Collabo-song - Jean Mazarin

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À la guerre comme à la guerre : Collabo-song, de Jean Mazarin.

 

 

 

 

 

 

On ne présente pas Jean Mazarin. En tout cas pas au lectorat de La Tête En Noir. Tout juste peut-on rappeler que Jean Mazarin est un des pseudonymes utilisés par René-Charles Rey, au même titre qu’Emmanuel Errer et Nécrorian. Aujourd’hui âgé de 86 ans, l’homme a signé pas loin d’une centaine de romans sous ses diverses identités depuis le milieu des années 70, et certains d’entre eux sont désormais considérés à juste titre comme des classiques.

 

Collabo-song en fait partie : ce n’est pas un hasard si ce livre a obtenu le Grand prix de littérature policière en 1983 – même s’il ne s’agit pas de littérature policière, au sens strict. Difficile du reste de rattacher ce récit à un genre, car s’il semble prendre le parti du réalisme, les apparences peuvent en l’occurrence se révéler trompeuses, comme l’indique l’avertissement suivant : « Ceci est un roman… Bien que se déroulant à une époque malheureusement historique, parmi des personnages dont certains ont réellement existé, rien n’est exact. Ni noms, ni situations, ni intrigue… Tout a été manipulé par l’auteur pour parvenir à ses fins. »

 

Collabo-song est donc un récit librement inspiré de, selon l’expression consacrée. Et inspiré, il l’est, en effet. Inspiré par la grande Histoire, pour mieux raconter la petite. De fait, ce roman d’une subtilité remarquable est aussi et surtout un portrait de femme. Sans jamais juger Laure Santenac, et encore moins la condamner, Jean Mazarin esquisse par petites touches insidieuses sa trajectoire inexorable. Mais il ne lève qu’un coin du voile, laissant le lecteur faire le reste. Et le reste est de savoir où commence la culpabilité. À quel moment on met le doigt dans l’engrenage. Car coupable, Laure Santenac l’est, sans aucun doute. Mais de quoi, au juste ? D’intelligence avec l’ennemi, comme il se disait à l’époque ? Ou pire (si possible) ?

 

Le grand talent de l’auteur est de ne jamais mélanger la justesse et la justice. L’exactitude et la morale. Chacun son rôle : le sien est de raconter une histoire, et le titre seul indique assez dans quel camp se tient Jean Mazarin. Difficile de faire plus tranché que Collabo-song… Quant à savoir ce que nous aurions fait nous-mêmes dans un tel contexte, la question paraît assez peu pertinente 75 ans après les faits. Ce qui importe ici est de connaître cette femme. Déclassée, étrangère à elle-même, perdue dans un pays qui n’est plus le sien, opportuniste. Oui, Laure Santenac était tout ça. Et sans doute plus encore. Mais elle était faillible, aussi. Et surtout…

 

Dans son fameux Dictionnaire des littératures policières, le regretté Claude Mesplède évoquait Collabo-song en ces termes : « Le portrait de cette femme est aussi celui d'une époque troublée. Avec un minimum d'effets, le romancier a réussi une remarquable reconstitution historique à la chute inattendue. » Je ne saurais mieux dire. Et si je convoque Claude dans le cadre de cette chronique, c’est parce qu’il faudra bien qu’un spécialiste de son acabit prenne tôt ou tard à bras-le-corps l’œuvre considérable de René-Charles Rey. Un jour, il faudra bien que quelqu’un en dise les motifs récurrents et en tire les enseignements (les en-saignements ?).

       

Car des « barbouzeries » du passé (la série des Julien Jendrejeski – collection Espionnage) aux conflits du futur (Le général des galaxies – collection Anticipation) en passant par les traumatismes du présent (Impacts – collection Gore), de Zazou à Handschar, de Djinns à L’hiver en juillet (ce vrai-faux diptyque publié sous le titre générique La mort en partage chez Rivière Blanche), d’Il va neiger sur Venise à Collabo-song, on trouve une constance sans équivalent dans la littérature populaire contemporaine française. Une constance ? Mieux, une obsession. Une signature. À travers ces milliers de pages « entre deux guerres » René-Charles Rey nous raconte finalement toujours la même histoire. La sienne, qui est aussi la nôtre.

 

        Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 198, mai / juin 2019.

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La mort invisible - Richard Laymon

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Même si Richard Laymon est un auteur phare dans le gore et l'horreur, je n'ai jamais été convaincu par son style que je trouve souvent ennuyeux. Et c'est encore le cas sur ce thème précis de l'homme invisible qui n'a pas grand chose à voir avec l’œuvre mondialement connue de Wells. Certes, le mythe de l'homme invisible est surtout un prétexte pour les fantasmes et les perversions, notamment le voyeurisme et le viol. Et Laymon en profite pour développer son intrigue dans ce roman paru en 1988, version originale sortie en 1985 sous le titre Beware !

Nous suivons les tribulations d'une journaliste, Lacey Allen, qui enquête sur les meurtres sauvages commis dans la petite ville d'Oasis. Elle va subir les foudres du criminel et, à sa grande surprise, constater que le violeur est indétectable. En parallèle, l'aventurier Dukane kidnappe une jeune fille sous l'emprise d'une secte dans le bayou. La terrifiante Laveda est une prêtresse aux pouvoirs maléfiques et envoie ses sbires traquer le duo. Ces deux parcours vont se rejoindre et la recherche du détective va s'organiser au fil de nombreux massacres. Les péripéties sanglantes se déroulent dans un grand capharnaüm sans logique apparente ni approfondissement des personnages. L'intrigue se laisse lire sans enthousiasme certain.

L'ensemble prête à rire. On ne saisit pas totalement les motivations du tueur invisible, les scènes sexuelles sont quasiment décrites à l'identique et rien ne parvient à surprendre ni à satisfaire nos envies d'en savoir plus ! Bref, un roman insipide qui n'apporte pas grand chose. Décidément, Laymon n'est pas ma tasse de scotch malgré une carrière prolifique et reconnue. Les moyens dont les protagonistes se servent pour détecter le meurtrier sont assez grotesques, entre la bombe de peinture, le fond de teint et les menottes. Ce n'est pas la mort qui est invisible dans ce livre, c'est notre intérêt !

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Du fond des bois et Vomito negro in Violences 11

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Du fond des bois et Vomito negro in Violences 11

(Fanzine dirigé par Luna Beretta)

 

 

 

 

Cette année 2021 pouvait difficilement mieux commencer pour moi. En effet, j’ai eu l’insigne honneur de voir deux de mes textes retenus par Luna Beretta pour le onzième numéro de son désormais célèbre « fanzine » Violences. Et si je mets fanzine entre guillemets, c’est parce que si ce mot correspond sans doute toujours à la démarche qui anime l’éditrice, il ne traduit que très médiocrement l’incroyable travail réalisé et la beauté du résultat obtenu.

 

Jugez plutôt : Violences 11, c’est un bouquin de 288 pages remplies jusqu’à la gueule de nouvelles, poèmes et illustrations pour rien moins que 70 participant.e.s. En fait, la bête s’apparente davantage à une revue pro qu’à un fanzine, et à titre personnel, j’y vois une sorte de trait d’union entre le second GoreZine et l’anthologie Dimension Violences. Autant dire que Luna Beretta a mis pour l’occasion les petits plats dans les grands – et que les contributeurs et contributrices se sont fait un plaisir de mettre les pieds dans lesdits plats.

 

En ce qui me concerne, j’ai donc deux nouvelles au sommaire. Si elles sont assez différentes dans la forme, elles partagent un point commun : l’influence de la musique. Le premier de ces deux textes, Du fond des bois, m’a en effet été directement inspiré par un clip sur lequel je suis tombé par hasard. Ce clip-là, en l’occurrence :

 

 

 

VIDÉO de "Då Som Nu För Alltid"

 

 

 

Quant au second, s’il a été suscité par un fait d’actualité précis, son titre doit tout à un des plus grands groupes d’EBM belges, que je cite d’ailleurs à la fin du texte. Vomito Negro, donc. J’aurais pu profiter de ce billet pour en dire davantage, mais je préfère laisser la parole à un invité de prestige, dont j’avais déjà cité les propos me concernant dans un précédent billet.

 

Cet invité de prestige n’est autre que Christophe Siébert, qui m’a envoyé le message suivant en octobre dernier : « Excellent, ton texte Vomito Negro, bravo !! Et il fonctionne d’autant mieux qu’en le lisant un an après l’événement, on croit d'abord que c'est un truc de SF glauque avant de piger que pas du tout, c'est du fait divers bien contemporain. »

 

Et ce n’est pas tout. Car Christophe en a remis une couche en février dernier, en présentant ce onzième Violences dans une publication sur un célèbre réseau social. Je le cite à nouveau :

 

« Évidemment, un machin pareil (288 pages format gros livre, 70 participants), tu ne peux pas tout aimer. Voici mes préférés, par ordre d’apparition au sommaire, avec quelques phrases pour se faire une idée, un petit top 18 qui n’enlève rien aux autres : »

 

Voilà les 17 premiers noms ou pseudos cités par Christophe : Astrid Toulon, Luna Baruta, Sébastien Gayraud, Noban, Henri Clerc, Louloute, François Fournet, Marlene Tissot, Grut Nicolas, Raphaël Eymery, Tampa Simoni, Lörns Borowitz, Clément Milian, El Piñes Graves, Catherine Bialais-Mathis, Beurklaid et Snoeg Snoedal. Plus ma pomme, avec cet extrait :

 

Vomito Negro : « Tu es né ici. Tu as grandi dans le coin. Tes parents, tes amis, ta scolarité, ton boulot, ta femme, tes mômes, tout t’a retenu dans cette ville. Tu n’as pas eu à te forcer, du reste, parce que tu l’aimes plutôt bien, cette vieille cité portuaire. Ses rues pavées qui tordent les chevilles, ses maisons à colombages qui tordent les cous, ça t’aurait tordu les tripes de les abandonner. »

 

Envie d’en voir et d’en lire davantage ? Un billet de 15 balles suffira. Alors n’hésitez pas à cliquer ICI !

 

 

 

 

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Chair morte - Sarah Buschmann

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Je dois avouer que j'attendais cette sortie avec impatience, ayant eu un joli de coup de cœur pour Sorcière de Chair, premier épisode de ce viscéral diptyque. Alors, Chair Morte, ça donne quoi ?

 

Déjà, rendons grâce à l'auteure : cette suite est tout aussi bien construite et cohérente que son aînée, toujours dans cette Australie contemporaine, à la fois très réaliste et un peu en marge, avec cette approche fantastique perturbante, tant l'univers mis en place semble crédible.

 

Juste un petit « ajustement » de notre réalité, un pas de côté qui ne fait que mettre en exergue certains travers ou dysfonctionnements de notre société. Je n'irai pas plus loin pour le côté sociologique (bien qu'il y ait assurément de quoi dire, notamment sur la question des aborigènes), mais cela ne fait que souligner l'intelligence du propos général et sa façon d'être traité par la fine plume de miss Buschmann.

 

À la place, je soulignerai plutôt la qualité d'écriture des personnages, toujours aussi solide et maîtrisée. Car si l'on n’accroche pas aux personnages, si l'on ne sent pas en eux un minimum de chair (vivante ou non), comment entrer dans l'histoire elle-même ? De ce côté-là, aucun problème, c'est toujours l'un des points forts de l'instigatrice de ces lignes.

 

D'un côté, avec Arabella, nous découvrons les horreurs du monde carcéral réservé aux Sorcières et cette partie-là fait franchement froid dans le dos... mais je n'en dirai pas plus, pour ne plus pas déflorer le plaisir de la découverte. Sachez juste que si la fin du premier volet se terminait sur une note d'une terrifiante noirceur pour elle, la suite des aventures réservée à l'ex-enquêtrice n'a rien à lui envier. Outre cette dernière, nous faisons aussi la connaissance de deux nouvelles têtes dans cette suite : Chiara et Alcyn. Sans trop en dévoiler là non plus, ces deux-là forment un duo aussi décalé que complémentaire, dont les interactions sont le plus souvent délectables, tout autant qu'elles apportent un relief non négligeable à l'ensemble. Quelques belles saillies absurdes ou embarrassantes – mais néanmoins très drôles – sont également au programme, notamment du côté d’Alcyn, et permettent de faire passer plus facilement la pilule après certains passages particulièrement corsés.

 

C'est aussi à travers cet improbable duo que l'on suit l'enquête qui les mèneront dans les endroits les plus inattendus, soulignant de façon habile les thématiques dont je parlais un peu plus haut. Loin de faire de son roman un pamphlet politique (ce qui n'est par ailleurs pas du tout sa vocation), l'auteure aborde néanmoins des sujets comme l'ostracisation ou le repli des communautés sur elles-mêmes (voire même la radicalisation menant au terrorisme), qui bien que se rapportant ici aux spécificités de l'Australie et au concept des Sorcières, pourrait s'appliquer à nombre de problèmes ou de conflits actuels, de par le monde. Bref, cet aspect-là est tout aussi intéressant que la partie horrifique et démontre encore une fois la pertinence générale du propos.

 

Pour ce qui est de l'aspect plus franc du collier, comme dans Sorcière de Chair, l'auteure nous gratifie ici et là de généreuses saillies gore, qui complètent à merveille le ton général déjà très noir. Certains passages (je pense aux scènes de flashbacks en particulier) vont en effet très loin dans cette noirceur et apportent un côté franchement dérangeant à un récit qui n'avait déjà rien d'une ballade de santé à la base. Mais comme le reste, cet aspect est parfaitement dosé et réfléchi, allant de pair avec les autres éléments, telle une funeste sérénade où le poids des avanies passées forge les désirs de vengeance de toute une vie. L’issue étant une mélasse putride rongeant ce que les personnages ont pu conserver d’humanité... ou d'espoir, comme le souligne fort à propos la quatrième de couverture.

 

Bref, vous comprendrez encore une fois que j'ai été très enthousiaste à la lecture de cet excellent roman. Avec ce Chair Morte de haute volée, Sarah Buschmann confirme tout le bien que je pensais de sa plume et signe à travers cette suite un diptyque à la puissance rare et vénéneuse, dont les images ou les impressions peuvent hanter bien des nuits. Vous avez sûrement déjà lu des histoires de sorcières, mais jamais de ce tonneau-là, je suis prêt à ouvrir les paris !

 

En résumé : à conseiller aux amateurs de sensations fortes aussi bien qu'aux amateurs de profils psychologiques finement troussés, les deux se rejoignant dans une valse mortifère qui ne manquera pas de laisser des traces. Du travail d'orfèvre les amis, si vous voulez mon avis.

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Acid Cop

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Acid Cop est enfin disponible chez Zone 52. Je remercie toute l'équipe et les divers intervenants de cette belle aventure. Le rêve gore se prolonge avec Karnage et je me souviens du formidable élan initié par TRASH pour relancer une collection digne de ce nom. Depuis, mes contacts avec cette grande famille sont restés indéfectibles. Je souhaite que Karnage poursuive « le bel effet gore » le plus longtemps possible car la littérature populaire sale et méchante doit survivre. Mes remerciements chaleureux vont aussi à Will Argunas pour cette couverture remarquable qui retranscrit parfaitement l'atmosphère de mon roman.

De nombreuses influences ont guidé mon inspiration lors de l'écriture. Je cite mes films majeurs en préface et j'en oublie beaucoup d'autres. Le nœud central est le vigilante et revenge movies. L'auto-justice, le rapport tortueux avec la hiérarchie et la paranoïa. C'est souvent le cas dans ce domaine où l'homme finit seul dans un délire insidieux. Et les éléments déclencheurs sont multiples dans les œuvres cinématographiques : la vengeance, le viol, l'impunité politique, la corruption, le stress post-traumatique, la non-reconnaissance, l'oubli, l'alcool, la déchéance, le chômage, la société individualiste...

Le vigilante est souvent l'affaire d'un territoire : quartier, bayou, marais, maison, famille et le mien est celui de Hell's Kitchen à New York. Quartier de naissance de Stallone. Il me fallait un flic : Bereglia, origines italiennes. Pour le prénom, j'ai pensé à Serpico. Donc, Frank. Un mobile pour l'enquête : la disparition d'une femme de haute bourgeoisie dans une ruelle sombre, le mari est retrouvé mort. La voiture du couple : forcément la Mustang de Bullitt. Mes idées deviennent claires et le décor se pose. Les dialogues sont clairement orientés vers de l'humour gras, comme les doublages de nos bonnes vieilles VHS.

Il me faut une bande de sales mecs. Et je me souviens des Morlocks de H .G Wells dont j'ai revu le film de 1960 dernièrement avec Rod Taylor en guest star. Égouts et hommes-taupes. Tout s'imbrique à merveille. Le destin de ce flic doit être horrible et je pense à Maniac Cop pour le visage défiguré... sans oublier le physique de Vincent Price dans le rôle du docteur Phibes. Vous voyez que c'est important de visionner des centaines de films pour articuler une intrigue ! Il ne faut jamais se contenter d'une seule idée. Un roman doit être tissé avec des fils d'origine diverses. Après le monde souterrain new-yorkais, je dois trouver un autre lieu pour continuer mon histoire. Toxic Avenger surgit dans mon cerveau. Il me faut une décharge ! Et qui s'en occupe ? Alors là, je me tourne vers la seconde guerre mondiale. Aucune logique, me direz-vous ! Mais un roman gore ne se soucie jamais de ce genre de questionnement !

Les fondations en place, on pose des scènes cradingues et pornos... c'est le minimum syndical ! Pour resserrer l'intrigue, on supprime un chapitre entier de 10 000 signes. Ça fait toujours mal de se séparer d'un morceau de roman où on a tout donné. Mais le roman en sort plus vif et il ne faut jamais hésiter à couper (n'est-ce pas Shaun Hutson ?) pour le bien d'une intrigue. Le final part en vrille et nous abordons le thème du spree killer, un meurtrier qui tue en masse en une seule fois. Les lieux évoqués dans Acid Cop existent ou ont existé : Central Park, le Peep Land, les Narrows, Times Square... dans cette ambiance posée en 1986. Voilà ! J'espère que ce roman vous plaira autant que j'ai eu à l'écrire au fil des semaines. Et surtout qu'il ravivera des bons souvenirs aux cinéphiles que nous sommes : je l'ai rédigé en ce sens.

Le site de Karnage.

Acheter Acid Cop.

 

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Entretien avec Xavier Dollo / Thomas Geha

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Actualité oblige, parle-nous de « L'Histoire de la SF en bande dessinée ». Quelle est sa genèse, et comment le public réagit-il ?

 

Sa genèse est simple. Je suis un passionné de SF depuis que j’ai douze ans. Je dirais que toute mon existence a tendu vers l’écriture de cette BD. J’ai l’impression que j’avais envie de la faire depuis ce temps-là, comme tous ceux qui m’avaient fait rêver. Je pense à Sadoul, Stan Barets, Pierre Versins. Ensuite, eh bien j’ai pu faire un test aux Humanos, qui recherchaient un scénariste pour une histoire de la SF. Il se trouve que je l’ai réussi et que ça m’a permis deux choses : accomplir un rêve et payer mon mariage. Pas mal, non ? Quant à ta deuxième question, à savoir comment réagit le public, j’ai désormais un peu de recul puisque l’album est paru en novembre dernier déjà ! Et je dois avouer que j’ai d’excellents retours du public. Beaucoup de messages privés sur mes réseaux sociaux, de personnes qui me disent qu’elles se sont remises à lire de la SF, ou qu’elles ont fait des piles, ou qu’elles ont acheté cinq exemplaires pour les offrir. Parfois je lis que l’ouvrage n’est pas si accessible que cela au grand public. Pourtant, les retours que j’ai semblent m’indiquer complètement le contraire. Du coup je suis ravi, l’album semble plaire au grand public tout comme aux spécialistes. Il y a bien quelques râleurs, mais même ceux-là sont rares. Je suis donc très heureux, je ne peux pas prétendre le contraire. Qui plus est, je me suis replongé dans l’écriture du scénario car la version américaine publiée en fin d’année doit comporter de nouvelles pages.

 

La scénarisation d'une BD est-elle une première pour toi ?

 

Oui. Enfin, j’avais déjà scénarisé quelques strips avec Eric Scala, « Les Zippoz », mais c’était plus un amusement avec un pote qu’un projet destiné à publication. Avec Éric, on avait songé adapter une de mes nouvelles, Sumus Vicinae, mais il a fait en tout et pour tout un seul dessin ! Un dessin magnifique d’ailleurs. Éric n’est tout simplement pas un auteur de BD, en revanche c’est un type extra et un artiste exceptionnel.

 

 

 

 

Et cette expérience a-t-elle modifié ta façon d'écrire, ou ton rapport à l'écriture ?

 

Oui, je pense que cette expérience a modifié mon approche de l’écriture. J’ai été obligé de devenir beaucoup plus structurant que je ne le suis dans les faits. Je suis plus ce qu’on appelle un « jardinier ». Faire un essai un peu comme une fiction, c’était aussi le challenge. C’était sympa. Je n’ai pas totalement renoncé à mon côté jardinier dans cette BD car parfois j’ai renoncé à des procédés scénaristiques que j’avais établi pour les remplacer par d’autres, venus d’un coup, et plus funs. Comme le voyage en cabine du Dr. Who quand je traite de la SF anglaise. En quoi cette expérience influera sur mes romans ? Je n’en sais rien, je n’en ai pas écrit depuis. J’ai même l’impression, aujourd’hui – mais peut-être est-ce dû à un peu de lassitude – que celui que j’ai commencé pour Les Moutons Électriques sera parmi mes derniers. Si je peux (parce qu’il faut aussi remplir le frigo), je me focaliserai plus, désormais, sur des projets plus atypiques, faits de nouvelles et de BD, voire de poésie. Et même mes prochains romans seront plus expérimentaux. J’ai juste envie d’écrire ce qu’il me plaît d’écrire, sans que l’on m’impose quoi que ce soit. Si un éditeur veut publier mes trucs, tant mieux, si aucun ne veut, eh bien, tant pis.

 

Maintenant, on aimerait en savoir plus sur Thomas Geha. Ou Xavier Dollo. Comment a-t-il débuté sa carrière d'auteur ?

 

Tout dépend si par auteur on entend auteur publié. Sinon, j’ai envie de te répondre : en CM2 quand j’ai écrit mon premier poème… de SF. Bien sûr, ce n’est que l’interrupteur d’une envie qui va se développer par la suite, petit à petit. Par des poèmes, très nombreux, écrits sur des coins de table et des feuilles volantes, et des nouvelles maladroites proposées simplement à l’œil parental – enfin ma mère – dans un premier temps, puis, par la suite, à des fanzines. Comment j’ai découvert les fanzines reste assez légendaire à mon sens, car cela tient bien entendu à mes premières lectures de SF, toutes en poche, et globalement chez J’ai Lu. Cet éditeur était un des moins cher du marché, mes parents n’avaient pas une bourse bien garnie, donc le choix des livres, c’était avant tout les moins chers. J’ai Lu, c’était chouette. Je découpais les encadrés de numéros à la fin des volumes (tout comme pour obtenir les albums des images Poulain dans un autre style on découpait des points sur le papier des tablettes) et miracle, j’obtenais de magnifiques posters signés Michael Whelan ou Caza. À la fin des volumes, on trouvait également des publicités pour un truc étrange qui s’appelait le minitel. Il y avait un non moins étrange « 36 15 » à taper pour accéder à des pages fascinantes, sur lesquelles on pouvait aussi rencontrer des gens. Quand ce fameux engin est arrivé chez mes parents, je m’en suis emparé en douce, pour deux choses (et non, je ne suis jamais allé voir Ulla) : un 36 15 consacré à la poésie, dont j’ai oublié le nom, où je postais mes poèmes, et un autre, 36 15 CYB, consacré à la science-fiction. Il y avait une mine d’infos là-dessus, des pages théma, des articles, des jeux, et même un forum. Ça, je l’ai découvert assez tardivement. J’avais tout le temps un truc qui apparaissait en haut de mon écran, du genre « Artahe veut discuter », mais je ne voyais pas du tout ce que ça pouvait être. C’était en fait l’ancêtre des messages privés sur les réseaux sociaux et c’était un type étrange qui se cachait derrière le pseudo « Artahe ». Son vrai nom ? Philippe Laguerre. Son autre pseudo ? Philippe Ward. Le seul, l’unique, le vrai et en pixels des années 90. Bon, j’étais encore un poil ado, c’était en 1993 ou 1994, et j’allais sur le minitel dans le dos de mes parents qui ont, par ma faute, payé des notes de téléphone assez hallucinantes. Je m’en veux un peu sur le moment, je m’en veux bien plus aujourd’hui car mes parents n’étaient pas bien riches. Mais c’est comme ça que j’ai rencontré le Maître (qui était également présent sur d’autres serveurs minitel comme RTEL2 ou AKELA). C’est comme ça aussi qu’est né mon pseudo « Kanux ». Et c’est grâce aux discussions que j’ai pu avoir avec Philippe que j’ai pu découvrir mes premiers fanzines, les premiers qui m’ont publié comme Portique (en poésie) ou Dragon & Microchips (en nouvelles). Très vite, je suis devenu un assidu de ce dernier fanzine dirigé par Philippe Marlin (un autre Philippe important dans mon parcours), j’y ai publié des nouvelles, des poésies, quelques articles et faux articles, je crois. C’est dans ce fanzine que j’en ai découvert d’autres, grâce aux rubriques critiques, comme La Geste, OCTA, XUENSÉ, La Revue de L’imaginaire, Yellow Submarine (trop cher pour moi à l’époque), Mondes Parallèles et bien d’autres. Les fanzines restent mon école, ma principale zone d’apprentissage et de rencontres. Ils m’ont ouvert des mondes, et m’ont ouvert au monde. Sans eux, sans l’émulation que j’ai connue, je n’aurais certainement pas poussé dans cette voie. Voilà, ensuite c’est mon parcours à Rennes, mais c’est encore une autre vie.

 

 

 

 

Et quel conseil donnerais-tu à un auteur débutant ?

 

Je n’aime pas donner de conseils et, même si j’aime réfléchir à ces questions, je n’ai pas l’impression de posséder l’ombre d’un seul conseil valable. À la limite, j’ai envie de dire, simplement, comme disait La Fontaine : « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». Hormis la patience, de fait, j’ai beaucoup lu, et la lecture est ma principale source d’inspiration, quel que soit le genre. La pensée se nourrit des autres, de leurs propres approches du monde, de la façon dont ils structurent les choses, de la vie qu’ils mènent. C’est comme ça que j’aime alimenter ma propre pensée, j’aime contempler, m’imprégner, analyser ce qui m’a plu, m’a fait rêver ou réfléchir. Tout cela me permet d’apporter à ce que j’écris ma propre singularité. Peut-être que d’autres à leur tour, en lisant mes fictions, y trouveront matière à alimenter aussi leur pensée et écriront à leur tour. Qui sait ?

 

Une autre question que posent souvent les nombreux lecteurs de notre blog : tous les six, ils voudraient savoir comment tu procèdes. Écris-tu des synopsis détaillés, prépares-tu des plans, des listes de personnages, ou bien te laisses-tu aller au fil de la plume au gré de ton imagination ?

 

Non. Non. Non. Oui, mais pas entièrement. Les synopsis détaillés m’ennuient chez les autres, je ne vois pas pourquoi j’en ferais pour moi, ce serait du masochisme. Les plans, là encore c’est un peu pareil. Cela m’arrive de les schématiser, mais l’imagination est perverse et vient bien souvent les chambouler car de meilleures idées que les plans initiaux me viennent toujours pendant l’écriture. Les personnages, quant à eux, me viennent quasi instantanément car ils sont la base de mes récits. Je n’ai pas besoin de me les décrire, je sais déjà qui ils sont. Bon, après, parfois, il peut arriver que d’une page à l’autre un personnage blond devienne roux. Heureusement, il existe des relecteurs attentifs, genre, des éditeurs ! Toutefois, je précise que cela m’arrive de moins en moins, avec l’expérience. Ce n’est pas parce que je suis ce qu’on appelle un jardinier que mon jardin n’est pas bien rangé. Et d’ailleurs, pour qu’un jardin vive bien, il faut qu’il soit soigné et organisé. La structuration mentale du jardinier est différente de celle de « l’architecte ». Il faut juste découvrir comment on fonctionne, où sont les outils dont on a besoin pour entretenir le jardin. Et comme le jardinier fonctionne beaucoup à l’instinct, à l’intuition, il doit apprendre surtout à mieux s’écouter, et à mieux interagir avec les éléments de son jardin. Ce n’est pas facile, le processus d’acquisition de l’expérience est peut-être un poil plus lent que chez les architectes mais au final peu importe le flacon tant que l’on parvient à donner l’ivresse. Bref, tout cela pour dire, que les écrivains tels que moi apprennent à maîtriser leur environnement pour laisser la plume agir au gré de l’impulsion imaginative.

 

 

 

 

Maintenant que nous connaissons ton lourd passé, parlons un peu du futur. Quels sont tes projets d'écriture, tes projets de parution en cours, on veut tout savoir !

 

Pas grand-chose. J’aimerais écrire une nouvelle BD avec Djibril, une fiction cette fois. J’ai aussi quelques nouvelles à rendre depuis des plombes – la honte me submerge. J’ai une élégie de SF, finie, qui n’attend que son illustratrice. Toujours dans la poésie, va paraître en mars « Un univers piqueté de rouilles » dans la nouvelle mouture de la revue Fiction. C’est de la fiction/poésie spatiale. Je ne pense pas que ça plaira à tout le monde mais j’avoue adorer écrire ce genre de textes. Pour le reste, j’ai un roman en cours, qui n’avance pas bien vite car j’ai beaucoup de boulot avec la boite que je monte avec quelques associés, Argyll. Avec l’éditeur, nous avons évoqué une publication en 2022, ce qui me laisse le temps de l’écrire tranquillement. J’aimerais aussi écrire un fix-up de textes fantastiques qui se déroulent dans un village imaginaire des Côtes d’Armor. D’ailleurs, le premier d’entre eux, « Ana des chemins creux », a paru dans une anthologie des éditions Goater, Le Dragon Rouge. En fait, c’est surtout hors écriture que j’ai de gros projets, je dois bien l’admettre.

 

« A comme Alone », ton premier roman de SF est paru chez Rivière Blanche, un éditeur cher à notre cœur. Veux-tu raconter cette rencontre avec Philippe Ward ?

 

Paf. J’ai déjà tout raconté avant. Spoilers mes amours. Mais bon, pour A comme Alone, Philippe m’avait dit qu’il se lançait dans cette grande aventure avec Jean-Marc Lofficier et qu’il cherchait des romans type Fleuve Noir Anticipation. Il en voulait bien un de moi. Ni une ni deux, j’ai ressorti une nouvelle parue dans le fanzine rennais « Est-ce-F ? », l’ai remise sur l’établi, et l’ai transformée en roman. Bon, ça m’a pris un an et des brouettes. J’étais content, c’était mon premier roman publié. Depuis, il a fait du chemin, avec diverses rééditions. Et quelques ajouts de nouvelles et d’un roman, Alone contre Alone.

 

 

 

 

Tu viens de lancer les éditions Argyll. Nous aimerions, ainsi qu'une foule de fans en délire, en savoir un peu plus sur le concept novateur qui a présidé à cette création ?

 

Argyll est une société (SAS, mais future SCIC) multitâches, en économie solidaire et sociale. En gros, on en avait un peu ras la croute du plan-plan de la vie et moi, en particulier, de mon plan-plan de vie de libraire qui voyait sa passion s’effriter chaque jour un peu plus. J’ai donc choisi d’arpenter de nouvelles voies, plus conformes avec ce que je souhaitais être. Et je ne le regrette pas un instant. Argyll, la maison d’édition, se veut au plus près de ses auteurs, avec un bon accompagnement, humain (à défaut de les rendre riches), qui n’est pas de la coercition, ou de l’anonymisation du travail de l’auteur. De ce fait, nous avons interrogé des auteurs, leur demandant ce qu’ils souhaitaient et ne souhaitaient pas dans leur contrat. Avec tous ces échanges, nous avons pu élaborer un autre type de contrat, beaucoup plus collaboratif, dans lequel les auteurs contrôlent de A à Z ce qu’ils cèdent à l’éditeur. Nous avons développé une vision éthique et écologique au maximum, qui s’intéresse notamment à l’accessibilité. Par exemple, pour le numérique : un des membres de l’équipe, Frédéric Hugot, est un spécialiste de la création d’ebooks. Il développe des epubs 3 dignes de ce nom, qui plus est compatibles avec toutes les liseuses. Sur l’accessibilité, il propose des formats numériques que peuvent « lire » les malvoyants, voire les non-voyants grâce à un système audio incorporé, ou encore les « dys ». Nous sommes diffusés et distribués par Harmonia Mundi, qui nous a totalement suivis sur ces questions éthiques. Super de travailler avec eux, dans une direction qui n’est pas « que » commerciale. Pour le reste, nous développons deux autres pôles, le premier sera une librairie qui ouvrira à Rennes en 2021, si tout va bien. Là encore, ce sera un endroit alternatif, une sorte de tiers lieu où pourront se rencontrer de nombreux acteurs du livre, au travers de rencontres, de dédicaces, mais aussi d’une collaboration sociétaire qui permettra de faire participer à la vie de la librairie toutes celles et ceux qui le souhaitent, le tout dans une dimension sociale que nous souhaitons aider à réinventer, comme commence déjà à le faire à Rennes une autre super librairie collaborative, L’établi des mots. Le troisième pôle sera un incubateur. Je ne donne pas trop de détails là-dessus, mais si je parlais d’une sorte de tiers-lieu pour acteurs du livre à Rennes, c’est bien là l’idée : faire travailler tout le monde ensemble, qu’ils soient auteurs, libraires, éditeurs, lecteurs, collectivités, etc. Nous avons plein d’idées, et comme nous sommes bien accompagnés dans cette création d’entreprise par l’incubateur rennais Tag35, nous sommes pleins de confiance. Il faut bien, en cette période où l’on fait tout pour nous l’enlever.

 

C'est maintenant la tradition : la dixième et dernière partie de mes entrevues est en forme de carte blanche (en grande partie parce que j'ai la flemme de concocter des questions). Que voudrais-tu dire à nos lecteurs ?

 

J’aimerais leur dire d’arrêter d’être six, ce chiffre me stresse.

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