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Entretien avec Justine Niogret

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Bonjour Justine, tu es l'autrice du recueil « Vers le Pays Rouge », aux éditions Rivière Blanche, qui regroupe vingt-quatre nouvelles parues dans diverses anthologies et revues. Tu as aussi publié plusieurs romans (1). Pour aborder un sujet qui me tient à cœur, que penses-tu de la nouvelle, de la place qu'elle tient dans le monde de l'édition actuel ? Est-ce un format qui te satisfait, que tu souhaiterais davantage promu ? Ou bien préfères-tu l'écriture au long cours d'un roman ?

 

Bonjour Serge !!

Bonne question, pour la nouvelle.... J'aime beaucoup en écrire et ça correspond à ma façon de recevoir mes idées ; j'ai des scènes, des images, parfois des personnages qui interagissent avec ces scènes et ces images. C'est ce qui me vient le plus facilement et de façon brute. Du coup une nouvelle où on peut ne décrire que ça, et garder toute sa force à l'image, me convient très bien.

Bien entendu que j'aimerais que ce soit plus mis en avant, soutenu ; mes premières lectures de fantastique et SF étaient de la nouvelle, les anthologies Planète et « Histoires de ». Et les grands, comme Lovecraft, King, etc. les « Hitchcock présente », même s'il y avait beaucoup de polar, c'était aussi beaucoup d'horreur....

 

C'est personnel, mais je trouve ta façon d'aborder le fantastique assez atypique. Quelles sont tes lectures préférées dans ce domaine (mais pas que !), et les auteurs que tu lis et relis ?

 

Je suis une fan absolue du Seigneur des Anneaux. Je relis peu et depuis que j'ai encore moins de temps je peine à lire. Mais j'adore les auteurs qu'on traite de chiants, comme Donaldson, de toute façon comment pourrait-on ne pas aimer un auteur qui a le culot d'appeler un de ses livres « this day all Gods die » ? J'aime énormément Crowley aussi, John, pas Aleister (enfin si, aussi, mais bref tu vois). Je suis tombée dessus avec l'Animal Découronné et wtf, quel livre ! J'ai tout aimé de lui, même si certains sont carrément incompréhensibles, je m'en fous, c'est de la poésie et ça chante dans la tête, comme les contes de fées quand on est petit. Je suis fan aussi de Brussolo, de Jacques Abeille, et j'ai des amours qu'on pourrait trouver honteuses que je n'ose pas relire, comme le roman sur Lord Soth de Ravenloft, ou les cycle des portes de la mort de Weis et Hickman, j'ai adoré Lovecraft aussi, même si je ne le relis pas, mais ça fait longtemps que je n'ai pas lu un livre qui m'aie coupé une tranche de cerveau pour la remplacer par une autre, sans doute par manque de temps. Sinon sur la relecture pure, je suis beaucoup sur « qu’y a-t-il dans ta couche », « caca boudin » et « Émilie fait pipi au lit », je conseille vivement, ça se lit vite et douze fois chaque soir ça se gère tranquille.

 

Même question concernant l'heroic-fantasy (ou ce qu'il est convenu de nommer ainsi). On trouve peu de magiciens à la vieille barbe grise dans tes textes, plutôt des barbares intemporels nichés dans un contexte historique qu'on pourrait situer dans un bas Moyen-Âge celtique. Ce n'est pas vraiment ce qu'on trouve sur les tables des libraires de nos jours...

 

Ce qui me fait aimer un livre, ou plutôt le ressentir, c'est l'humanité des persos. Du coup l'heroic fantasy « cliché » (et qui peut être très bonne, no jugement), ça ne me touche pas. La Romance de Ténébreuse m'a beaucoup parlé parce que c'est pétri de féminisme avant que je sache reconnaître le féminisme, ou tiens, les premières saisons de Game of Thrones qui sont à mon sens excellentes sur ce point-là. Et la série the Walking Dead, qui était elle aussi, les trois premières saisons, terrible pour la justesse de ses personnages. Je suis clairement une petite pute à persos, je lirais et je regarderais n'importe quoi si un perso me parlait particulièrement. J'ai arrêté les Rois Maudits quand j'étais môme au moment exact où le gros rouquin a été tué.

 

En lisant ce recueil, j'ai été frappé par le fait que l'enfance est souvent au centre de ta thématique. Je me trompe ? Pourquoi ?

 

Bonne question. Je ne sais pas. Je n'en ai pas eu, je n'en ai pas beaucoup de regret, je crois, mais je ne saurais pas vraiment dire. Je pense que je suis quelqu'un de très nostalgique, et très sensible ; j'imagine que quand j'étais môme les choses, les odeurs, les impressions, me rentraient très loin dans la tronche et que beaucoup de choses en sont restées. Je pense aussi que je suis une petite brute qui aime vivre en chaussettes avec des poules et les chiottes derrière un arbre, à l'époque ça paraissait plus simple, d'où aussi un certain regret. Je ne sais pas. Je trouve les adultes assez fragiles en général, il suffit d'avoir des chaussettes dépareillées pour leur faire un peu peur. C'est triste. Les enfants trouvent ça cool. Je trouve ça cool.

 

Enfin, le style. Aux lecteurs du fabuleux blog Collectif ZLL, je dis : « Ne comptez pas sur moi pour le décrire ! Il faut le découvrir ! » Mais comment écris-tu ? Façon méthodique avec tout plein de ratures et de repentirs, ou bien ça sort comme ça, brut de décoffrage ?

 

Que dalle mon cul, je ne réécris jamais. Je trouve qu'un texte, si je retravaille dessus, ça sent la gerbe. J'écris brut, je relis une fois et c'est marre. J'écris avec de l'énergie, ça va vite et c'est du premier jet.

 

Dernière question en forme de carte blanche. Tu dis ce que tu veux, même que mes questions sont nulles... Mais ce n'est pas obligé !

 

Je propose un truc ; on arrête tous d'être peureux, d'être cons, d'être dans le jugement. On fait un monde meilleur avec de la joie et des soirées douces, on apprend tous à coudre des vêtements rigolos, à faire à bouffer, à chanter, on s'aime tous et on fait du mieux qu'on peut. Qu'en dis-tu ?

 

 

(1) Chien du Heaume, Mordre le Bouclier et Mordred chez Mnémos

Gueule de Truie chez Critic

Le Syndrome du Varan au Seuil, entre autres...

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Entretien avec Alexandre Ratel

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Il semble qu'il reste, au fond de la Patagonie et en Lozère quelques tribus reculées qui ne te connaissent pas. Quelques mots sur toi et ton parcours ?

 

Eh bien, je suis un « auteur » de 37 ans. J’ai fait des études d’audiovisuel car j’avais pour but de devenir scénariste étant plus jeune. J’ai aujourd’hui un autre pied dans l’écriture et cela me convient très bien. J’ai tendance à comparer l’écriture à un sport. Certaines personnes s’astreignent à pratiquer un sport pour leur équilibre physique et/ou mental. Pour mon bien-être psychologique, j’ai besoin de l’écriture. C’est une bête tapie dans l’ombre et qui m’appelle tous les jours. Elle est également l’un des sens que je souhaite donner à ma vie.

Bon allez, sortons un peu de l’écriture. Je suis le papa de deux petites filles de 2 et 4 ans. Je suis marié à une femme formidable, Delphine, sans qui je n’aurais sans doute jamais réussi à écrire. Tu vois, nous y revenons. C’est elle qui m’a mis un coup de pied au derrière pour m’encourager à proposer mes nouvelles. Elle qui relit tous mes textes. Elle avec qui je discute des embryons d’idées. D’ailleurs, c’est souvent à l’issue de longues discussions sur une idée que se créent mes textes.

 

« Ainsi vont les Morts », ton premier recueil de nouvelles est entièrement consacré aux morts-vivants et aux zombies. D'où te vient cette passion pour cette mythologie popularisée par le cinéma « bis » ?

 

La réponse qui me vient immédiatement est le premier visionnage du film Zombie, de George Romero. Un choc. Aujourd’hui encore, je n’ai pas toujours pas compris pourquoi ces créatures me fascinent. Elles exercent sur moi un véritable pouvoir d’attraction. Et on peut faire tellement de choses avec elles ! Romero donc, est la première et principale source. Je repense souvent à mon enfance en ce moment. Peut-être la crise de la quarantaine n’est-elle plus très loin. Et quand j’y repense, je constate que mon amour (oui, oui, c’est de l’amour) pour le mort-vivant remonte encore plus loin. Il y a tout d’abord eu Taram et le Chaudron magique de Disney. Sous-coté parce que plus sombre que ses frères et sœurs. Et puis je me souviens également de ce jour où mon père est rentré de son travail. Militaire en treillis qui n’avait pas encore ses cheveux teintés d’argent. Les mains dans le dos. Il nous a convoqué mon grand frère et moi et nous a demandé de choisir l’une de ses mains. Je crois que c’est mon frère qui s’est prononcé d’abord et mon père a alors dévoilé une figurine de Musclor, des Maîtres de l’univers. À mon plus grand bonheur, j’ai hérité de Skeletor, mon premier véritable mort-vivant. Est-ce l’élément perturbateur qui a conduit à ma fascination pour les créatures de l’ombre ? Si tel est le cas, je n’ai plus qu’une chose à dire : merci papa.

 

Mais tu as certainement d'autres centres d'intérêt ?

 

Oui, j’adore le fantastique dans sa globalité. Qu’il passe à travers le filtre de la littérature ou du cinéma. Je me considère comme une personne plutôt curieuse. Je suis passionné par certaines figures de l’Histoire, par certaines périodes de cette même Histoire. Je pense qu’un jour je ferai des romans uchroniques dans lesquels évolueront des zombies. Après, je ne suis pas monomaniaque et j’aime écrire des histoires étranges où il n’y a pas d’êtres en putréfaction. J’adore les récits de voyages temporels, les histoires de monstres, j’en passe encore. Également, ces dernières années, j’ai dévoré beaucoup de séries télévisées. On y trouve des œuvres (n’ayons pas peur des mots) vraiment qualitatives. Des histoires qui me donnent envie d’écrire des histoires. Et enfin, je pratique le cannibalisme les dimanches et jours fériés.

 

À ce propos, quels sont tes auteurs de référence ? Ceux qui t'ont influencé, que tu aimerais suivre ?

 

Surpris si je te dis Stephen King ? C’est cet auteur qui m’a définitivement procuré le plaisir de lire. Par extension, celui d’écrire. Lire un livre du Maître, c’est se réchauffer près de la cheminée dans une cabane que l’on connaît bien, au milieu d’une forêt que l’on ne connaît pas. J’ai aussi pris énormément de plaisir à lire la bibliographie de Chuck Palahniuk. Si j’aime un style, je ne m’appuie pas pour autant dessus. Je pense être un piètre imitateur, j’écris comme cela me vient et je considère le plaisir de la lecture tout différent de celui de l’écriture.

 

Plus difficile, quels sont les styles ou les auteurs qui t'agacent ?

 

Je ne citerai pas de nom en particulier. Je dois avouer que l’écriture sur-descriptive m’agace au plus haut point. Même si c’est très bien écrit, je n’ai qu’une hâte, c’est savoir ce qui va se passer dans cette satanée histoire. Alors la météo, la couleur des arbres et l’intensité du vent, l’hygrométrie… sur cinq pages avant que le personnage n’ouvre cette fameuse porte… Oui, ça m’agace. Il y a des spécialistes, dans la nouvelle ou le roman. Personnellement, je mets l’histoire au cœur de l’écriture et mes descriptions sont très succinctes. On sait par exemple rarement à quoi ressemblent mes personnages principaux. J’estime que c’est respecter le lecteur de ne pas lui sur-baliser le terrain. Sinon, autant regarder un film ! L’histoire ! L’histoire ! Et l’histoire !

 

Publier des nouvelles est difficile. Les éditeurs et le public préfèrent les gros romans, voire les « sagas » à rallonge. Qu'est-ce qui t'attire dans ce format ?

 

Oui, tu as plus que raison. La nouvelle en France est, il me semble, destinée à un public de niche. Beaucoup d’éditeurs sont frileux quant au format et certains se sont même cassé les dents. Pour tout dire, la nouvelle me convient bien parce qu’une fois un texte commencé, j’ai rapidement envie de passer à un autre. J’ai tellement d’idées ! Après, c’est un exercice. Une bonne nouvelle, pour moi, doit avoir un début, un milieu et une fin. C’est aussi évident que c’est difficile. Sur un roman, vous pouvez entraîner votre lecteur sur une certaine longueur pour le perdre en faux-semblants. Dans un texte court, vous n’avez pas beaucoup de munitions pour surprendre. Je suis un adepte des nouvelles à chute. La plupart du temps, j’ai envie que le lecteur finisse un texte avec la bouche en rond. Cela m’arrive aussi d’écrire des nouvelles de sensation, d’émotion. Si je peux y adjoindre une chute, c’est du bonus !

 

Ton écriture est très cinématographique. Les trois films qui t'ont marqué (Romero est exclu de la liste !) ?

 

Je peux tricher ? Je vais dire la trilogie des dollars de Sergio Leone (ça compte pour un seul film, hein ?). Les grands espaces, Clint, les réparties cinglantes, les rebondissements et tout le reste. Je ne m’en lasserai jamais. J’adorerais écrire un western zombie, mix de Romero et Leone ! J’adore le cinéma des 70’s et 80’s. Dans les 90’s, je vais inévitablement citer Usual Suspects pour son scénario démoniaque. Fight Club est un film qui me parle beaucoup également. J’aime bien ce qui bouscule les codes.

 

Enfin, la question est traditionnelle : quels sont tes projets en ce qui concerne l'écriture ?

 

J’ai plusieurs nouvelles qui vont être publiées prochainement chez différents éditeurs. J’en ai quelques-unes dans le disque dur qui attendent la bonne opportunité. J’ai trois idées de romans depuis plusieurs années déjà. Donc je vais me mettre en mode sous-marin et laisser le format « nouvelle » de côté pendant quelque temps et me consacrer à l’écriture d’une histoire plus imposante. Y aura-t-il des morts-vivants dedans ? Oui, très certainement.

 

 

Pour en savoir davantage à propos d’Alexandre :

 

Son site : https://alexandreratel.wordpress.com/

Sa page auteur : https://www.facebook.com/alexandre.ratel.auteur/

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Entretien avec Christophe Siébert

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Salut Christophe, et bienvenue chez nous. Ton nouveau livre vient de paraître Au Diable Vauvert, et ça m’a donné l’idée de te poser quelques questions. Parce que si, à titre personnel, je connais déjà les grandes lignes de l’histoire, ce n’est pas forcément le cas de tout le monde. Et la genèse de ta Métaphysique de la viande est presque aussi tordue et tortueuse que cette Fabrication d’un écrivain que tu as d’abord postée sur le Net et qu’on retrouve maintenant en téléchargement libre sur le site de ton éditeur et sous forme d’une plaquette offerte aux libraires et aux lecteurs. Ce qui n’est pas peu dire. Entre le moment où tu as commencé à écrire Nuit noire et cette édition définitive du roman, désormais couplé à Paranoïa, il s’est écoulé pas moins de douze ans. Douze ans, alors autant de questions.

 

2008 : Au commencement était donc Nuit noire. Pourquoi un tel bouquin ? Quelle mouche t’a piqué, pourquoi tant de haine, what the fuck et toute cette sorte de choses ?

 

Au départ, j’écrivais des romans pornos de gare pour Media 1000, le label populaire de La Musardine. C’était Esparbec mon éditeur (dont j’ai d’ailleurs pris la suite l’an dernier en devenant directeur de la nouvelle collection porno de Media 1000, Les Nouveaux Interdits), et on peut vraiment dire que c’est avec lui que j’ai appris mon métier – à la dure, parce que le bonhomme n’était pas un tendre, et il avait raison de ne pas l’être.

J’ai donc eu envie d’écrire un roman dans lequel mes préoccupations seraient plus explicites et moins en contrebande que dans un porno de gare, mais qui formellement obéirait aux mêmes contraintes de rythme, de structure et tutti-quanti – les scènes gore remplaçant donc, plus ou moins, les scènes de sexe. Bien sûr, chemin faisant, je me suis un peu éloigné de ce carcan auto-imposé et le livre a découvert sa propre forme, imposée évidemment à la fois par la narration et par les idées sous-jacentes qui sont venues en cours de route nourrir mes réflexions de départ.

 

2009 : Tu continues à bosser sur ton roman tout seul dans ton coin, malgré des retours… contrastés, on va dire. Tu te fais un peu beaucoup cracher dessus, non ?

 

Les réactions sont en effet plutôt contrastées ! D’une part, sur les forums consacrés aux musiques et aux littératures extrêmes où je publie le roman par épisodes je passe pour un débile, un cinglé ou un nazi. D’autre part Emmanuel Pierrat, que je ne connais alors pas du tout, à qui j’envoie le manuscrit au culot (après avoir lu un portrait de lui dans Technikart) et Laurence Viallet, à qui il le fait passer, adorent – mais ne savent pas quoi en faire. L’un n’est pas éditeur et l’autre a trop de difficultés économiques pour envisager de publier un livre aussi difficile à vendre. Je renonce donc provisoirement à publier ce livre dans le circuit normal et retourne sur Internet, chez les méchants et les crétins, un peu dépité.

 

2010 : Le seul et unique Philippe Ward accepte de publier Nuit noire chez Rivière Blanche. Mais à une condition. C’est le moment de parler de Gerlan, je crois. Entre autres.

 

Rivière Blanche au départ c’est un peu une rencontre ratée. Je tombe dans Chronicart (à l’époque en version papier) sur une pub pour cette maison et puisque ma période porno s’achève à ce moment-là (c’est-à-dire que la collection pour laquelle je travaille ne publie plus d’inédits), je me dis que j’ai assez d’expérience pour proposer mes services d’auteur de gare à une collection de SF populaire. Philippe Ward me fait vite comprendre mon erreur : chez RB, les livres ne sont pas diffusés, les éditeurs sont bénévoles et aucun auteur maison ne dégage assez de revenus pour envisager d’en vivre. Mais puisque le courant passe entre nous je lui propose néanmoins le manuscrit de ce qui s’appelle encore, à l’époque, La Nuit noire. C’est lui qui sera à l’origine de la disparition de l’article. Contre toute attente il aime beaucoup le livre et veut le publier, à condition, pour des raisons de calibrage propre à sa maison d’édition, que j’ajoute au moins 100.000 signes à l’ensemble.

Dans son idée, j’aurais dû allonger la sauce gore. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour de cette question, aussi j’ai plutôt imaginé une intrigue parallèle qui racontait l’histoire d’un type lambda (le fameux Gerlan) se faisant lentement contaminer par le narrateur de Nuit noire.

Je n’aime pas des masses ces rajouts, mais Philippe Ward les apprécie beaucoup (je crois même qu’il m’a avoué un jour les préférer au corpus principal), alors nous signons.

 

 

2011 : Nuit noire paraît donc chez Rivière Blanche. Tu découvres le monde merveilleux de la micro-édition et du Print On Demand. Alors, c’était comment, cette première fois ?

 

Pour la petite histoire, j’étais déjà en contact avec Au Diable Vauvert (puisque mon premier roman, publié finalement à La Musardine, a failli l’être chez eux) et connaissais donc Mandy, illustrateur de SF et cofondateur de cette maison avec Marion Mazauric, qui en est la boss. Or, c’est lui à ma demande, qui a réalisé la couv de l’édition Rivière Blanche de Nuit noire, créant déjà un premier lien entre le Diable et ce bouquin.

Chose surprenante, ce bouquin assez difficile, écrit par un type totalement inconnu, soutenu par une promotion plutôt artisanale et détesté par les quelques blogueurs qui lisent les bouquins de Rivière Blanche et ont un peu d’influence (Fantasio des Ardennes en tête) … se vend plutôt bien. De mémoire, on en écoule pas loin de 300 ce qui, dans le contexte, est une réussite.

Ce premier contact se passe donc plutôt pas mal !

D’autre part, il faut ajouter qu’à cette période j’étais plus ou moins au fond du trou, sur les plans personnels et littéraires, passablement découragé par mon incapacité à percer dans le milieu littéraire, et à deux doigts de jeter l’éponge. Rivière Blanche m’a donc, d’une certaine manière, sauvé la peau.

 

2012 : Je lis Nuit noire. Je prends une claque terrible. Je me lance à ta recherche sur le Net. Je tombe sur un blog intitulé… Métaphysique de la viande. Du texte. Plein. Raconte.

 

Métaphysique de la viande, qui deviendra le titre du livre paru au Diable, est d’abord le titre d’un très long polar paranoïaque et alambiqué, plein de digressions et écrit d’une manière très inhabituelle pour moi : alors que la plupart de mes récits sont des confessions à la première personne, celui-ci est globalement rédigé dans le style comportementaliste cher à Manchette. Je n’en suis guère satisfait et le mène à terme sans corriger le tir ni l’améliorer. Il vit sa petite vie sur le Net sans que je cherche non plus à lui trouver un éditeur.

 

2013 : Le lancement de TRASH. Tu nous repères, on se croise sur un forum, on échange, on sympathise. Quelques mois plus tard, tu m’envoies un mail. Y avait quoi dedans ?

 

Well, alors là, je n’en ai plus la moindre idée !!!

On a passé pas mal de temps à échanger par mail, c’est une correspondance soutenue et au long cours, mais alors, ce premier mail, eh bien je ne sais pas trop.

(Alors c’est moi qui vais répondre, de façon succincte, pour nos lecteurs et lectrices : dans ce premier mail, tu me proposes… de rééditer Nuit Noire 😊)

 

 

2014 : TRASH, année 2. On reprend Nuit noire ensemble. Nouvelle couv’, nouveau montage. J’étais aux premières loges, je me rappelle bien. Tes souvenirs à toi ?

 

J’étais vraiment content que ce bouquin sorte sous la forme que j’avais envisagé au départ (c’est-à-dire sans le rajout écrit à la demande de Rivière Blanche) et aussi débarrassé des nombreuses fautes et coquilles qui émaillaient la première édition.

J’avais aussi l’impression qu’au sein d’une collection dédiée à l’horreur ce bouquin avait davantage sa place que dans une collection plus généraliste. Bref je me sentais plutôt à la maison – sans parler de nombreux goût (musicaux et autres) que nous avons en commun.

J’étais également assez content de faire partie de l’aventure Trash parce qu’il s’agissait d’une maison nouvellement créée, tenue par des passionnés et animée d’une réelle ambition. Les circonstances et le marché ont bien sûr assez vite imposé leur loi et ramené tout le monde sur Terre, mais il y a eu une période d’euphorie assez réjouissante.

 

2015 : Tu es plutôt content de ce qu’on a fait sur Nuit noire. Alors tu me proposes un autre roman pour TRASH. Un roman intitulé… Métaphysique de la viande. Explique.

 

J’avais donc ce manuscrit sur Internet dont je ne savais toujours pas quoi faire et l’envie d’écrire rapidement quelque chose pour Trash afin de profiter encore un peu de la vague. Mais après quelques débuts de bouquins avortés j’ai constaté que je n’aurais pas le jus nécessaire (j’étais par ailleurs engagé dans l’écriture d’autres textes ne correspondant pas du tout à ce que publiait Trash et qui me prenaient la plupart de mon énergie).

J’ai donc ressorti Métaphysique de la viande de son purgatoire, effectué un premier dégraissage massif pour le ramener (à peu près) au calibrage de la collection et t’ai confié le fatras qui restait, plus ou moins en pièces détachées. À charge pour toi d’en tirer un bouquin intéressant sans quoi tout ça partait à la poubelle.

Tu as effectué un montage qui rendait le bouquin clair et rythmé et fonctionnait bien : le plus dur était fait, ne restait plus qu’un peu de travail de relecture, de dégraissage encore et de correction.

 

 

 

2016 : Paranoïa est publié chez TRASH. On ne le sait pas encore, mais il deviendra le dernier roman de la collection. Que retiens-tu de cette période et de cette expérience ?

 

Je suis très content d’avoir vécu ça. Trash a été la première maison véritablement underground avec laquelle j’ai bossé. La différence est subtile, mais les autres maisons qui ont publié mes bouquins à cette époque relevaient plus souvent de la microédition ou de l’amateurisme (c’est souvent perçu comme péjoratif ; ça n’est pas le cas ici), en tout cas étaient animées d’une volonté non-commerciale clairement affichée, là où Trash a toujours eu – en tout cas, c’est comme ça que je l’ai compris – l’ambition d’exister économiquement. C’est la différence que j’établis entre underground et amateurisme – ou disons, pour moins donner l’impression de traiter de bons éditeurs de peintres du dimanche, entre underground et free-press.

Si j’ai une frustration, en revanche, c’est que j’aurais cru que les auteurs et les lecteurs Trash formeraient une sorte de scène, un truc compact et soudé, comme on peut la voir sur la scène musicale underground – et ça n’a pas été le cas : des amitiés se sont créées, mais aucun esprit de clan. C’est peut-être une des raisons pour laquelle les labels qui éditent des disques tirés à 150 exemplaires survivent dix ans et plus là où les maisons d’édition qui font la même chose se pètent la gueule au bout de deux ou trois.

 

2017 : TRASH est en stand-by, mais on reste bien sûr en contact. Un nouveau projet émerge, bientôt remplacé par un autre, plus rapide à finaliser. Tu nous fais le topo ?

 

La Maison, les morts est un vieux roman – lui aussi un peu bancal, quoique plein de qualités. Tu avais autant conscience que moi qu’il nécessitait un travail important de réécriture, mais tu avais assez accroché à ses points forts pour vouloir le programmer dans la collection noire de Rivière Blanche, où avait paru la première édition de Nuit noire naguère.

Mais bon, entre ton emploi du temps chargé et mon manque palpable de motivation, le projet n’avance guère. On décide alors, parce qu’il faut quand même marquer le coup, de sortir en volume double Nuit noire et Paranoïa, sous le titre de Métaphysique de la viande, parce que j’aimais bien ce titre et que j’avais l’impression qu’il n’avait pas rendu encore tout son jus (on l’avait bien utilisé comme sous-titre pour Paranoïa – qui avait d’ailleurs pris ce titre parce que Métaphysique de la viande ne rentrait pas sur le dos du bouquin !), mais j’étais quand même un peu déçu qu’il n’ait pas été davantage mis en avant.

 

2018 : Métaphysique de la viande est proposé aux boss de la Rivière Blanche. Qui l’acceptent aussitôt. En novembre, on fait l’annonce. Parution mars 2019. MAIS.

 

En 2018 pas mal de choses me sont arrivées. J’ai été en contact avec Aurélien Masson, ex-boss de la Série Noire parti créer la collection Équinoxe aux éditions des Arènes, avec Gwenaëlle Denoyers, qui dirige le Carré Noir aux éditions du Seuil et avec Marion Mazauric qui dirige Au Diable Vauvert.

Difficile de trancher entre trois excellents éditeurs, mais pour toutes sortes de raisons c’est avec Marion Mazauric que j’ai voulu finalement signer. Pour matérialiser cette envie de travailler ensemble il a été immédiatement question de sortir très vite, en réédition, un bouquin issu de mon fonds, tandis que j’écrirais un inédit pour l’année suivante. Dans un premier temps nous avons hésité entre un recueil de poésie et un recueil de nouvelles. Puis Marion Mazauric et Raphaël Eymery (éditeur au Diable, et avec qui j’ai travaillé sur cette version de Métaphysique de la viande) ont appris les projets que j’avais avec Rivière Blanche. Raphaël étant un grand fan de Nuit noire il a proposé à Marion que le Diable prenne la main sur ce projet. Elle a lu les deux bouquins, qui lui ont plu. Tu as très gentiment accepté de céder la place au Diable et l’affaire a été lancée.

 

 

2019 : Métaphysique de la viande paraît le 14 mars au Diable Vauvert. Tu es invité chez MICHEL FIELD. Mais tu causes encore avec nous quand même. Ouf.

 

C’est quand même un truc de dingue quand on y pense. Ce bouquin se faisait en 2008 défoncer par des black-métalleux considérant que j’allais trop loin dans la saloperie, et voilà qu’en 2019 le même bouquin, exactement le même à quelques corrections et virgules près, est encensé par Gauthier Morax, directeur de programmation de Livre-Paris. Et le même auteur, qui en 2008 se faisait traiter de nazi, de débile, de taré, de dangereux sadique par tout ce qu’Internet comptait d’écrivains déviants et violents, se retrouve en 2019 sur la Grande scène de Livre Paris pour répondre aux questions de Michel Field.

Il y a quand même de quoi se marrer.

Voici une citation de Picabia que j’aime bien : « Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l'ayez vu et entendu depuis longtemps tas d'idiots. »

 

Comme on est des garçons bien élevés, on a l’habitude de laisser le mot de la fin à nos invité-e-s. Alors, Christophe, si tu as oublié un truc, c’est le moment. Mais si tu veux aborder ton futur plus ou moins immédiat, voire balancer une petite exclu au passage, you’re welcome.

 

Mon futur – et d’ailleurs mon présent et une partie de mon passé, puisque j’y suis depuis deux ou trois ans – c’est Mertvecgorod. La capitale d’un pays fictif situé entre la Russie et l’Ukraine et qui sert de cadre à Images de la fin du monde, un cycle mêlant romans, recueils de nouvelles et projets plus hybrides et qui me permet de mettre dans un seul gros sac très romanesque et très narratif toute mes marottes anciennes et récentes : violence, extrême-gauche, extrême-droite, crime organisé, trafic de déchets, trafic d’organes, féminicide, Cthulhu, Raspoutine, vaudou, Gilles de Rais, Mishima, URSS, nazisme, collaboration, Résistance, Gestapo, SS, KGB, mort, morts, BDSM, magie noire, blanche, rouge, grise, sexualité, etc.

Le premier volume s’intitule Chroniques de Mervecgorod et paraîtra au Diable l’an prochain. C’est un recueil de nouvelles. Certaines ont déjà paru en revues. Environ 50% du texte sera totalement inédit. Ce sera une introduction à cet univers.

 

Pour se faire une petite idée du truc on peut visiter ce site :

 

https://konsstrukt.wixsite.com/imagesdelafindumonde

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Entretien avec Catherine Robert

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

 

Bonjour Catherine. Si ma mémoire est bonne, nous nous connaissons depuis 2007, à l'époque du Manoir Fantastique et de nos premiers textes. Peux-tu te présenter à nos visiteurs ?

 

Je suis belge, vivant dans les Ardennes près de Bastogne depuis bientôt 18 ans, j'ai quatre garçons de 18 à 29 ans, et un petit-fils de 8 ans. Je passe mon temps dans les bouquineries un peu partout, à vendre et surtout à acheter tout un tas de livres qui augmentent ma pile à lire pour deux vies au moins. À part ça, mes activités se résument à traîner sur le pc, un peu sur des jeux, et beaucoup sur des tas de sites ayant rapport avec la lecture et l'écriture, sans oublier tout le temps passé sur le projet que j'ai mis en route avec Florence Barrier et mon père.

 

Comme je le disais plus haut, je te fréquente depuis de nombreuses années. À l'époque, tu écrivais des récits fantastiques, des poèmes, des tranches de vie, des haïkus ; bref, tout ce qui se passait par la tête ! Et puis, j'ai le sentiment que ta nature profonde a repris le dessus, notamment grâce à la parution de Greta chez TRASH ÉDITIONS fin 2015. Des textes violents, durs et poisseux, à la limite du nihilisme. As-tu toujours eu cette sorte de déviance en toi ? Le sentiment d'un caractère trempé qui ne demandait qu'à s'exprimer enfin ?

 

Lorsque je suis arrivée sur le Manoir Fantastique, je cherchais juste un lieu pour m'aider. J'avais entamé un roman (depuis longtemps abandonné) et j'avais perdu pas mal de motivation. Je voulais aussi en apprendre un peu plus sur l'écriture en elle-même, le Manoir m'a plu, je m'y suis installée, et j'y ai découvert le format nouvelle qui m'a de suite bottée. Ce fut ma première révélation. À côté de cela, je n'avais aucune ambition, à part celle de me faire plaisir. Et me faire plaisir passait par la rédaction de poèmes (finalement le premier genre auquel je me sois tentée dès mon adolescence) et de récits de fantastique ou d'horreur. Sauf que je ne savais pas vraiment faire. Cette période au Manoir a donc été celle du tâtonnement et d'une recherche de progression. Et pour répondre à la question plus précisément, j'ai toujours aimé le gore, sans réellement réaliser qu'il existait à ce courant une facette encore plus violente et dure, chose que je n'ai découverte qu'en arrivant sur L’Écritoire des Ombres où j'ai fait la connaissance des Éditions TRASH, mais aussi de la collection Gore du Fleuve Noir. Au bout d'un temps, j'ai eu envie de tenter cette littérature, et très vite après ces premières lectures, l'envie de m'y essayer. De là, datent mes premières nouvelles du style, mi 2014.

 

C'est donc clairement à la lecture de mes premiers TRASH (il s'agissait en l'occurrence de Bloodfist de Schweinhund et Night Stalker de qui tu sais... ben oui, toi) et de mes premiers Gore (ici c'était Blood-sex de Nécrorian) que j'ai bifurqué moi-même vers ce genre. Je pense qu'avant cela, je n'y aurais jamais songé et je pense aussi, qu'avant cela, je n'étais pas prête pour cette violence. Tout ce que je voulais, c'était plutôt écrire des histoires d'horreur se rapprochant un peu de celles des années quatre-vingts (avec les films et les romans de l'époque). Depuis ces premiers textes écrits, j'en ai écrit beaucoup d'autres, mais de là à dire qu'il s'agit de ma nature profonde, je n'irais pas jusque là, même s'il est certain que j'aime bien écrire du violent, que je m'y sens à l'aise. Je dirais que c'est pour moi une zone de confort où mon écriture s'exprime le mieux et le plus facilement. Quand j'écris dans ce genre, je dois à peine réfléchir, je laisse faire mes doigts et je regarde l'histoire se dérouler, je me pose moins de questions, je doute moins, et j'écris quasiment d'une traite sans envie de m'arrêter parce que j'ai l'impression de ne pas arriver à ce que je veux. J'aimerais avoir cette facilité quand j'écris du Fantastique, car au fond, je pense que c'est peut-être le genre qui me plaît le plus, malheureusement, ce n'est pas le cas. Cela doit être une des raisons pour lesquelles, j'ai tendance à rajouter de la violence dans mes textes post-apo ou dystopiques qui font ainsi le lien entre le trash et le fantastique.

 

Quant à un caractère bien trempé, hélas, moi, je suis trop gentille, la violence qui s'exprime dans mes écrits n'est donc pas une violence qui ne demandait qu'à s'exprimer, mais plutôt une connaissance intuitive de ce que l'on peut ressentir face à la violence. Si on regarde bien mes textes durs, on verra que je me mets presque toujours dans la peau des victimes (femmes majoritairement), quasiment jamais dans celle des bourreaux. On pourrait en conclure que je n'exprime pas une violence enfouie, mais une réaction à la violence des autres.

 

Intéressant ! Pour en revenir avec ce thème récurrent des femmes qui morflent dans tes romans, notamment dans le dernier paru chez Rivière Blanche (Thanatéros), pourquoi penses-tu que l'emprise et la domination sont typiquement masculines ? Est-ce une logique implacable de notre société actuelle ou trouves-tu un autre aspect à ces penchants pervers ? Je ne veux pas te résumer (et d'une façon grossière) à la femme pour le sexe et l'homme pour le pouvoir. On devine une trame anti-utopique plus perverse qui annihile la réflexion et la position sociale de la femme. Pourtant, par le sexe, elle parvient à atteindre une certaine forme de liberté.

 

Je ne pense pas que l'emprise et la domination, ou encore la violence, soient typiquement masculines. Et même s'il me semble qu'elles soient une composante plus présente chez l'homme que chez la femme, je sais bien qu'on les trouve parmi les deux sexes. Mais pour moi, il est plus facile de ressentir la souffrance d'une femme que celle d'un homme, je visite donc une zone de confort en parlant de celle-ci en majorité.

 

Est-ce une logique implacable de notre société actuelle ? Je n'en sais rien, mais au fond, je ne crois pas, je pense que la violence humaine a toujours existé quelque soit les époques. Elle fait simplement partie de notre patrimoine génétique et on tente de la juguler, de l'étouffer, sous un vernis de civilisation qui ne tient que précairement, mais heureusement. J'ai toujours eu le sentiment que tout le monde est capable, dans certaines circonstances, d'une grande violence. C'est un peu mon propos aussi bien dans Greta que dans Tranches de mort, deuxième roman inclus dans Thanatéros (même si les circonstances pour le coup sont vraiment extrêmes). La femme dans ces deux romans courts est soumise aux plus atroces souffrances, physiques ou psychologiques, au point, pour survivre, d'en arriver elle-même à faire preuve d'une violence des plus froides, juste parce qu'elle n'a pas le choix, juste pour ne plus souffrir. Pour moi, c'est cela qui est insupportable pour mes personnages (et pour n'importe qui) : devoir supporter indéfiniment une cruauté permanente. La mort, ce serait acceptable, désirable – et hors de portée – pas la torture. À un moment, on ne peut que craquer, abdiquer, abandonner son humanité, et devenir une bête.

 

La violence passe effectivement par le sexe, mais pas vraiment un sexe libérateur. Non, le sexe ne les libère pas, il leur permet uniquement d'éviter, pour un temps court, une nouvelle douleur, c'est une forme de prostitution imposée où l'argent est remplacé par un répit dans l'horreur. Si j'y réfléchis, je dirais que ce sexe n'amène qu'à encore plus de destruction de la personne, qui ne fait que s'enfoncer encore et encore dans un enfer sans issue. Je ne libère pas mes personnages, je les détruis jusqu'au bout. À la fin, il ne reste rien, et même quand le personnage survit, sa destruction est si totale que la libération n'est qu'utopique, elle n'existe pas.

 

Utiliser le sexe dans ce genre de romans de destruction de l'être est simplement une chose logique, car il est un puissant outil de destruction de la personne.

 

Larmes de sexe (le roman ouvrant Thanatéros) est différent, déjà parce qu'il s'agit d'un texte à forte connotation pornographique, mais aussi parce qu'au lieu de se centrer sur un personnage précis, il visite toute une société. Dans ce récit, tout le monde, ou à peu près, morfle, tout le monde est contraint au sexe obligatoire et à ses perversions. Il ne s'agit plus de sauver une seule personne, mais tout un monde. Là, on peut, peut-être, dire que le sexe finit par libérer, même s'il s'agit, encore et toujours, d'une libération dans la destruction. Mais je dois bien avouer que, dans ce récit-ci aussi, les femmes encaissent bien plus que les hommes. Je suppose que c'est instinctif chez moi d'utiliser ce genre de processus. Je détruis la femme. La violence, surtout celle des hommes envers les femmes, est une chose qui m'effraie, la visiter dans mes écrits me permet d'en être maître. Il ne s'agit que de mots, ce n'est pas réel, ça ne peut donc pas me blesser.

 

Tes univers froids, sinistres me font penser à certaines histoires comme Enfer Vertical de Brussolo, une déshumanisation progressive très Orwellienne, un ton sec et détaché à la Robert Bloch. Quels sont tes auteurs de prédilection ? As-tu des préférences particulières dans les films que tu visionnes en quête d'inspiration ?

 

Enfer vertical, je l'ai découvert très récemment, vers Pâques et lu dans la foulée, un livre que j'ai beaucoup apprécié pour son univers sombre et désespéré, cette prison qui fait effectivement un peu penser à celle de Greta.

Je n'ai pas vraiment d'auteurs de prédilection, même si j'ai été fan de Stephen King pendant des années (je les achète toujours à la sortie, mais je ne les lis plus depuis pas mal de temps). En fait, je lis plutôt à l'impulsion : un titre, une couverture, un résumé, quelque chose qui m'attire, qui éveille un truc en moi. J'aime les dystopies, les univers apocalyptiques ou post-apocalyptiques, le fantastique ancien ou plus récent, l'horreur et son cousin le trash bien coup de poing. J'ai découvert sur le tard des collections comme Angoisse et Gore de Fleuve noir, Maniac chez Patrick Siry, ou des éditeurs plus récents comme Rivière Blanche, Mapertuis et tant d'autres, pleins de pépites que je n'ai pas le temps de lire.

Pareillement, niveau films ou séries, je reste majoritairement dans le domaine de la sfffh, et j'ai toujours du plaisir à revoir de vieux succès des années quatre-vingts : The thing, Alien, Evil dead...

Tout cela m'inspire plus ou moins consciemment. Parfois, le sujet d'un livre ou d'un film me parle beaucoup et engendre un texte assez vite. D'autres fois, je ne me rends pas compte de mes inspirations, ça vient et je serais bien en peine d'expliquer la genèse du récit.

 

Fais-tu une différence entre l'épouvante et le gore ? Ont-ils les mêmes codes ou penses-tu que le gore permet un champ expérimental plus vaste ? On peut tout se permettre dans le gore et aborder des déviances qui sembleraient hors de propos dans un récit de terreur. Quel est ton avis sur ce sujet ?

 

L'épouvante est moins violente. Je dirais que l'épouvante cherche à faire peur et peut se contenter pour ce faire d'une ambiance, sans mort, sans violence (ce qui ne veut pas dire que cela doit forcément en être absent). Le gore va dans la violence, dans le meurtre, dans le sang. Le gore tendra beaucoup plus vers le dégoût du spectateur ou du lecteur. Et dans le gore, on pourrait dire qu'il y a une catégorie encore plus extrême qui visera non seulement à dégoûter, mais également à déranger, à choquer en explorant des sujets encore plus tabous. Une catégorie où, effectivement, on peut se permettre des choses qu'on ne peut pas dans l'épouvante ou l'horreur classique. Maintenant, comme pour tous les genres, tout est relatif, une œuvre pourra être jugée d'horreur par les uns et gore par les autres. Des exactions peuvent aussi être dérangeantes et choquantes sans pour autant être gore. Mais l'intérêt de ce genre est justement de pouvoir explorer des chemins peu fréquentés. Personnellement, je raconte ce qui me passe par la tête quand j'entame un texte, je cherche le trash, je cherche à agresser les sensibilités parce que choquer, c'est assez amusant, alors que moi, je garde un énorme recul quand j'écris dans ce genre, au fond, je me marre plus qu'autre chose des horreurs que je peux raconter. Ce qui fait que je peux quasiment tout me permettre, à l'exception de cautionner toute cette violence, parce que je sais en permanence que je raconte des histoires et que rien n'est vrai. Pour moi, c'est un peu la règle numéro un, toujours garder du recul et même de l'humour. Pour certains auteurs, cet humour se sentira dans le récit (comme toi par exemple), chez moi, il est surtout dans l'état d'esprit au moment de l'écriture.

 

Hormis le gore, tu serais intéressée de t'aventurer dans un genre inexploité pour le moment ? Dark fantasy, bit-lit, porno... ou préfères-tu écrire dans une zone de confort sans prendre trop de risques ?

 

J'aime explorer d'autres choses. Je n'y suis pas spécialement à l'aise, mais j'aime bien. Des tas de genres m'attirent plus ou moins et je n'en rejette aucun. Cela-dit, il est plus facile de rester dans sa zone de confort. Le gore/trash est pour moi cette zone où je peux écrire sans trop réfléchir. Sauf que j'ai parfois l'impression que je ne pourrai pas toujours me renouveler et je crains d'écrire, ou réécrire, des histoires que j'ai déjà écrites. C'est aussi une des raisons (en plus du plaisir) pour lesquelles je m'aventure dans le fantastique, l'apo/post-apo, et la dystopie où j'ai le sentiment qu'il y a plus d'idées potentielles de récits (ou plutôt, plus d'idées que moi, je pourrais trouver et exploiter). Une de mes envies est d'écrire un policier, mais ça, ça ne sera pas avant fort longtemps. Le porno me tente aussi. Je sais que mes récits trash sont pornographiques, mais c'est du porno violent, je voudrais rédiger quelques textes sans toute cette violence. En fait, je crois que je voudrais pouvoir écrire dans tous les genres et pondre au moins un texte valable dans chaque. Un jour ou l'autre, qui sait.

 

Pour conclure, tu évoques un projet avec Florence Barrier. Je ne vais pas cacher à nos lecteurs que j'en connais la teneur et que je vais participer à cette aventure, mais peux-tu nous détailler la chose plus précisément. N'est-ce pas une folie de se lancer dans le monde cruel de l'édition ? Je te remercie chaleureusement pour cet entretien constructif et passionnant et te souhaite le meilleur pour tes futurs projets. Tu sais que j'ai une admiration éternelle envers les auteurs belges (de même que pour la bande dessinée) et tu fais partie de mon petit panthéon. Même si tu sens la frite...

 

Ça fait déjà bien longtemps que j'ai envie de me lancer dans l'aventure de l'édition. On en a souvent parlé au gré des années où nous avons fréquenté, d'abord Le manoir du fantastique, ensuite l’Écritoire des ombres. Des envies, des idées, des « et si », sans que rien ne se concrétise jamais. Et j'ai eu envie que cela se fasse enfin, en me disant « pourquoi pas ». J'ai rédigé une ébauche que j'ai présentée à mon père. Il s'est enthousiasmé. Mais il nous fallait une troisième personne pour lancer l'association. J'ai pensé à Florence Barrier, je savais que l'édition l'intéressait, j'apprécie son talent et ses connaissances, ainsi que sa personnalité. Je lui ai proposé de me rejoindre pour tenter l'aventure, elle a accepté, et nous avons commencé à réfléchir à tout ça. Nous partions de rien, on savait juste que notre ligne éditoriale serait la sfffh, en nouvelles ou en romans, ça a pris du temps, entre contretemps et emploi du temps de chacun. Mais nous n'avions pas envie d'abandonner. Tout cela nous plaisait (et nous plaît toujours) beaucoup. Petit à petit, ce qui n'était qu'une ébauche s'est solidifié, et l'asbl est née en août de l'année passée : Les Ombres d'Elyranthe. Comme je l'ai dit, nous partions de rien, et nous avons conclu très vite que le mieux pour nous était de solliciter des auteurs que nous connaissions bien. Et qui connaissions-nous mieux que les membres de l’Écritoire des Ombres ? Sans oublier que, aussi bien pour Florence que pour moi, il était clair que nous voulions commencer l'aventure avec eux, même s'il est tout aussi clair que nous nous ouvrirons à d'autres par la suite. Ces membres nous ont fait le plaisir d'accepter de nous accompagner dans cette nouvelle aventure, chacun nous a fourni un texte et nous avons pu commencer à travailler une anthologie, anthologie qui sera notre toute première publication. Dans notre besace, nous avons d'autres projets, dont deux qui approchent de leur finalisation, il sera bientôt temps de les dévoiler, car nous espérons qu'ils suivront assez vite l'anthologie.

 

Nous avons pris notre temps, nous en avons perdu aussi, car chaque étape (et il en reste) a été pour nous une nouveauté à découvrir et à gérer. Nous tenons, d'ailleurs, à encore une fois remercier tous les auteurs qui nous ont fait confiance tout au long du processus. Grâce à eux, nous allons bientôt proposer une anthologie d'une grande qualité avec des textes que nous sommes fiers de publier. Et la suite n'aura rien à envier à notre premier bébé.

 

Quant à la peur, il vaut mieux ne pas penser à cela. Tout est compliqué à notre époque, ce n'est pas une raison pour ne pas oser, ainsi nous n'aurons pas de regrets. Nous avons confiance, nous avons l'envie, et nous ferons tout ce qu'il nous est possible pour mener à bien nos projets.

Pour terminer, je suis honorée de figurer dans ton panthéon, et ce fut un plaisir d'avoir cette longue discussion avec toi.

Au fait, je ne sens pas que la frite. Chez nous, il y a aussi le chocolat, la bière, ou les moules ;).

 

Mais je ne peux conclure sans remercier certaines personnes. Tout d'abord, tous les membres de l’Écritoire des Ombres, ce forum m'a énormément apporté, énormément fait progresser. Ensuite, une pensée spéciale pour Schweinhund/Artikel Unbekannt qui fut un soutien incroyable pendant des mois, aussi bien pour mes deux livres qu'il a choisi de publier, que pour d'autres histoires toujours dans les cartons. Sans lui, je ne serais pas où j'en suis, j'en serais même très loin.

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Entretien avec Dola Rosselet

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

 

Bonjour Dola, avant d’évoquer ton premier recueil, peux-tu nous parler de ton parcours en quelques mots ? Quand as-tu commencé à écrire et pourquoi ?

 

Bonjour Zaroff, promis je vais essayer d’être brève. Je dirais qu’il y a deux phases dans mon parcours : une très longue qui a duré environ 25 ans (!) et une autre bien plus courte qui a commencé il y a un peu plus de 4 ans.

La première débute en même temps que le collège. Déjà à l’époque, je suis une lectrice assidue et ce que je préfère à l’école, c’est les rédactions. Quand les adultes m’interrogent et me demandent ce que je veux faire plus tard, je réponds “je ne sais pas”.

Mais au fond de moi je sais déjà que j’adorerais écrire, passer de l‘autre côté du livre si tu préfères. Je grandis avec cette envie, mais à part dans le cadre scolaire, je n’écris pas une ligne. En revanche, je lis beaucoup, de tout. Je suis une lectrice curieuse et touche-à-tout, ainsi à la fin de l'adolescence je découvre la littérature dite de genre. C’est un monde, ou plutôt des mondes, qui s’ouvrent à moi. Je me dis que si un jour, je raconte mes histoires, alors ce sera dans l’imaginaire. Les années passent, je fais des études puis des enfants. Les livres m’accompagnent toujours.

 

En 2013, il y a eu beaucoup de changements dans ma vie. J’habite désormais à l’étranger, les enfants ont grandi, j’ai alors plus de temps à disposition et surtout je me sens enfin prête à écrire. À me lancer. Fin de la période d’incubation.

Je commence alors à chercher sur le net des conseils, des pistes pour aider la débutante que je suis. Et de fil en aiguille, j’arrive sur un forum d’écriture consacrée aux mauvais genres : L’Écritoire Des Ombres. J’écris ici mes premiers textes. Je tâtonne, je corrige… en un mot, j’apprends. J’ai donc commencé à écrire il y a un peu plus de 4 ans.

 

Je réponds ici à la question “quand”… mais je n’ai pas encore vraiment dit “pourquoi”. Et c’est peut-être la réponse la plus difficile. Disons qu’à un moment donné, il y a à la fois le besoin de déchirer le réel, d’ouvrir une porte vers autre chose. Et peut-être aussi l’envie de restituer sous une autre forme tout ce que donne à voir le monde extérieur, tout ce que je l’ai lu ou vécu.

Bon, pour la brièveté on repassera, et encore, je n’ai pas raconté ce qui s’est passé depuis mes premiers pas d’aspirante écrivain à la parution du recueil. Mais j’imagine que tu auras des précisions à me demander à ce sujet.

 

En effet, on devine une maturité précoce dans les thèmes que tu abordes, un talent qui ne demande qu'à s'épanouir. Alors, raconte donc ce qui s'est passé depuis tes premiers pas jusqu'à la parution de ton recueil. Je sais, c'est facile voire fainéant... mais tu m'as tendu la perche !

 

Je savais bien que tu ne résisterais pas à la tentation ! Je commence à écrire quelques textes que je poste sur le forum. Cela me permet de travailler aussi sous contrainte (thème et/ou nombre de signes) et d’avoir un retour direct, en un mot j’expérimente.

 

Je commence à regarder du coin de l’œil les appels à textes, parfois je débute des récits que je ne parviens pas à terminer, par manque d’expérience. Et puis une nouvelle écrite sur le forum (Frères d’a(r)mes) reçoit un bon accueil et je me décide à l’envoyer à plusieurs éditeurs. L’un d’entre eux répond rapidement, voilà ma première publication ne tardera plus ! C’est très encourageant pour moi et me donne vraiment de l’élan pour continuer.

 

J’écris parfois pour correspondre à un appel en cours, mais le plus souvent je me fais plaisir sans chercher à « caser » mon texte tout de suite. Mon rythme n’est pas très rapide, d’autant plus que je passe beaucoup de temps à corriger, mais petit à petit je constitue une collection de récits dans mon disque dur. Au fur et à mesure que j’apprends, je n’hésite pas à rependre d’anciens textes inachevés et à les retravailler. Quand une de ces nouvelles semble correspondre à un appel à textes je l’envoie. Et de cette manière je réussis à décrocher d’autres publications.

 

Tu sais parfois dans la vie, la conjecture nous est favorable : on est au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes. C’est ce qui m’est arrivé : il se trouve qu’un des administrateurs de L’Écritoire Des Ombres sévit sous le pseudonyme de Artikel Unbekannt, et travaille de temps à autre pour les éditions Rivière Blanche. Il surveille ma progression depuis mon arrivée sur le forum. Début 2016, il me propose de travailler à un recueil de toutes mes nouvelles, publiées et inédites. Puis il présente ce projet au directeur de collection de Rivière Blanche, j’ai nommé Philippe Ward. La réponse, positive, arrive début 2017 !

 

Ton recueil m'a fortement marqué, notamment tes récits SF. On te sent vraiment à l'aise dans ce domaine comme Gilles Thomas. Parfaite héritière du genre, quelles sont tes influences littéraires et cinématographiques dans la SF ? On perçoit une solitude presque fataliste dans tes personnages. Malgré tout, ils vont au bout de leurs destinées quitte à passer pour des parias. Tel Hemingway et son triomphe dans la défaite, tu ajoutes en plus un décor proche du néant (galaxies inconnues, exodes spatiaux...) qui se confond avec une certaine résignation des acteurs de tes intrigues. D'où te vient cette allégorie désabusée ? L'humain a-t-il du mal à trouver sa place véritable dans le tourbillon des époques ? Même si les embûches sont nombreuses, l'homme tend à garder le sens de l'honneur et de la poésie. C'est cela que tu incarnes dans la SF : la beauté dans le désarroi. Dis-moi si je me trompe !

 

Oh ça en fait des questions ! Je vais essayer de répondre dans l’ordre. Tout d’abord mes influences littéraires sont bien plus nombreuses que mes influences cinématographiques, en SF comme ailleurs. Disons que je ne suis pas très cinéphile, les films me touchent moins que les livres… Si je devais citer deux ouvrages qui m’ont marquée, je dirais Des fleurs pour Algernon (Daniel Keyes) et À la poursuite des slans (Van Vogt), mais il y en a plein d’autres ; par exemple Le disque rayé de Kurt Steiner m’a beaucoup impressionnée.

 

Pour tout te dire, les paradoxes temporels et les voyages dans le temps me fascinent. Poul Anderson se tient donc en bonne place dans mon palmarès. Et puis, j’apprécie les space opéra pour leur souffle épique : Hypérion, Dune, le cycle de Traquemort et les livres de Pierre Bordage… J’aime aussi les univers sombres et dystopiques, mon dernier coup de cœur en date : pour Futu.re de Dmitry Glukhovsky.

 

L’humanité a-t-elle du mal à trouver sa place dans le tourbillon des époques ? Sûrement ! Je dirais même qu’elle a du mal à trouver sa place tout court, et qu’elle cherche désespérément un sens à son existence. La science, malgré ses développements spectaculaires, est incapable d’apporter des réponses à cette angoisse spirituelle. Et je ne parviens pas à imaginer que ce soit différent dans un futur plus ou moins proche. Que nous reste-il alors ? Pour certains la foi et la religion, pour d’autres la capacité à accepter que notre présence ici soit dépourvue de sens et vivre malgré tout. Tracer son chemin, parfois hors des sentiers battus, en sachant qu’il mène tout droit vers le néant.

 

Tout ce que je te dis là, ce n’est pas des choses auxquelles je pense quand j’écris. Je ne me mets pas devant mon clavier en me disant : Tiens ! Je vais aborder telle thématique ou faire passer tel message. Je laisse mes personnages vivre (ou mourir). Quant à incarner la beauté dans le désarroi, je ne sais pas. Mais je crois en effet qu’il suffit d’une lueur, même infime, pour trouer l’obscurité.

 

On constate que la SF est une part dominante de ton imaginaire. Concernant le fantastique et l'épouvante, qu'en est-il ? Es-tu une adepte des oeuvres de la Bibliothèque Marabout (Ray, Ghelderode, Owen...) ou aimes-tu te laisser surprendre par des auteurs plus contemporains, quitte à plonger dans le thriller (Grangé, Chattam...) ou le hard-boiled (Thompson, Williams, Chandler...) ? Tes récits horrifiques ne tombent jamais dans le trash ou le graveleux. Il y a une finesse, des subtilités dans les effets sans tomber dans la caricature. Tu te sens plus proche d'un Bram Stoker qu'un Jack Ketchum ?

 

Bon, je n’ai lu aucun des auteurs que tu cites à part Chattam et Bram Stoker, j’ai le droit de répondre à la question quand même ? Allez on va dire que oui.

J’ai découvert le fantastique avec Maupassant et son Horla. Une vraie révélation ! J’ai lu toutes ses nouvelles, plusieurs fois ; je ne m’en lasse pas. Un peu plus tard dans ma vie de lectrice, il y a eu Edgar Poe, Théophile Gautier et... Bram Stoker. Pour être honnête, je ne garde pas un excellent souvenir de ce dernier ; je suis allée au bout de son Dracula mais je l’ai trouvé indigeste : le style, trop ampoulé à mon goût, ralentit le rythme et amoindrit la tension. Dans le même genre, ma préférence va sans conteste au Carmilla de Sheridan le Fanu, auquel ma nouvelle À en mourir rend d’ailleurs hommage.

 

Je lis de temps à autre des thrillers (King, Koontz, etc) ; ces livres sont bien ficelés et je passe un bon moment, mais ils ne me laissent guère d’empreinte. Je les oublie vite. J’aime aussi les whodunit à la Agatha Christie et les polars historiques de la collection 10/18, mais s’il ne devait en rester qu’un, je garderais le Juge Ti de Van Gulik.

Pour en revenir au fantastique et à l’épouvante et puisqu’on en est aux confidences, je peux bien t’avouer que les scènes remplies d’hémoglobine, de corps en morceaux et de viscères éparpillés ont tendance à me filer des cauchemars (tu peux rire). Donc j’évite d’en lire et à fortiori d’en écrire.

 

J’aime quand c’est étrange, troublant, inquiétant et que les repères s’effritent : Je suis la reine, le recueil de nouvelles d’Anna Starobinet, m’a beaucoup impressionnée. Et toujours côté courts récits, je viens de terminer Certains ont disparu et d’autres sont tombés de Joel Lane, du fantastique contemporain tout simplement superbe.

 

Tu dois avoir aussi un regard acéré et critique sur les romans classiques, je pense à Remarque, Dorgelès, Barbusse, Céline, Gibeau... pour ne citer qu'eux, car tes récits sur les deux guerres mondiales sont criants de véracité. Pourquoi avoir choisi une telle approche dans la nouvelle (Ce qui s’est passé) Dans la tanière du loup ? Je trouve qu’elle est originale et pose des questions.

 

Deux livres traitant de la guerre m’ont marquée : À l’ouest, rien de nouveau de Remarque et Le silence de la mer de Vercors. Comment des gens ordinaires emportés dans un conflit qui les dépasse et sur lequel ils n’ont aucune prise, survivent au jour le jour. La guerre imprègne tant le quotidien qu’elle devient la norme et quand elle s’arrête, ceux qui ont survécu ne sont plus les mêmes.

 

Je vis à Berlin depuis bientôt six ans, ici le passé ne se laisse pas oublier. La deuxième guerre mondiale a marqué la ville, sa topographie, sa mentalité. Elle est plus concrète, plus vive que dans un livre d’histoire ou un documentaire, elle est palpable. Ou plutôt les cicatrices le sont.

 

Pour préparer la nouvelle sur la grande guerre, j’ai lu des correspondances et des témoignages de cette époque, tous écrits à chaud, par exemple Carnets de guerre (1914-1918) de l’adjudant-chef Cœurdevey. Je voulais un ressenti brut et non le recul que confère le temps ou l’âge.

À l’inverse, dans le cas du récit traitant de la seconde guerre mondiale, c’est suite à la lecture du Journal d’une jeune fille Russe à Berlin 1940-1945 que j’ai eu envie d’écrire. Quand les héros jouent de malchance, est-ce le destin, le hasard ou l’expression d’une volonté supérieure ?

 

La foi, dont je suis totalement dépourvue, ne cesse de me fasciner. On parle souvent de suspension d’incrédulité en littérature, pour moi la foi c’est de la suspension d’incrédulité à un niveau paroxystique. Je tente d’en décortiquer les mécanismes, de m’en emparer et de les tordre, parfois jusqu’à l’absurde.

Je vois la croyance comme un vote de confiance, une adhésion couplée à un certain lâcher-prise : peut-être qu’on souffre là maintenant, peut-être qu’on ne comprend rien à ce qui nous arrive, mais quelqu’un sait mieux que nous. Ce poids si lourd aurait donc un sens (on en revient à l’avant-dernière question…). C’est aussi cela que je questionne, la façon d’appréhender les épreuves…

 

Parmi tes nouvelles, j'ai particulièrement apprécié Deus ex machina par sa puissance visuelle. Cette idée d'un ascenseur ouvrant sur des mondes et décors différents m'a laissé une trace indélébile. Malgré sa brièveté, j'ai pensé à King et sa Tour sombre, Kubrick et son 2001 : a space odyssey... rien à voir pourtant, mais je fus troublé. Ce texte pourrait être traité comme un roman. Mon esprit est parti loin lors de la lecture de ce récit incroyable. J'avais même en tête le morceau Invisible Sun de The Police pour l'ambiance. Je suppose que tu n'as pas eu les mêmes influences que moi, alors quelles furent les sources originelles de cette histoire ? Et pourquoi le choix de Cassandre pour nommer ton héroïne ? Ève aurait été logique également ! Ce récit possède de nombreuses interprétations. J'en reste coi.

 

Ce texte, pourtant pas très long, m’a donné du fil à retordre. À vrai dire, tout est parti d’un concours sur l’Écritoire Des Ombres sur le thème de l’angoisse (le quotidien qui dérape sans crier gare et bascule dans l’étrange répond bien à l’idée que je me fais de l’angoisse). J’avais commencé ce texte et puis j’ai réalisé que je dépassais le format imposé. Je ne l’ai pas abandonné pour autant et je l’ai retravaillé à intervalles réguliers (surtout la fin). D’une façon générale, j’ai lu avec enthousiasme les livres évoquant les univers parallèles et leurs points de jonction. On pourrait citer en vrac : Moorcock, son Champion éternel et le Multivers, la Saga des Hommes Dieux de Philip José Farmer, Le cycle des portes de la mort de Weis & Hickman ou plus récemment Extinction Game de Gary Gibson.

 

Parfois le transfert résulte d’un mécanisme maîtrisé (d’ordre scientifique ou magique selon le genre dans lequel on évolue), parfois c’est une rupture dans la réalité, dans la logique. Pour ma part, les moyens de transport m’ont toujours semblé propices à ce type de voyage. Comme si le mouvement physique créait une distorsion rendant la bascule possible (cela marche aussi avec le voyage temporel). D’une certaine façon, l’ascenseur est un moyen de transport, mais il est aussi source d’angoisse pour les claustrophobes. Il a tout pour me plaire en somme, dans l’histoire il devient à la fois une plaque tournante et une prison…

 

Quant au choix du prénom, j’avoue un penchant pour les prénoms de la mythologie grecque (Ulysse, Olympe, Cassandre…) et j’avais envie pour mon héroïne d’un prénom évocateur. Dans la mythologie, le pouvoir de Cassandre est à la fois un don et une malédiction. Et dans mon récit lorsqu’elle arrive à destination, c’est cela qu’elle incarne à mes yeux : un don et/ou une malédiction. Qui sait ?

 

On ne peut évoquer ton recueil sans parler d'un thème adjacent qui revient régulièrement dans certains de tes récits : la vengeance. Et plus particulièrement dans un cercle familial, amoureux où la gastronomie n'est jamais loin. Comme d'illustres réalisateurs, tu parviens à dénoncer l'hypocrisie et les faux semblants dans un cocon intimiste. Est-ce un aspect de ta personnalité ? Une épée de justice dans un gant de velours ?

 

Je fais partie de ces personnes qui n’oublient rien. Le meilleur comme le pire. Je peux pardonner l’offense parfois, mais l’oublier non ; sans pour autant aller jusqu’à la vengeance.

Cette dernière est une idée séduisante pour un écrivain : un ressort scénaristique, des personnages en proie à une obsession, des sentiments puissants parfois ambivalents. Bref, que du bonheur servi sur un plateau d’argent (la gastronomie toujours dans les parages).

 

Quant à la justice, qu’elle soit personnelle ou séculaire, c’est un thème qui m’intéresse particulièrement. J’ai lu deux excellents recueils de nouvelles de Ferdinand von Schirach : Crimes et Coupables. Ils questionnent avec brio les notions de culpabilité et de justice. Par ailleurs, le cercle familial – surtout dysfonctionnel – amène son lot de non-dits, de rancœurs, de blessures plus ou moins cicatrisées, offrant ainsi une intensité dramatique dont il serait dommage de se passer.

 

Nous arrivons au terme de cet entretien et je te remercie d'avoir levé le voile sur Dola Rosselet. Pour conclure, ton récit Comme un parfum de deuil est le plus marquant pour moi. Il possède une poésie teintée de fantasy. Je ne crois pas me tromper en affirmant que c'est le texte qui te ressemble le plus. L'amour, le chagrin, les fragrances, l'érudition, l'alchimie et la folie d'un homme qui tente tout pour retrouver l'essence de sa défunte épouse.

 

Effectivement ce texte m’est très personnel…

 

Mille mercis à toi. Je te souhaite le meilleur pour la suite et j'espère que ton recueil touchera de nombreux lecteurs. Des projets futurs à nous annoncer ?

 

Merci à toi pour cette interview, cet exercice m’a aussi donné l’occasion de réfléchir à mes influences, à mon rapport à l’écriture. Tu sais, si je réussis à toucher vraiment quelques lecteurs je serai déjà très heureuse.

 

Des projets, oui j’en ai : Tout d’abord un texte de près de 75000 signes en stand-by depuis (beaucoup trop) longtemps que je voudrais terminer en 2018. Je ne sais pas encore quelle sera sa taille définitive, on verra jusqu’où les personnages m’emmènent.

 

Et dans ma tête des héros, des héroïnes et des univers qui ne demandent qu’à prendre vie. Mais le temps n’est pas extensible, alors priorité aux projets en cours (surtout ne pas se disperser ! À répéter en boucle.). Enfin, deux de mes nouvelles seront publiées cette année, j’en dirai plus sur ma page très bientôt !

 

Lire notre chronique de "De chair et d'encre".

 

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Entretien avec Philippe Morin

Publié le par Zaroff - Commenter cet article et avis postés :

Bonjour à vous. Avec la sortie de votre deuxième roman paru chez Rivière Blanche, nous avions envie d'en savoir plus sur vous. Vous nous semblez être un auteur discret qui ne s'éparpille pas dans les multiples réseaux sociaux nauséabonds qui peuplent Internet. Quel est votre parcours d'auteur ?

J’écris depuis l’âge de vingt ans, à peu près. J’en aurai le double dans le courant de l’année. J’ai été publié à trente ans pour la première fois, déjà chez Rivière Blanche, une collection que j’ai connue en effectuant des recherches sur le web sur L’Autoroute sauvage de Gilles Thomas. J’ai découvert un auteur qui était publié dans cette structure, Thomas Geha, qui venait de sortir un bouquin très inspiré de la trilogie de l’Autoroute. Je me suis penché sur le catalogue de la maison puis j’ai soumis les premiers chapitres d’un roman sur lequel je bossais à Philippe Ward qui m’a dit qu’il était intéressé… Je ne suis jamais allé au bout du projet que j’avais sur le feu mais un an plus tard, à l’occasion d’un appel à textes consacré au personnage de Cal de Ter créé par Paul-Jean Hérault, une nouvelle que j’avais envoyée a été sélectionnée et je me suis retrouvé au sommaire du Retour de Cal de Ter.

Par la suite, j’ai publié d’autres nouvelles chez Eons, Parchemins & Traverses, de nouveau Rivière Blanche, avant de sortir un roman chez eux en 2013, dans la collection Noire : Paris Zombies.

Quant à la discrétion que vous évoquiez, un mot sur ce thème : j’ai choisi d’utiliser un pseudonyme dans le but de me sentir libre d’écrire toutes les horreurs possibles et inimaginables sans avoir à soumettre mes textes au jugement moral de mes proches et de mon entourage. Autour de moi, pratiquement personne ne sait que j’écris. Je crois qu’aucun membre de ma famille ni le moindre ami n’a déjà lu une ligne signée de mon pseudo. Je trouve cette situation d’un confort absolu. Je n’ai à me justifier de rien et c’est vraiment appréciable. Pour ce qui est des réseaux sociaux, j’y fais un tour de temps en temps mais ce n’est pas trop ma came. Je ne goûte pas tellement les exercices d’autopromotion incessants rabâchés par des gars qui choisissent comme nickname « Monsieur Untel Auteur ». Je crois au texte, et rien qu’au texte. Après, il y a peut-être une certaine forme de snobisme mâtinée d’un complexe d’illégitimité dans mon attitude. Si demain j’étais au catalogue de la Série Noire ou que mes romans soient empaquetés dans la fameuse couverture crème de Gallimard et qu’on me proposait de passer à La Grande Librairie ou au JT pour évoquer mes bouquins, je foncerais. J’adorerais projeter des billets violets sur une groupie en string se déhanchant autour d’une barre de pole dance dans une loge de Canal+, ainsi que le font les écrivains médiatisés comme chacun sait.

Nous comprenons tout à fait votre ressenti et le partageons : seul le récit compte et suivre son instinct d'auteur plutôt qu'une mode est primordial. On devine que le format de la nouvelle « domine » vos publications. Est-ce un choix délibéré, une méthode où vous vous sentez à l'aise ? Ou est-ce une récréation que vous vous permettez durant la rédaction d'un roman ?

Les trois à la fois. J’aime aller à l’essentiel, à l’os. La nouvelle impose cette contrainte. Il n’y a pas de temps à perdre. Les scènes d’introduction n’ont pas lieu d’être, on est placés immédiatement au cœur de l’action. J’apprécie de ne pas devoir broder, de ne pas tirer à la ligne pour atteindre l’épicentre de l’événement. Je ne comprends d’ailleurs pas comment il est encore possible que le genre soit mésestimé en France, à notre époque où tout va trop vite, où le temps manque, une époque où les séquences vidéos les plus brèves possibles ont pris le pas sur les séries qui avaient pris le pas sur les films, où tout est mis en œuvre pour dépecer la faculté d’attention dans une société du loisir où chaque seconde compte. Je préfère cet exercice du sprint où les efforts doivent être condensés et explosifs plutôt que le travail laborieux du marathonien planchant sur son roman, retardant ses effets, différant les révélations. Je déplore que le format court ne soit pas plus aimé par les auteurs de littérature de genre, mais peut-être ne se contentent-ils que de répondre à une réalité économique paradoxale.

Personnellement j’ai toujours l’impression de faire trop long quand je travaille sur un roman. Paris Zombies est catégorisé comme tel mais c’est presque une coquetterie éditoriale. Durant la rédaction des Épouvantails, Philippe Ward m’enjoignait constamment d’étoffer mon propos. D’où, d’ailleurs, la présence au sommaire des nouvelles et de la novella complétant le volume afin d’épaissir celui-ci. Les romans, je les préfère quand ils sont noirs et secs comme un coup de trique. Genre Hors la nuit de Sylvain Kermici ou Ni ce qu’ils espèrent, ni ce qu’ils croient d’Élie Treese, pour évoquer des lectures personnelles récentes.

Votre âme de nouvelliste est-elle truffée de références précises ? On pourrait citer « Fantômes et Frafafouilles » de Fredric Brown ou encore « Contes de terreur » du remarquable Robert Bloch. Quels recueils de nouvelles vous sont incontournables ?

Curieusement il s’agit de recueils parus chez des éditeurs de littérature générale. Je place le Presque rouge de Sébastien Amiel paru chez l’Olivier au-dessus de tout. Techniquement ce bouquin est tellement parfait qu’il me donne envie de pleurer de rage quand je lis une des nouvelles qui le compose ou même simplement un extrait. Pas un mot en trop, pas un signe de ponctuation qui ne soit pas bien placé. D’un minimalisme glacé, c’est un sommet du genre qui me rappelle à quel point il est ardu de faire simple, clair, limpide. Dans le domaine qui nous intéresse, Bloch est en effet assez génial. J’aime beaucoup Clive Barker aussi, et Stephen King. Ce qui me plaît chez ce dernier c’est l’irruption de l’irréel le plus barré dans le réel le plus tangible qui soit. Pour ça, c’est le meilleur. Je garde un bon souvenir de l’Emporium d’Adam Johnson et de la Douce apocalypse de James Flint. Dans un registre plus classique, il m’arrive souvent de relire Richard Matheson.

Avant d'évoquer vos romans, abordons votre technique de travail en quelques mots. Écrivez-vous tous les jours ? Comment vous viennent les idées ? On sait qu'elles sortent de nulle part comme la plupart des auteurs, mais vous arrive-t-il de visionner des films et de lire des bouquins à la chaîne avant d'attraper un thème de récit ? Et enfin, un plan est-il défini à l'avance ou vous rédigez des lignes à l'instinct en vous laissant surprendre par les situations et/ou personnages ?

J’essaie d’appliquer la maxime de Pline : nulla dies sine linea. Pas un jour sans une ligne. Parfois je n’accouche vraiment que d’une seule ligne durant toute une journée mais ce n’est pas grave, le pari est tenu. Je ne dispose pas de beaucoup de temps à consacrer à l’écriture car comme je vous l’ai dit précédemment cette activité est pour ainsi dire tenue secrète. Ma femme sait que je gribouille mais je n’arrive à rien quand elle est dans les parages alors je dois me débrouiller pour me dégager du temps lorsqu’elle est absente. Ce n’est pas toujours évident avec un petit de 2 ans et demi… J’ai davantage de jours de congés qu’elle alors j’en profite aussi. Enfin il m’arrive régulièrement de sortir ma clé USB et d’écrire au boulot quand j’ai un moment. Mon plus gros problème vient de ma lenteur. Je suis perfectionniste à l’extrême et j’avance à un rythme abusivement lent. En revanche, quand je laisse un chapitre derrière moi, il est clean, grosso modo. La relecture finale se fera rapidement.

À l’époque où j’écrivais beaucoup de récits post-apocalyptiques, je ne lisais que ça pendant mes phases de rédaction. Ça m’aidait. J’y pensais tout le temps, je me vautrais dans les romans-catastrophes, j’en achetais des tonnes. Les meilleurs comme les pires romans de gare. Ça m’a passé, je n’ai plus besoin de cette immersion totale pour écrire. Pour Les Épouvantails, il n’a pas été impératif que je ne lise que du rural noir ou du survival. Même si je me suis quand même replongé dans le Morte saison de Jack Ketchum et dans les opus de Joël Houssin parus dans la collection Gore du Fleuve noir. J’avais aussi relu Les Enfants du maïs de King.

Mes projets mûrissent lentement. Une idée jaillit. Je la garde dans un coin de ma tête. C’est quand elle va en rencontrer une autre, ou lorsqu’elle va se télescoper avec un autre thème que, la plupart du temps, l’étincelle va se produire. Je sais à cet instant que je tiens quelque chose. Je laisse mijoter tout en commençant à réfléchir à la forme. Le projet doit-il se décliner en roman ou en nouvelle ? Qu’est-ce qui lui siéra le mieux ? Comment puis-je innover sur cette thématique ? En adoptant un point de vue original ? Lequel ? Je creuse, j’étoffe, je tente d’apporter quelque chose que je n’ai pas lu auparavant.

Le point de départ de Paris Zombies, par exemple, c’est la scène finale du film 28 semaines plus tard avec ces morts-vivants qui arpentent le Trocadéro. L’image m’a marqué. Je songe à quoi ressemblerait un 28 mois plus tard se déroulant dans la capitale. L’idée me séduit. Comment renouveler un peu le truc ? Le point de vue diffracté viendra quelques temps après.

Je ne définis pas de plan complet, précis. Par contre il me faut les personnages et la fin du récit, obligatoirement. Je dois savoir où je vais. Ainsi que quelques scènes-clés, autour desquelles le projet va s’articuler. Après tout peut arriver au fil de l’écriture. Des personnages évoluent, d’autres peuvent disparaître plus tôt que prévu. J’ai été sensible au conseil de Chuck Palahniuk qui recommande à l’auteur de se surprendre lui-même, s’il veut intéresser un tant soit peu le lecteur.

Concernant Paris Zombies, ce roman s'articule sur des fragments, des instants de vie précaire où l'horreur se niche dans les ruelles, les bouches de métro, les appartements abandonnés. Des nouvelles indépendantes (qui peuvent être lues séparément) qui s'articulent dans une intrigue globale. Contrairement à John Russo qui dirige souvent ses personnages dans un lieu confiné, vous choisissez un décor vaste et citadin. D'une manière humaniste, ce roman tient plus d'un Andrevon (Le reflux de la nuit est une merveille) que d'un Romero. Nous pensons aussi à Rage de David Moody par le traitement fragmenté du récit. En somme, quelle est votre vision du mort-vivant, thème éculé et maintes fois ressassé ? En quoi Paris Zombies peut-il intéresser le lecteur aguerri ? Qu'apportez-vous de plus à ce genre précis selon votre perception d'auteur ?

Tout d’abord je tiens à vous remercier d’établir, toutes proportions gardées bien sûr, des comparaisons aussi flatteuses avec des auteurs comme Moody (j’ai lu son Rage et apprécié le dynamisme de son récit qui part fort, accélère, et finit au sprint) et surtout Andrevon. Je crains de ne pas faire dans l’originalité mais j’appréhende le mort-vivant comme un pauvre hère délivré de son moi et de sa sage petite voix du Surmoi, laissant donc le champ libre et toute la place au ça. Plus d’interdit, plus de barrière : le mort-vivant croque la vie à pleines dents (n’est-ce pas ?) au mépris des conventions. Je pense qu’on peut le voir comme un ultra-libéral désinhibé qui peut enfin assouvir son addiction à la société de consommation sans la moindre retenue. Suprême allégresse (quel plaisir d’écrire des scènes mettant en scène ces jouisseurs ultimes) mais qui s’accompagne d’un danger tout aussi extrême, celui de constater le résultat d’un modèle sociétal où la pondération est un concept obsolète, où la loi du plus fort et elle seule l’emporterait, en un mot comme un cent à ce que donnerait la logique capitaliste portée à son paroxysme.

Le fait que Paris Zombies se déroule en France et surtout dans la capitale est me semble-t-il inédit, et si j’ai été captivé par le fait de mettre en scène des revenants à Paris, je me suis dis que ce cadre pouvait intéresser des lecteurs. J’écris toujours un bouquin qui me plairait en tant que lecteur. Cette ville offre un tel foisonnement de possibilités que l’éclatement du récit m’est apparu très tôt nécessaire afin d’embrasser un maximum de ces possibles. J’avais certes lu le World War Z de Max Brooks qui adopte un procédé similaire mais c’est bel et bien Paris et la richesse de sa géographie qui ont dicté le canevas formel du roman.

Je suis d’ailleurs tout à fait d’accord avec vous lorsque vous parlez d’un « décor vaste et citadin » mais énormément des fragments composant Paris Zombies se déroulent dans des espaces confinés. Les films de Romero m’ont marqué au fer rouge et je ne sais pas s’il est possible de se défaire de son influence quand on traite de la thématique des morts-vivants. C’est lui qui a défini la grammaire du genre.

Vos deux romans (et nous sommes jaloux) disposent de couvertures magnifiques de l'illustrateur Mike Hoffman. Notre imaginaire plonge de suite dans des ambiances dignes des comics américains (une pensée au passage au regretté Bernie Wrightson qui nous a quitté en mars). Mais, pour être honnêtes, nous pensons que l'illustration de Les épouvantails ne reflète pas particulièrement l'intrigue du livre, contrairement à Paris Zombies. Pourquoi ce choix ? Par contre, pour Les Enfants du maïs, elle serait parfaite !

J’ai appris à lire avec Strange et ses dérivés parus aux éditions Lug alors c’est peu de dire que j’ai sauté de joie quand Philippe Ward m’a proposé l’illustration de Mike Hoffman en guise de couverture pour Paris Zombies ! L’esprit comics, weird tales, suintait de tous les pores de ce dessin. J’étais ravi.

Pour Les Épouvantails il est vrai que la couv’ entre moins en résonance avec l’histoire développée dans le roman mais on ne pourra pas nier qu’elle ne matche pas idéalement avec le titre. Qui plus est, elle dégage à mon sens une dose suffisante d’angoisse. Et les couleurs sont superbes : on sent l’été pourrissant, la canicule, le danger, la mort qui rôde.

J’ignorais que Bernie Wrightson était décédé. Je dois encore avoir dans ma chambre de gosses chez mes parents quelques exemplaires de la Créature du Marais sortis chez Arédit. C’était un titre que j’appréciais.

Vous évoquez Stephen King. Quelle est votre œuvre marquante de cet écrivain ? Vous sentez-vous plus proche d'un Carrie, d'un Le corps (Différentes saisons), d'un Salem ou d'un Colorado Kid ? King possède une palette très large, passant de l'horreur au polar, du post-apo (Le Fléau) à la SF (Dreamcatcher ou Les Tommyknockers). Quel thème vous parle le plus chez King ?

Je crois que ce que j’apprécie le plus chez King, c’est quand il se décolle le moins possible de la réalité. Lorsque le danger ne vient pas d’une créature issue d’un autre monde mais de la voisine de palier. Lorsque l’action ne se déroule pas sur le terrain de la fantasy mais dans le centre commercial au bout de la ville. Difficile de choisir un titre parmi une bibliographie si abondante… Je vais probablement vous surprendre mais le volume de King que j’ai sans doute le plus relu doit être Écriture. Mémoires d’un métier où le boss n’est pas avare de conseils et d’anecdotes sur son job.

On pourrait résumer Les épouvantails à un survival rural mais c'est plus complexe que ça. Le malaise des paysans, les racines familiales sont des éléments de confrontation entre deux univers différents : le rapport à la terre et le rapport à l'argent. Jalousie, convoitise, adultère chez une famille citadine et instincts primitifs, sauvages chez les frères Neumance. Au milieu, un gendarme en bout de course, aigri dans la solitude. C'est mâtiné de Ketchum et Corsélien ! Parmi la terreur, on ressent l'amour filial qui perce les carapaces et les tromperies. Des zones d'ombre subsistent également : le rôle du mécanicien, le sort des rescapés... cette fin brutale qui ne répond pas à toutes nos questions était-elle prévue dès le départ ? Nous pouvons ajouter que ceci nous laisse un malaise persistant en refermant le livre. Est-il important pour vous de laisser le lecteur dans le doute ? De l'abandonner avec ses propres terreurs en somme.

La fin des Épouvantails était écrite dès le début, en effet. Ultime geste d’honneur d’un paysan appartenant à une époque révolue, un forçat de la terre qui n’aurait jamais eu l’idée de faire autre chose que d’accepter son sort et de serrer les dents en souffrant, au contraire de ses rejetons. Est-ce prémonitoire ? Peut-être. Bon nombre d’agriculteurs vivent dans une telle détresse, mènent une existence si difficile... Leur taux de suicide est ahurissant. Les mecs ne parviennent plus à gérer la pression folle exercée par les banques, le marché, les grandes surfaces, etc. Leur désarroi est si grand qu’ils ne voient d’autre option que celle de se mettre une balle dans la tête, jusqu’au jour où l’un d’eux aura l’idée de braquer le canon de sa pétoire ailleurs que sur sa propre tempe, qui sait ? Le projet de ce roman m’est venu après m’être demandé ce qui se passerait si un jour, au lieu de se tuer lui-même, un paysan décidait de tuer quelqu’un d’autre. Je connais ce milieu et je suis révolté par l’inaction de notre classe politique à l’encontre de ces hommes et de ces femmes à qui nous devons tellement. Les types se saignent durant leur vie entière pour des clopinettes. Ils sont méprisés. C’est affolant. Je préfère revenir au sujet du bouquin car le simple fait d’évoquer cette situation me met les nerfs. Le non-dit, le fait de ne pas répondre à toutes les questions était essentiel pour moi. Vous l’exprimez parfaitement : le doute est bien plus effrayant que la certitude et génère un malaise. Comment l’histoire se finit-elle vraiment ? Plusieurs hypothèses sont envisageables, y compris les plus pessimistes.

Nous pourrions continuer cette entrevue durant des heures, tant cet échange est passionnant. Mais tout a une fin et nous vous présentons nos remerciements les plus chaleureux pour cette interview qui, nous l'espérons, permettra à nos visiteurs de mieux connaître Philippe Morin, auteur de deux romans chez Rivière Blanche et à qui nous souhaitons le succès et la richesse pour ses prochaines publications. Une ultime question avant de vous libérer : des futurs projets au cours des mois ?

C’est moi qui vous remercie. Pour la pertinence de vos questions, pour la passion qui vous anime et que vous réussissez à communiquer. Pour le boulot effectué sur votre blog.

J’ai un projet en cours qui m’occupera jusqu’à la fin de l’année : un roman que je porte en moi depuis l’adolescence et qui sera destiné aux jeunes adultes. Pas vraiment la tasse de thé de votre site (rires). J’ai décidé de tout bloquer pour l’écrire une bonne fois pour toutes. J’ai des notes accumulées depuis des années, je suis dessus depuis décembre dernier et ça avance bien. Cette parenthèse refermée, je retournerai probablement vers mon domaine de prédilection : le format court, la nouvelle, de préférence bien noire. Je profite de mon passage ici pour adresser un petit salut à mon éditeur, Philippe Ward (je sais qu’il vous lit) et le remercier de ses conseils, de sa confiance, de la liberté qu’il accorde à ses auteurs, et de sa bienveillance. Et pour le féliciter encore une fois pour le prix Bob Morane qui vient de couronner son Manhattan Marilyn. C’est dit !

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Entretien avec Nelly Chadour # Part 3

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Et s’il y en a un peu plus, je vous le mets quand même ? Troisième et dernière partie de cet entretien à bâtons rompus avec Nelly (lisez la suite pour savoir sur qui on a tapé au point de rompre ces pauvres bâtons innocents). Nelly est donc l’auteure de Sibilla. Qui sort très bientôt, rappelons-le. Pas l’auteure. Sibilla. Disponible début février chez Rivière Blanche.

 

Léonox :

Juste un passage vite fait pour dire que je ne relance pas d'une question. Parce que j'ai commencé à mettre cet entretien en forme. Or je n'ai traité que la première partie, et j'arrive déjà à 16 000 signes ! (Je pense qu'on découpera cet entretien en trois parties sur le blog) (Ou en dix)

Nelly C. :

Hinhinhin, je parle trop. (Enlève pas ma référence à Chromosome3 !)

Léonox :

Ouais, t'es bien bavarde, ma chère. Mais t'inquiète pour la référence au film de Cronenberg. Y a des intouchables, quand même. Par contre, si tu parles de Nine Inch Nails, je garantis rien.

Nelly C. :

Héhéhéhé, là, tu cherches la merde, ça va barder, tu oublies que j'ai deux cravaches et un chat Staline à la maison.

Léonox :

Les cravaches, même pas peur. En revanche, j’aime pas les chats. Encore moins les chats communistes. Je profite donc honteusement de l’occasion pour passer de l’âne au coq : puisque tu parlais théâtre et cinéma à la fin de la précédente partie de ce merveilleux entretien, parlons un peu point G culture G. Tes dix livres de chevet ? Tes dix groupes/chanteurs/chanteuses favoris ? Tes dix films préférés ?

Nelly C. :

Je classe que dalle, je lâche tout dans le désordre :

Livres :

- L'Homme qui rit, de Victor Hugo (certains lecteurs attentifs se rendront peut-être compte que j'ai tendance à pasticher le style du monsieur dans mes Diane)

- Si par une nuit d'hiver un voyageur d'Italo Calvino.

- Perdido Street Station de China Mieville.

- Ça de Stephen King.

- Shining, idem.

- Le Seigneur des Anneaux.

- La Recherche du Temps Perdu de Proust (Je vous jure que c'est vrai !!!)

- Le Roi des Aulnes de Michel Tournier.

- Ubik de Philip K. Dick.

- Le Parfum de Patrick Süskind... et tout plein plein d'autres.

 

Musique :

- Nine Inch Nails (et la voix de pétasse de Trent qui emmerde tellement Léonox)

- Amanda Palmer

- Nick Cave, avec ou sans ses mauvaises graines

- Mike Patton

- Killing Joke

- Dead can Dance

- Rob Zombie

- Foetus

- Course of the Empire

- Bauhaus... et plein-plein-plein-plein…

 

Cinoche :

- Dark City d'Alex Poyas

- La Fiancée de Frankenstein de James Whale

- Beetlejuice de Tim Burton

- Sacré Graal d'on ne les présente plus

- L'échine du Diable de Del Toro

- Psychose (Hitchcock)

- Les Aventuriers de l'Arche Perdue de papa Spielby

- Brain Dead de Peter Jackson

- Breakfast Club de John Hugues

- Gremlins de Joe Dante... et une foultitude d'autres...

 

Raven :

Je relance, mais avant tout je tiens à souligner que tes propos sont très agréables à lire, ce qui me donne d'autant plus envie de lire ta prose (désolée, au risque de me retrouver enchaînée dans les oubliettes du forum, ce n'est pas encore fait). Et merci aussi pour ta patience et les détails personnels fournis.

Quand t'es tu considérée comme un écrivain ? Dès tes premiers mots ? Ta première publication ? Ton premier cachet ? Ton premier fan ? Je sais que tu as un boulot alimentaire, mais maintenant que tu as une bibliographie bien fournie, des contacts et des publications régulières, est-ce que tes droits d'auteur aident à faire bouillir la marmite ou est-ce que ça ne paye que le papier et les dragibus ?

Nelly C. :

Merci à toi Raven, ainsi qu'à Géraldine que j'avais failli oublier. Ça fait d'autant plus plaisir que je ne me sens pas toujours à mon aise quand je parle de ce boulot d'auteur, comme si les gens s'attendaient à ce que je leur révèle des trucs incroyables alors que c'est un job terriblement solitaire.

Pour ce qui est de lire mes œuvres, j'ai un conte scato-mais-pas-trop qui traîne dans la section fantasy de la partie Vos Récits sur le forum. Cela devrait t'offrir une petite entrée en matière (c'est le mot) en plus de l'immunité diplomatique auprès d'éventuels geôliers.

.Et pour répondre rapidement à tes questions, j'ai commencé à me considérer vraiment comme une écrivaine quand les publications se sont multipliées. Mais terminer un roman, même s'il ne sera jamais publié, aller au bout d'une nouvelle, ça reste un sacré boulot et tout le monde n'est pas capable de mener ce genre de projet jusqu'au mot fin. Donc dans mes moments d'optimisme, je me dis que je suis une auteure depuis mes 18 ans et mon premier roman achevé. Concernant mes droits d'auteurs, comme pour 90% des écrivains, je dirais, c'est peanuts. Mieux vaut ne pas laisser tomber le job alimentaire.

 

Raven :

Oui, je l'ai vu, j'avais même commencé à lire puis manqué de temps pour le finir (honte à wam) (j'avoue que ce n'est pas un thème qui m'attirait particulièrement en tant que lectrice...) Sinon, penses-tu être plus productive/douée/naturelle (choisis ce qui te semble approprié) quand tu écris sous le coup de l'inspiration ou sur commande ? Ou cela ne fait-il aucune différence ?

J'ai souvent lu "si vous voulez devenir écrivain, écrivez tous les jours" ou des maximes bien-pensantes dans le genre. Qu'en est-il de toi ? Te réserves-tu une plage horaire ou des jours fixes bien calibrés ou c'est au p'tit bonheur ? As-tu des périodes sans écriture ? Es-tu du genre à tout planifier chapitre par chapitre ou te contentes-tu d'une idée de départ avec une vague idée de fin et après on verra bien ?

Quant un texte est fini, est-il fini-fini genre tu n'y reviens plus ou te relis-tu avec de la distance en te disant "j'aurais pu faire mieux" (ou au contraire te relis-tu avec plaisir ?)

Tu l'as déjà fait à 4 mains (ou +) ? C'est comment ? Sinon, ça te tente ? Tu as eu des propositions ? Tu en as envie (ou c'est en projet) avec quelqu'un en particulier ?

Pour rebondir sur ton post précédent, c'est vrai qu'on pose tout un tas de questions, je pense que, malgré tout, tout le monde est bien conscient que tes réponses ne peuvent pas s'appliquer à tout un chacun et ne sont pas un passe-partout magique qui ouvrirait les portes vers le monde enchanteur de la publication rien qu'en appliquant tout ça à la lettre^^ Mais tu as le mérite de nous entrebâiller la porte... ce dont nous te remercions !

 

Nelly C. :

Désolée de répondre si tardivement mais j'ai vu que tu enchaînais les questions en mode misère sur le pauvre monde et je suis allée me planquer sous ma couette pour pleurer. Non, plus sérieusement, je vais procéder dans l'ordre.

Penses-tu être plus productive/douée/naturelle (choisis ce qui te semble approprié) quand tu écris sous le coup de l'inspiration ou sur commande ? Ou cela ne fait-il aucune différence ?

Ça ne fait pas beaucoup de différence, tant que je peux créer mes personnages. Ce sont eux, la clé de l'inspiration. Et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai mis un temps aussi long à accoucher de Sibilla : le personnage principal n'est pas de mon cru.

J'ai souvent lu "si vous voulez devenir écrivain, écrivez tous les jours" ou des maximes bien-pensantes dans le genre. Qu'en est-il de toi ?

Je pense déjà que c'est évident, et si tu en plus, tu t'adonnes à une lecture avide et variée, tu affutes ton don.

Te réserves-tu une plage horaire ou des jours fixes bien calibrés ou c'est au p'tit bonheur ?

Plutôt des jours fixes. Je dois jongler avec mes horaires de boulot, donc les jours de congé, les lundis et mardis, c'est open bar des mots !

As-tu des périodes sans écriture ?

Oui, bien sûr, des périodes assez courtes durant lesquelles je n'écris pas pendant deux ou trois jours. Mais je pense à d'autres récits, je réfléchis à mes projets, développe des scénars. Comme je ne prends pas de notes jusqu'au jour J où j'attaque vraiment la rédaction, on peut dire que je reste active.

Es-tu du genre à tout planifier chapitre par chapitre ou te contentes-tu d'une idée de départ avec une vague idée de fin et après on verra bien ?

Ça dépend pour qui je dois bosser ou s'il s'agit d'une œuvre personnelle. Par exemple, Trash et le Carnoplaste ont exigé un synopsis à valider. Après, j'avais le choix de m'en détourner un peu. Mais je ne planifie pas mes chapitres. J'ai l'idée de base, mais les éléments que je travaille un max, ce sont les personnages. A partir de tes perso, si tu arrives à leur donner une vie propre, ils mènent l'idée de base jusqu'à sa conclusion logique, en rapport avec leur personnalité et leur façon d'agir.

Quant un texte est fini, est-il fini-fini genre tu n'y reviens plus ou te relis-tu avec de la distance en te disant "j'aurais pu faire mieux" (ou au contraire te relis-tu avec plaisir ?)

J'ai tout intérêt à y revenir car mes premiers jets sont toujours en mode "écriture automatique". J'écris tout ce qui me passe par la tête, jusqu'aux moindres détails anodins. La phase de relecture est donc essentielle, avec l'esprit le plus critique possible. Je relis plusieurs fois et le texte est vraiment fini-fini quand je l'envoie à l'éditeur et que je passe à une autre histoire. Mais je suis toujours dans l'esprit "j'aurais pu mieux faire" pour mon style, mais le plaisir vient dans la redécouverte des personnages que je fais vivre.

Tu l'as déjà fait à 4 mains (ou +) ? C'est comment ? Sinon, ça te tente ? Tu as eu des propositions ? Tu en as envie (ou c'est en projet) avec quelqu'un en particulier ?

J'ai déjà écrit une nouvelle à quatre mains avec une amie scénariste et nous l'avons envoyée à Malpertuis... qui l'a refusée. Zob. C'était plutôt cool, mon amie est une personne qui sait mettre en confiance, mais j'ai dû me faire violence pour ne pas jouer les petits tyrans car j'ai tendance à être très maniaque et dirigiste. Et quitte à le refaire, il faudrait que ce soit avec quelqu'un que je connais bien mais je ne suis pas pressée. C'était sympa à tenter mais frustrant pour moi qui veux tout contrôler.

 

Raven :

Ah ah ah, ça c'est de la réponse ! Merci !

Pour les périodes sans écriture, 3 jours c'est très peu, sachant que ton cerveau bosse en sous-tâche quand même, on peut dire que tu es 7/7j en mode écrivain. Quand je disais fini-fini, je pensais envoyé, édité ou pas. Genre s'il t'arrive de revenir des années après sur un vieux texte.

Tu as eu peu de refus depuis que tu t'es lancée, si j'ai bien compris, du coup quand tu as un refus tu réagis comment ? (je veux dire, à part tout casser et aller plastiquer les locaux de l'éditeur)

 

Nelly C. :

Désolée de ne reprendre le collier que maintenant, il m'arrive de pas mal feignasser. Et, comme tu as pu le constater, je n'avais pas bien bité la question sur le "fini-fini". Pour y répondre enfin, il est très rare que je revienne sur mes one shots, sauf quand je veux les renvoyer après un refus, par exemple. Une fois que c'est publié, je ne me relis plus car j'ai passé tellement de temps sur le texte qu'il me sort par les yeux. Par contre, avec les Aventures de Diane, je suis un peu obligée de relire des passages pour ne pas me planter d'un fascicule à l'autre. Et donc, quand j'ai un refus, je fais la moue, puis je reprends le texte refusé pour le retravailler. En demandant des avis autour de moi si l'éditeur n'a pas été plus explicite sur les raisons. J'ai eu quatre nouvelles refusées, trois ont finalement trouvé un foyer après corrections et la dernière, qui était celle écrite à quatre mains, je n'y ai pas retouché.

 

Léonox :

Bon. Je viens de terminer la mise en forme de ce merveilleux entretien. Lequel se présente désormais sous l’aspect de trois opulents fichiers. "Opulents", parce que 16 000 signes plus 12 500 plus 11 000, ça fait quand même la bagatelle de presque 40 000 en tout. Seuil qui va sans doute être atteint, parce qu'une interview comme celle-là ne saurait se passer de conclusion. Alors Nelly, maintenant que Sibilla jouit dispose d'une couverture digne de ce nom ( http://www.riviereblanche.com/sibilla.htm ) et que la sortie de ton recueil est officiellement calée début février, le mot de la fin ?

 

Nelly C. :

Le mot de la fin : j'ai pas fini d'en chier ! Voilà !

Je suis sur la dernière couche de corrections du format maquetté. J'en ai laissé passer des conneries ! Et viendra ensuite cette période de trouille au ventre à l'idée que les lecteurs soient déçus. Mais j'aurai toujours matière à écrire pour ne pas y penser. Rendez-vous avec le Diane troisième du nom.

Sinon, vous êtes adorables (oui, même Léonox Cochien) et encore merci pour l'attention portée à ma petite personne. J'espère vous retrouver à votre tour sur la sellette des questions, la variété des réponses promet d'être passionnante.

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Entretien avec Nelly Chadour # Part 2

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Quand y en a plus, y en a encore. C’est que dame Chadour a des choses à dire. Et les membres de L’Écritoire ne sont pas en reste. Mais notre Plumitive Punitive en a vu d’autres, et a vaillamment continué à faire front seule contre toutes et tous. Ça tombe bien, les restes, on aime bien ça, sur ce blog. Surtout quand il y en a assez pour rassasier nos lecteurs.

Eimelle :

Coucou Nelly ! Une femme de caractère avec plein de talent ! Moi aussi, j’ai des questions. La principale : comment fais-tu pour tenir le coup ? Je veux dire, moi, après 7 à 8h de boulot, je suis rincée, tellement crevée que je suis incapable d'écrire. Le week-end : pareil. Tellement rincée que je ne peux pas, et quand je veux, le temps de me mettre dans l'ambiance, de me lancer (peur de la page blanche), il me faut plusieurs jours d'affilée (que je n'ai pas !)

Ma deuxième question : comment tu corriges tes textes pour qu'ils soient bien propres ?

Ma troisième question : est-ce qu'à présent que tu as du réseau (trash, Rivière Blanche, Les Artistes Fous), tu vas aux projets ou les projets viennent à toi ? Je veux dire : est-ce qu'on t'appelle régulièrement pour te demander tel écrit sur tel sujet ? Si oui, au bout de combien de publications cela s'est-il produit ? Comment en es-tu arrivée à cette étape ?

Quatrième question : est-ce que tu écris toujours seule ou avec un éditeur qui te relis régulièrement et te guide (comme le très apprécié et sollicité Léonox) ?

Et cinquième question : combien de temps as-tu attendu avant de pouvoir publier régulièrement ? Outre tes essais chez Gallimard et autres, est-ce que tu as essuyé beaucoup de refus lors d'AT, ou tout est passé nickel dès le premier coup (un peu à la manière Bruno Pochesci) ?

Voilà. Ceci était un interrogatoire en règle.

 

Nelly C. :

Faut pas lancer des défis à Eimelle avec une épée en plastoc, elle revient aussitôt avec un tank. Meuh ! Le truc un peu ennuyeux, c'est que tu vas vite découvrir à travers mes réponses qu'il n'y a pas de cocktail magique ou de réponse-épiphanie, chaque auteur a un mode de fonctionnement qui lui est propre, une énergie intérieure qui n'appartient qu'à lui.

1. comment fais-tu pour tenir le coup ?

L'envie de raconter de me libérer des histoires qui encombrent mon esprit, peut-être ? Je ne tiens pas le coup à proprement parler, mais le fait d'avoir réussi à me libérer un peu de temps (je bosse 32h au lieu de 35 et depuis chez moi ce qui me libère une heure et demie supplémentaire que je perdais dans les transports) a été salutaire. Mais des fois, l'esprit et le corps ne suivent pas et je me traîne comme un golem en plomb. De toute façon, je vais bientôt voir une psy et je suis sous bêta bloquant car la fatigue me ruine un peu la vie. Si ça n'altère en rien mon travail en tant qu'auteure, je risque de sérieuses emmerdes dans mon couple et mon job alimentaire.

Et pour ce qui est se mettre dans l'ambiance, je suis toujours dans l'ambiance de mon récit, même au quotidien. Je dois être un peu autiste et de ce fait, je me force à sortir un peu, à voir des amis, sinon, je suis bien partie pour vivre en ermite.

2. comment corriges-tu tes textes pour qu'ils soient bien propres ?

Certains auteurs laissent un peu décanter après le premier jet, afin d'avoir du recul, de mon côté, je me lance tout de suite dans la correction. Le recul, je l'ai dès le début, l’avantage, peut-être, d'avoir un œil très critique et une estime de moi assez mauvaise ? Enfin bref, toujours est-il que je m'impose une correction très sévère (en tout bien tout honneur, rhooooo !)et que je repasse toujours trois fois sur mon texte. Même au bout de trois fois, cependant, je laisse passer des conneries, mais une connerie par page, aux yeux d'un éditeur, je pense que ça reste pardonnable. Ah et puis, je dois remercier Robert Darvel du Carnoplaste qui, à travers ses corrections du premier Diane, m'a montré comment fluidifier encore plus mon texte. Moi qui avais tendance à charger la mule de mots malmenés (huhu), j'ai appris à alléger un max en mémorisant un peu les notes de mon éditeur-correcteur.

3. est-ce qu'à présent que tu as du réseau, tu vas aux projets ou les projets viennent à toi ? Je veux dire : est-ce qu'on t'appelle régulièrement pour te demander tel écrit sur tel sujet ? Si oui, au bout de combien de publications cela s'est-il produit ? Comment en es-tu arrivée à cette étape ?

Je vais essayer de donner une réponse d'ensemble : les projets ont commencé à venir à moi après la publication de ma première nouvelle éditée chez Malpertuis. Je me suis constitué un réseau car j'ai eu du bol, il se trouve que Romain d'Huissier, Julien Heylbroeck et Robert Darvel avaient écrit une nouvelle dans cette même anthologie. J'ai vite sympathisé avec Romain qui fréquentait le même forum ciné que moi. Comme il cherchait des auteurs pour Dimension Super Héros chez Rivière Blanche, il m'a proposé une petite place. Ce que j'ai accepté, bien entendu. Et j'ai écrit la Disgrâce de Cagliostro. Robert Darvel, qui publiait un fascicule de Romain chez le Carnoplaste, a lu ma nouvelle et elle lui a plu. Le sujet était pile dans ce qu'il recherchait pour une série de fascicules façon Angélique et il a fait appel à mes services pour ce qui serait plus tard les Aventures de Diane d'Aventin. Ensuite, Julien m'a proposé d'écrire pour TRASH et les choses se sont enchaînées toutes seules. Même les Artistes Fous, c'était du réseau depuis le début car Maniak, leur dessinateur, est un vieil ami qui aimait bien les conneries que j'écrivais sur les forums. Ils ont donc spontanément fait appel à moi pour les Contes Roses et Marron. En revanche, les autres publications chez eux sont des réponses à leurs AT. Mais si on fait un bilan, en bref, la moitié de mes publications sont des commandes, donc oui, on fait régulièrement appel à ma plume.

4. est-ce que tu écris toujours seule ou avec un éditeur qui te relis régulièrement et te guide (comme le très apprécié et sollicité Léonox) ?

La première phase d'écriture et de relecture, je suis toujours seule. Puis quand j'ai bien corrigé mon texte, il peut m'arriver de faire appel à un bon ami qui a l’œil sur les trous de scénar pour lui proposer le boulot fini. Il aime beaucoup les Aventures de Diane donc, ça lui fait plaisir et ça m'aide beaucoup. Mais la plupart de mes travaux sont envoyés après un travail en solitaire. Sous la Peau, je l'ai envoyé sans autre point de vue que le mien à Léonox, qui m'a fait corriger deux trois trucs et coquilles et raccourcir le dernier chapitre trop long. Sinon, je ne sollicite personne pour trouver des idées, j'arrive à éviter les écueils de la page blanche et les conseils que je reçois après envoi sont souvent sur la forme. Même si le copain cité précédemment avait repéré pas mal de trucs qui ne marchaient pas sur le deuxième Diane. Ses conseils ont grandement amélioré le récit.

5. Naëlle a déjà posé le même genre de question. Alors pour simplifier, disons que j'ai attendu presque 20 ans avant d'être publiée et tout de suite, les choses se sont faites régulièrement. J'ai dû avoir deux-trois refus d'AT (Malpertuis, surtout) depuis 2011, mais ça va.

 

Similien :

Qu'en est-il du lectorat ? Des fidèles, des "fans" qui te suivent réellement (pas au sens propre, hein) ou surtout le lectorat habitué des différents éditeurs qui te publient ? Arrive-t-il que des lecteurs achètent un ouvrage collectif uniquement pour pouvoir lire ton texte ?

 

Schootswater :

C'est mon cas !

 

Nelly C. :

On le tient, on le tient, le lecteur fidèle ! Enfin ça fera deux avec un autre fidèle lecteur qui se fait appeler Phil le Poulpe et qui me suit depuis ma première nouvelle chez Malpertuis, c'est marrant. Ceux que mon boulot intéresse vraiment doivent se compter sur les doigts d'une main, pour l'instant, car je crois surtout qu'on me lit plus particulièrement par rapport aux éditeurs qui me publient. Mais si tu veux une vraie et bonne réponse précise et non à base de "je crois" et "je pense", je vais être obligée d'établir une fiche de chaque lecteur. D'ailleurs : Bonjour, M.Schootswater, c'est pour un sondage...

 

Françoise GRDR :

Je suis la troisième fan, si, je t'assure !!! Je regarde si ton nom figure dans un recueil avant de me décider à tourner les pages et à acheter (mais pour l'instant, je me calme sur les achats...)

 

Similien :

Fidéliser un lectorat est si difficile, pour les nouvellistes... Plus que pour les romanciers, j'imagine. C'est déjà très chouette que tu puisses compter sur des personnes comme Schootswater mais, tout de même, au regard de ta bibliographie, ce doit être frustrant...

 

Léonox :

(Nelly, je me permets)

Similien, Nelly éprouverait peut-être une vague frustration (et encore, pas sûr que ce soit bien le genre de la maison, mais bon) si elle n'écrivait que des nouvelles. Seulement c'est très loin d'être le cas. Entre ses deux fascicules au Carnoplaste, son roman chez TRASH et son recueil Sibilla chez Rivière Blanche, son nom figurera bientôt seul sur quatre volumes distincts.

Et en effet, miser sur le format long si on a l'ambition de "fidéliser un lectorat" est préférable. Parce que les gens comme Schootswater, Françoise et Phil le Poulpe sont des exceptions. A part eux, je ne connais personne qui achète une antho pour lire un seul texte. Personne. Avant de rencontrer ce fou furieux de Poulpe, je croyais même qu'il s'agissait d'une légende urbaine.

 

Géraldine BM :

Merci Nelly pour toutes ces infos. C'est sympa de partager ton parcours. C'est très instructif, et ça me fait me sentir moins à l'ouest, parce que c'est du vécu et que tu le racontes bien, avec beaucoup d'humour même si tu as des passes pas faciles.

 

Nelly C. :

Merci, Géraldine, c'est gentil. J'espère que ça reste instructif même si c'est très personnel.

Pour en revenir au lectorat, on prend peut-être le problème à l'envers. Sans sous-estimer l'importance des lecteurs bienveillants et fidèles, qui sont aussi essentiels au bouche à oreille, j'ai pour premier souci d'écrire un texte qui me plaise et susceptible de plaire à l'éditeur qui m'aura accordé sa confiance ou à qui j'envoie une soumission (coucou Catherine)

Se soucier de fidéliser un lectorat, ce serait vouloir satisfaire tout un groupe d'individus avec des attentes aussi variées que leur caractère, et les risques de tomber dans le fan service sont grands ! ("tiens, ce lecteur-ci et ce lecteur-là aimeraient une scène d'amour saphique à chaque chapitre pour les prochaines aventures de Diane. C'est partiiiiiiiiiiii !")

Quant à la frustration, j'estime déjà avoir fait un grand pas en avant en accrochant l’œil d'une jolie poignée d'éditeurs, je laisse les goûts de chacun et la chance amener leur moisson de curieux (j'ose pas encore dire "fans")

(D'ailleurs, ma page Facebook ouverte depuis 2 ans s'enrichit très lentement, mais il y a plein de "likers" que je ne connais absolument pas et qui ne sont même pas des amis d'amis. Je trouve que c'est un signe très encourageant)

 

Naëlle :

 

Nelly ! Je suis allée fouiner du côté de Facebook et j'ai trouvé ta page d'auteur. J'ai cru comprendre que tu fais partie d'une troupe de théâtre. Ma question est donc : est-ce que ça t'aide d'une quelconque façon dans l'écriture ? À faire des dialogues plus réalistes, ou bien à avoir une narration plus pêchue, ou que sais-je ? Est-ce que ça te donne envie d'écrire des pièces de théâtre orientées horreur, fantastique et tout le toutim ? Je suis sûre qu'on tient un filon !

 

Nelly C. :

Oups ! Naëlle qui poste pile poil quand je réponds !

Si le théâtre m'aide dans l'écriture, la réponse est oui, et c'est la même chose pour le cinéma, le musique, le dessin. Bref, le fait de goûter à plusieurs cultures m'est d'un grand secours ! Le dessin et le cinéma ont développé une imagination visuelle, la musique génère un rythme et des images, et le théâtre est nickel pour élaborer des dialogues qui sonnent juste, comme tu as dû le deviner, mais aussi pour retranscrire les émotions des personnages. En effet, on m'a souvent répété pendant les cours, et au sein de la troupe, qu'il fallait essayer de ressentir les émotions du personnage et non faire semblant (pourtant, j'ai pas encore réussi à pleurer sur scène, meeeerdeuh !)

Pour ce qui est d'écrire une pièce, une ancienne copine avait pour projet qu'on écrive un slasher en trois pièces-cuisine, mais l'idée et l'envie sont mortes avec notre amitié. Ça reviendra peut-être un jour, qui sait ? Pour essayer de ressusciter le Grand Guignol ? Mais je ne me sens pas encore prête à sauter le pas.

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Entretien avec Nelly Chadour # Part 1

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Naëlle, l’une des administratrices du forum L’Écritoire Des Ombres, a eu l’excellente idée d’initier un dialogue avec l’auteure de Sous la peau et des Aventures de Diane d’Aventin. Ni une ni deux, les autres membres du forum se sont aussitôt engouffrés dans la brèche, et non dans Nelly, afin de la soumettre à la question. Mais Nelly n’est pas de celles que l’on soumet.

Naëlle :

En regardant ta bibliographie, je remarque que tes premières publications remontent à quatre ans, et que depuis, pfiouuu ! ça s’enchaîne ! Alors dans un premier temps, les questions lambda : depuis combien de temps tu écris ? Et quand est-ce que tu as commencé à te dire que publier, ça serait une chouette idée, et que tu as envoyé des textes à des AT ? Combien de temps entre les premières soumissions et le premier « oui » ?

Nelly C. :

Depuis mes premières rédactions, à 8 ans. Je me suis rendu compte que ma plume n'était pas dégueu du tout quand mon institutrice a confié à ma mère qu'elle gardait toujours mes compositions pour la fin, car elle était sûre d'en apprécier la lecture. Du plus loin que je me souvienne, j'adorais créer des histoires, je dessinais des petites BD par paquet de cent (merci papa qui me ramenait des tonnes de ramettes de papier du boulot), et puis j'emmerdais ma mère quand elle me racontait des histoires car je ne les trouvais pas à mon goût et je voulais toujours ajouter mon grain de sel. Et finalement, voir qu'une grande personne autre que mes parents, trouvait de l'intérêt à ce que j'écrivais a été un déclic. J'allais être écrivaine et je n'en ai pas démordu.

Quant à l'envie d'être publiée, elle m’est venue au collège. Bon, ça va être moyen rigolo à révéler, mais j'étais très seule et suicidaire et je voulais laisser une trace de mon boulot. J'ai donc commencé un recueil de nouvelles, puis un roman de fantasy. J'ai lâché le premier et continué le second que j'ai terminé à 18 ans. La psyché allait un peu mieux mais j'étais toujours bien décidée à être publiée. J'ai donc envoyé le manuscrit un peu partout chez de gros éditeurs : Fleuve Noir, l'Atalante, etc. Mais, soyons honnête, je ne suis pas Rimbaud, ce roman était du grand n'importe quoi merdique et aurait-il été correct, même 20 ans auparavant, les gros éditeurs étaient assez élitistes.

Bref, comme Sœur Anne, je n'ai rien vu venir. Je n'ai pas baissé les bras, j'ai écrit un deuxième, puis un troisième roman qui ont suivi le même parcours et ont été refusés. A l'époque, je ne savais absolument pas qu'il y avait des petits éditeurs et je ne répondais donc à aucun appel à texte car je n'avais aucun écho, aucune idée de la façon de commencer à mettre un pied dans l'édition. Puis une copine à qui j'avais confié mes rêves irréalisables me parle de l'AT pour les éditions Malpertuis. C'était en 2010. Quelques mois après, j'apprenais que mon texte était accepté. Ah, ma deuxième réponse répond à ta troisième question.

Zaroff et Paladin :

Ça a l’air sympa comme tout, Sibilla. C’est adapté d’une BD, non ? Ça sort quand et ça parle de quoi exactement ?

Nelly C. :

Sibilla, c’est elle : http://www.hexagoncomics.com/sibilla.htm

Une héroïne de BD des années 70, remise au goût du jour par JM Lofficier de Rivière Blanche, et comme son background n'a pas encore été très étoffé, on m'a proposé d'écrire un recueil avec de nouvelles aventures. Les personnages ne m'appartiennent pas, mais les récits, ils sont inédits, ils sont made in bibi.

Donc très basiquement, ce sont des enquêtes surnaturelles à la X Files (je la fais évoluer sur le terrain flanquée son collègue et ami, le journaliste Leonardo Verga, un sceptique indécrottable et je m'attarde pas mal sur la relation liant ces deux-là) à base de fantôme thaïlandais dégueulasse, de sorciers malfaisants, de golems et autres protagonistes d'outre-tombe. C'est du pulp assez sage avec pour seule concession un peu trash mon fantôme thaï gluant et vicieux. Si tout va bien, le livre sortira en février.

Léonox :

Joli teaser. Mais moi je veux en savoir plus. Donc : combien de nouvelles contiendra le recueil (mes sources m'avaient parlé de cinq textes, mais sont-elles fiables ?) ? Peux-tu nous donner les titres des récits, ou c'est encore trop tôt ? As-tu déjà une idée du calibrage total ? Où en es-tu de cette couverture… problématique, disons ?

Par ailleurs, peux-tu nous présenter tes nouvelles pour Dimension TRASH et Bestiaire humain ? Enfin, la question à cent sous : quels sont tes projets post-Sibilla ?

Nelly C. :

Tes sources sont fiables ou à peu près, il y aura bel et bien cinq nouvelles dans ce recueil. Cependant, la première sera une version remaniée d'une histoire déjà publiée dans le premier Dimension Super-Héros. Il me semblait important de joindre ce récit non inédit car on retrouve un des personnages dans la nouvelle centrale qui, elle, est inédite.

Les titres seront :

  1. La disgrâce de Cagliostro

  2. Un admirateur

  3. Cercles mortels

  4. Histoire de Fantôme Thaïlandais (coucou, Tsui Hark et Ching Siu-Tung

  5. Lucia

Pour le nombre de signes, là, c'est encore un peu tôt car je n'ai pas fini les corrections qui consistent à enlever du gras. Pour l'instant, j'en suis à 488k après avoir terminé un premier jet de 531k. Concernant la couverture, j'ai contacté un copain très doué qui m'a proposé un dessin plus « comics », pile dans l'esprit BD que j'avais en tête. Cependant, je ne suis pas sûre d'avoir l'aval d'un des éditeurs, apparemment satisfait de la première couverture qui transforme cette pauvre Sibilla en gothopouffe... Mais on verra, j'attends que le dessin commandé soit terminé avant de proposer un changement.

À propos des nouvelles pour Dimension Trash et Bestiaire Humain, la première s'intitule Sacré Gril (oui, oui, c'est volontaire) et relate le martyre de Saint-Laurent, devenu depuis le saint patron des cuistots. Mais tout est raconté du point de vue du bourreau, un joyeux gaulois sadique versé dans les arts du supplice et le défonçage de culs masculins. Pour Bestiaire Humain, j'ai proposé un texte, d'Encre et de Regrets, qui suit dans le Texas des années 30, les pas d'une jeune institutrice endeuillée, traquée par une créature étrange. L'histoire s'inspire sans vergogne de la mort de Robert E. Howard. J'ai à peine changé les noms, et ceux qui ont vu le film the Whole Wide World avec Renee Zellweger et Vincent d'Onofrio seront en terrain familier. Et après Sibilla ? Je vais reprendre les aventures de Diane d'Aventin pour un troisième fascicule et emmener mon infortunée héroïne dans un voyage de noce cauchemardesque. Puis je vais essayer de terminer deux nouvelles pour, respectivement, Rivière Blanche et les Artistes Fous et tenter un concours de nouvelles de SF pour les Utopiales de Nantes. Ensuite, suivant mon inspiration du moment, écrire la suite de Sous la Peau, ou développer deux de mes récits, Caraville et Narconir, en recueils complets, sans parler de deux projets de romans qui se sont fait une place dans ma liste des choses à écrire, et un très vieux récit d'heroic fantasy qui me fait du pied et me supplie de le remanier. Maso ! (Ah ! et j'oubliais une nouvelle pour un concours de l’Écritoire !)

Paladin :

Quelle énergie ! Tu te défonces aux amphets pour trouver l'inspiration et la pêche d'écrire tout ça ? Lire des gens comme toi me booste !

Nelly C. :

Haha, je me fais des cures de vitamine C, mais il m'arrive de m'effondrer (là, je suis en période un peu down, vite des kiwis !). Pour l'inspiration, la machine à créer marche toute seule, je régurgite enfin et en permanence des décennies de lectures et de visionnages de séries et de films. La pêche, par contre, beuh... elle est capricieuse, je suis feignasse, et ai tendance à tout remettre au lendemain, donc je me fais très souvent violence, d'une force...

Mais faut que je m'accroche aux compensations. Booster les gens, déjà, lecteurs ou auteurs, c'est gratifiant. Faire oublier à un lecteur qu'il est à l'hôpital à attendre que sa sœur sorte du bloc opératoire, ça donne carrément un sens nouveau à ce boulot, moi qui naguère n'écrivais que pour moi et j'essaie de garder en tête d'autres exemples. Donc, la pêche, j'ai vraiment besoin des autres pour l'alimenter, ce que tu viens de faire avec tes quelques mots et pour cela, je te remercie de tout mon cœur.

Léonox :

Merci pour tes réponses au sujet de Sibilla, Nelly.

Ainsi as-tu viré 43 000 signes. Ben dis donc, c'est quand même pas rien. Mais 488k, ça reste du musclé. Coïncidence amusante, tu auras donc égalé à toi toute seule le calibrage de Dimension TRASH. On devrait donc avoir droit à un beau bébé dodu d'à peu près 300 pages. Miam. Et pour la couv', je croise les doigts, parce que là c'est vraiment pas possible.

Sinon, ce passage m'a intrigué :

« Ensuite, suivant mon inspiration du moment, écrire la suite de Sous la Peau, ou développer deux de mes récits, Caraville et Narconir, en recueils complets »

La suite de Sous la peau, on en reparlera bien sûr en des lieux moins publics, mais qu'est-ce que c'est que cette histoire de recueils ? À ma grande honte, je n'ai pas lu les nouvelles que tu mentionnes (d'ailleurs, justement, si tu veux nous en parler, n'hésite pas), aussi je ne vois pas trop ce que tu envisages. Tu entends écrire d'autres textes dans le même univers ou transformer ces récits en romans ? Et dans la première hypothèse, à qui les soumettrais-tu ?

Parce que ce n'est pas à toi que je vais apprendre la difficulté de placer un recueil de nouvelles (Sibilla étant bien sûr une exception à plusieurs titres : d'une part il s'agit d'une commande, ensuite, elle a pour vocation d'étoffer le reboot de l'Hexagonverse développé par Jean-Marc, et enfin, je crois que ton recueil contiendra une novella en tête de gondole, ce qui est toujours aidant chez Rivière Blanche fin de la parenthèse). So what ?

Nelly C. :

Nous parlerons donc de la suite de Sous la Peau entre quatre z'yeux sans aucun souci, j'attendrai ton feu vert pour attaquer. Et pour répondre aux questions suivantes :

« Qu'est-ce que c'est que cette histoire de recueils ? A ma grande honte, je n'ai pas lu les nouvelles que tu mentionnes (d'ailleurs, justement, si tu veux nous en parler, n'hésite pas), aussi je ne vois pas trop ce que tu envisages. Tu entends écrire d'autres textes dans le même univers ou transformer ces récits en romans ? Et dans la première hypothèse, à qui les soumettrais-tu ? »

Concernant les deux nouvelles suscitées, Narconir et Caraville sont respectivement publiées aux éditions numériques Astéroïdes, complètement laissées à l'abandon (et l'éditeur étant aux abonnés absents, je vais mettre la nouvelle en ligne gratuitement sur un autre site, ça lui fera les pieds) et chez les Artistes Fous Associés dans l'anthologie l'Homme de Demain. Dans les deux cas, les lecteurs qui ont aimé m'ont souvent demandé si je comptais développer les univers car, selon eux, il y a matière à en raconter plus. Et comme souvent chez moi, au moment de dire non, des idées ont germé dans tous les sens, un peu comme les fœtus monstrueux sur le corps de Samantha Eggar dans Chromosome 3.

Et pour présenter vite fait les deux nouvelles, Narconir est le nom d'un tranquillisant efficace contre les insomnies les plus tenaces, mais dont l'un des effets secondaires les plus notables est de matérialiser les rêves du dormeur. Le récit suit les mésaventures d'une petite famille dont le père a pris de ce médicament et ne veut se passer de ces rêves. Pour de très bonnes raisons. Des thématiques qui peuvent être sympas à développer comme les cauchemars matérialisés, le scandale pharmaceutique et les lobotomies forcées n'y sont qu'esquissées et j'aimerais en parler plus en détail. Quant à Caraville, c'est une variation involontaire du Transperceneige (le film était en tournage au moment où j'écrivais et je ne connaissais même pas la BD, la honte !) dans laquelle on suit Furette, une orpheline au cœur d'un conglomérat suffoquant de voitures et camions accolés pour former une ville en perpétuel mouvement.

Pour le format prévu, je ne sais pas encore, ce n'est qu'à la phase de projet. Je pourrais faire comme Bradbury dans l'Homme Illustré et construire des nouvelles autour d'un fil directeur (suivre des rêveurs à travers les enquêtes d'un employé d'entreprise pharmaceutique qui veut effacer les preuves, découvrir le parcours des différents habitants de Caraville, etc.). Et donc, si j'en reste au format recueil, je pense envoyer mes textes à Malpertuis, la Volte, Rivière Blanche et les Moutons Électriques car il me semble que ces quatre éditeurs publient des nouvelles et que mes récits peuvent correspondre à leur ligne éditoriale.

Catherine Robert :

Moi, je voudrais bien poser des questions, mais y a rien qui arrive dans mon cerveau vide. Parce que si je demande : es-tu plutôt grand blond bronzé et sportif ou petit brun intellectuel, je suis pas sûre que ce soit bien le genre d'interrogations attendues dans cet entretien.

Françoise GRDR :

Étonnant, tu es un concentré de volonté, je suis admirative ! J'aimerais te remercier pour ta façon franche d'aborder ton travail et je garderai dans ma tête ton exemple à suivre. Pour les questions : tu tapes (sur un clavier) ou tu griffes (le papier) à la plume ? Tu préfères le jour ou la nuit ?

Cancereugène :

T'envoies du pâté, quand même ! C'est une interview qui énerve, un peu (non, je ne suis pas jaloux !) J'aime bien la question de Françoise : jour ou nuit ? À laquelle j'ajouterais : est-ce que tu « sens » quand un texte est publiable ou pas ?...

Raven :

Je peux t'embêter moi aussi ? Tu écris où ? Partout ou dans ta tanière secrète? Dans quelle ambiance ? Sur un bureau parfaitement ordonné et dans un silence monastique ou dans un joyeux capharnaüm ?

Nelly C. :

Ah hou ! Au secours ! Plouf, plouf ! Il en tombe de partout !! *agite ses petits bras tatoués en faisant glouglouglou* Répondons dans l'ordre, ce qui est contraire à ma nature bordélique (vous allez voir à quel point).

@Catherine : Du moment que le mec n'est pas trop dégueu, aime se cultiver, ne pète pas plus haut que son cul, n'est pas jaloux et ne me flique pas, peu m'importe s'il est blanc bidet, bronzé chocolat, blond brun, roux, chauve, etc.

@Françoise : Ooooh, bah merci à toi. Après, je ne sais pas si je suis un exemple à suivre, enfin, pour la persévérance, je suppose, oui, ça finit par payer. Et pour répondre à tes questions : : Tu tapes (sur un clavier) ou tu griffes (le papier) à la plume ? Tu préfères le jour ou la nuit ?

J'écris principalement chez moi, surtout depuis que je bosse à domicile, mais il m'arrive d'écrire dans le train, sur un cahier, au bic ! Certains chapitres de mes deux Diane et tout le début de Sous la Peau ont été écrits dans le métro, sur un cahier.

Et principalement le jour, par malchance, je suis une grosse dormeuse.

@Cancereugène : Houhou, j'aime bien énerver les gens, mais vu qu'on se revoit très bientôt, j'espère que tu seras calmé d'ici décembre.

Est-ce que tu "sens" quand un texte est publiable ou pas ?...

Heu... Pfffffou ! J'ai toujours l'impression que c'est foiré même après avoir relu le texte plusieurs fois. Donc je n'ai aucune certitude, tout ce que j'essaie de faire, c'est rendre le boulot le plus propre possible pour mettre toutes les chances de mon côté. Léonox, ce gros sadique, me faisait des comptes-rendus de Sous la Peau, chapitre par chapitre et je me rongeais les ongles à attendre, persuadée qu'il allait détester la suite alors qu'il avait été emballé par les premiers chapitres.

@Raven : Certaines réponses à Françoise devraient t'éclairer sur le premier feu de tes questions, mais quand je suis dans ma tanière secrète, j'écoute de la musique au casque pour m'élaborer une petite bulle (souvent rompue par gros chat con qui veut bouffer mes dessins et gros mec con qui n'a toujours pas bité, en 10 ans de vie commune, que casque sur les oreilles = autisme passager d'écrivaine méchante, foutre la paix) et de préférence, seule. Dans les transports, bien installée, ça peut marcher aussi car nous sommes seuls dans la foule.

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Interview de Schweinhund par Zaroff

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Qui est Schweinhund et pourquoi ce nom ?

 

Schweinhund, c’est une créature aberrante issue du cerveau détraqué d’un type qui sévit par ailleurs sous les pseudonymes d’Artikel Unbekannt ou Léonox. Elle a été créée de toutes pièces pour TRASH. Quant à la signification de ce terme, c’est tout simplement la contraction des mots « porc » et « chien », en allemand. Et bien sûr, quand on qualifie quelqu’un de « Schweinhund », il ne s’agit pas vraiment d’un compliment. C’était pour moi une manière d’annoncer franchement la couleur au lecteur. Genre « fais gaffe, ça va pas être confortable ».

 

Bloodfist : pourquoi ce titre ?

 

Il y a quatre raisons, à la fois distinctes et complémentaires. La première, et la plus importante, tient au fait que la scène du « poing sanglant » est une des plus cruciales et, je crois, extrêmes, du bouquin. Ensuite Bloodfist, à l’oral, ça sonne comme Blood feast, le fameux film de l’inventeur du Gore Herschell Gordon Lewis. Et ça me permettait aussi de faire un clin d’œil au Blood-Sex de Nécrorian. Enfin, Bloodfist est le titre d’un film de tape produit par le pape du bis Roger Corman, qui a connu un nombre incalculable de séquelles. Et moi j’aime bien les films de tape. Surtout ceux qui laissent des séquelles.

 

Tu as mentionné deux autres pseudos. À quoi correspondent-ils ? Et quelles sont les différences entre tes trois identités ?

 

En fait, à l’origine, il n’y avait qu’Artikel Unbekannt. J’ai d’abord utilisé ce pseudonyme pour signer des chroniques dans un fanzine. Puis, quand mes premières nouvelles ont été publiées, je l’ai conservé, parce qu’il me plaisait bien. Ensuite, j’ai eu envie d’une nouvelle identité pour TRASH, parce que Bloodfist était très différent de tout ce que j’avais pu écrire jusqu’alors. Quant à Léonox, je ne m’en sers que sur Internet. En résumé, je dirais qu’Artikel Unbekannt reflète mon goût pour l’anonymat, tandis que Schweinhund cherche plutôt la merde confrontation. Et Léonox peut être considéré comme une synthèse des deux. C’est une sorte d’hybride écartelé entre les collections Angoisse et GORE.

 

Tu joues un rôle important au sein de TRASH ÉDITIONS. Quelle est l’origine de ce projet ?

 

Je suis « président » de la société TRASH Éditions, mais c’est juste parce qu’on ne pouvait mentionner qu’un seul nom. En réalité, notre boucherie compte deux hommes à tout faire : mon camarade Julien Heylbroeck et moi. Nous avons décidé de créer cette structure pour promouvoir une forme de littérature qui autorise, voire encourage, les débordements. Avec des bouquins courts et nerveux qui prendraient les lecteurs aux tripes. Or c’était là quelque chose qui d’après nous avait disparu depuis la fin de la collection GORE. Le seul cadre auquel nous tenions était le format poche, car populaire et à la portée de toutes les bourses.

 

TRASH est justement un hommage assumé à cette fameuse collection GORE. Quels sont tes meilleurs souvenirs de ces bouquins ? Tes auteurs culte ?

 

Il est clair que TRASH doit beaucoup à GORE : on n’a jamais cherché à avancer masqués, même si ce serait très prétentieux de notre part de prétendre à un quelconque héritage. Ceci dit, on n’est pas là pour servir du réchauffé. Les hommages serviles et passéistes, c’est pas notre truc. Voilà pourquoi l’appellation les « bâtards de GORE » nous convient très bien. Quant à mes auteurs préférés, il s’agit exclusivement de Français, à l’exception de Shaun Hutson. Julien a une position un peu différente, mais de mon point de vue les bouquins les plus radicaux et intransigeants (et les mieux écrits, aussi) de la collection GORE sont l’œuvre d’auteurs français. Au premier rang desquels figurent pour moi Corsélien et Nécrorian.

 

Comme moi, tu admires l’œuvre de Charles Nécrorian, notamment pour BLOOD-SEX. As-tu déjà rencontré ce grand bonhomme en vrai ?

 

En effet, j’éprouve beaucoup d’admiration à l’égard de Jean Mazarin/Nécrorian. Et oui, j’ai eu la chance de le rencontrer. C’était en juin 2013, à l’occasion de la troisième convention organisée par l’association ImaJn’ère à Angers. Événement qui correspondait à la présentation officielle de la collection TRASH, avec nos trois premiers romans. Une journée inoubliable. Par la suite, nous sommes restés liés, et entretenons depuis lors une correspondance par mail. Mais pour en savoir plus à ce sujet, mieux vaut acquérir La mort en partage, qui vient de paraître chez Rivière Blanche. Car selon mes sources, ce copieux volume contiendrait, outre deux excellents romans, quelques informations exclusives…

 

Quelles furent tes influences, littéraires et autres, pour la rédaction de Bloodfist ?

 

Mes influences littéraires, je les ai déjà évoquées dans l’article intitulé « Pourquoi tant de haine », posté dans la rubrique dédiée à Bloodfist sur ce blog, alors je ne vais pas y revenir. Mais j’ai d’autres sources d’inspiration, même si elles sont sans doute moins perceptibles dans ce que j’écris. La musique (je suis un Electro-Industrial Freak) et le cinéma de genre occupent notamment une grande place dans ma vie depuis très longtemps. Je pense donc que ces deux axes ont dû influer sur le rythme et l’ambiance de Bloodfist. Mais c’est de l’ordre de l’inconscient, et j’aurais du mal à étayer ce ressenti d’exemples précis.

 

Comment écris-tu ?

 

Dans la douleur. Et c’est pas une façon de se poser en artiste tourmenté, hein, pas du tout. Je veux juste dire par là que j’ai une relation à l’écriture assez compliquée. En fait, je ne me considère ni comme un écrivain, ni comme un auteur. Mes textes ne représentent pour moi qu’une série d’accidents. Et à chaque fois, c’est retour à la case départ. Pour moi, la notion d’ « acquis » n’existe pas. De plus, l’écriture est une forme de communication. Car que je sache, on écrit toujours pour être lu. Or je ne trouve pas cette manière de communiquer très naturelle. D’où des questions à la con, du genre « qu’est-ce que j’ai vraiment à dire ? », « et à qui ? ». Et puis, j’ai aussi une conscience très aigüe de mes influences. Certaines sont « digérées », d’autres moins. D’où le fait que j’avais purement et simplement cessé d’écrire pendant cinq ans. Rien. Pas une ligne. Et même depuis que j’ai repris, je dois toujours plus ou moins lutter contre ça. Enfin, je ne suis pas capable de cracher du signe au kilomètre. J’admire, et parfois j’envie, ceux qui en sont capables, mais en ce qui me concerne c’est impossible. Pour toutes ces raisons, l’écriture représente pour moi un processus complexe. Mais les choses trop simples ont tendance à m’ennuyer très vite. Donc…

 

Un livre marquant ?

 

Les chants de Maldoror.

 

Un film marquant ?

 

Der Todesking, de Jörg Buttgereit.

 

T’es-tu essayé à d’autres formes d’expression artistique ? Peinture, musique, dessin, vidéo ?

 

Non. Je me concentre sur la littérature. Lecture, écriture et édition. C’est déjà pas mal.

 

Le gore est-il pour toi un défouloir, une récréation ou une exploration psychanalytique ?

 

Rien de tout ça. Si j’ai envie de me défouler, je cogne sur un sac de frappe. Si je veux me distraire, je regarde un film d’action hongkongais. Et je ne crois pas du tout à la notion d’ « exploration psychanalytique ». Le gore, c’est avant tout un genre, avec ses propres codes. Il se trouve qu’il correspond souvent aux histoires dont j’ai envie de me débarrasser. Si lesdites histoires plaisent à quelques-uns, ça me suffit. Tout le reste n’est que littérature.

 

Un roman gore convoque souvent d’autres genres, comme le polar urbain, le drame social, le thriller, le fantastique... Lequel préfères-tu ?

 

Je pense qu’un roman gore, pour être efficace, a besoin d’être réaliste. Donc selon moi tous les genres susceptibles d’amener de la distance sont à proscrire. À la limite, un usage modéré du Fantastique peut être toléré, à condition qu’il soit horrifique et, surtout, qu’il ne se prenne pas les pieds dans le tapis de l’invraisemblance. L’outrance, oui, mais il faut qu’on puisse y croire. La plupart des grands auteurs français de la collection GORE venaient du Polar, et ce n’est pas du tout un hasard si aujourd’hui on se souvient surtout de leurs romans.

 

Un jour, tu as écrit que le gore « était l’intimité profanée ». J’ai trouvé cette approche très intéressante. Peux-tu approfondir ?

 

Si j’avais su qu’un jour j’aurais à « approfondir » cette formule, je me serais sans doute abstenu. Mais bon, puisque le vin est tiré... Alors ce que je voulais dire par là, c’est que le gore n’existe pas sans violence. Or je pense qu’on peut parler d’ « intimité » en évoquant le partage d’une histoire, dans le sens où l’auteur se met à nu devant son lecteur, qui s’accapare son texte. C’est une expérience privilégiée, mais dès lors qu’il s’agit d’un récit gore, elle se mue en atrocité. Car l’auteur, après avoir susurré des mots d’amour à l’oreille de son lecteur, reprend la main en lui crachant la mort au visage. Petite mort deviendra grande.

 

Un mouchard albanais m’a révélé qu’un de tes amis était végétarien. Penses-tu que ces bouffeurs de légumes bouillis sont normaux ou devraient-ils être sacrifiés sur l’autel de la viande saignante ?

 

Ton copain albanais t’a bien renseigné. Mais la première partie de ta question m’embête un peu, parce que la « normalité », j’ai jamais trop su ce que c’était. Quant à sacrifier les végétariens, c’est hors de question. Ne serait-ce que parce qu’en effet un de mes meilleurs amis fait partie de cette secte. Et puis, ce puissant lobby est responsable à lui seul d’un cinquième du catalogue de TRASH. Je dois donc en tenir compte. Alors tant que notre collection existera, il y aura toujours du vert dans notre rouge. C’est à prendre ou à laisser.

 

Un autre mouchard, belge celui-là, m’a révélé que tu traînais sur le forum L’Écritoire Des Ombres. Je me suis laissé dire que cet endroit était un nid de reptiliens adeptes du culte de la Frite Vicieuse. Info ou intox ?

 

Info. Même si, tout comme toi, je participe moins à la vie du forum depuis quelque temps, je continue à apprécier l’endroit et j’y passe tous les jours. J’ai découvert sur L’Écritoire plusieurs auteurs de talent, avec lesquels j’ai parfois noué de vraies relations d’amitié. De plus, j’ai aussi eu l’occasion de travailler avec certains membres, et ce n’est pas fini, car de nouveaux chantiers se profilent. Et puis, j’aime les frites. Surtout quand elles sont vicieuses.

 

Es-tu un auteur long ou court ?

 

Comme je le disais plus tôt, je ne me vois pas vraiment comme un auteur. Mais tous les textes que j’ai réussi à finaliser jusque-là sont courts, voire très courts. Bloodfist est donc une sorte d’exception. Une « sorte » seulement, parce que les chapitres y sont plutôt brefs, et certains pourraient, une fois extraits de leur contexte et un peu retravaillés, devenir des micronouvelles. En résumé, l’aspect sec et lapidaire de la forme courte me convient bien.

 

Quels sont tes prochains projets ?

 

Le mot « projet » ne fait pas partie de mon vocabulaire. Il implique une vision à long terme qui m’a toujours fait défaut. Pour développer des projets, il faut avoir confiance en soi, mais aussi en autrui, et plus généralement en l’avenir. Donc pour ma part, c’est trois fois « niet », camarade. Alors j’avance petit à petit et traite les chantiers les uns après les autres. Néanmoins, faute de pouvoir me montrer plus précis, voilà quand même les grandes lignes de mon planning jusqu’à la fin de l’année : quatre de mes nouvelles paraîtront chez deux éditeurs différents dans quatre anthologies au second semestre. Elles sont déjà écrites, mais le travail n’est pas terminé, parce que mon partenaire Trasheux Julien H. et moi-même allons être plus ou moins impliqués dans le développement de deux de ces recueils. En parallèle, je vais rédiger la préface d’un autre livre qui me tient beaucoup à cœur, et qui sera publié à la rentrée. Et bien sûr je vais m’occuper de nos trois futurs bébés TRASH, eux aussi prévus pour cet automne, tout en continuant à écrire des chroniques pour La Tête En Noir et pour ce blog. Quant au reste, je vais essayer de trouver le temps pour développer un nouveau récit perso, mais à ce stade (50 000 signes en friche), il est encore bien trop tôt pour en parler.

 

Zaroff te remercie d’avoir répondu à son interrogatoire. Et il tient également à t’adresser ses vives félicitations pour tes chroniques exceptionnelles. Partager ce blog avec toi est un véritable bonheur et honneur.

 

C’est moi qui te remercie. D’ailleurs, puisque l’occasion m’en est donnée, on va remettre les choses en perspective et procéder par ordre. Donc : 1. Merci à toi pour tout ce que tu fais pour TRASH depuis que nous existons. Merci de nous avoir donné une telle visibilité sur L’Écritoire Des Ombres et sur sa page Facebook, ainsi que sur ce blog. Ton soutien sans faille nous est vraiment très précieux. 2. Merci d’avoir fait confiance au micro-éditeur débutant que TRASH était il y a deux ans. Nous sommes très heureux de compter ton Night stalker au sein de notre catalogue. 3. Merci de m’avoir invité sur ce blog. Un an déjà que grâce à toi je dispose d’une belle tribune pour mes chroniques. Je suis ravi qu’elles te plaisent. Ça signifie que les livres et les auteurs que je présente sont plutôt bien mis en valeur, et en tant que chroniqueur, c’est tout ce qui m’intéresse. 4. Enfin, merci beaucoup pour cet entretien. Pour un peu, il me donnerait l’étrange impression que je suis quelqu’un d’important. Enfin, pour ça, il faudrait que j’aie le melon. Ce qui est contraire à mon absence totale de religion.

 

Le mot de la fin ?

 

I don’t exist.

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