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Le Bloc - Jérôme Leroy

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Faire (Le) Bloc – selon Jérôme Leroy.

 

 

 

 

Le bloc est de mon point de vue le prototype même du roman difficile à chroniquer. Déjà, parce que ce livre de Jérôme Leroy a beaucoup fait parler de lui depuis sa publication : des articles par dizaines, des avis à foison, une adaptation au cinéma (Chez nous, de Lucas Belvaux), etc. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir ajouter ? Et puis – et surtout –, il y a le thème principal. Parce qu’on ne va pas se mentir : Le bloc sent le soufre. Alors quoi ? Prendre le sujet à bras-le-corps ou des pincettes pour entrer dans le vif du susdit ? Car en effet il est (à) vif, et ô combien sensible, le sujet en question. Entre les gants de boxe et le coup-de-poing américain dans le gant de velours, mon cœur balançait donc… Jusqu’au moment où je décidai d’y aller à mains nues.

 

Et tant pis si ma caresse ne devait pas aller dans le sens du poil. Tout bien réfléchi, ce serait même peut-être là l’angle d’attaque le plus adapté. Parce qu’après tout, Jérôme Leroy n’a pas fait autre chose en écrivant ce terrible roman. Il a joué avec le feu – sans jamais pour autant se brûler. Il a poussé le principe de la dystopie dans ses derniers retranchements, pour mieux interroger notre présent. Et il n’a épargné personne. Alors bien sûr, Le bloc, c’est avant tout le Vieux Dorgelles, dont la fille Agnès dirige un parti d’extrême droite sur le point d’entrer au gouvernement – toute ressemblance avec des personnages réels n’étant pas du tout fortuite.

 

Mais tout le monde en prend pour son grade, à commencer par une « gauche » française clairement désignée comme responsable et coupable d’une situation catastrophique. Une gauche acéphale et hystérique, écartelée entre ses idéologies périmées et les marchands de tapis auxquels elle a vendu son âme. Cette gauche sourde, muette et aveugle, qui n’a d’ailleurs plus de « gauche » que la maladresse, a nourri en conscience un épouvantail bien pratique. Mais ce qu’elle persiste à bestialiser et à diaboliser, dans sa criminelle inconséquence, ce n'est pas un parti d'extrême-droite qu'elle n'a jamais su – ni voulu – appréhender, car ce parti (ici appelé de façon très transparente le « Bloc Patriotique ») n'est qu'une conséquence.

 

La cause, c'est celle du peuple. Or le peuple, ça fait longtemps qu'abandonné par ses élites autoproclamées de copains et de coquins, il est passé du populaire au populisme. Le personnage d’Antoine Maynard, ancien écrivain hussard sur le retour, est symptomatique de ce « glissement ». « Devenu fasciste pour un sexe de fille », l’homme, s’il a perdu ses illusions, n’est pas pour autant dépourvu d’humanité. Stanko, en revanche, c’est une autre affaire. Avec sa rage de brute rasée et les actes horribles qu’il commet, l’homme aurait pu se résumer à une caricature de skinhead. Mais plutôt que de le juger, l’auteur préfère examiner, sans complaisance mais avec acuité, ce qui a pu amener cet individu à se faire tatouer le visage.

 

Parce que dire que les néo-fascistes n’ont pas le monopole de la France et des Français, c’est bien, mais comme l’histoire récente nous l’a enseigné, ça ne suffit pas. Voilà pourquoi Le bloc n'est pas seulement un excellent roman noir : c'est un cri du cœur, et un cri du peuple ; le tir groupé d’un sniper au sommet de son art. Le bloc, c’est le « J’accuse » d’un auteur qui maîtrise son sujet sur le bout des doigts et qui, grâce à sa finesse d’analyse, évite tous les pièges dans lesquels sont tombés avec un bel ensemble ceux qui l’ont précédé sur ce terrain miné. C’est décidé : aux prochaines présidentielles, je vote Jérôme Leroy.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 195, novembre / décembre 2018.

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Grossir le ciel - Franck Bouysse

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Les chiens meurent en hiver : Grossir le ciel, de Franck Bouysse.

 

 

 

Étrange roman que celui-là. En tout cas, nul doute que les amateurs de Polar pur jus le jugeront étrange. Mais moi j’aime bien ça, l’étrangeté. Mieux, il m’arrive parfois de la rechercher. Mais là, c’est elle qui m’a trouvé. Ce livre, il est arrivé sur la pointe des pieds. À pas de loup. Et un loup qui se déplace dans la neige en rase campagne, tant qu’à faire. Puis, sans briser le silence ouaté qui faisait peser sur toute chose une menace incertaine, le ciel a commencé à grossir. Comme un chêne qui allongerait ses branches pour venir nous étrangler.

 

Mais trêve de métaphore brumeuse : il n’y a pas trace de Fantastique ici. C’est bien d’un roman Noir qu’il s’agit – même si Franck Bouysse prend soin d’installer une atmosphère anxiogène qui n’est pas sans rappeler certains titres de la célèbre collection Angoisse. Il est vrai que ce cadre rural désolé et l’isolement presque absolu dans lequel se trouvent les deux protagonistes principaux favorisent ce type d’ambiance. Et l’auteur en profite pour jouer avec nos nerfs, grâce à un rythme assez lent et un art de la suggestion proprement machiavélique.

 

Là réside sans aucun doute un des très grands points forts du roman : ce mélange de dialogues insidieux lourds de sous-entendus et de silences longs comme un jour sans pain permet à Franck Bouysse de coller au plus près de Gus et d’Abel. Et le paradoxe n’est qu’apparent, car ces taiseux-là, c’est bien dans le non-dit qu’ils se révèlent le plus. C’est de cette relation à couteaux tirés que se dégage en creux le portrait de deux hommes aux rapports ambigus, dont on pressent assez vite qu’ils peuvent se dégrader pour un oui ou pour un non.

 

Pour un coup de feu ou une trace de sang dans la neige. Des éléments inexpliqués, qui surviennent au moment où Gus apprend la mort de l’abbé Pierre. Un autre hiver, loin de là… Sans qu’il se l’explique très bien lui-même, le paysan est affecté par cette nouvelle, qui fait remonter en lui des souvenirs familiaux enfouis. Et peu à peu, c’est toute l’histoire de cet homme que l’auteur livre par petites touches, laissant entendre que les zones d’ombre du passé sont liées à un présent de plus en plus étrange. Car Abel n’est pas seul à faire des mystères.

 

Il y a aussi cet évangéliste visqueux, qui vient frapper à la porte de Gus pour tenter de le convertir, comme le banquier qui avait tenté sa chance jadis en pure perte. Alors bien sûr, l’importun est éconduit de la même manière, mais ce genre de visite est toujours déplaisant. Surtout qu’à l’heure où son chien Mars est blessé par un animal non identifié, Gus a d’autres chats à fouetter. Il aimerait bien savoir, par exemple, qui est cet enfant qui marche pieds nus dans la neige… Mais peut-être qu’après tout, il serait préférable qu’il ne l’apprenne pas.

 

Avec Grossir le ciel, Franck Bouysse réussit donc la performance de faire rimer roman Noir et terroir. Grâce à son style très personnel et à un sens du suspense consommé, il donne une dimension inédite à l’expression « battre la campagne ». Ainsi y a-t-il quelque chose de terriblement douloureux et juste dans les trajectoires croisées de ces paysans sur le retour, écartelés entre des rancunes hors d’âge et des secrets qui auraient mieux fait de le rester. Difficile en effet de rester insensible au destin de ces vieux boxeurs écrasés de solitude, réunis pour un dernier round au clair de lune.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 194, septembre / octobre 2018.

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Le serpent aux mille coupures - DOA

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Sur le fil du rasoir : Le serpent aux mille coupures, de DOA.

 

 

 

Sur le fil du rasoir. Oui, comme ce truc froid et coupant qui est en train de caresser ta gorge. Tu n’as rien vu venir ? C’est normal. C’est son boulot, d’être discret. Clandestin, pour ainsi dire. Tellement qu’il est pour ainsi dire devenu invisible. Ça aide, quand on est l’homme le plus traqué de France. Son nom ? Il n’en a plus vraiment. Mais tu peux l’appeler « Lynx ».

 

Suite directe de Citoyens clandestins, Le serpent aux mille coupures focalise donc sur un de ses personnages principaux. DOA ayant doté le premier roman d’une fin (en forme de fracture) ouverte, cette plaie béante appelait en effet une suture à corps et à cris. L’ennui, c’est que « suture », ça rime entre autres avec « coupure ». D’où, sans doute, ce deuxième épisode aux allures de long épilogue, qui permet à l’auteur de livrer une suite taillée à la serpe (de 700 pages, on passe à moins de 200) et au chroniqueur de filer la métaphore tranchante.

 

Après une rencontre accidentelle dont il se serait volontiers passé, le fameux Lynx devenu « Motard » – car il s’agit bel et bien du même individu – va devoir affronter un nouvel adversaire. Et puisque le hasard fait décidément très mal les choses mais qu’appeler un chat un chat n’est pas forcément spoiler, ledit adversaire est un malade mental doublé d’un boucher. Reste qu’à danger public, danger public et demi, comme l’apprennent très vite à leurs dépens les occupants de cette ferme isolée pris en otage par un fugitif d’autant plus redoutable qu’il paraît diminué… En effet, on ne se méfie jamais assez des bêtes blessées, et le Motard manifeste un instinct de survie très au-dessus de la normale.

 

Et c’est paradoxalement dans cette situation de violence absolue infligée à autrui que le tueur touche du doigt un semblant de rédemption. Car Omar Petit, l’homme chez lequel le Motard trouve refuge avant de pouvoir faire face au justement surnommé « Tod », n’est pas un paysan comme un autre. Du moins aux yeux de certains habitants du village. C’est qu’Omar n’a pas la bonne couleur de peau, voyez-vous. Or DOA parvient à entremêler ses deux intrigues jusqu’à ce qu’elles n’en forment plus qu’une. Pris entre deux feux (sans compter les services secrets, qui ne l’ont pas oublié), Lynx ne choisit plus : de sa Némésis aux villageois racistes, le danger est partout, et le tourmenteur se mue peu à peu en protecteur.

 

Comme s’il estimait que la famille Petit a assez souffert comme ça. Comme s’il se sentait responsable de ses membres. Comme s’il voulait se racheter à leurs yeux. Et aux siens propres ? Là, c’est autre chose. Car pas question pour l’auteur de verser dans le happy end. Un individu comme Lynx ne retrouvera pas son humanité perdue en un claquement de doigts. Encore moins si les doigts en question appuient encore et toujours sur la gâchette… Difficile donc de s’attacher à un tel personnage, qui malgré son charisme animal, risque de laisser sur le bas-côté (sur le carreau ?) les lecteurs en recherche d’identification.

 

En revanche, toi qui as apprécié Citoyens clandestins, tu devrais trouver ton compte dans cette suite, car le Lynx de DOA y est aussi fascinant qu’effrayant. Mais n’est-ce pas là ce qui caractérise l’animal auquel le tueur doit son surnom ? Sachant que ces adjectifs s’appliquent aussi au Serpent du titre et que la peinture des deux hommes est exécutée au couteau, attention quand même aux (mille) coupures en tournant les pages…

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 193, juillet / août 2018.

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Citoyens clandestins - DOA

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Mort à l’arrivée : Citoyens clandestins, de DOA.

 

 

 

« DOA (Dead On Arrival) est romancier et scénariste. À l’ère du Big Brother planétaire, il aime qu’on n’en sache pas trop sur lui ». Le mot de l’éditeur figurant sur la quatrième de couverture du diptyque intitulé Le cycle clandestin a le mérite d’être aussi clair qu’un écran de fumée. Fort bien. Celui qui a choisi de se faire appeler DOA affiche son goût de la discrétion, et ce n’est pas moi qui lui jetterai la pierre. Surtout qu’il suffit de lire le prologue de Citoyens clandestins pour comprendre que cette aspiration à l’anonymat est exactement le contraire d’un caprice de diva. Ancien parachutiste, l’auteur a choisi de s’effacer derrière des personnages pour lesquels, justement, le secret est une question de survie. Difficile de faire plus cohérent. Et difficile d’imaginer meilleure manière d’impliquer le lecteur que de le plonger d’emblée au cœur d’une opération militaro-barbouzarde aussi haletante que millimétrée dans ce coin paumé du Kosovo quelques mois avant le 11 septembre 2001.

 

Mais ce n’est qu’un début. La suite, pour l’essentiel, se déroule en France, à Paris, et une grande partie de l’action tourne autour d’une mosquée dirigée par des salafistes. Et pour cause. Les dirigeants de ladite mosquée attendent l’arrivée de certains bidons bien particuliers, avec à l’intérieur une horreur chimique qu’ils ont décidé de propager. Tous les services spéciaux plus ou moins officiels sont sur le coup, et pas forcément d’accord entre eux – sinon ce serait trop simple. Reste que le but est de récupérer les bidons. Discrètement. Entrent donc en scène un drôle de type triste nommé Servier, un infiltré fils de harki quelque peu perdu entre ses diverses identités et une jeune et ambitieuse journaliste prénommée Amel.

 

Sans oublier un « citoyen clandestin » appelé Lynx, qui excelle dans l’enlèvement méthodique, la torture diplomatique et l’assassinat hygiénique. On pourrait parler de « mosaïque », de « kaléidoscope », voire de « livre choral ». Oui, on pourrait. Mais le plus important – et le plus impressionnant – reste que DOA fait preuve d’une telle maîtrise qu’il parvient non seulement à ne perdre aucun de ses nombreux objectifs de vue, mais aussi à mettre dans le mille à chaque fois qu’il tire. Or il tire souvent. À l’image de ce Lynx, qui commence à devenir un peu embarrassant dès lors que sa mission est terminée, n’est-ce pas.

 

Tout ça est très brillant, très bien documenté, on se trouve au carrefour du Post-Noir et de l’espionnage 2.0, avec en prime plusieurs illustrations terrifiantes de la fameuse idée reçue selon laquelle la fin justifierait les moyens. Bref, voilà un Grand Prix de littérature policière on ne peut plus mérité, tant l’œuvre impressionne par sa virtuosité, sa densité, son découpage impeccable et son alternance de points de vue toujours très bien dosée. Les enjeux et la quantité d’informations délivrées sont vertigineux, sans pour autant que le rythme du roman en pâtisse jamais, grâce notamment à une écriture souple et nerveuse – comme un… lynx ?

 

Dans le viseur de DOA se profile ainsi un monde d’une noirceur et d’une crédibilité abyssales. Notre monde de ténèbres, tel qu’il est devenu après le 11 septembre 2001. Bien sûr, Citoyens clandestins n’en reste pas moins une fiction. Mais une fiction expurgée de toute paranoïa apocalyptico-complotiste, ce qui rend le tableau d’ensemble d’autant plus saisissant. Et le lecteur de se transformer, non sans une épouvantable délectation, en témoin privilégié (complice ?) d’une page d’histoire contemporaine qui ne figure dans aucun livre officiel.

 

« Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi ». Friedrich Nietzsche.

 

        Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 192, mai / juin 2018.

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Porcherie (Tome 2) - Christophe Siébert

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Dans son jus : Porcherie, tome 2, de Christophe Siébert.

 

 

 

Après avoir initié la réédition de toutes les nouvelles de Christophe Siébert avec un premier volume début 2017, Les Crocs Électriques n’ont pas tardé à remettre le couvert, pour le plus grand plaisir des gourmands et des gourmets. Quelques mois après la sortie du tome 1 paraissait en effet une suite composée de six nouveaux textes, et ornée d’une illustration annonçant clairement des couleurs qui ne pouvaient que me plaire. En effet, difficile pour moi de rester insensible à la composition en noir, rouge et blanc de Marc Brunier Mestas… (Mais il n’est pas ici question de mes propres recueils, alors fermons sans plus attendre la parenthèse).

 

Ce tome 2 comprend donc six nouvelles. Quatre d’entre elles avaient d’abord été publiées dans la version fanzine de Porcherie en 2013. Quant aux deux autres, I am (not) Leonardo et Ces choses au fond de nous qui nous font veiller tard, elles ont été écrites depuis lors. Le premier de ces deux textes se présente sous la forme d’une lettre adressée au joufflu héros de Titanic. L’auteur y aborde les grandes lignes de la vie du comédien américain, et évoque en parallèle son propre parcours. Le résultat est un récit très factuel et dénué de tout jugement, dans lequel on aurait cependant tort de ne voir qu’un catalogue visant à répertorier tout ce qui sépare les deux protagonistes. Il s’agit bien d’une histoire, ainsi que l’indique une conclusion que je me garderai bien de dévoiler. Quant à l’autre inédit, il y est question de sexe – mais pas que. Parce que le sexe sans la peur, sans l’excitation qui monte, sans l’attente, sans les doutes, sans le parfum fruité d’une belle inconnue, ce ne serait pas très intéressant. Mais là on a tout ça, et on a même Jean-Jacques Goldman en guest, vous voyez à quel point c’est la fête.

 

Par certains aspects, les nouvelles de Porcherie me rappellent un peu les fameux « romans condensés » de Ballard, même si les thèmes et le rendu n’ont rien à voir. Si Ballard était influencé par la technique du cut-up de Burroughs quand il a écrit La foire aux atrocités, Christophe Siébert l’est bien davantage par le roman Noir. Néanmoins, son travail sur la forme courte m'y fait parfois penser par cette manière de raconter des histoires sans début ni fin, par l'utilisation de fragments bruts jetés à la face du lecteur, et par ces non-dits lourds de sous-entendus – le tout aboutissant à des sortes de « romans condensés », donc. Mais des romans condensés écrits à la manière de Manchette. Dans La position du tireur couché.

 

Bien entendu, il ne s’agit là que de parallèles : aux lecteurs de vérifier leur bien-fondé – ou pas. Quant à moi, puisque ce tome 2 de Porcherie ne comporte que six textes (et c’est bien là le seul reproche que je pourrais lui adresser), je ne vais pas tous les passer en revue un par un. Je préfère vous laisser le plaisir de la découverte, et conclure ce billet par une lettre ouverte à l’auteur, comme je l’avais fait pour ma chronique du tome 1. Une lettre garantie sans langue de bois écrite il y a déjà six ans, soit peu après la parution du Porcherie version fanzine :

 

« J'ai bien reçu – et lu – Porcherie le week-end dernier. Un gros défaut à signaler quand même : c'est trop court, bordel ! J'aurais eu aucun problème à verser deux fois cette somme (ridicule, rappelons-le) pour un recueil deux fois plus gros. T'avais pas d'autres textes courts en stock ? À part ce menu désagrément qui en est à peine un – mieux vaut entretenir la frustration que de se vautrer dans l'assouvissement avachi – je me suis bien régalé. Enfin, « régalé » reste une façon de parler, hein, parce que je sais que ton style est plutôt du genre qui coupe la faim. Donc merci à toi de m'avoir fait sauter quelques repas, et permis d'entretenir ma silhouette ».

 

Mais aujourd’hui, la diète n’a que trop duré. Car oui, Christophe avait d’autres textes courts en stock. Et depuis la publication de Porcherie version fanzine, il a commis un certain nombre d’inédits pas piqués des vers. Mais ça, vous le savez déjà. Car il est évident que vous n’avez pas attendu de découvrir cette chronique tardive pour vous procurer toutes affaires cessantes les tomes 3 et 4 de Porcherie qui ont été publiés par la suite. N’est-ce pas ?

 

Rappel de la chronique de Porcherie, tome 1.

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Mémoires de corps - Johanna Almos

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À fleur de peau : Mémoires de corps, de Johanna Almos

 

 

 

Johanna Almos est une jeune autrice découverte par Nicholas Bréard, l’infatigable homme-orchestre à la tête de la maison d’édition associative Otherlands. Or si le collectif Otherlands revendique le fameux acronyme « SFFF », il arrive que certaines de ses publications échappent à cette classification. Comme ce recueil de textes brefs, étrange objet douloureux oscillant entre « Cris et chuchotements ». En effet, si Johanna Almos emprunte parfois la voie d’un Fantastique allusif, elle n’hésite pas à bifurquer en cas de force majeure vers des territoires où règnent sans partage l’horreur frontale et le réalisme cru. Or chez elle, la force est souvent majeure. Et ce n’est certainement pas moi qui vais m’en plaindre.

 

Mémoires de corps est donc un recueil de quatorze nouvelles liées par un thème commun. Un thème à la fois intime et universel, présenté comme une offrande par un titre qui annonce clairement la couleur. Cette couleur, c’est celle des blessures jamais guéries, celle des cicatrices mal refermées, celle de la chair à vif, celle du sang qui coule. Cette couleur, c’est le rouge.

 

Et elle s’affiche d’emblée, avec un premier texte aussi éprouvant que pertinent. Car dans Maison Villebasse, il est question d’internement, et de ce qu’il reste du corps dès lors qu’on l’a contraint. Sur le bateau aborde pour sa part un sujet tristement d’actualité : celui des migrants. Un récit à la fois dur et plein de sensibilité, qui colle au plus près de ces destins brisés avant d’avoir atteint les rivages tant espérés. Lycanthropie est, comme son titre l’indique, une variation sur le thème de la mutation, mais aussi – et surtout – un biais pour dénoncer des violences bien humaines… Avec Catharsis, Johanna Almos creuse ensuite le sillon des blessures intimes, et c’est vraiment le cas de l’écrire. Elle enfonce d’ailleurs le clou avec La mort de Newton, un jeu de massacre impitoyable qui trouve sa « justification » dans une chute glaçante. Corpus Dei, une nouvelle très courte, fait dans ce contexte presque figure de respiration, même si elle ne s’avère guère plus optimiste. Mais ce n’est rien par rapport à Voodoo child, terrible texte sur la perte – sans doute un des plus douloureux de ce recueil.

 

Le récit suivant, Vivre morte, forme avec Le sang, le stupre et la proie un diptyque sensuel et cruel, dont il serait indélicat de dévoiler le thème. Disons juste qu’il y est question d’initiation et d’héritage. Quant à Détendez-vous, on pourrait presque prendre le titre au pied de la lettre… mais avec Johanna Almos, « l’humour est la politesse du désespoir. » Reste que cette touche sarcastique permet une respiration bienvenue avant l’éprouvant Les maux et la chair, autre point culminant du livre. Une nouvelle qui plonge dans l’enfer du sadomasochisme, pour restituer la violence quasi surnaturelle de certaines emprises – et de certains abandons. Grossesse n’est d’ailleurs pas moins frappant. Ce journal d’une obsession mortifère, ancrée au plus profond de la chair, suscite tour à tour malaise et empathie, ce qui n’est pas loin d’un tour de force. Aucun doute, l’autrice a les mots pour dire le manque et l’oubli impossible, ce qu’elle prouve encore avec Hiver, ode poignante à la différence. Enfin le recueil se conclut par La preneuse de notes, une nouvelle Fantastique douce-amère qui permet un épilogue apaisé… quoique fatal.

 

Alors, « âmes sensibles s’abstenir » de lire Mémoires de corps ? Deux fois non. Car la violence dont fait preuve Johanna Almos n’exclut pas la sensibilité. Au contraire, puisque chez elle l’un ne va pas sans l’autre. En effet, si son écriture est la plupart du temps sèche et directe, elle sait s’adapter à son sujet. De toute façon, il serait trop facile de jeter la pierre à l’autrice. Car si elle est bel et bien responsable de ses écrits, les coupables sont ailleurs. Et ces coupables, elle les nomme. Elle crie leurs noms. Au fond, ce n’est donc pas Johanna qui est violente, mais les thèmes qu’elle a choisi de traiter. Ces thèmes dont elle s’empare plutôt que de les laisser s’emparer d’elle. Certes, le traitement proposé par Mémoires de corps est un traitement de choc. Mais un choc salutaire.

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Il ne se passe rien mais je ne m'ennuie pas / C'est la viande qui fait ça - Heptanes Fraxion

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Bordel de merde : Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas et C’est la viande qui fait ça, de Heptanes Fraxion

 

 

 

 

J'y connais rien en poésie. Rien ou presque. Je pourrais essayer de dire un mot ou deux du peu que j’ai lu, mais je pense pas que je pourrais écrire grand-chose de pertinent sur le sujet. Sans compter que les œuvres de Baudelaire et Verhaeren n’ont pas grand-chose en commun avec celles du gaillard dont j’ai décidé de parler aujourd’hui.

 

Je pourrais aussi prendre le problème par la bande en évoquant ces lecteurs qui ont qualifié certains de mes textes de « poétiques », mais il n’est pas ici question de ma petite personne. Pour faire vite, je connaissais l’histoire du type qui faisait de la prose sans le savoir, donc je me suis dit que c'était peut-être la même pour moi, avec la poésie. Comme je suis le genre de mec qui aime faire valser les étiquettes, ça m'allait plutôt bien comme ça, alors j'ai pas cherché à creuser.

 

Ensuite... Ensuite du temps s’est écoulé. J’ai continué à lire, à écrire, à chroniquer et à publier. Et plus les années passaient, plus je me dirigeais vers d’autres formes d’expression. Pas vraiment de la poésie, certes, mais pas de la littérature sujet-verbe-complément non plus. Décidément, il se passait quelque chose.

 

Quelque chose que je suis parvenu à identifier cette année, sans toutefois pouvoir poser les bons mots dessus. Ces mots, je les ai trouvés sur le profil Facebook d’un type au nom aussi improbable que mes pseudos. Ce gars, il s'appelle Heptanes Fraxion. Et il écrit de la POÉSIE. De la poésie semée aux quatre vents de ces réseaux qu’on dit sociaux, mais aussi dans un fascicule joliment intitulé Et les gens continuent de tomber avec la nuit.

 

Un fascicule, c’est bien, mais c’est vite lu. Heureusement, il existe en Belgique un éditeur nommé Cormor En Nuptial. Et l’éditeur en question, non content de rééditer Il ne se passe rien mais je ne m'ennuie pas, le premier recueil de Heptanes Fraxion, a eu la bonne idée de publier en parallèle un inédit de l’auteur. Un nouveau livre, dont le titre seul met la bave aux lèvres. C'est la viande qui fait ça, que ça s’appelle. Tout un programme. Deux bouquins illustrés par Wood. Le même Wood qu’on retrouve aux illustrations intérieures dans l’anthologie Dimension Violences, que j’ai eu le plaisir de diriger avec Luna Beretta chez Rivière Blanche. Tiens donc.

 

Deux recueils pour une soixantaine de textes noirs et serrés comme une série d’expressos enquillés après une nuit blanche. Soixante textes affranchis de toutes les règles de la poésie pour mieux toucher-couler tout le monde. Un affranchi, Heptanes Fraxion ? Et pourquoi pas ? Un type qui parvient à dire le rien et la viande, la nuit et l’ennui de façon aussi juste et à doucher-coucher le monde à tous les coups, vous appelez ça comment, vous ?

 

J'y connais rien en poésie. Rien ou presque. Et je suis totalement infoutu d’en chroniquer. Pour autant, j’ai quand même éprouvé le besoin d’écrire ces lignes, au moins pour essayer de renvoyer un bout d’ascenseur à l’auteur. Parce que ses textes ne trichent pas. Son écriture est nette et heureusement pas sans bavure. Ben ouais, il est comme ça, Heptanes Fraxion. S’il y en a un peu plus, il vous le met quand même. C’est la viande qui fait ça, mais ici, elle est coupée près de l’os. Tout près. Et elle est servie dans son jus.

 

« Errer me muscle », assure-t-il sur son blog. Vague à l’âme vagabond tendu comme une corde au-dessus de l’abîme : ce gars me connaît, c’est pas possible autrement. En tout cas, c’est l’impression que j’ai ressentie en lisant ses recueils. Et je pense qu’il connaît aussi un petit morceau de chacun d’entre vous. Et je pense même qu’au fond c’est lui qui nous chronique, et pas l’inverse. Alors ne croyez pas Heptanes Fraxion sur parole quand il vous dit qu’Il ne se passe rien. Laissez-le plutôt vous tendre ses miroirs brisés et s’occuper de vos selfies : je vous garantis que votre portrait en creux ne vous laissera pas indifférent-e-s.

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Le syndrome du varan - Justine Niogret

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Parental advisory : explicit content : Le syndrome du varan, de Justine Niogret

 

 

 

 

Justine Niogret considère que Le syndrome du varan est son meilleur livre. Elle le dit très calmement, d’une voix égale, comme elle proposerait du thé ou du café. Et elle ne balance pas en plus des phrases comme : « Fais gaffe, jusqu’ici c’était qu’un échauffement » ou : « Maintenant, ça rigole plus : tu vas prendre cher ». Non, elle ne fait pas ça. Pas besoin. Déjà, l’autrice dont il est ici question n’est pas réputée pour survendre son travail en en faisant des caisses. Ensuite, aucun de ses précédents ouvrages n’est du genre à laisser indifférent.

 

Et pourtant… Et pourtant, après lecture de ce fameux roman, force est de constater… qu’elle avait raison. Non, sa mise en garde introductive aux allures de sentence sans appel n’est pas exagérée. Et oui, Le syndrome du varan est sans doute son meilleur livre. Mais c’est aussi, dans le même temps, celui dont il est le plus difficile de parler. Justine dit qu’en général elle a assez peu de retours de son lectorat. Et c’est vrai aussi. En particulier pour ce roman.

 

Mais moi ça ne m’étonne pas. Parce que ce livre l’est, particulier. Parce que « Meilleur », ça signifie dans le cas présent : plus fort, plus dur, plus violent, plus douloureux, plus âpre, plus malaisant – j’en passe et pas forcément des plus légers. « Meilleur », ça veut dire te faire passer l’envie de faire le malin et jouer au héros. À jamais. Et puis, le varan, c’est un animal très spécial. Surtout quand comme ici il t’arrache les mots de la bouche. Et qu’il ne les rend pas. Le varan, il est longtemps resté là sans rien dire et sans bouger, à en prendre plein la gueule.

 

Donc maintenant qu’il a réussi à crever sa gangue, c’est pas pour venir te proposer un bain de boue tiédasse. Maintenant, il l’ouvre, sa gueule. Et ce qu’il rend, c’est les coups. Alors c’est toi qui commences à te transformer en varan. À accuser le(s) coup(s). À ne plus trop savoir comment tu t’appelles. Ni comment s’appelle ce que tu es en train de lire. S’agit-il d’un roman ? D’un essai ? D’un témoignage ? D’une autofiction ? Demande à l’autrice si tu l’oses. Pour ma part, j’ai pris le flacon pleine tête ; j’ai pas eu le temps de regarder l’étiquette.

 

Mais ce n’est pas important. Ce qui compte, c’est que ce livre est bouleversant. Parce que ce n’est pas seulement le récit d’une enfance brisée – ce qui serait déjà beaucoup. C’est aussi le journal d’une survie. D’une survie malgré eux, malgré soi-même, une survie envers et contre tout, avec en filigrane les prémisses d’une possible reconstruction. Ce qui compte, c’est que l’expérience va être choquante. Très. Mais elle sera émouvante. Très aussi. Et bien sûr c’est la rencontre des deux qui constitue le sel versé sur ces blessures mises en partage.

 

On a beau s’y attendre, on a beau être prévenu, on a beau avoir une petite expérience en matière de littérature qui fait mal, le varan sera toujours plus fort que toi. Parce que justement, le varan, ce n’est pas que de la littérature. Et il a fallu qu’il le soit, fort, pour résister à cette génitrice vipérine folle à tuer, à cet inséminateur dégueulasse à vomir, à tous ceux qui ont vu mais n’ont rien fait, à tous ceux qui ont su et ont voulu en profiter, à toute une société plus ou moins complice, organisée pour marcher au pas sur la tête du varan. Et l’écraser.

 

Dans le fond, Le syndrome du varan m’a d’abord appris qu’une de mes autrices préférées était aussi une de mes personnes préférées. Je m’en doutais un peu, mais là ça a le mérite d’être clair. Next. Puis il m’a rappelé à quel point la réalité éclatait la fiction. À mains nues. Dans la forme, le Fantastique n’aura décidément jamais sur moi l’impact tétanisant de la vérité nue et brute. Quant au Gore, s’il reste un outil bien pratique, ce roman apporte la preuve qu’on peut aller beaucoup plus loin – et faire beaucoup plus mal – sans y avoir recours.

 

Enfin – et surtout – Justine Niogret elle-même a trouvé le moyen de rendre cette affaire encore plus personnelle. Genre au cas où ça ne suffisait pas, en plus je vais te mettre mon poing final à la ligne. Ҫa ne tombe pas sous le sens et ça ne va pas forcément de pair, pourtant… Pourtant, je ne vois pas comment conclure autrement. Alors voilà : le varan a d’excellentes raisons de prétendre que les héro-ïne-s, ça n’existe pas. Soit. Pour ma part, j’estime qu’il existe au moins une exception – et c’est le varan lui-même qui m’a donné son nom.

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Chuchoteurs du dragon & Autres murmures - Thomas Geha

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Celui qui murmurait sous l’ombre de la lune rouge : Chuchoteurs du dragon, de Thomas Geha

 

 

 

 

Celles et ceux qui me connaissent le savent : je ne suis pas un grand amateur de Fantasy. Seulement il se trouve que je suis très friand de nouvelles. Et que j’apprécie par ailleurs beaucoup les écrits de Thomas Geha. Alors quand j’ai entendu parler d’un nouveau recueil de l’auteur à paraître aux Éditions Elenya, sept trop longues années après son très beau Les Créateurs, mon sang n’a fait qu’un tour. Fantasy ou pas, ce Chuchoteurs du dragon serait mien.

 

Aussitôt dit, aussitôt fait, je me suis donc engagé gaillardement dans l’antre des dragons. Et j’en suis ressorti sain et sauf, à la fois émerveillé et étonné. Car si le recueil de Thomas Geha présente bien des nouvelles relevant de la Fantasy (les trois premières, en l’occurrence), les sept autres textes qui figurent au sommaire permettent d’explorer des chemins moins balisés… Ou de rappeler que la Fantasy est un nom moderne employé pour désigner ce que l’on appelait autrefois les Contes et le Merveilleux, et que la magie n’a pas besoin des trolls et des fées.

 

Mais commençons par le commencement. Ou plutôt avant. Car avant le commencement était une préface. Un texte intitulé Le laboratoire du démiurge, signé par l’auteur en personne. Soit la manière idéale d’introduire un tel recueil. Car tout est là, en fait : le pourquoi et le comment de la nouvelle, les avantages et les inconvénients du format, la grande histoire de ces « petites » histoires, avec ses auteurs illustres et ses textes fondateurs, le tout délivré avec éloquence et simplicité. Que les choses soient claires : Thomas Geha ne donne pas là un cours magistral, et les pistes de réflexion qu’il propose n’en apparaissent que plus convaincantes.

 

D’autant qu’il passe ensuite de la théorie à la pratique, avec le flamboyant triptyque inaugural composé de Chuchoteurs du dragon, Le guetteur de nuages et La Tête qui crachait des dragons. Initialement publiées dans des anthologies chez Mnémos et ActuSF, ces trois nouvelles relèvent, selon l’expression de l’auteur, de la « pure Fantasy ». Pour autant, si en effet les canons du genre y sont bel et bien respectés (notamment grâce à la convocation de certains personnages et créatures mythologiques), Thomas Geha ne se contente pas de broder sur des thèmes familiers. En injectant à ses histoires un souffle poétique et une mélancolie diffuse, il ouvre en grand les portes du laboratoire où le démiurge repousse le champ des possibles…

 

Autre trilogie, autre univers, avec les textes constituant le Cycle loguivien. Autres temps, autre ton, aussi, avec l’introduction d’une touche d’humour bienvenue. Loguivy-Plougras, terre de légendes, La nuit du Suner-Gwad et La fontaine égarée permettent ainsi à l’auteur d’explorer le foisonnant folklore breton, tout en adressant un clin d’œil appuyé à certaine série américaine fantastico-paranoïaque. La recette fonctionne à merveille, de même que le duo formé par Gwalarig et Kristell, et c’est un bonheur de suivre leurs (en)quêtes dans un cadre à la fois typique et décalé, où le surnaturel est si enraciné qu’il semble faire partie intégrante du paysage.

 

Viennent ensuite deux réécritures de contes, Le briquet de Noël et Trois petits cochons, où le ludique croise le politique pour mieux faire passer un message hélas des plus actuels...

 

La transition avec le texte suivant, Je serai Joseph, semble a priori toute trouvée, puisqu’il y est aussi question de Noël. Mais c’est d’un Noël noir qu’il s’agit ici. Un Noël où l’on ressent de façon viscérale toute la cruauté de l’enfance. Un Noël où Thomas Geha nous offre en cadeau du Fantastique horrifique qui fait mal et qui fait peur, pour une superbe nouvelle qui aurait eu toute sa place au sein des Créateurs si elle avait été écrite un an plus tôt. Néanmoins, grâce à son ancrage et au thème abordé, elle s’insère on ne peut mieux au sommaire des Chuchoteurs, donnant un supplément de couleur à sa palette déjà riche.

 

Enfin, le recueil se conclut sur Tombent les plumes, un texte aussi onirique qu’inclassable, fragment tombé du ciel pour mieux apporter une bien jolie note d’étrangeté.

 

En somme, il n’y a que de bonnes raisons pour soutenir la belle initiative des Éditions Elenya. D’une part, Chuchoteurs du dragon est un recueil d’une diversité réjouissante, qui présente un choix de nouvelles à même de séduire tout amateur d’imaginaire, au sens large. Ensuite, la lecture de ces textes permet de rappeler à quel point la forme courte est un art à la fois exigeant et subtil, dont Thomas Geha connaît tous les rouages. De plus – et cet ultime élément est tout sauf anodin – tous les droits du livre seront reversés à la ligue contre le cancer. Ou quand le talent rencontre la générosité : que des bonnes raisons, disais-je…

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À bout de mères - Rachel D. Forêt

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Blue devils : À bout de mères, de Rachel D. Forêt

 

 

 

 

À bout de mères est un court recueil de neuf nouvelles publié par les éditions Otherlands. Je ne connais pas son autrice Rachel D. Forêt personnellement, mais je ne crois pas me tromper en affirmant qu’elle a mis beaucoup d’elle-même dans ce petit livre aux allures de catharsis. Elle n’avait d’ailleurs pas vraiment le choix. Car traiter un thème comme celui de l’enfantement de façon distanciée ne présenterait guère d’intérêt. Alors Rachel a opté pour la seule option acceptable : elle a pris son sujet à bras-le-corps sans rien épargner au lecteur.

 

Le résultat est un ensemble frappant, qui permet d’explorer toute la palette d’émotions contradictoires liées à la procréation. Entre suggestion angoissante et horreur frontale, l’autrice va puiser en elle-même ses sentiments les plus secrets, et s’en sert pour livrer une série de variations noires sur un thème qu’elle maîtrise à merveille.

 

Avec Aokigahara et Shégé, les deux nouvelles les plus longues du livre, Rachel D. Forêt prend son temps pour instaurer un suspense de plus en plus insoutenable, et utilise les ressorts du Fantastique avec un art consommé, jusqu’à faire basculer ses récits dans la pure épouvante. Du Japon au Congo, d’un mari en pleine perte de contrôle à un pasteur fanatique, d’une forêt maudite à une église bien peu catholique, Rachel met en scène une succession de tableaux effrayants qui évoquent la maternité, la perte et la résilience – quand celle-ci est possible…

 

Difficile de rivaliser face à de telles figures de proue, mais les autres nouvelles, bien que plus brèves, n’en déméritent pas pour autant. L’une d’entre elles, Nuit invisible, se démarque d’ailleurs par le point de vue adopté, mais aussi par son propos. S’il y est toujours question de la famille, la mère n’est pas cette fois au premier plan. En est-elle moins impliquée pour autant ? Hors de question de déflorer le sujet de ce terrible récit, mais si l’autrice a jugé nécessaire d’insérer un avertissement le concernant dans l’avant-propos, ce n’est pas pour rien…

 

Quant à Apparences et J’aurais aimé…, placés en ouverture et en conclusion du recueil, il s’agit de deux textes très brefs plus proches de la prose poétique que de la nouvelle. Mais les apparences sont trompeuses : les sourires de façade dissimulent parfois une grande violence. Quant à la conclusion douce-amère, elle est aussi belle qu’émouvante.

 

À bout de mères est donc un recueil marquant. Tour à tour crue et cruelle, tendre et triste, Rachel D. Forêt joue avec les contrastes pour mieux interroger la parentalité. En ce qui concerne l’enfance, il règne en effet trop souvent une sorte de « prêt-à-penser » qui semblerait indiquer que certaines choses ne se disent pas. Or non seulement l’autrice d’À bout de mères les dit, ces choses, mais elle les dit bien. Haut et fort. En résumé, Rachel a eu le cran d’emprunter une voie singulière, et elle a une voix qui porte. J’espère avoir le plaisir de l’entendre à nouveau.

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