roussel se distingue toutefois par son point de vue narratif, lequel n’est ni celui des victimes, ni celui des bourreaux, mais celui des laissés-pour-compte. Certains disaient à cette époque « ici Londres ». Le festin des charognes, c’est « ici l’ombre », ici la nuit épaisse et la mort qui rôde, ici la faim qui tord le ventre des anonymes, ici le froid qui raidit l’échine des survivants, ici les tristes étreintes aveugles sous les portes cochères, ici les enfants qui se suicident pour ne pas être abusés, mutilés ou dévorés, ici l’horreur qui seule demeure quand tout le reste vient à manquer… C’est ainsi que cet ouvrage, loin de se limiter à son titre accrocheur, s’avère un roman ignoble et magnifique qui tient toutes ses promesses en offrant un état des lieux saisissant, à situer quelque part entre Voyage au bout de la nuit, la Trilogie noire de Léo Malet, avec une touche sadienne anticipant Peter Sotos…

Ne laissez plus jamais quelqu’un qui n’a jamais lu Le festin des charognes employer le mot « désespoir ». Le désespoir, son sang irrigue toutes les pages de ce livre insensé, et son cadavre est dévoré par des harpies qui n’ont que faire des tabous des hommes. Et puis les hommes c’est dépassé, intelligence et compassion sont des baudruches déchirées par la griffe de l’instinct, et à l’heure de la Bombe le sommeil de la raison a engendré des monstres alléchés par l’odeur du charnier… Voilà donc un roman aussi éprouvant qu’indispensable, que je vous conseille d’offrir à vos amis afin de les tester : s’ils ne l’aiment pas, ne perdez plus votre temps avec eux ! Mieux : si vous en avez l’occasion, faites lire Le festin des charognes, et si besoin avec un Lüger pointé sur la tempe, à tous les fous de la messe, matamores encagoulés, fanatiques à poil ras ou barbe longue et autres imbéciles qui osent encore bramer « Dieu, que la guerre est jolie »…

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