Articles avec #les chroniques de leonox tag

Présentation de Christophe Siébert (Nuit noire)

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Christophe Siébert : le parcours du combattant

 

Christophe Siébert, alias Konsstrukt, se présente comme un « prolétaire de la littérature depuis 2007 ». Je sais pas pour vous, mais moi ça a plutôt tendance à me le rendre sympathique. Alors quand le lascar trouve le moyen de sortir en l’espace d’un an deux recueils consécutifs (l’un de nouvelles – Porcherie, chez kstrkt –, l’autre de poèmes – Poésie Portable, chez Gros Textes) et deux romans (La place du mort, chez Camion Noir, et Nuit Noire, chez TRASH Éditions), je ne suis pas de ceux qui temporisent. J’achète. Je lis. J’édite. Et j’en parle.

Porcherie, je vais pas entrer dans les détails. Parce que le recueil est épuisé. Il comportait dix nouvelles. Dix textes courts, froids, durs et noirs. Dix fragments secs comme autant d’uppercuts, où la violence n’est pourtant pas au premier plan. Et ce n'est pas du tout un reproche, au contraire, cette façon de procéder prouve qu'il n'y a pas besoin d'être lourdement démonstratif pour faire mal avec des mots. D'ailleurs la moitié des nouvelles se terminent par des élisions. Mais ce n'est pas pour autant que les textes de Porcherie s'appesantissent sur les causes. Ici on est dans la destinée écrasée, pas dans la psychanalyse de bazar. D'ailleurs le procédé rappelle vaguement celui des romans condensés de Ballard (même si les thèmes et le rendu n'ont bien sûr rien à voir). En fait, c'est un peu comme si l'auteur nous disait: « voilà ce que j'ai: des bouts de vies en morceaux ». À vous de les recoller. Et moi j'aime bien ça, qu'on me rende responsable, en tant que lecteur. Hélas, Porcherie est épuisé. Alors payez plein de bières à Christophe et dites-lui que vous l’aimez, et peut-être que ça le décidera à le rééditer.

Poésie Portable est quant à lui composé de 107 fulgurances. 107 cris muets ponctués d’une vingtaine d’illustrations saisissantes signées Laure Chiaradia. 107 manières d’entretenir une frustration dynamique plutôt que de se vautrer dans l'assouvissement avachi. Comme l’ironie vicieuse qui te tord le ventre quand tu réalises après un jeûne de vingt-quatre heures que le restau devant lequel tu baves arbore une enseigne « Konsstrukt ». Parce que le style maison est plutôt du genre qui coupe la faim. 107 façons de dire la vérité, rien que la vérité, et de regarder la vie en face sans baisser les yeux, quitte à se les brûler. Poésie Portable, c’est de la prose sans pause ni pose. Une série de visions sans lien entre elles a priori, mais dont la somme constitue un brûlot dévastateur dont l’obscénité n’a d’égale que la terrible justesse.

Vous avez le droit de ne pas aimer Christophe Siébert. Mais pour gagner ce droit il faut d’abord le lire. Et ne pas se contenter d’une poignée de textes. Parce que c’est pas comme ça que ça marche. Certains disent qu’ils n’aiment pas les films de Jesus Franco. D’accord. Sauf que quand on demande à ces cuistres combien ils en ont vu, ils vous répondent « quatre ou cinq ». Mais le petit Jesus, des films, il en a réalisé 200. Et le gars Konsstrukt, c’est pareil. Des textes, il en a écrit des centaines. De toutes les sortes, de toutes les formes, et dans tous les genres. Des centaines de bouteilles à la mer balancées comme autant de cocktails Molotov à la gueule du monde depuis une quinzaine d’années. Des romans, des nouvelles, des poèmes, des trucs plus ou moins classables (comprendre « qui ne rentrent pas dans les petites cases bien propres et bien rangées de la littérature polie-policée »). Le tout avec une constance, une urgence et une intensité qui ne peuvent avoir qu’une seule explication : ce type écrit comme il respire. Dans le sens physique du terme. Si on lui enlève ça, on fait de lui un handicapé.

En ce qui me concerne, j’ai découvert la prose de Christophe Siébert avec Nuit Noire. Et ça m’a fait le même effet que quand j’ai vu Cannibal Holocaust à quinze ans, puis, quelques années plus tard, Whitehouse en concert. J’ai eu l’intuition qu’il ne serait pas possible d’aller plus loin dans ce registre. On était au bout du bout. Et la suite n’a fait qu’enfoncer le clou (rouillé, le clou), de façon encore plus intime et pernicieuse. Parce que trop de lecteurs commettent l’erreur de résumer Konsstrukt à Nuit Noire. Et ce putain de bouquin est tellement extrême qu’il peut en devenir répulsif. Je l’admets d’autant plus volontiers qu’il est fait pour ça. Sauf que « extrême » est pour moi une magnifique qualité. Et qu’il y a plein de manières différentes d’être extrême. Le recueil de nouvelles Porcherie est extrême, lui aussi. De même que Poésie Portable. Et ces poèmes sont d’autant plus troublants que leur beauté brute tend à l’universalité. Parce que je suis loin d’être le seul à avoir estimé : « Bordel, c’est exactement ce que je pense, et j’aurais voulu l’écrire exactement comme ça ».

Alors oui, vous avez le droit de ne pas aimer Konsstrukt. Mais avant de dire ça, confrontez- vous à lui. Balancez vos veaux, vaches, cochons, couvées à la poubelle, brûlez vos œillères et sortez de votre pré carré. Allez prendre un bol de radicalité. Venez tenir compagnie au franc-tireur. Certes, ce n’est pas toujours agréable, mais qui pense encore que la vie doit être agréable ? La vie, cette chienne, doit être une suite d’expériences inédites qui enrichissent. Le reste, du sac. Et avec Christophe Siébert, je vous garantis des moments de lecture vraiment spéciaux. Imaginez que vous puissiez extraire de votre cerveau et de votre cœur vos idées et vos sentiments. Bon. Quand vous aurez procédé, placez-les dans une machine à laver. Ensuite, si vous êtes toujours là (et les vrais aventuriers seront toujours là), mettez le tout dans une essoreuse. À la sortie vous aurez envie de crier « pitié » et « merci » en même temps. Vous allez voir, c’est bizarre mais ça fait du bien.

Voir les commentaires

Présentation de Brice Tarvel (Charogne Tango)

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Brice Tarvel, le chasseur de chimères

 

Brice Tarvel, les fidèles de la littérature « de genre » le connaissent bien. Il est vrai que le diable d’homme, écrivain populaire par définition et par goût, présente un pedigree musclé. Ancien du Fleuve Noir, embarqué depuis de façon naturelle sur la Rivière Blanche, désormais continuateur de Bob Morane, pilier de TRASH Éditions, la liste est longue… Si longue d’ailleurs que je risque d’en oublier. Mieux vaut dès lors entrer dans les détails et commencer par le commencement.

Et au commencement était le Fleuve Noir. Anticipation, Aventures et Mystères, Gore, Angoisses : autant de terrains de jeux formidables pour celui qui signe encore ses récits du pseudonyme de François Sarkel. Résultat, en cinq romans et quatre collections, l’auteur s’impose comme une valeur sûre. Dépression, La vallée truquée, Les chasseurs de chimères, La chair sous les ongles, Silence rouge : ces livres s’avèrent si réussis qu’ils connaîtront tous des rééditions ou des suites.

Car fort heureusement la Rivière Blanche a pris le relais d’un Fleuve Noir asséché. C’est ainsi que paraît en 2007 l’inédit Destination cauchemar, troisième épisode des trépidantes aventures d’Arnaud Stolognan, qui se situent quelque part entre Bob Morane et Brussolo. Puis c’est au tour du très glauque et judicieusement intitulé Dépression de connaître une deuxième vie chez Lokomodo, le même éditeur proposant ensuite un roman inédit, Le bal des iguanes, un Thriller épouvantable et glaçant.

Dans un tout autre registre, Brice Tarvel est aussi l'auteur de trois Harry Dickson édités par Malpertuis, des deux fascicules Nuz Sombrelieu parus au Carnoplaste, et des deux tomes de Ceux des eaux mortes chez Mnémos. Enfin, Rivière Blanche a eu l’excellente idée de remettre au goût du jour le délicieux La chair sous les ongles, qui fut jadis le 117ème et avant-dernier opus de la mythique collection GORE, non sans l’agrémenter d’une solide sélection de nouvelles fantastiques.

Puis il y eut l’aventure TRASH Éditions, petite structure indépendante s’inscrivant dans la continuité de la collection GORE, que Brice Tarvel décida de placer sous son auguste parrainage en lui offrant un roman. En l’occurrence l’assourdissant Silence rouge, paru vingt ans plus tôt dans la collection Angoisses. Autant dire que l’équipe de TRASH n’en revenait pas d’accueillir un auteur de ce calibre et de recevoir un tel cadeau. Et comme si ces déjà remarquables états de service ne suffisaient pas, l’ex-François Sarkel a signé cette année ses deux premiers Bob Morane ! Oui, LE Bob Morane. Brice Tarvel pourrait donc se targuer de posséder un CV vertigineux. Mais il n’est pas comme ça. Il préfère continuer à écrire d’excellents livres. S’il est amené à en parler, c’est parce que ses lecteurs lui demandent.

Et lesdits lecteurs vont être servis en cette fin d’année, car le calendrier de parutions de monsieur Tarvel s’annonce copieux. Un nouveau fascicule au Carnoplaste, un roman Bob Morane, et un certain Charogne Tango écrit spécialement pour TRASH Éditions, qui arrive comme une fleur sur un tas de fumier tout juste un an après la réédition de Silence Rouge. Charogne Tango, ou la danse macabre selon Brice Tarvel. Vous pouvez donc vous attendre à quelque chose d’affreux, de sale et méchant. Avec un vieil arrière-goût d'horreur sociale (la pire, celle qui gratte les croûtes du quotidien, celle qui se tapit dans les tripes et les fait pourrir comme des champignons) qui devrait satisfaire les plus gourmets d’entre vous. Mais pas que. Car Brice a plus d’un tour dans son sac, et il aime surprendre son lecteur. Et Charogne Tango est un roman surprenant. Mais ne comptez pas sur moi pour vous donner plus de détails.

Voir les commentaires

Une nuit éternelle - David Khara

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Les vertiges du crépuscule : Une nuit éternelle, de David Khara.

 

Avant d’en venir à la présentation de ce nouveau roman de David Khara, un petit retour en arrière s’impose. Jusqu’en mars 2010 exactement. Au moment où paraît le 19ème volume de la collection « Noire » de l’éditeur Rivière Blanche. Ce roman, un Thriller Fantastique doublé d’une très belle histoire d’amitié entre un jeune flic New-Yorkais et un mystérieux individu qui ne sort que la nuit, s’intitule Les vestiges de l’aube. Il est signé par un certain David S. Khara, et devient en très peu de temps l’un des plus gros succès de l’éditeur.

Puis l’auteur récidive quelques mois plus tard avec le fameux projet Bleiberg, chez Critic. Fin de l’histoire ? Pas du tout, car Les vestiges de l’aube a été pensé dès le début comme une série. C’est ainsi que l’ouvrage ressort l’année suivante, dans une version revue et augmentée, chez Michel Lafon. Une deuxième vie, donc, suivie d’une troisième en cet automne 2014, car le roman sera disponible en format poche chez 10/18 le 6 novembre. Juste à temps pour la parution une semaine plus tard de cette Nuit éternelle qui en est la suite officieuse.

Suite officieuse, car si l’on a le plaisir d’y retrouver Barry Donovan et Werner Von Lowinsky, c’est dans un contexte très différent. Les rapports entre les deux hommes ont évolué : désormais ils se connaissent bien, et leur complicité mutuelle leur a permis de franchir un cap. Certes, ils restent des solitaires, des êtres blessés, mais leur relation privilégiée est comme un baume appliqué au quotidien sur les brûlures du désespoir. De fait, ils oscillent en permanence entre leur désir de ne pas oublier leur passé et une volonté farouche de se projeter dans le présent. Et c’est justement ce contraste qui rend leur trajectoire si passionnante.

Mais Une nuit éternelle n’est pas qu’une étude de caractères, aussi émouvante et pertinente soit-elle. Car Barry, après avoir été blessé à la fin du premier épisode, a repris du service. Et il va aussitôt se trouver confronté à un double meurtre aussi révoltant qu’énigmatique. Un pasteur et son fils ont été égorgés et mutilés. Un suspect est bientôt appréhendé, mais l’individu, petit délinquant devenu indic, est en état de choc, et n’a vraiment pas le profil du coupable idéal. En tout cas beaucoup moins que ces hommes très pâles vêtus de longs manteaux qui ont été aperçus en sa compagnie une semaine avant le crime…

Ces hommes énigmatiques qui pourraient bien avoir avec Werner des liens assez étroits. Voire même convoiter quelque chose qui lui appartient. Or étant donné l’âge plus que vénérable du toujours très distingué Von Lowinsky, le seul fait que quelqu’un le connaisse constitue en soi un élément pour le moins troublant… L’étau se resserre autour de l’aristocrate, qui sera contraint de sortir de l’ombre pour aller à la rencontre de son passé. Mais cette implication va faire resurgir de sombres secrets, ainsi qu’un terrible héritage…

Dédoublant sa narration pour mieux nous éclairer sur les obscures motivations de ses protagonistes, David Khara nous offre donc avec Une nuit éternelle un roman d’une maîtrise impressionnante, car la densité des informations ne nuit jamais à la fluidité de la lecture. Et l’évolution spectaculaire que connaissent Barry et Werner dans cette deuxième aventure appelle un parallèle évident avec celle de l’auteur lui-même. Mais que les lecteurs fidèles se rassurent : tout ce qu’ils ont aimé dans Les vestiges de l’aube figure dans Une nuit éternelle. En mieux. De la Rivière Blanche au Fleuve Noir : ou de la cohérence selon David Khara.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 171, novembre / décembre 2014.

Voir les commentaires

Les vestiges de l'aube - David S. Khara

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Deux hommes dans la ville : Les vestiges de l’aube, de David S. Khara.

 

Manhattan, trop peu de temps après le onze septembre 2001. Barry Donovan, jeune policier meurtri dans sa chair par les attentats du World Trade Center, piétine face à une vague de meurtres qui ressemble fort à un règlement de comptes ritualisé. Seule sa relation privilégiée quoique virtuelle avec Werner semble lui procurer quelque apaisement, jusqu’au jour où ce mystérieux interlocuteur lui propose son aide suite à une confidence professionnelle de trop. Leur rencontre sera décisive, et si l’enquête de Barry va connaître une spectaculaire avancée grâce à un partenaire jouissant de pouvoirs peu ordinaires, c’est sa vie entière qui se verra transformée par des révélations assez éloignées de celles dont témoigne la bible…

Récapitulons. Un vampire. Un flic. Et un tueur. Et la Mafia. Les codes y sont. Un prétexte ? Absolument pas, car le récit principal se nourrit de ces « figures implosées » qui, bien que détournées de leurs fonctions premières, continuent néanmoins à remplir le cahier des charges de tout bon thriller qui se respecte. Ainsi y a-t-il dans Les vestiges de l’aube deux niveaux de lecture, et il est possible de se satisfaire du premier, puisque cette enquête criminelle mâtinée de surnaturel constitue un fil assez rouge pour combler tous les « mordus » du genre…

Néanmoins, il serait regrettable de ne pas considérer ce roman comme ce qu’il est, à savoir une œuvre profondément personnelle. En effet, le cœur du livre de David S. Khara bat au rythme de la perte, de l’empathie et de l’amitié. Il traite du travail de deuil, du manque insupportable, de la force qu’il faut trouver pour simplement continuer APRES… Et si le schéma ici utilisé peut a priori paraître quelque peu viril, il ne comporte aucune once de machisme, bien au contraire. Car si l’auteur met face à face deux hommes en proie aux mêmes douleurs, il n’en esquisse ainsi qu’avec plus de délicatesse le portrait de l’Absente…

Bien entendu, Les vestiges de l’aube demeure un « thriller fantastique », mais ceci n’est qu’une étiquette. Et David ne prise guère les étiquettes, bien trop faciles à coller sur les uniformes de prisonniers volontaires frileusement recroquevillés dans leurs petites chapelles consanguines. « Faire du genre pour faire du genre » est en effet une démarche assez vaine, alors que « se servir du genre plutôt que le servir » signifie que l’on ne prend pas ses lecteurs pour des idiots en leur resservant la même sempiternelle recette. Le thème induit le genre, et non l’inverse. « L’existence précède l’essence », disait l’autre…

Et David S. Khara, quant à lui, prouve avec maestria qu’un auteur ne se réclamant ni du Thriller ni du Fantastique peut pourtant contribuer à leur renouvellement. Un constat d’autant plus agréable qu’aux antipodes d’un cynisme post-moderne de mauvais aloi, l’homme est totalement sincère, ainsi que le prouve un duo de personnages d’une émouvante et douloureuse humanité. Grâce à une plume alerte, un style brillant modifié en fonction de ses deux narrateurs – Werner use d’un langage qui ne manque pas de panache (« Et si le diable était le nom donné par les hommes à leur propre folie pour se dédouaner de l’insupportable réalité de leur nature profonde ? ».) –, à une sensibilité et des préoccupations très personnelles, l’auteur s’impose ainsi, après le carton de son Projet Bleiberg, comme un modèle de « page-turner » sur lequel il faut dès à présent compter.

Notons encore que cette réédition des Vestiges de l’aube d’abord publiée par Michel Lafon comporte une bonne demi-douzaine de chapitres inédits par rapport à la précédente mouture parue chez Rivière Blanche, développant en particulier un piquant personnage de médecin légiste qui pourrait bien devenir (dans le tome 2 ?) plus qu’une collègue de travail pour Barry… Et comme de surcroît, en fin connaisseur de séries télévisées américaines, David S. Khara trouve le moyen de clôturer son roman par un « cliffhanger » insupportable, après l’avoir ouvert sur une dédicace à un certain Philip Ward, nous ne pouvons que saluer le parfait équilibre de l’ensemble : si l’homme sait où il va, il n’en oublie pas pour autant d’où il vient.

Voir les commentaires

Le festin des charognes - Max Roussel

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Allemagne, année 0 : Le festin des charognes, de Max Roussel.

 

Accord parental souhaitable (à moins, bien sûr, que vos enfants ne ressemblent à ceux du Village des damnés, auquel cas ils devraient abandonner la lecture de Jules et Henri Verne(s) pour passer à des choses que la morale si elle existait réprouverait certainement…). Être hostile à toute forme de censure ne signifie pas en effet mettre n’importe quoi dans les mains de n’importe qui à n’importe quel moment. Et ce roman n’est vraiment pas n’importe lequel… même si son auteur, lui, pourrait être n’importe qui.

Car Max Roussel est un « John Doe » de la littérature, ce nom générique donné aux cadavres anonymes dans les morgues américaines… L’homme n’a pu être identifié, et « Max Roussel » était peut-être un pseudonyme dont aucun héritier ne s’est jamais réclamé… Le festin des charognes, écrit en 1946, a ainsi passé un demi-siècle dans les oubliettes de l’histoire avant que le regretté Jean Rollin ne l’exhume en 1998 pour faire de lui l’emblème de sa collection « Les anges du bizarre », aux éditions Sortilèges. On n’aurait pu rêver choix mieux adapté…

1946. Quelque part en Allemagne. Siegfried est un loup aux abois, efflanqué et famélique. Sa meute a disparu, lui est coupable d’être encore en vie. Dans ses yeux brûle une lueur de folie qui le protège tant bien que mal d’un monde dévasté sur lequel règnent toutes sortes de prédateurs… Des bourgeois gras comme des porcs, des satanistes avides de sacrifices, des infirmiers transformés en bouchers, et puis il y a « ceux des ruines » qui ont tellement faim qu’ils sont prêts à manger VRAIMENT n’importe quoi… Le festin des charognes ne relève pas à proprement parler du Fantastique… sauf si l’on considère que l’apocalypse a eu lieu entre 1939 et 1945, et qu’un mystérieux poète du putride a décidé de s’y tremper tout entier en répondant à la question essentielle : que peut-il rester après ? Comme si l’outrageant Richard Kern, réalisateur des fameux courts-métrages rassemblés sous le titre Hardcore décidait brutalement d’entreprendre un remake du film de Rossellini cité en préambule…

Innombrables sont les œuvres ayant abordé cette période-clé du vingtième siècle. Le terrible livre de Max Roussel se distingue toutefois par son point de vue narratif, lequel n’est ni celui des victimes, ni celui des bourreaux, mais celui des laissés-pour-compte. Certains disaient à cette époque « ici Londres ». Le festin des charognes, c’est « ici l’ombre », ici la nuit épaisse et la mort qui rôde, ici la faim qui tord le ventre des anonymes, ici le froid qui raidit l’échine des survivants, ici les tristes étreintes aveugles sous les portes cochères, ici les enfants qui se suicident pour ne pas être abusés, mutilés ou dévorés, ici l’horreur qui seule demeure quand tout le reste vient à manquer… C’est ainsi que cet ouvrage, loin de se limiter à son titre accrocheur, s’avère un roman ignoble et magnifique qui tient toutes ses promesses en offrant un état des lieux saisissant, à situer quelque part entre Voyage au bout de la nuit, la Trilogie noire de Léo Malet, avec une touche sadienne anticipant Peter Sotos…

Ne laissez plus jamais quelqu’un qui n’a jamais lu Le festin des charognes employer le mot « désespoir ». Le désespoir, son sang irrigue toutes les pages de ce livre insensé, et son cadavre est dévoré par des harpies qui n’ont que faire des tabous des hommes. Et puis les hommes c’est dépassé, intelligence et compassion sont des baudruches déchirées par la griffe de l’instinct, et à l’heure de la Bombe le sommeil de la raison a engendré des monstres alléchés par l’odeur du charnier… Voilà donc un roman aussi éprouvant qu’indispensable, que je vous conseille d’offrir à vos amis afin de les tester : s’ils ne l’aiment pas, ne perdez plus votre temps avec eux ! Mieux : si vous en avez l’occasion, faites lire Le festin des charognes, et si besoin avec un Lüger pointé sur la tempe, à tous les fous de la messe, matamores encagoulés, fanatiques à poil ras ou barbe longue et autres imbéciles qui osent encore bramer « Dieu, que la guerre est jolie »…

Voir les commentaires

La place du mort - Christophe Siébert

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Christophe Siébert, « prolétaire de la littérature depuis 2007 », présente La place du mort, son dernier livre, paru en mai dernier chez l’excellent éditeur Camion Noir, comme « une série Z existentielle ». Mais c’est aussi un roman noir. Et un sacré morceau de roman noir. Brutal, féroce, radical, impétueux, tout en étant rempli jusqu’à la gueule d’une infinie tendresse et d’une vraie compassion. Car « compassion » signifie « souffrir avec ». Or c’est vraiment de ça qu’il s’agit ici. La place du mort, c’est l’histoire d’une fuite en avant, et dès le prologue on sait que l’issue sera fatale.

Alors on souffre avec Blandine à mesure qu’on découvre son passé fracassé. Et on souffre encore plus quand on réalise que son présent est empreint d’une beauté si fragile qu’il ne peut offrir aucune perspective d’avenir. Oui, j’ai bien écrit « beauté fragile », tandis que certains ne verront là que violence extrême, pornographie déviante et nihilisme martelé. Comme si ces trois notions devaient nécessairement exclure la beauté. Comme si un portrait de femme devait nécessairement être peint en rose pastel. Comme si le féminisme avait pu s’imposer sans jamais s’être fait… violence.

Voilà pourquoi Blandine n’hésite pas à se servir de son corps comme d’une arme. C’est elle qui mène la danse, et qui impose son « Sex, drugs and Electronic Body Music ». Car elle écoute Front 242, et les amateurs – dont je suis – apprécieront la totale cohérence de ce choix. Les mots de Christophe Siébert, coupants et précis comme des rasoirs, épousent à merveille les BPM millimétrés et les samples crypto-politiques du quatuor belge. Et si cette formule énergique et froide constitue la bande-son idéale d’une odyssée tragique aux allures de danse macabre, c’est justement parce qu’elle trouve un personnage capable de faire corps avec elle. À musique « virile », femme forte.

« Les vrais durs ne dansent pas », écrivait Norman Mailer. Et pourtant Blandine danse. Et elle joue. Avec le feu, évidemment. Elle se brûle le bout des seins avec des cigarettes pour mieux se sentir vivante. Elle aime Sammy, qui s’est fait ramasser par les flics. Sammy qui comme elle en a vu – et senti – de dures. Elle ferait n’importe quoi pour le libérer. Vraiment n’importe quoi. Alors elle recontacte son frère, aventurier, ami et… amant. Leurs retrouvailles seront pour eux l’occasion de franchir toutes les limites. Au diable codes sociaux et autres normes morales. Au diable les artifices, et vive le feu. La liberté a un prix, et Blandine est prête à le payer comptant.

La place du mort, c’est ce qui pourrait ressortir d’une collision entre La balade sauvage, de Terrence Malick, et le documentaire consacré aux Sex Pistols L’obscénité et la fureur. Comme si Christophe Siébert avait réussi à organiser une impossible rencontre entre Virginie Despentes et le regretté Jean-Patrick Manchette. Comme s’il ne s’était pas contenté de prendre une part – active, forcément – à leur conversation, mais les avait accompagnés jusqu’au bout de la nuit dans une ultime virée furieuse.

Alors, engagé ou dégagé, La place du mort ? Les deux, mon capitaine. Et enragé, surtout. Enragé sans relâche, sans pitié et sans remords. Enragé comme l’était le terrible brûlot de Pierre Pelot, Le sourire des crabes (sorti en 1977, ça ne s’invente pas), à la trame assez similaire, auquel ce roman frénétique donne un écho strident pour mieux enfoncer le clou dans les paumes du lecteur crucifié. On vous a dit que les derniers Punks étaient morts ? On vous a menti. Il reste Christophe Siébert.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 170, septembre / octobre 2014.

Voir les commentaires

Dernière fenêtre sur l'aurore - David Coulon

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Le mal à la racine : Dernière fenêtre sur l’aurore, de David Coulon.

 

Il arrive que certains livres vous tombent dessus sans crier gare. Qu’ils vous mettent le couteau sous la gorge ou vous placent sur le fil du rasoir. Dans ce type de cas, les lecteurs disent qu’ils « n’ont pas pu lâcher » tel ou tel roman. À mon avis, il s’agit d’une erreur de formulation. Car dans de telles circonstances, c’est le roman qui ne vous lâche plus. C’est lui qui vous grignote de l’intérieur, qui s’immisce dans les méandres de votre cerveau, c’est lui qui mène la danse macabre et enchaîne les gauche-droite et les uppercuts au foie. Et Dernière fenêtre sur l’aurore est un livre de cette trempe-là.

Bernard Longbey est flic. À la brigade des mineurs. Il passe donc son temps à recueillir les témoignages d’enfants et de mineurs victimes d’abus et de sévices. Quand on exerce une telle profession, il convient d’être soi-même équilibré et de savoir garder la tête froide en toute circonstance. Or ce n’est pas vraiment le cas de Bernard Longbey. Sa femme et sa fille ne sont plus là. Il ne cesse de penser à elles qu’en focalisant sur le meurtre d’Aurore Boischel. Une jeune fille de dix-huit ans qu’il connaissait. Dans le cadre de son travail, bien sûr… Patrick Bellec est le collègue de Bernard. Beau gosse d’une trentaine d’années, il multiplie les conquêtes féminines. Il se dit qu’il va bien. Se le dit un peu trop souvent, d’ailleurs, depuis que Béatrice l’a quitté. Mais l’autosuggestion a ses limites…

Et puis il y a Rudy Poller. Lui est détective privé. Il a été engagé par un certain Sam, qu’il n’a jamais vu, pour enquêter sur… Bernard Longbey. Reste à faire le lien avec ces quatre types enchaînés qui croupissent dans leur crasse et leurs déjections au fond de ce vieux bunker. Et avec ce réseau pédophile soigneusement dissimulé derrière la façade « respectable » d’une boîte de nuit où travaille l’ex-petit ami d’Aurore Boischel… Aurore encore plus présente depuis qu’elle est absente. Aurore qui hante chaque page de ce terrible livre, jusqu’à donner un double sens à son titre. Aurore prête à ouvrir pour vous la dernière fenêtre sur… l’horreur.

Il y a quelque chose du Brussolo de la période Thriller dans le roman de David Coulon. Le Brussolo de Dernières lueurs avant la nuit, au titre curieusement proche. Celui des familles en miettes, des relations perverties et des personnages en rupture. Parfois on pense aussi à la veine sociale d’un Thierry Jonquet, avec la banlieue qui gronde en arrière-plan, et les rumeurs d’émeutes. Mais ici la veine est tranchée, et coule le sang des bêtes… Enfin, sur le plan formel, ceux qui apprécient la viande hachée proposée par Christophe Siébert devraient se régaler. Car David Coulon écrit sec, près de l’os, ses phrases courtes cognent comme un tonfa de CRS, et son style est net et sans bavure. Contrairement aux flics qu’il met en scène…

Guère étonnant dès lors que quelqu’un comme Thomas Bauduret soit tombé sous le charme vénéneux de ce roman très noir et ait décidé de le choisir pour figurer au sein de la collection Zones d’Ombre, chez Asgard, qu’il dirige avec brio. Vous avez le droit de vous méfier de mes avis. Mais n’oubliez pas que Thomas Bauduret, on ne la lui fait pas. Cet homme a lu, écrit et traduit des milliers de pages. Ça fait longtemps qu’il est là, et il sait ce qui est bon. Or Dernière fenêtre sur l’aurore fait mal. Très mal. Et c’est ça qui est bon.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 166, janvier / février 2014.

 

Note de Zaroff : j'ai aussi chroniqué ce bouquin ici !

Voir les commentaires

Stoner Road - Julien Heylbroeck

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Route 666: Stoner Road

 

À bientôt 34 ans, Julien Heylbroeck dispose déjà d’un CV impressionnant. C’est simple, on dirait que l’adage selon lequel « la valeur n’attend pas le nombre des années » a été inventé pour lui. Jugez plutôt : auteur de quinze nouvelles à ce jour (Rivière Blanche, Malpertuis, ImaJnère, Les Artistes Fous Associés), il a également signé sous trois pseudonymes différents cinq formats longs pour Le Carnoplaste et TRASH Éditions, structure dont il est par ailleurs co-fondateur. Comme si ça ne suffisait pas, il a écrit en parallèle trois romans, dont le premier, Stoner Road, vient de paraître aux éditions Actusf.

Et contrairement à ses précédents récits, qui relèvent pour la plupart du Fantastique ou de l’Horreur, celui-là flirte avec le Polar et le Thriller. Même si l’auteur apporte à ces genres un cachet très personnel, et c’est vraiment le cas de l’écrire… Car Josh Gallows est un junkie. Un junkie sympa, mais un junkie quand même. Quitté par sa petite amie, il décide de se lancer à sa poursuite dans le désert, où la jeune femme a pour habitude d’assister à des generator parties, concerts de rock illégaux fréquentés par un public amateur de substances plus ou moins licites. Hélas, Ofelia reste introuvable, et l’ombre d’un groupe pas comme les autres plane sur le désert, comme un vautour au-dessus de sa proie…

Tel un chevalier déglingué boosté aux amphétamines, Josh va donc entreprendre une enquête qui le mènera beaucoup plus loin que prévu. Sa rencontre inopinée avec Luke Lee, redneck itinérant à la recherche de sa sœur, ajoutera sel et piment au cocktail téquila-mezcal concocté par Julien Heylbroeck. Car cet improbable duo, servi par des dialogues aux petits oignons, rappelle les meilleurs « buddy movies », où deux individus que tout oppose finissent par s’unir face à l’adversité. Ce qui est préférable en général, et dans Stoner Road en particulier, l’adversité en question étant ici d’une espèce fort peu commune…

Et Josh devra aller puiser tout au fond de lui-même, voire en dehors de lui-même (en témoignent de superbes scènes d’hallucinations, peintes avec une maîtrise et un luxe de détails proprement… stupéfiants) pour trouver une issue au piège dont les mâchoires avides pourraient bien se refermer sur lui. À la fois parcours du combattant sous acides, chemin de croix ponctué de riffs hypnotiques et quête initiatique à la mode « white trash », Stoner Road se trouve quelque part entre Sur la route de Kerouac, Cul-de-sac de Kennedy et la tétralogie Bourbon Kid du fameux « Anonyme ».

Un roman à la croisée des chemins, et c’est ce qui fait toute sa richesse. En effet, l’auteur parvient à extraire le meilleur de chaque genre pour mieux traiter certains de ses thèmes de prédilection (respect des différences et goût pour la marginalité, au sens le plus large et surprenant du terme) sans jamais perdre son lecteur en route. Au contraire, il opère une spectaculaire synthèse pour mieux délivrer un récit si généreux et haletant qu’il est quasi-impossible d’en interrompre la lecture avant d’être parvenu à la dernière page. Oui, ceci est un défi. Alors dépêchez-vous de le relever, car Julien Heylbroeck écrit aussi vite (et bien) que vous ne lisez. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’il ait déjà un autre Polar dans les tuyaux…

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 169, juillet / août 2014.

Voir les commentaires

Les "Kaput" - San Antonio

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Pour une dent, toute la gueule : Les « Kaput », de San Antonio.

 

Amateurs de San-Antonio, méfiance: ici nous sommes dans le pré-Béru, c'est du Frédéric Dard première époque, un millésime sans concession, sans agent de texture ni sucre ajouté. Les Kaput c'est du brutal, du sauvage, ça fait le genre de taches qu'on ne peut pas ravoir en machine. Parce que le gars Kaput, s'il se met à marmonner des « après moi le déluge » et autres « les femmes et les enfants d'abord », ça veut dire que le déluge il va le déclencher, et que personne ne sera à l’abri.

L’homme n’a pourtant pas toujours été une machine de mort ambulante. Au début de La foire aux asticots, c’est juste un petit truand de vingt-deux ans en cavale. Mais comme il le dit lui-même dès le chapitre trois du roman, il est « devenu féroce rétrospectivement ». Une rencontre décisive va mettre à jour le potentiel d’ultra violence qu’il trimballait depuis toujours au fond de ses tripes. « Cherchez la femme », et vous trouverez, sinon l’arme du crime, bien souvent le commanditaire…

Kaput n’a cependant rien d’une victime. S’il a versé le premier sang sur commande, il n’en éprouve pas le moindre remords. Pire, il a aimé ça. Néanmoins, devenu l’ennemi public numéro un, il doit faire profil bas. Pour un temps seulement, parce que ce n’est pas trop dans son tempérament, ainsi que l’indique clairement le titre du deuxième roman, La dragée haute. D’où un retour en France, qui précipitera notre homme dans les bras de la flamboyante Herminia. Et le verra plonger la tête la première dans une machination aux petits oignons.

Endurci par ces échecs répétés, le tueur va franchir une étape dans Pas tant de salades. Car son parcours sanglant et furieux constitue le sésame idéal pour ouvrir certaines portes dans le Milieu. Et si lesdites portes résistent malgré tout, qu’à cela ne tienne : il suffit de les enfoncer. Parce que le gars Kaput, c’est pas un délicat, et le baron de la drogue Carmoni apprendra à ses dépends, mais un peu tard, qu’il vaut mieux ne pas jouer au plus fin avec lui. Ce que la joliment surnommée Merveille a bien compris sans qu’il y ait besoin d’insister…

Hélas pour le tueur, Carmoni n’était qu’un enfant de chœur comparativement au grand manitou Calomar, qui n’a guère apprécié le traitement de choc réservé à son lieutenant. Et comme la police mange dans la main du narcotrafiquant, Kaput va se retrouver pris entre deux feux. Une nouvelle fuite s’impose, même s’il sait depuis toujours comment l’histoire va finir. Toutefois, bien que le titre de cet ultime livre (Mise à mort) vende quelque peu la mèche, l’ennemi public numéro un n’en est pas moins résolu à vendre chèrement sa peau…

À la fois concentré de rage brute, cri primal et manifeste du Noir « hard-boiled » à la française, cette odyssée sanglante frappe aujourd'hui encore par sa violence sèche comme une série d'uppercuts. Les Kaput, c'est du Néo-Polar avant la lettre, sans l'aspect politique, mais avec double dose de nihilisme. Des romans noirs à réserver aux lecteurs endurcis, qui n'auront pas peur, en manipulant une matière aussi inflammable, de voir cette série de cocktails Molotov sur papier leur exploser au nez.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 167, mars / avril 2014.

Voir les commentaires

Trilogie Noire - Léo Malet

Publié le par Léonox - Commenter cet article et avis postés :

 

Ô rage, ô désespoir : Trilogie noire, de Léo Malet.

 

La vie est dégueulasse. Le soleil n’est pas pour nous. Sueur aux tripes. Difficile de faire plus explicite. Difficile d’annoncer la couleur - noire, forcément - de manière plus frontale. Et difficile aussi d’imaginer que l’on puisse aller plus loin dans le roman noir sans basculer dans l’horreur pure. Parce que la Trilogie Noire, c’est du tord-boyaux sur papier, de l’essence millésimée, et une tournée du patron servie aussi bien frappée, ça ne peut pas se refuser.

Des personnages écrasés par le destin, si conscients de leurs propres failles qu’ils prennent un plaisir pervers à les agrandir, s’y débattent comme des mouches prises dans la toile d’une araignée. Inadaptés, hostiles, farouches, ils foncent tête baissée vers l’inéluctable, semant la désolation sur leur passage. Ainsi de Jean Fraiger, qui avant de s’abandonner à un suicide effroyable (« Tirez au sexe ! »), a ces mots terribles : « J’aurais tant aimé vivre ».

Mais La vie est dégueulasse. André, à seize ans, le sait déjà quand il sort de prison. Pourtant, il va essayer. Essayer de survivre, essayer d’aimer, essayer de trouver sa place au sein de cette société qui ne veut pas de lui. Plus dure sera la chute. Paul appartient à la même espèce. Celle des petits truands pour qui braquage rime fatalement avec ratage, puis avec carnage. Celle-là même qui dès lors ne fait plus guère de différence entre petite et grande mort.

Narrés à la première personne, ce qui accentue encore leur impact et leur potentiel immersif, ces romans font mal. Très mal. Impitoyables, complaisants, insoumis, ils mettent en scène une triple danse macabre exécutée par tout ce que la banlieue parisienne d’après-guerre pouvait compter de figures tragiques et de laissés pour compte. La Trilogie noire, c’est de la poésie du macadam, c’est ce qui reste répandu au sol quand la tête a cogné une fois de trop sur le mur.

Voilà trois diamants noirs taillés au rasoir, balancés comme des pavés dans la mare, et qui plus de cinquante ans après leur découverte brillent encore d’un éclat qui fait mal aux yeux. Trois romans d'une bouleversante âpreté, d’un réalisme si douloureux qu’il en vient à abolir toute distance pour vous étreindre de l’intérieur. Sueur aux tripes, donc. Bien possible que Léo Malet ait inventé la notion d’ « horreur sociale » en tant que genre, finalement. Car la Trilogie noire, c'est la France d'en bas qui hurle à la mort, mais dans la fange personne ne t'entendra crier. Trois brûlots ravageurs et enragés, écrits en lettres de sang par-delà le bien et le mal, ou quand l'auteur de Nestor Burma crache son Voyage au bout de la nuit.

Trois livres essentiels qui représentent une étape décisive dans mon parcours de lecteur. Parce qu’il y eut pour moi un « avant » et un « après » Trilogie noire. Après avoir dévoré ces trois romans comme un mort de faim, je me suis retrouvé écrasé par leur terrifiant nihilisme, leur tempétueuse intransigeance et leur sauvagerie suicidaire. Merveilleuses et glaçantes qualités que je n’ai eu de cesse de rechercher dans d’autres livres. Autant dire que ma quête fut souvent vaine. C’est là le prix à payer pour certaines lectures. Pour autant, je ne regrette rien. Bien au contraire.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 168, mai / juin 2014.

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8