Marie et Joseph font des petits noirs en série

Publié le par Zaroff

Dans le polar, j'ai une passion folle pour le duo Marie & Joseph qui a sorti onze romans policiers entre 1983 et 1991. La presque majorité de leurs œuvres est consacrée aux romans jeunesse, mais notre blog n'évoquera que les dix romans parus dans la célèbre Série noire de Gallimard et un édité chez Calmann-Lévy. Et quoi de mieux pour connaître Corinne Bouchard et Pierre Mezenski qu'un article de journal signé par Marianne Alphant. Cette coupure fut trouvée dans un de mes exemplaires achetés en occasion. Quelle heureuse trouvaille ! Vu que cet article est découpé, je ne peux vous dire la date exacte de ce billet (je suppose qu'il date de 1988), ni le nom du journal. Pour satisfaire la curiosité des lecteurs, j'ai retapé l'article dans son intégralité pour en savoir un peu plus sur ces deux auteurs.

 

 

Marie et Joseph font des petits noirs en série.

Derrière ces prénoms originels, deux jeunes français plantent le polar dans les bas-fonds du Berry ou sur les pentes des terrils du Nord, comme dans « le Petit Roi de Chimérie ».

 

« À mains nues, mais à quatre mains, avec leurs noms évangéliques, ils sont entrés dans un club fermé dont ils ne portent manifestement pas les insignes. Fermé, car si la Série noire ne vit pas que du souvenir héroïque de Chandler, Hammett ou Goodis, elle porte leur deuil et leur suscite des épigones qui ont l'accessoire nostalgique : trench-coat, whisky, Underwood, belle garce. Mais la surprise est venue, ces dernières années, d'une nouvelle génération, française et très peu orthodoxe, qui n'a aucun respect pour les objets du culte et la panoplie noire. Ni Pennac ni Pouy (pour ne citer qu'eux) n'écrivent le doigt sur la gâchette. Marie et Joseph sont de ceux qui ont pris la clé des champs.

Quand ces débutants cachés sous leurs « prénoms un peu pitres », écrivaient la dernière scène de Chaudes bises, leur premier livre, ils n'étaient pas vraiment dans l'esprit « crime writer » : pendant le Festival de Bourges, un camion de vidange, déporté par l'explosion d'un stand de hamburgers, crève la toile du chapiteau et se vide de son contenu en percutant la sono. Plus de ketchup que de sang. La Série noire tolère un peu de marginalité. Mais elle craint l'enquête qui n'aboutit pas, la parodie, le chaos, les outrances — les bavures du genre. En sept titres, de Chaudes bises au dernier, le Petit Roi de Chimérie, Marie et Joseph se les sont toutes permises.

D'où leur vient ce mauvais esprit, dans un paysage qui respire, comme leurs noms, l'innocence ? Du Berry, bastion de la sorcellerie et des usines d'armements ? Joseph qui vit à Bourges est né au fond du département, dans une famille polonaise. Ou doit-on l'imputer à Marie, dont les patins à roulettes sont rangés derrière la porte ? L'esprit d'insoumission et de débordement, le goût du pastiche se développant sous le front pur d'une agrégée de lettres ? Marie enseigne à Nevers, conduit comme un bolide sa 2 CV pleine de copies d'élèves et d'idées saugrenues. Mais la collaboration est toujours un mystère, et la part de chacun indémêlable. La symbiose, en tout cas, se fait ici, aux champs.

S'ils ont commencé, disent-ils, avec « un état d'esprit pas sérieux », en désordre, s'embrouillant parfois dans l'histoire comme on se marche l'un sur l'autre en bricolant dans un espace étroit, la période « du cirque » est close. Pas de fouillis dans la petite maison isolée qui répartit les étagères de livres, les copies, les patins de l'une, les guitares, le banjo à cinq cordes, les Détective des années cinquante de l'autre, et leurs collections minéralogiques selon un ordre strict. Alentour, les plis des prés, les moutons, le bruit distant d'un canon à corbeaux. « Un paysage mathématique », dit Joseph. Le soleil se lève juste derrière le frêne qu'il voit de son bureau. Seul point de repère dans une campagne insituable, quelque part entre le Morvan de Marie et le Berry de Joseph.

« On avait dans l'esprit que le polar était un genre amusant : pour nous, la Série noire c'était Westlake, Chester Himes. L'idée de départ était de bricoler des trucs rigolos, des romans anarchiques, inclassables. Pas dans le style énigme, le genre policier où l'enquête remet le monde en ordre, non. » Les premiers livres en accentuaient plutôt le désordre — Chaudes bises et Si t'as peur, jappe. Les suivants s'en tiennent au monde comme il va — mal, à l'évidence — dans la France profonde. L'expérience qui nourrit l'observation ne vient pas de l'agence Pinkerton ni du FBI. Elle se développe dans les milieux éducatifs ; lycées et collèges pour Marie, stages IVP (initiation à la vie professionnelle) des 16-18 ans pour Joseph. Elle s'est formée à l'université (lettres modernes pour l'une, latin et grec pour l'autre). Elle reflète l'histoire et les flottements d'une génération : la traversée des années babas, les tournées d'un groupe de musiciens au Printemps de Bourges et dans les MJC (au banjo, un certain Pierre, plus connu sous le nom de Joseph). Le goût du blues électrique, ou de la musique soul dont les refrains parsèment leurs livres. Et l'exil dans le Nord d'une jeune enseignante, pour le Petit Roi de Chimérie.

L'inspiration suit son époque. Entre Berry et Nivernais, on est plus près des dérèglements sociaux qu'à Paris ou à Marseille. Le couple ne puise pas ses histoires dans le Milieu, mais dans la marge instable, obscure, minable, étrange de la province. « Les milieux pourris à la française sont plutôt les petits dingues, comme dans Square du Congo. La grande arpente des champs d'en-bas, c'était l'introduction stupide de la drogue dans les campagnes. Au fil des années, ça change la province. En 1975, il n'y avait rien. Et maintenant on trouve des réseaux d'héroïne dans de tout petits bleds. Ça n'a aucun sens, l'héroïne à Nevers ou à Saint-Amand-Montrond ; pour des paumés qui sortent de milieux très noirs, on peut le comprendre, mais pour des fils de bonne famille ? Et ces familles très straight découvrent que la loi et l'État existent. Elles ne s'en étaient jamais aperçu. C'est ça qui est intéressant dans la province, cette entropie, cette désagrégation de l'énergie. »

Le Petit Roi de Chimérie en est le dernier exemple, à la fois parodique et sinistre. Sur fond de terrils, la minable liaison d'un lycéen rimbaldien et semi-délinquant (sa mère se prénomme Vitalie comme celle du grand Arthur) et d'un professeur verlainien qui écrit des poèmes et s'épanche dans son journal intime. HLM, drogue, adolescence, grandeur et misère des déglingués dont la vie est déjà dans une impasse. Le septième roman n'est plus, comme le premier, l'effet d'un jeu. L'entreprise est sérieuse, le travail réparti en fonction de ce que chacun sait faire le mieux. L'un — ou l'une — fait le premier jet, l'autre le réécrit. « Avant, on était petits. La construction, ça s'apprend. Il faut être hard sur le plan de l'écriture, ne pas donner des armes à ceux qui pensent que c'est un genre mineur. Mineur : c'est dans les festivals qu'on a entendu ça. Qu'on s'est aperçu qu'il y avait un problème. » Ils en sont surpris mais prêts à relever le défi. L'air d'ici est tonique. La maison, un ancien moulin, est entourée d'un ruisseau qui tombe en cascade et quand on se penche vers ses tourbillons, dit Joseph, on est littéralement dopé par les ions négatifs. « Venez voir. »

 

Marianne Alphant

Marie & Joseph : le Petit Roi de Chimérie, Gallimard. Série noire, n° 2130.

Commenter cet article

H
Vu le lettrage de l'article, y a de fortes chances pour que l'article soit paru dans Libération.
Répondre