Magna Mater - Laurent Fétis

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Roman de 1994 paru dans la défunte collection Angoisses. L'ambiance des favelas de Rio est superbement bien rendue grâce à un lyrisme totalement maîtrisé. Véritable pandémonium aux accents gore, on découvre Lily, jeune métisse de seize ans et prostituée. Elle possède de terribles pouvoirs destructeurs, succube démoniaque que le géniteur allemand, le Feld-Maréchal Wilhelm Krein, veut utiliser pour créer un nouveau Reich, aidé par une tribu d'indiens cannibales. En parallèle, un couple de touristes débarque à Rio et va se trouver confronté à l'innommable.

 

Tout s'enchaîne dans un méli-mélo de scènes invraisemblables (notamment le Christ Rédempteur du Corcovado qui prend vie) et je n'ai strictement rien compris au final tant c'est absurde et abracadabrantesque. Je suis bon client en général et ça me désole cette fois. Le style est impeccable mais le fond est surréaliste et, pour ma part, ça n'a pas fonctionné. Je remercie Patrick de m'avoir offert ce livre malgré mon avis mitigé après lecture. Ça reste quand même un bel objet qui trônera dans ma bibliothèque avec ses congénères.

 

Heureusement, Laurent Fétis a produit d'autres romans excellents dont le burlesque "La cervelle contre les murs" chez Gore en 1989 sous le pseudonyme de Brain Splash.

 

 

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Neverwhere - Neil Gaiman

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Je ne connaissais Neil Gaiman que par ses scénarios de comics, empreints d'une atmosphère onirique, mais laissant toujours une place à un humour très anglais et dénotant une culture classique certaine. Rien de bourrin ni de super-héroïque dans « Sandman », plutôt une ambiance étrange et décalée propice à la rêverie. C'est pourquoi j'avais hâte de découvrir « Neverwhere », qu'un ami m'avait recommandé, et je ne regrette pas cette lecture.

 

« Neverwhere » peut sembler assez convenu au niveau de ses personnages : on y retrouve le héros malgré lui, entraîné à son corps défendant dans une quête qui le transformera à jamais. Porte, la demoiselle en détresse, qui finit par se révéler bien plus forte et mature qu'en apparence. Les personnages secondaires, attachants ou répugnants selon les moments : le marquis de Carabas, ambigu à souhait, Chasseur, la guerrière impavide obsédée par une proie mythique. Mais aussi deux méchants que l'on aime détester et craindre, les inénarrables Messieurs Croup et Vandemar. Sans oublier un ange aux motivations insaisissables, Islington. On peut voir également dans l'intrigue une métaphore assez banale de notre société : la métropole d'en haut, celle que tout le monde connaît, où les individus échangent leurs rêves et leurs destins contre une relative sécurité fournie par un travail routinier et une existence sans surprise, opposée à la ville d'en-bas, où tout peut arriver, surtout le plus désagréable. Les habitants de ces deux cités, deux faces d'une même médaille, s'ignorent mutuellement, et qui bascule – volontairement ou non – « en bas » devient invisible aux yeux de ceux d'en-haut. Image flagrante d'une société à deux vitesses, où les laissés pour compte du monde moderne disparaissent de l'attention de ceux qui « réussissent »...

 

Mais c'est sans compter sur un autre personnage, à mon sens le protagoniste principal du livre : la ville de Londres.

 

Je ne connais pas Londres, mais grâce à la littérature, je l'ai souvent parcourue en compagnie du Docteur Watson et de Sherlock Holmes, ou bien avec les héros de Dickens, ou encore – de manière plus contemporaine – en participant à la quête des portes inter-dimensionnelles menée par les personnages de Graham Masterton. Et la capitale britannique est bel et bien la véritable héroïne du roman de Neil Gaiman. En effet, « Neverwhere » est une balade hallucinée et initiatique dans une ville qui n'en finit pas de révéler sa complexité, et pour laquelle l'auteur semble éprouver une fascination mêlée de dégoût. En lisant « Neverwhere », je n'ai pu m'empêcher de penser à l'énorme roman graphique « From Hell », où Alan Moore nous propose, sur les traces de Jack l'Éventreur, une autre visite dans une Londres ésotérique et maçonnique. Avec « Neverwhere » Neil Gaiman se montre plus léger que son compatriote barbu, il n'étale pas son érudition et ne se refuse pas le plaisir d'un humour parfois un peu facile, mais la démarche me semble la même : nous faire découvrir une métropole grouillante bien plus complexe qu'une promenade à l'usage des touristes.

 

Un autre auteur a évoqué Londres dans un de mes romans favoris : Tim Powers, avec « Les Voies d'Anubis ». Dans ce gros livre foisonnant, Powers nous peint un Londres du début du XIXème siècle qui ressemble sous bien des aspects à celui de Neil Gaiman : une ville à double face, où se côtoient sans presque jamais se mélanger deux sociétés parallèles. Là aussi, nous avons affaire à un héros perdu dans une cité souterraine inquiétante, hantée par des personnages effrayants, et où la magie de l'Antiquité continue à agir.

 

« Neverwhere » est donc un roman agréable à lire au premier degré comme une suite d'aventures picaresques où le lecteur vibre et souffre en compagnie d'un anti héros attachant. Mais c'est aussi une découverte érudite sans être lourde d'une ville fascinante et propice aux rêves de toute sorte.

 

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Entretien avec Valentine Imhof

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

Bonjour Valentine, et merci d’avoir accepté cet entretien. Nous allons bien sûr parler de ton premier roman, Par les rafales, publié l’an dernier au Rouergue, et de son successeur, Zippo, qui vient de paraître chez le même éditeur. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, la question rituelle, pour celles et ceux qui ne te connaîtraient pas encore : qui es-tu, Valentine Imhof ?

 

Aïe ! La question qui tue, d'emblée… Comme les données de l'état civil, celles d'un curriculum, et quelques autres étiquettes, traînent désormais sur le Net, je serais tentée de biaiser en reprenant une citation d'Henry Miller (que je réchauffe d'ailleurs, puisque je l'ai déjà empruntée pour conclure la biographie que je lui ai consacrée… mais bon, à défaut d'autre chose…) Donc voici cet extrait de Max et les Phagocytes dans lequel je me retrouve assez bien – et il y en aurait évidemment plein d'autres, puisés ailleurs, mais c'est le premier auquel je pense : « Je suis un habitant de la terre et non d’une de ses parcelles, que celle-ci soit étiquetée Amérique, France, Allemagne ou Russie. Je ne dois allégeance qu’à l’humanité, et non à un pays, une race, un peuple. […] Je n’ai d’autre fin ici-bas que de travailler à l’accomplissement de ma destinée, qui est mon affaire à moi. Ma destinée est liée à celle de n’importe quelle créature qui habite cette planète […] Je refuse de gâcher ma destinée en me bornant à considérer la vie selon l’étroitesse des règles qui la cernent aujourd’hui comme autant de pièges. […] Je dis : "La Paix soit avec vous tous !" et si vous ne la trouvez pas, c’est que vous ne l’avez pas cherchée. »

 

Par les rafales et Zippo, donc. Pour commencer, qu’est-ce qui distingue ces deux ouvrages, et quels sont les points communs entre eux ? Je crois savoir que tu les as écrits dans la foulée, il y a quelques années, juste pour toi et sans perspective éditoriale. Alors à quelles (im)pulsions as-tu obéi ? Eu égard aux sujets, j’imagine que tes motivations étaient assez différentes ?

 

Je pense que ces deux romans se distinguent totalement l'un de l'autre : on voyage beaucoup avec le premier, le deuxième est essentiellement situé dans la ville de Milwaukee ; les personnages et leurs trajectoires respectives n'ont rien à voir ; les deux intrigues sont absolument différentes ; Zippo est sans doute moins uniforme dans le tragique et présente des moments de « respiration » où on se marre un peu (en tout cas des passages qui me font rire moi…)

 

Les points communs, outre le fait qu'il s'agit de deux histoires bien noires, sont une écriture au présent, des chapitres courts, une intrigue concentrée sur quelques semaines à peine, une narration au plus près des personnages avec le choix de points de vue internes multiples, l'absence de narrateur omniscient, une atmosphère nocturne, des lieux sombres, souterrains, et de la musique forte.

 

Il m'est difficile de dire exactement quelles (im)pulsions ont soudain surgi et stimulé cette urgence d'écrire… alors que ça faisait des années que je rembarrais quiconque me disait « Tu devrais écrire », parce que ce genre d'assertion me semblait gratuite et n'avait pour moi aucun sens… Ma réponse était invariablement « Pour quoi faire ? Je n'ai rien à dire de particulier à qui que ce soit sur quoi que ce soit… ». Donc pourquoi Alex, et dans la foulée tous les autres, se sont-ils soudain manifestés alors que j'avais plus de quarante ans et que mon mutisme littéraire avait depuis longtemps découragé ceux et celles qui avaient cru déceler en moi des potentiels ? Je n'en ai aucune idée… Tout ce que je sais, c'est qu'un matin, je me suis réveillée avec une première phrase, l'image d'une chambre de motel et d'un couple et que sur cette base-là, j'ai écrit une dizaine de pages (ce qui depuis est devenu le chapitre 3 du roman)… Je n'explique rien, je ne comprends pas moi-même, c'est un peu comme si j'avais regardé mes doigts taper le texte, avec pas mal d'étonnement… Et le deuxième s'est écrit dans le même mouvement. J'ai commencé ce qui allait devenir Zippo quinze jours après avoir mis un point final à Par les Rafales. Je m'ennuyais d'Alex, Bernd et Anton, avec qui je venais de passer quelques semaines particulièrement intenses. Je m'ennuyais aussi de l'écriture, terriblement, après avoir découvert le plaisir d'écrire tous les jours… Et d'une certaine manière, l'occasion a fait la larronne… Le 14 février, la Saint-Valentin, les spots télé et radio, les vitrines, cette journée dédiée à l'amour dégoulinant, ça a fait tilt : je me suis dit, chiche, et si je me lançais dans une histoire d'amour, mais un truc pas conventionnel, un truc qui tranche… Un premier rétrécissement dans le champ des possibles, et aussi une drôle d'idée, une contrainte d'une certaine manière – et les contraintes, ça peut avoir du bon, du moins dans l'écriture. Et puis, comme pour le premier, deux-trois jalons supplémentaires, choisis arbitrairement, avant même que ne soit écrite la première ligne : une image, une flamme doublement reflétée dans un regard, celle d'un briquet, au moment où l'on offre du feu à quelqu'un, et un son, celui si caractéristique d'un zippo qu'on ouvre et qu'on ferme, celui aussi de la mollette qui frotte la pierre. Voilà, j'avais mon kit de départ et je pouvais me lancer dans l'inconnu avec ces quelques éléments. A suivi, tout aussi arbitraire, la décision d'ancrer l'histoire dans une grande ville du Midwest, Milwaukee. Ensuite, tout comme pour le premier, des personnages et une intrigue ont pris forme au fil de l'écriture, sans plan ni fiches, à raison d'un chapitre par jour, le matin tôt, avant d'aller bosser…

 

Si motivations il y a eu, ça a été, tout en découvrant le plaisir d'écrire, une grande curiosité : j'ai voulu savoir jusqu'où je parviendrais à développer une histoire peuplée de personnages suffisamment complexes pour qu'on puisse s'intéresser à eux, que ce soit pour les plaindre ou les trouver abjects… Oui, je crois vraiment que c'est ce côté démiurge qui rend l'écriture extraordinaire, la capacité à créer quelque chose à partir de rien ou presque, quelques éléments disparates, et des mots.

 

 

 

Ton premier livre est une biographie de Henry Miller. Pourquoi t’être tournée ensuite vers le roman noir ? Est-ce l’histoire d’Alex qui a déterminé la couleur de Par les rafales, ou avais-tu dès le début l’intention d’ancrer ton récit dans ce genre précis ?

 

Le premier livre publié a été effectivement la biographie d'Henry Miller (c'était mon premier contrat d'éditeur) mais il a été le troisième à être écrit (les deux romans puis la bio ont été rédigés de novembre 2014 à novembre 2015). Il n'y a rien eu de prémédité ni de délibéré dans l'écriture des romans, et donc, à aucun moment, je ne me suis dit que j'écrivais « un roman », et encore moins « un roman noir » (et je suis, d'ailleurs plus que sceptique sur ces classifications, imparfaites, qui accolent aux textes des étiquettes qui ne les définissent pas et sont souvent sources de malentendus… ceux qui assimilent romans noirs et polars, par exemple, ont pu s'étonner, et même être frustrés, de la quasi-absence d'enquête dans mon premier roman…). Sur le moment, je me suis donc écrit deux « histoires », et rien de plus, sans les inscrire dans un genre particulier. Le personnage d'Alex a d'emblée été sombre, je la sentais se débattre dans un mélange de rage-trouille-désespoir, et c'est notamment après la scène du pogo au Babylon, que j'ai compris que les dommages étaient profonds et pas du genre remédiables, qu'il était déjà trop tard, depuis longtemps, qu'elle était épuisée par sa fuite et qu'aucun répit, aucun soulagement, n'étaient envisageables (elle n'y croyait plus, n'en cherchait plus… et moi non plus). Oui, ce roman est noir parce qu'on y assiste avec une réelle impuissance aux derniers sursauts d'Alex, qui se débat, certes, elle essaie encore un peu, tout en sachant que cela est vain… Et puis il y a les quiproquos et les malentendus qu'un rien aurait suffi à dissiper… Mais ce rien ne se produit pas car tous les personnages, enfermés dans les limites de ce qu'ils perçoivent et comprennent, sont faillibles et fragiles, leurs jugements étant altérés par la méfiance, les sentiments, les non-dits, les interprétations erronées, etc. Oui, c'est noir noir, un engrenage fatal que plus rien ne peut arrêter… Mais il me semble que c'est souvent comme ça dans la vie – à la différence près qu'il faut beaucoup plus longtemps pour percevoir l'ampleur du gâchis (parfois on n'en a même jamais idée) parce que rien ne nous permet de comprendre précisément le ou les moments où ça a commencé à s'enrailler, et aucune trajectoire ne nous apparaît aussi lisible que dans un roman, où tout est concentré…

 

Comment as-tu forgé tes armes d’autrice ? Eu égard à la maîtrise dont tu fais preuve dans tes deux premiers romans, j’imagine que tu as beaucoup lu – voire beaucoup écrit – auparavant. Quels sont tes livres de chevet ? Et as-tu des inédits inachevés qui traînent dans tes tiroirs ?

 

Je pense que tout écrivain est d'abord un lecteur, un lecteur avide souvent, et c'est en lectrice que je vis l'écriture de mes textes, en les découvrant au fur et à mesure, avec exactement la même impatience qui me fait veiller tard quand je suis tenue par un bouquin ou une série… Là, j'avais hâte de retrouver mes personnages tous les jours, pour savoir ce qui allait pouvoir leur arriver, ce dont je n'avais aucune idée, le matin, en me mettant au clavier… Tout était possible, ce qui a rendu l'écriture addictive. Écriture que j'ai découverte avec Par les Rafales ; je n'avais pas d'antériorité dans le domaine (à part deux mémoires universitaires – dont on m'a reproché, pour le second surtout, le caractère non-académique – et aussi pas mal d'articles divers, écrits lorsque j'étais pigiste dans la PQR). Je rêverais actuellement d'avoir une malle pleine de carnets noircis depuis l'enfance… mais puisque écrire, et laisser une quelconque trace, même infime, n'avait jamais fait partie de mes projets, je n'ai malheureusement rien de tout cela… J'ai donc forgé mes armes, comme tu le dis, en écrivant le premier.

 

Mes lectures sont parfaitement éclectiques et là aussi, je fais souvent confiance au hasard. J'ai beaucoup lu, et continue à lire, de la littérature américaine, dont quelques contemporains (parmi lesquels Jordan Harper, et Brian Panowich découverts tout récemment), mais aussi beaucoup de « classiques » (London, Caldwell, Kerouac, Williams, etc) ; j'explore depuis quelque temps déjà la littérature indienne et la littérature japonaise (Rohinton Mistry, Shashi Tharoor, Vikram Chandra, Takiji Kobayashi, Murakami Ryu, Kenzaburo Oe, etc.) ; j'ai presque abandonné le polar scandinave, à l'exception de Gunnar Staalesen et Jo Nesbø ; j'ai fait quelques incursions dans la fantasy, et garde un souvenir lumineux des deux premiers tomes d'une trilogie de Patrick Rothfuss, The Name of the Wind (2007) et The Wise Man's Fear (2011) (et je lui en veux un peu de ne pas avoir encore trouvé le temps d'écrire le 3e car l'écriture en est absolument magnifique, et ces bouquins transportent au-delà de ce qu'on peut imaginer… si je dressais un Top 10, ce qui n'a vraiment pas de sens, mais tant pis, ils en feraient sans aucun doute partie) ; et puis il y a aussi des gars comme B. Traven, Conrad, Céline, Cendrars… qui ne sont jamais très loin (il m'est difficile, vraiment, de réduire mes lectures à quelques noms, quelques titres…)

 

Quant à ce qui pourrait traîner dans mes tiroirs, j'ai un recueil de quarante-neuf textes courts (écrits en une vingtaine de jours, juste avant de conclure Par les Rafales), qui sortira peut-être, un jour, et quatre débuts de « romans », remisés, mais qui se développeront peut-être plus tard… ou pas… Donc pas des masses de réserves et d'inédits…

 

 

 

 

En règle générale, les auteurs commencent par publier des nouvelles, avant de passer au roman. Et la voie vers la publication est longue et semée d’embûches. Pour toi, rien de tel : tout a été simple et fulgurant (du moins en apparence). Quelle est ta recette ?

 

Pas de recette (y en a-t-il vraiment ? Si c'est le cas, ça m'amuserait sans doute de les connaître, pour ne pas les suivre), si ce n'est juste écrire pour écrire, parce que ça fait plaisir de le faire, et sans autre considération externe (une forme de bulle dans laquelle ni le lecteur potentiel ni l'éditeur n'existent, où les seuls critères sont ceux qu'on se fixe, sans chercher à ressembler à qui que ce soit, sans chercher à « bien écrire », en fait en évitant absolument de se poser des questions… Écrire est avant tout une affaire entre soi et soi… Et ça a été purement ça, avant que je ne commence à faire lire le premier texte autour de moi, par quelques proches, des copains, et puis le besoin à un moment, après des retours enthousiastes de leur part, d'avoir l'avis de quelqu'un qui ne me connaîtrait pas du tout (parce que je soupçonnais l'affectif, et aussi l'étonnement, de pas mal jouer dans les réactions positives que je recevais). Et c'est ce qui m'a décidée à envoyer le manuscrit à quatre maisons d'édition, dont Rouergue. Et oui, tout a été fulgurant, on peut le dire, puisque Nathalie Démoulin, l'éditrice de la collection noire, a tout de suite beaucoup aimé le texte et m'a très vite contactée.

 

Il y a forcément eu pour toi un « avant » et un « après » Par les rafales ? Peux-tu nous dire ce que la parution de ce roman a changé dans ta vie ?

 

La publication du roman m'a assez rapidement mise en contact avec des lecteurs qui m'écrivent ou partagent avec beaucoup de générosité leur lecture sur des blogs. Et c'est à la fois vraiment étrange et particulièrement plaisant d'entendre parler d'un texte qu'on a écrit et de prendre conscience de l'effet, voire de l'impact, qu'il a pu avoir sur ceux et celles qui l'ont lu, des émotions qu'ils ont pu éprouver, notamment pour le personnage d'Alex dont on me parle souvent comme d'une personne réelle, ou presque, que l'on comprend, que l'on plaint, dont on déplore les silences, etc. Les questions qu'on me pose sur le livre m'ont fait aussi pas mal réfléchir, rétrospectivement, et poussée à en analyser certains aspects, à la lumière des commentaires, ce que je n'avais pas du tout fait en l'écrivant, vite, très vite. Par ailleurs, outre les nombreuses et belles rencontres que ce roman a favorisées, il me permet aussi de voyager depuis sa sortie, de participer à des salons ou de répondre aux invitations de libraires, et me force donc à être, d'une certaine manière, exposée, en « représentation », ce qui est très éloigné de la vie très tranquille et discrète que je mène sur mon île. Il y a aussi un après en termes d'écriture, puisque Par les Rafales et Zippo ont été composés sans une seule pensée pour un lecteur ou un éditeur potentiels… c'est maintenant différent, parce que ce que j'écris en ce moment est « attendu », d'abord par mon éditrice mais aussi par ceux qui ont commencé à suivre ce que je fais. Et plus que jamais, il faut que je fasse abstraction de tout cela et que je parvienne à continuer à écrire en ne pensant qu'à mon histoire, à ses personnages, à mon plaisir de première lectrice… Retrouver l'innocence et l'insouciance initiales, et faire en sorte de ne pas me répéter en créant à chaque fois quelque chose de différent, quitte à un peu contrarier les attentes…

 

 

 

 

Zippo se déroule dans l’univers du BDSM. Par les rafales était déjà assez rude. Où vas-tu t’arrêter ? La prochaine fois, tu fais un Gore ?

 

Je ne pense pas que la violence soit plus marquée dans Zippo, en termes d'intensité, qu'elle ne l'était dans le premier. Elle est seulement d'une nature différente. Le contexte et les personnages de ce roman induisent la présence de cette violence, exercée ou subie, de manière plus ou moins consentie, et les pratiques pyrophiles ne sont pas sans générer de la douleur, différents degrés de douleurs…

Quant au gore, j'étais vraiment fana, plus jeune, à une époque où je lisais tous les magazines et crypto-fanzines qui me tombaient sous la main et où je rêvais, avec un copain, de réaliser des films bien trash, bien sanguinolents (on faisait nous-mêmes des maquillages assez dégueu avec de la colle, du PQ et de l'hémoglobine, et on tournait des petits bouts de films terrifiants…;-).

Je ne suis pas certaine, aujourd'hui de pouvoir/vouloir écrire des scènes très graphiques de souffrance, de meurtres, de mutilations… Certains le font très bien et n'épargnent rien à leur lecteur en évoquant supplices et sévices dans leurs moindres détails… On trouve, sans doute, dans Zippo des descriptions suffisamment éloquentes, mais je n'ai pas l'impression d'aller très loin, ni dans l'horreur ni dans l'exposition de la brutalité.

 

Si tu devais réduire Zippo à sa substantifique moelle et le définir avec tes cinq sens, quels mots ou expressions choisirais-tu ?

 

Ce roman (comme beaucoup d'ailleurs) mobilise tous les sens (à l'exception du sens commun évidemment ;-) à commencer par le toucher. Il y est question de peau, de chaleur, de douleur, c'est une histoire tactile où s'exprime sans doute assez bien l'idée d'avoir quelqu'un dans la peau, d'être animé par un désir trouble, déraisonnable, irrémissible dont la satisfaction balaie tout le reste. Dans cette histoire, la vue est souvent altérée pas des éclairages nocturnes, parcimonieux, mais aussi par des masques et des artifices et c'est donc l'ouïe qui souvent supplée, stimulée par la difficulté de bien voir mais aussi par certains sons comme le clic récurrent du zippo et aussi pas mal de musique (la playlist est un peu moins conséquente que celle de Par les Rafales, mais bien présente néanmoins). Le goût est celui d'une peau qu'on lèche et se mêle à l'odorat quand les relents de la chair carbonisée et des cheveux brûlés sont si denses qu'ils nappent les muqueuses buccales. La combinaison des deux derniers est souvent déclencheur de souvenirs et exhume inopinément des émotions et des pans du passé que les personnages aimeraient ne pas voir ressurgir… Pour tenter de qualifier ce roman en cinq adjectifs, je pourrais utiliser brûlant, sombre, métallique, âcre, entêtant.

 

 

 

 

Question perso en dehors de la littérature : pourquoi l’exil, et pourquoi Saint Pierre-et-Miquelon ? Ni regrets ni remords ?

 

Mon arrivée à Saint-Pierre-et-Miquelon il y a bientôt vingt ans a correspondu à une envie de prendre le large… Je me serais bien vue, à l'époque, gardienne d'un phare coupé du monde et approvisionné deux fois l'an. Et une annonce d'emploi entendue à la radio m'a permis d'arriver dans l'archipel où je savais que je retrouverais des lumières et des paysages boréaux comparables à ceux de la Scandinavie, découverts assez tôt dans mon enfance et dont la beauté ne m'a jamais quittée, une beauté que je goûte ici tous les jours… Donc ni remords, ni regrets. Le fait d'être un peu isolée, un peu à l'écart, un peu loin, me convient parfaitement (et il m'arrive souvent d'avoir des envies d'îles encore plus petites, moins peuplées, plus au nord…)

 

J’aurais bien aimé faire original pour conclure, mais je ne résiste pas à la tentation : alors, Valentine, que peux-tu nous dire de tes projets ?

 

Dans l'idéal, je vais continuer à écrire et j'ai donc deux manuscrits en route, chacun dans un registre bien différent, ce qui permet de les faire avancer en parallèle, tranquillement (moins vite que les deux premiers romans, dont la publication me « distrait » pas mal…). L'un est un huis-clos, dans une micro-communauté, très fermée sur elle-même et en macération ; l'autre, au contraire, se déroule dans des étendues vastes, sur deux continents, avec des personnages qui traversent, comme ils le peuvent, des événements majeurs des années 1900-1935, en gros. Je continue à naviguer au jugé, sans plan ni direction préétablie, mue par le plaisir de la découverte et de la surprise… on verra ce qui en sortira !

 

 

http://www.transboreal.fr/librairie.php?code=TRACRMIL

 

https://www.lerouergue.com/catalogue/par-les-rafales-0

 

https://www.lerouergue.com/catalogue/zippo

 

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Florence versus Quarantine

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Il est temps de vous livrer quelques infos sur mes deux prochaines publications. Déjà pour dépoussiérer cette catégorie « Zaroff-Kermen - Publications et réflexions » qui sert rarement et surtout pour évoquer deux amis aux projets toujours intéressants dont je reste dans leurs traces tel un bouledogue suivant la charrette d'un boucher-charcutier : Jérémie Grima et David Didelot.

 

 

 

 

Ce mois de novembre 2019 est donc particulier à mes yeux car il regroupe deux éditions où je laisse mon humble signature. En premier lieu, « Le monstre de Florence, autopsie d'un mythe criminel » de David Didelot, 68 pages tout couleur en format fanzine. Ce fascicule est consacré à l'énigmatique tueur en série qui sévit à Florence et ses environs de 1968 à 1985. Sept double-meurtres de couples adultères, de nombreux suspects aux vies dévastées, des pistes écartées, un fiasco judiciaire... bref le mystère reste entier sur l'identité du criminel. David Didelot revient sur l'originalité des meurtres, les mutilations empreintes de symbolisme et toute la culture populaire qui se greffe autour du mythe : fumetto, filmographie, documents, giallo, littérature, illustrations... Un univers étendu et labyrinthique que David détaille avec un œil d'expert.

 

Ce fut une énorme fierté de préfacer l'ouvrage, de dévoiler mon intérêt sur les serial killers, de donner ma version des faits sur le Monstre de Florence et d'établir un modeste « profilage » sur les motivations de ce tueur impuni. Je me suis sans doute trompé dans les grandes largeurs et un criminologue averti risque de rire aux éclats en me lisant. Mais ce n'est pas grave. Ce fanzine est l'occasion de transmettre notre passion commune, de creuser les différents aspects de l'enquête et de prouver que l'emprise populaire envers ces tueurs méconnus est forte et prolifique dans de multiples domaines artistiques. Merci David pour ta confiance renouvelée... et vivement le prochain !

 

 

 

 

En second lieu, j'ai été invité par Jérémie Grima à participer à un recueil de nouvelles pour Zone 52 Éditions. 464 pages au format livre de poche. Vingt auteurs firent partie de l'aventure Zone 52 à un moment donné. Ce livre est donc une sorte d'hommage avec un thème imposé : Zone 52 qui devait impérativement prendre une place centrale dans le récit. Un lieu, un décor, une zone secrète, un laboratoire pour mutants... à chacun de se forger une idée et de l'écrire.

 

C'est en parcourant « La foire aux monstres » bande dessinée de Berni Wrightson et Bruce Jones (Albin Michel, 1984) que l'intrigue de ma nouvelle s'est extirpée des brumes pestilentielles de mon cerveau. Double avantage : je respectais les codes du recueil et j'évoquais mon roman « Heca-Tomb » publié chez Zone 52. Mon récit « Quarantine » est une préquelle à « Heca-Tomb », la boucle est bouclée ! Ça se passe un siècle avant les terribles événements de cette ville maudite perdue dans l'Oregon. Quelles sont ces deux mystérieuses roulottes, ce camelot charismatique et ses effrayants bocaux ? Il me tarde de voir comment mes confrères de plume ont abordé le thème et de lire le résultat avec délectation. Je rappelle que ce recueil sortira le 18 novembre et que les pré-commandes sont ouvertes. Vous savez ce qu'il vous reste à faire !

 

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Travaux forcés - Travaux forcés 1,5

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Travaux forcés et Travaux forcés 1,5 : la revanche de la vengeance, in Gandahar 19

(Revue dirigée par Jean-Pierre Fontana et Christine Brignon)

 

 

 

Drôle d’histoire que celle de ces deux drôles d’histoires. Tout a commencé il y a… huit ans, soit quelques mois après la publication du tome 2 de la série Panthera, chez Rivière Blanche. À l’époque, j’ignorais qui se dissimulait derrière le probable pseudonyme de Pierre-Alexis Orloff, mais j’avais beaucoup aimé le premier épisode de son feuilleton. Au point que j’eus l’idée d’un petit texte hommage, que j’adressai une fois achevé à Philippe Ward. Sa réaction fut enthousiaste, et il me confia en outre que l’auteur de Panthera avait aussi apprécié le résultat.

 

Galvanisé par ce double retour aussi élogieux qu’inattendu, je ne pensais pas cependant que ce court récit puisse être publié en l’état, aussi je me contentai de l’inclure au sommaire de mon recueil Noir et Rouge. Malgré tout, l’envie de revenir sur le lieu de mon crime me titillait, d’autant que j’avais appris entre-temps la véritable identité de l’auteur de Panthera. Ma rencontre avec lui, lors des Rencontres de l’Imaginaire de Sèvres en novembre 2016, fut un de ces moments très spéciaux que l’on n’oublie pas. Elle me décida à franchir le pas.

 

Au printemps suivant, après avoir dégusté Un amour de Panthera, le quatrième tome de la série, je rédigeai donc la suite de Travaux forcés, que j’adressai dans la foulée au principal intéressé. Là encore, j’eus droit à une réponse chaleureuse. Si chaleureuse d’ailleurs qu’elle fut suivie, après quelques nouveaux échanges, d’une offre inespérée. J’appris ainsi que les éditions Gandahar avaient pour projet de publier un numéro spécialement consacré à mon interlocuteur, et celui-ci me proposa d’intégrer mes deux textes au sommaire ! Est-il nécessaire de préciser que j’acceptai sans même réfléchir ? Quelle destinée pour ces petits récits !

 

Quelques mois s’écoulèrent encore, et je reçus la confirmation officielle que j’étais bel et bien convié à la fête. Puis, à l’été 2019, ce fameux numéro spécial me parvenait enfin. C’est alors que je pris la pleine mesure de l’honneur qui m’avait été fait. Doté d’une superbe couverture, le recueil comportait une sélection de nouvelles, un article analytique aussi pointu que pertinent, la préface de l’œuvre la plus emblématique de l’auteur concerné, une bibliographie exhaustive, ainsi qu’une série de textes hommages – parmi lesquels mes Travaux forcés.

 

Vraiment de la belle ouvrage, pour un auteur qui le mérite bien. Ah, j’allais oublier : comme le laisse entendre l’image choisie pour illustrer ce billet, l’auteur en question n’est autre que… Michel Pagel. Car oui, le Michel Pagel de La comédie inhumaine et le Pierre-Alexis Orloff de Panthera ne sont qu’une seule et même personne. Et ce numéro très spécial que lui (leur) ont consacré les éditions Gandahar est déjà bientôt épuisé. À bon entendeur…

 

https://www.gandahar.net/2019/05/24/gandahar-19-michel-pagel/

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