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Orages mécaniques - Pierre Pelot

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Retour vers le (no) futur(e) : Orages mécaniques, de Pierre Pelot.

 

Orages mécaniques… Difficile de ne pas rougir d’une telle comparaison, même indirecte, et croyez bien qu’un fervent admirateur du chef-d’œuvre psyché/punk de Kubrick comme votre serviteur n’aurait fait preuve d’aucune indulgence vis-à-vis d’un ouvrage pas assez radical. Fort heureusement, les trois romans composant cet épais volume édité par Bragelonne ont été écrits entre 1974 et 1980, et il existait à cette époque toute une f(r)action d’activistes littéraires aussi inspirés que déterminés à utiliser leur stylo comme une Kalashnikov…

Ainsi de Pierre Pelot qui, dans Kid Jesus, retrace le parcours étrange et chaotique de Julius Port, « fouilleur » de profession (comprendre « archéologue-ouvrier ») dans un futur où le monde est devenu essentiellement rocheux et minéral. Optant pour une narration oscillant entre passé (2353-2355) et présent (2363), l’auteur dévoile une société post-apocalyptique régie par une confédération toute-puissante à laquelle va s’opposer Julius Port, devenu « Kid Jesus » suite à la découverte d’une mystérieuse cassette. Très vite, le jeune homme deviendra « la voix du peuple », et le mouvement social qu’il entraînera prendra une importance beaucoup trop importante pour que les castes au pouvoir restent sans réaction. Huit ans après sa disparition, un journaliste nommé O’Quien retrouvera le meilleur ami du Kid, Alano Teeshnik, qui lui révèlera l’incroyable vérité… Roman fiévreux et cynique, Kid Jesus renvoie dos à dos illuminés messianiques et politiciens véreux, et n’hésite pas à enfoncer le clou dans la paume de son martyr en laissant entendre que, si le dialogue en vient à s’instaurer entre nantis et nécessiteux, c’est que le ver est déjà dans le fruit…

Tout aussi extrême dans le fond, le second texte, Le sourire des crabes, l’est bien davantage dans la forme. Hautement nihiliste et transgressive, cette odyssée sanglante d’un couple de frère et sœur incestueux et schizophrènes est à couper le souffle. Évitant habilement toute linéarité (l’essentiel du récit se passe sur la route), Pierre Pelot alterne passages ultraviolents et apartés oniriques, modifiant son style d’écriture en conséquence. Autant de monologues décousus en apparence, qui sont en réalité de brillants rituels donnant l’impression d’être accomplis sous l’emprise de substances hallucinogènes pour mieux épouser la psychose des amants meurtriers. Étonnants « héros » que Cath et Luc, victimes d’une société trop lisse pour eux, et coupables d’actions directes répétées pouvant aller jusqu’à l’empoisonnement prémédité d’Alain, leur petit frère de sept ans, espèce d’oie amorphe gavée de télévision… Un roman dangereux, sorte de cocktail Molotov lancé à la face du lecteur qui ne peut malgré tout se défendre d’une certaine sympathie à l’égard de ses protagonistes principaux. À noter enfin que Pelot, perpétuant une longue tradition d’écrivains de Science-fiction visionnaires, anticipe dans ce livre les ravages de la télé-réalité avec une acuité saisissante. Dommage qu’Oliver Stone n’ait pas lu Le sourire des crabes : son Tueurs-nés aurait pu en tirer profit...

Dernier élément de cette fausse trilogie, Mais si les papillons trichent se situe quant à lui dans le cadre de l’Union Fasciste des États d’Amérique, où Price Mallworth, prêtre de la Nouvelle Religion Catholique Eclairée, perd peu à peu contact avec le réel. Marié à Natcha depuis huit ans, il est persuadé… qu’il doit épouser sa compagne prochainement ! Gagné par l’angoisse, Price sent en lui une fracture grandissante qu’il ne peut identifier : serait-il en train de devenir un « anormal », comme un tiers de la population ? Serait-il gagné par ce mystérieux syndrome nommé « anarpsychose » ? Après plusieurs alertes, Price va finalement basculer, et Natcha, folle d’inquiétude, ira le chercher jusqu’à son église, assistant malgré elle à une cérémonie intitulée « les confessions de la chair », mortification de masse prétexte à une répugnante orgie… Après avoir posé ainsi les bases de son récit et tiré à vue sur des cibles qui le méritent bien, Pierre Pelot va alors brillamment démultiplier les pistes de lecture, par le biais d’interférences « dickiennes » qui sont autant de réalités alternatives possibles. Une conclusion en forme de boucle viendra parachever ce roman à la construction exemplaire, en rappelant la célèbre phrase d’Edgar Poe : « La vie est un rêve à l’intérieur d’un rêve »…

Verve enfiévrée sous un ciel de plomb et vision bouillonnante avant la pluie acide… Oui, c’est bien d’ « Orages Mécaniques » qu’il s’agit, et ces trois brûlots délivrent encore aujourd’hui avec le même fracas un message à l’épreuve des balles et du temps qui passe : « enragez-vous, qu’ils disaient » !

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L'ange gardien - Jérôme Leroy

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Black is beautiful : L’ange gardien, de Jérôme Leroy.

 

Ne lui répétez pas, mais Jérôme Leroy m’impressionne. Je le lis maintenant depuis un certain nombre d’années, et j’ai la conviction que chacun de ses nouveaux romans est encore meilleur que le précédent. Conviction particulièrement frappante, voire troublante, dans la mesure où celui-ci succède au Bloc, que je considère déjà comme un nec plus ultra. Il ne fait d’ailleurs pas que lui succéder. L’ange gardien étoffe cet univers telle une araignée tissant sa toile sur le coude tatoué d’un skinhead. Et ce n’est pas qu’une image. Car Stanko est de retour. Agnès Dorgelles aussi. Tout le Bloc Patriotique est en ordre de marche.

Néanmoins, cette fois-ci l’histoire n’est pas racontée de leur point de vue. L’ange gardien est un roman à trois voix. Trois voix d’homme, dont deux se font écho pour mieux évoquer une femme. Mais pas n’importe quelle femme. Kardiatou Diop. Kar-dia-tou, comme l’appelle celui qui l’aime, et ne sera jamais nommé. Les deux autres protagonistes principaux, en revanche, sont bien identifiés. Il y a d’abord Berthet, qu’on veut tuer. Ce qui est une assez mauvaise idée. C’est que Berthet n’est pas de ceux qu’on élimine facilement. À vrai dire, éliminer, c’est un peu son métier, à Berthet.

Et puis il y a Martin Joubert. Martin Joubert qui ne va pas bien. Martin Joubert qui fut un poète brillant, mais qui a accepté de vendre ses écrits et un peu de son âme au passage à un site Internet réac. Heureusement, Martin Joubert va croiser la route de Berthet. Car Berthet veut raconter son histoire. Et le vieux barbouze qu’il est a beaucoup de choses à dire. Il entend parler de son employeur, cette bête aveugle qui grignote l’état de l’intérieur.

Mais dans L’ange gardien, tous les chemins mènent à Kardiatou Diop. Kardiatou trop belle, trop intelligente, trop brillante, trop symbolique, Kar-dia-tou surexposée, Kar-dia-tou en danger, celle qu’il faut chérir et protéger. Quoiqu’il advienne. Berthet est prêt à payer le prix. Depuis toujours. Et Martin Joubert aspire à la rédemption. Dès lors « fatale » peut rimer avec « idéale », et roman noir avec perle rare.

Lisez L’ange gardien, c’est bon pour ce que vous avez. C’est bon pour ce que nous avons tous. Cette petite flamme tapie tout au fond, et qui refuse de s’éteindre, même pendant les pires nuits de tempête, Jérôme Leroy sait comment l’entretenir. Puisque nous sommes entre nous, je vais vous faire une confidence. J’ai lu ce roman en janvier 2015, durant la semaine où ont eu lieu à Paris les infects assassinats terroristes. Je sais déjà que je n’oublierai jamais ces moments de cauchemar. Et je sais aussi que je n’oublierai jamais L’ange gardien. Parce qu’il m’a permis de ne pas imploser.

Il a sauvé cette ultime étincelle, qui menaçait d’être balayée par le souffle des Kalash. Y croire encore. Un peu. Envers et contre tout et tous. Alors certes, le lien avec Jérôme Leroy peut a priori sembler assez indirect. Soit. Mais quand je vois certains sanctifier l’amour et la différence alors que d’autres vomissent leur haine et tuent des innocents au nom de dieu (oui, la minuscule à « dieu » est volontaire), je ne sais plus à qui attribuer la boule qui grossit dans ma gorge au point de m’empêcher de déglutir. Ceci dit, si j’avais les yeux qui piquent en tournant la dernière page de L’ange gardien, c’est sans doute parce que je l’avais lu trop vite. Ou parce que j’avais regardé les informations pendant trop longtemps. Sans doute. Décidément, Jérôme Leroy m’impressionne. Mais ne lui répétez pas.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 173, mars / avril 2015.

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La bête immonde - Marc Agapit

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Le faiseur d’épouvantes : La bête immonde, de Marc Agapit.

 

Nous sommes en 1958 lorsque paraît, au sein de la collection « Angoisse » fraîchement initiée par les éditions Fleuve Noir, un livre intitulé Agence tous crimes. L’ouvrage est signé par un certain Marc Agapit, né Adrien Sobra, qui a jusqu’ici publié quelques romans policiers sous son vrai nom, ou sous le pseudonyme d’Ange Arbos. Malgré l’expérience de l’auteur (né en 1897, Marc Agapit est déjà un écrivain chevronné quand il rejoint « Angoisse »), rien ne laisse encore supposer l’empreinte indélébile qu’il laissera sur l’épouvante française, et pourtant… Grâce à une imagination proprement démoniaque et à une prolixité effarante, l’homme ne livrera en effet pas moins de 43 romans en seize ans, pour cesser d’écrire du jour au lendemain à l’arrêt de la collection… Un parcours littéraire aussi intense qu’énigmatique, sur lequel les éditions Fleuve Noir eurent le bon goût de revenir en proposant en 1997, douze ans après la mort de l’auteur, un omnibus rassemblant quatre de ses meilleurs romans.

Le premier d’entre eux, La bête immonde, donne son titre au recueil et n’entretient strictement aucun rapport avec l’hydre nazie que l’on qualifie parfois ainsi. La « bête immonde » est ici une « bête humaine », qui va vivre après un brutal accident de voiture un véritable cauchemar… La fatigue qui a conduit Xavier Dmellis à s’endormir au volant n’était en effet pas naturelle, et le traitement de choc qu’il s’apprête à subir dans la clinique du docteur Despair n’est pas conçu pour le mener sur la voie de la guérison… Défiguré, humilié, longtemps privé de l’usage de la parole, l’homme apparaît comme un pantin désarticulé. Et la douce Hortense, tyrannisée par son praticien de mari, n’ouvrira ses bras à ce nouveau confident que pour mieux lui révéler les nuances d’une infernale machination…

Jacqueline Vermot, la protagoniste principale d’Agence tous crimes, ne connaîtra pas une destinée plus enviable. Marc Agapit n’avait guère d’affection à l’égard de la gent féminine (« Toutes les femmes se ressemblent… elles sont toutes les mêmes : de fichus animaux, croyez-moi », fait-il dire au docteur Despair) et prend un malin plaisir à dévoiler insidieusement les noirs secrets de l’institutrice à la retraite… Sa trouble relation avec son neveu Nizou, enfant difficile devenu séduisant jeune homme, la fera même basculer dans un enfer intime dont elle ne s’extirpera plus que sous l’effet de macabres hallucinations… Pour Agapit, l’amour est douleur et culpabilité, et les relations humaines sont régies par le principe du « dominant/dominé », appliqué avec cruauté jusqu’à ce que mort s’ensuive…

Greffe mortelle, le roman suivant, traite en les fusionnant des notions de « Crime et châtiment ». Épouvantable jeu de massacre, le récit se déroule sous les yeux d’un témoin « privilégié » (« On ne sait pas que je suis là. Il ne faut pas que je me montre ; il ne faut pas qu’on me voie. ») et narre par le menu l’extinction fort peu naturelle d’une famille entière. Le mystérieux docteur Lefort tire les ficelles en coulisse, manipulant à travers un jeu de la séduction ambigu les poussées d’hormones du jeune Charles. Car la chair est toujours faible, et ces démonstrations de virilité sont autant de pousse-au-crime à l’heure fatidique où le fait de succomber à la tentation doit être compris au sens littéral… Ici l’hérédité bourgeonne d’atavismes fatals, et le défi consiste à se trouver du bon côté du sécateur…

Cette dernière phrase peut également s’appliquer à Piège infernal qui, bien que très différent dans sa construction, n’en présente pas moins la plupart des obsessions de l’auteur. Famille déliquescente, femmes fatales et perverses, tension sexuelle sur fond de frustration, relations faussées par l’intérêt où prédominent menaces et manipulations, états mentaux flottants - ici l’amnésie -, l’ensemble conduisant inévitablement à des actes que la morale réprouve mais que l’amateur d’épouvante sait apprécier à leur injuste valeur… Pas de place pour la bonté chez Marc Agapit, et Jean Fonterbi est une sorte d’archétype d’ange exterminateur dégénéré, échappant aux griffes de la mort pour mieux la semer autour de lui…

Voici donc une tétralogie exemplaire, en ce sens qu’elle incarne, au même titre que l’œuvre « angoissante » de Kurt Steiner, un pont entre deux époques. Nous nous trouvons quelque part entre un fantastique « à l’ancienne », c'est-à-dire éminemment suggestif et encore très imprégné de mysticisme, et une horreur moderne, frontale, crue et tranchante comme un scalpel. Le style très particulier de l’auteur - narration à la première personne, usage systématique du présent, phrases courtes et sèches, répétitions presque rituelles - renforce l’impact d’histoires cruelles et si étonnamment déviantes qu’elles conservent aujourd’hui toute leur saveur vénéneuse. À la lumière de l’imposante production de cet écrivain fascinant, et surtout au regard de sa qualité jamais démentie, il est d’ailleurs difficile de comprendre pourquoi il a été aussi peu réédité. Il existe pourtant une collection qui, après avoir offert une seconde vie à certains bijoux de la collection « Angoisse », serait un écrin sur mesure pour ceux de Marc Agapit. N’est-ce pas messieurs Jean-Marc Lofficier et Philippe Ward ?

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À l'absente

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Madame,

Vous ne lirez pas cette lettre – car c’en est une –, mais j’avais quand même envie de vous l’écrire. Envie, voire besoin. Alors voilà ma bouteille à la mer, avec à l’intérieur toute mon admiration pour vous. Et quelques mots pour dire le manque déjà provoqué par votre… absence. Oui, je préfère « absence », c’est plus doux. Et pourtant, les mots durs, la façon de désigner les choses telles qu’elles sont, sans fard, sans périphrases balourdes et autres métaphores ronflantes, je connais un peu. Il faut dire qu’avec vous j’ai été à bonne école. Mais vous m’avez aussi appris la différence entre dureté et brutalité. Et une « absence » comme la vôtre, c’est déjà bien assez dur. Pas besoin d’en rajouter. D’autant que la dureté n’exclut pas la tendresse. Ça aussi, c’est grâce à vous que je le sais.

La dureté, ce n’est pas réservé aux garçons. Pas plus que la tendresse n’est l’apanage des filles. Quand j’entends des imbéciles prétendre qu’il y aurait une écriture « masculine » et une autre « féminine », je sors mon roman de Gudule. C'est en effet en vous lisant que j'ai compris que les femmes n'avaient rien à envier aux hommes en matière de littérature d’horreur. Concernant la littérature générale, je le savais déjà, mais jusqu’à une époque assez récente, les « mauvais genres » semblaient encore réservés aux hommes. Fort heureusement, la situation a évolué ces dernières années. Il était grand temps. Et c’est sous l’influence de gens tels que vous. C'est d’ailleurs en partie grâce à vous que j'ai fini par réussir à employer le mot « auteure », même si ce « e » final m'a fait un peu grincer des dents au début.

Depuis vos débuts dans la collection « Frayeur », dirigée par le regretté Jean Rollin, jusqu'à vos deux recueils de romans d’épouvante parus chez Bragelonne, vous avez marqué de votre empreinte unique la littérature fantastique de langue française. Parfois comparée à Marc Agapit pour votre style direct et sans fioritures, vous avez livré une oeuvre profondément perturbante, et mêlé petite et grande mort en une danse macabre bravant tous les tabous. Vos activités horrifiques se sont ensuite perpétuées sur la Rivière Blanche. En témoignent la sortie en février 2012 du massif recueil de nouvelles Mémoires d'une aveugle (Noire 37) et celle, en avril 2013, d'un volume intitulé Truc (Noire 50) comprenant deux romans.

Puis il y eut l’année dernière, chez le même éditeur, vos Grands moments de solitude, postés à l’origine sur votre blog. Vous m’aviez d’ailleurs annoncé vous-même cette publication en ces termes : (Ce livre) « va paraître en hors-collection. Je pense qu'il n'aurait pas sa place ailleurs, vu que ce n'est ni du fantastique, ni de la SF. En revanche, je pense qu'il peut intéresser les lecteurs de ce genre de littérature, dans la mesure où il révèle les dessous et les anecdotes de certaines collections mythiques, comme « Présence du futur » ou « Frayeur ». » Une vraie curiosité, donc, que cette anthologie de textes courts, tantôt absurdes, cocasses ou féroces, permettant d'apprécier votre art de la concision et votre sens de l’autodérision.

À la même époque, vous m’aviez aussi parlé d’un certain Lupanar des anges, à paraître, toujours chez Rivière Blanche. Le titre seul avait suffi à me mettre la bave aux lèvres. Puis le temps a passé. Ce Lupanar n’est pas encore sorti, mais je ne vous avais pas oubliée. Cruelles coïncidences, je vous avais même envoyé il y a quelques semaines un petit message pour vous dire que j'avais revu et corrigé mes chroniques du Club des petites filles mortes et des Filles mortes se ramassent au scalpel, et qu'elles avaient été postées sur le blog que je partage avec mon camarade Zaroff. Peu après, j'avais lu le premier des deux romans inclus dans Truc. Je m'apprêtais justement à me plonger dans le second, et songeais à écrire un nouvel article.

Eu égard aux circonstances, l’article en question attendra un peu. En revanche, ces lignes-là, je tenais à vous les adresser « à chaud ». Pas question de passer votre départ sous silence. Parce que maintenant, je peux bien le dire : je n’étais pas loin de vous tenir pour ma « mère » en littérature. J'aurais tellement aimé que vous nous écriviez un Trash... Je suis certain que ça vous aurait amusée. Mais là c’est trop tard. Vous avez rejoint Julia Verlanger, Kathy Acker et Franca Maï. Heureusement, il reste Dominique Rocher, Micky Papoz, Kathe Koja, Virginie Despentes et Justine Niogret. La responsabilité est immense. Le vide aussi. Car en dépit du talent de ces auteures, vous n’étiez pas de celles que l’on remplace.

Ce ne sont pas des petites filles qui sont mortes ce jeudi 21 mai 2015, mais une grande Dame.

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Les filles mortes se ramassent au scalpel - Gudule

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Contes cruels de la jeunesse : Les filles mortes se ramassent au scalpel, de Gudule.

 

Faux jumeau du Club des petites filles mortes précédemment paru chez le même éditeur, cet autre recueil des romans fantastiques de Gudule enfonce le clou dans les paumes d’un lecteur-victime qui n’en demandait pas tant. Je ne serais d’ailleurs pas surpris d’apprendre que l’inventive génitrice de ces textes terribles a éprouvé le même type de délicieuses douleurs au moment où elle les a mis au monde…

Poison, le premier roman de cet opulent volume de 700 pages, est un inédit. Doté d’un bodycount impressionnant, le récit présente une galerie de personnages tous plus ou moins menés par leurs instincts, dont est manifestement exclu celui que l’on dit « de conservation »… Multipliant les fausses pistes, l’auteur promène ainsi le lecteur de jeu de la séduction/déduction en jeu de massacre et entretient le suspense avec une bonne humeur communicative. Cerise sur le gâteau, l’héroïne de ce joli conte se prénomme… Shéhérazade ! Changement de registre avec L’innocence du papillon, qui esquisse la peinture d’une petite famille a priori unie et équilibrée… Hélas, les apparences sont souvent trompeuses, et rarement l’expression « d’une jalousie maladive » aura été plus justifiée. Pas de héros dans cette histoire hallucinée, sinon le spectre d’un passé coupable et avide qui reviendra graver son nom en lettres de sang dans un pauvre cerveau calciné.

À roman extraordinaire, destinée extraordinaire : l’avant-propos des Filles mortes… révèle l’incroyable odyssée d’Un amour aveuglant, superbe texte obsessionnel qui faillit bien ne jamais voir le jour… Grâce à une subtile narration alternée, l’auteur y dépeint l’amour fanatique que porte la petite Nina au dessinateur Raphaël Gautier, lequel vécut jadis en Équateur un terrible épisode qui a changé sa vie. Des séquences effroyables menant à une double psychose dont personne, à commencer par le lecteur, ne sortira indemne. L’asile de la mariée n’est guère plus optimiste, et le petit Julien, prêt à tout pour retrouver sa « vraie » maman, a bien du mal à distinguer cauchemars et réalité, pas forcément aidé par un curieux « ami imaginaire ». Qu’importe : dans le doute il ne s’abstiendra pas et dans le vif il tranchera, justifiant par l’absurde son statut d’ « enfant assassin, ange aux mains tachées de sang, crachat à la face du Ciel ».

Changement de point de vue avec Bloody Mary’s baby, puisque Gudule aborde ici le thème hautement sulfureux de la pédophilie. Traité sans complaisance mais sans voyeurisme, ce roman douloureux met en scène une star du rock recluse en proie à ses démons. Tel un Dorian Gray du Glam, Black est atteint d’une maladie dégénérative et vit désormais entouré de mannequins à l’effigie de ses « conquêtes » passées. Et Jonathan, qui, poussé par sa curiosité, va pénétrer dans la propriété de l’ex-rocker, découvrira à ses dépends ce qui se cache derrière le masque… Petit théâtre de brouillard narre quant à lui l’enfance hautement perturbée et perturbante de la petite Emma, aujourd’hui une vieille femme de 88 ans réduite à une vie semi-végétative. Si son physique est défaillant, la mémoire de la grand-mère fonctionne cependant très bien, et les souvenirs d’actes cachés monstrueux créent un savoureux paradoxe avec la manière très positive dont continue à la percevoir sa famille.

Autres temps, mêmes mœurs déviantes, Geronima Hopkins attend le Père Noël retrace le parcours pathétique d’une « vieille petite fille » auteur de romans à l’eau de rose perdue dans l’abîme de ses fantasmes. Sous l’influence d’un traumatisme mal refoulé, Geronima se réserve depuis trop longtemps, et n’hésitera pas à se servir de l’infortuné Nono pour un jeu de rôle bien plus pervers qu’il ne l’imaginait… Enfin, Les transfuges de l’enfer est une vraie curiosité. Ce texte assez bref met en scène neuf personnages, tous souffrant de lourdes pathologies, qu’un « infirmier sensuel » regarde se débattre dans l’enfer de leurs souvenirs. Chaque cobaye se livrera ainsi à un monologue de plus en plus frénétique à mesure que l’expérience se poursuivra, prenant directement le lecteur à témoin et à la gorge…

Radical et transgressif, ce recueil n’est pas pour autant dénué de tendresse et de poésie. Et c’est précisément cet alliage précieux qui fait toute sa valeur : que la « faible femme » se transforme en « femme fatale » ou que la naïveté désarmante s’avère armée jusqu’aux dents, Dame Gudule a beau changer son fusil d’épaule, elle touche toujours sa cible au cœur. À ne pas mettre entre toutes les mains quand même (et qu’on ne vienne pas me parler d’innocents les mains pleines, parce que l’innocence, ici, est une hydre dont les sept têtes sont coupées et ne repoussent pas), car ces courts romans, s’ils sont bien des contes avec des enfants, n’en sont pas pour autant des contes pour enfants…

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La grâce efficace/Une si douce apocalypse - Jérôme Leroy

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Noir, cruel et tendre : La grâce efficace/Une si douce apocalypse, de Jérôme Leroy.

 

Jérôme Leroy est aujourd’hui un auteur qui compte, et je suis de ceux qui s’en réjouissent. Car rien ne me fait plus plaisir que de voir les libres penseurs de talent connaître le succès qu’ils méritent après les avoir vu poser leur empreinte personnelle sur mes genres littéraires de prédilection. Mais commençons par le commencement, puisque ma découverte de cet écrivain passionnant remonte déjà à une dizaine d’années. À la sortie, chez Les Belles Lettres, du double recueil de nouvelles La grâce efficace/Une si douce apocalypse, complété pour l’occasion de l’inédit Travaux pratiques, pour être précis.

« Double recueil », puisque ce volume rassemble deux livres parus en 1999 individuellement chez le même éditeur, dans la collection de poche « Le Cabinet noir », dirigée par Hélène et Pierre-Jean Oswald, dont les amateurs des mythiques éditions NéO se souviennent avec émotion. Car NéO n’était pas qu’un éditeur, c’était un symbole. La preuve que l’on pouvait développer deux catalogues distincts mais merveilleusement complémentaires. Avec de l’Épouvante, du Fantastique et de l’Aventure d’un côté, et du Noir de l’autre. Genres que nous retrouvons en alternance au sein du « Cabinet noir », car Hélène et Pierre-Jean Oswald décident grâce à cette nouvelle structure de tenter un pari fou : celui de la mixité.

Et Jérôme Leroy incarne à lui seul cette louable volonté de décloisonnement. Car la plupart de ses textes doivent autant au Polar qu’à une rude et réaliste Anticipation. Loin de se contenter en effet de n’offrir qu’un reflet du présent, l’auteur a pour coutume d’examiner nos sociétés contemporaines pour mieux imaginer ce qu’elles deviendront demain. Cette démarche, que l’on pourrait qualifier de dystopique, n’exclut pas pour autant une vraie tendresse, rendant d’autant plus déchirants des récits aux issues souvent tragiques.

En effet, l’homme n’est pas un nihiliste, et il s’agit sans doute là d’une de ses plus belles qualités, dont témoigne la saisissante justesse de ton qui caractérise son travail. Tout en sachant conserver les aspects les plus engagés-enragés du Néo-Polar, Jérôme Leroy parvient à s’émanciper de cet héritage encombrant, en faisant entendre une voix singulière portant bien au-delà des voies sans issue du désespoir.

Une véritable valeur ajoutée, qui donne d’autant plus de force et de souffle à ce recueil constitué de quinze perles noires toutes plus ciselées les unes que les autres. Quinze manières de refuser la fatalité, l’ignorance, l’homme-marchandise, la folie des expérimentations génétiques et le délire sécuritaire. Quinze manières de redonner à l’homme la place qui devrait toujours être la sienne : centrale. Et quinze manières de dire pourquoi la femme ne peut qu’être fatale, car sans elle l’homme n’est qu’une coquille vide.

Alors certes, les fenêtres sont ici brisées, comme celles de toutes les maisons peintes en Noir. Sauf que l’auteur les ouvre en grand, ces fenêtres, au lieu d’essayer de les colmater. Et ça fait une énorme différence. L’air peut entrer à l’intérieur, et même s’il est vicié, surtout s’il est vicié, ce n’est pas une raison pour aller se terrer dans la cave. Alors balancez vos combinaisons ignifugées et vos masques à gaz à la poubelle, sortez de chez vous et confrontez-vous au monde. Quel que soit le prix à payer, allez lire Jérôme Leroy dans un bar.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 165, novembre / décembre 2013.

 

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Le club des petites filles mortes - Gudule

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Grand-mère, comme vous avez de grandes dents : Le club des petites filles mortes, de Gudule.

 

Drôle de nom et drôle de titre. Un peu comme si l’ange du bizarre, dans toute sa perverse mansuétude, nous adressait une mise en garde en forme de clin d’œil. Voyez donc, le titre même du recueil est presque la transgression d’un tabou. Vous êtes vaguement mal à l’aise. Mais n’avez-vous pas envie d’en savoir plus ? De succomber à la tentation ? De retrouver l’ambiance des fêtes foraines de votre enfance, ces odeurs de barbe à papa, et ces jolis manèges où tournent des chevaux de bois couleur pastel ? N’aimeriez-vous pas consacrer quelques heures à ces petites filles un peu trop pâles et figées qui vous dévorent déjà les yeux, pardon, DES yeux? Étrange phénomène de première impression - souvent la bonne -, surtout dans le cas d’un livre que l’on n’a pas (encore) lu… Il est vrai que celui-ci est bien particulier.

 

Le club de petites filles mortes, recueil/cercueil décomposé de huit romans écrits entre 1995 et 1998, est l’œuvre d’une personne connue grâce à ses innombrables livres… pour enfants ! Mieux qu’un pseudonyme, Gudule est en effet l’anagramme de Duguël, Anne de son prénom, auteur belge jadis parrainé par l’inestimable Jean Rollin dans le cadre de la collection « Frayeur » aux éditions Fleuve Noir. Et cette charmante dame aujourd’hui grand-mère de perpétuer la tradition horrifico-fantastique de ses glorieux concitoyens J. Ray, T. Owen, M. de Guelderode et G. Prévot en perpétrant une série de crimes littéraires aussi odieux qu’impunis !

 

Dancing lolita, par exemple, premier roman de cette série de huit, est une plongée extrêmement malsaine dans un univers futuriste où les jeunes filles ont souvent 70 ans, et où la cure de jouvence qu’elles ont subi a des conséquences sexuelles plutôt ambigües… Dans ce contexte, la petite Mina, victime d’un beau-père abusif, tombera de Charybde en Scylla, de réseau de prostitution en tueuse à gages, de faux amis en vrais ennemis, de petite en grande mort… Très différent du précédent texte, Entre chien et louve n’a pas pour protagoniste principal une petite fille, mais une Africaine déracinée et un chien vraiment pas comme les autres… Là encore cependant, le sexe et la mort sont intimement mêlés, et les thèmes de l’isolement et de la réincarnation s’interpénètrent en un ensemble original et troublant.

 

Avec Gargouille, retour au monde de l’enfance et à sa consubstantielle cruauté avec un jeu de massacre où le fantastique pur le dispute à l’horreur la plus crue ; quelque part entre le Giallo et le Slasher, pour les cinéphiles, voilà un récit de vengeance aussi inventif que bien construit : à souffre-douleur, souffre-douleur et demi ! La petite fille aux araignées, moins baroque, est tout aussi implacable. Pauvre petite Miquette qui ne peut accepter la mort de sa mère, littéralement vidée de sa substance par un affreux sortilège, et qui, du fond de l’hôpital où on l’a enfermée, pense pouvoir la ressusciter grâce à une purée d’araignées magique…

 

Place maintenant à un morceau de choix : Mon âme est une porcherie - quel grand titre ! Cette histoire démente d’une petite fille amoureuse d’un cochon (non, ce n’est pas aussi glauque que vous croyez… quoique) traite avant tout d’une superstition… qui dégénère rapidement en psychose. Petite précision : le mot « dégénère » trouve ici son illustration la plus putride. À bon entendeur… Le roman suivant, Petite chanson dans la pénombre, commence on ne peut plus tragiquement : quoi de plus atroce qu’un viol suivi d’un meurtre ? Ce qui pourrait être une fin n’est cependant qu’un début : le spectre de la petite martyre trouvera dans la gentille Zoé le parfait véhicule pour sa vengeance. La fusion des deux personnalités n’aura hélas qu’un temps : les vampires psychiques distinguent aisément dominants et dominés…

 

La lecture de La baby-sitter est à déconseiller fortement à tous les jeunes parents. Il s’agit là d’un vrai conte de terreur où la fiction contamine peu à peu la réalité, et les enfants n’y sont pas moins exposés parce qu’ils sont des enfants, bien au contraire… Enfin, Repas éternel boucle la boucle, avec une touche « anticipation » tendance cauchemar. Cette société post-apocalyptique ultra policée, avec ses castes et son gourou/dictateur, ressemble à celle du film Soleil vert… en pire. Ah, manger ou être mangé… Qu’on se le dise, le « Sex and horror » n’est pas un genre exclusivement masculin, et cet éprouvant recueil en est la preuve par huit ! À vous maintenant de le vérifier en plongeant grâce à Gudule au plus profond de l’intimité féminine, et que cette expression soit comprise au propre, au sale et au figuré, je gage que vous ne regretterez pas ce « voyage au bout de l’enfance » impitoyable et vertigineux…

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La belle nuit pour un homme mort - Henri Vernes

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Morituri te salutant : La belle nuit pour un homme mort, d’Henri Vernes.

 

Il y a les livres qu’on dévore, et ceux qui nous dévorent. Il y a des lectures éclairantes, et d’autres qui éveillent notre « part des ténèbres ». Et il y a les moments précieux entre tous, entre chien et loup, où vous allez tomber au champ d’horreur comme certains tombent amoureux. Oui, parce qu’on ne peut que « tomber » sur un roman comme La belle nuit pour un homme mort, comme on tombe de Charybde en Scylla. On ne peut que tomber des nues en découvrant qu’un ouvrage aussi noir et halluciné a été signé par le créateur de Bob Morane.

Et puis, on ne peut que tomber sous le charme de ces pages pleines d’une rage si frénétique, d’un désespoir si intense, qu’elles conduisirent le grand Léo Malet à dire de ce livre incroyable : « C’est l’un de mes préférés ». Écrit en 1947 et publié en 1949, période charnière à l’odeur de charnier s’il en est, La belle nuit pour un homme mort s’évapora ensuite pendant près de soixante ans avant de finalement reparaître en 2007. Comme si les éditeurs avaient d’un commun accord décidé de préserver leur lectorat d’un contenu aussi offensant.

Mais justement, de quoi parle-t-il, ce fameux roman, enfin ? Eh bien, c’est assez simple : tout est dans le titre. Brand a décidé de mourir. Et rien ni personne ne l’en empêchera. C’est ainsi que nous cheminons à ses côtés, dans un Paris de cauchemar, où sa dernière nuit sera consommée/consumée comme la cigarette du condamné. Et nous voyons par ses yeux un monde apocalyptique, peuplé de créatures d’épouvante, de femmes fatales et d’hommes qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Un monde confronté à sa propre inanité, qui tourne en boucle sur lui-même, et convoque un cortège de souvenirs amers pour les mêler, en une danse macabre et obscène, à des anticipations effroyables.

Un monde-orgie, que Brand traverse comme un fantôme pervers en se raccrochant à tous ses actes manqués et autres actions ratées. Et il ne se contente pas de prendre un plaisir masochiste à se confronter à son passé. Ce serait trop facile, et ça ne lui suffirait pas. Non, s’il a décidé d’aller jusqu’au bout de sa propre nuit, il a aussi besoin de contaminer, d’avilir, de souiller. Alors il cherche. N’hésite pas à corrompre l’innocence quand il la rencontre. Et s’il ne trouve pas, il invente. Tous les moyens sont bons pour fuir cet atroce vide intérieur qui le ronge. Même s’il sait qu’aucune rencontre ne pourra rien changer à sa décision. C’est là tout le paradoxe de ce mort en sursis, qui le temps d’une nuit va réussir, à force d’autosuggestion, à fondre tout ce qui l’entoure en une seule et même gigantesque raison d’en finir.

Alors oui, La belle nuit pour un homme mort est un roman noir. Mais un roman noir avec des tripes. Et des boyaux, aussi. Qu’on se le dise, la littérature gore ne fut pas créée ex nihilo dans les années 80. Cette terrible odyssée en est la preuve. Le Gore est sorti des camps de la mort, paré de l’abominable tenue rayée dissimulant de pauvres corps profanés, et de sa rencontre avec le Polar sont nées quelques œuvres inclassables et définitives, sans doute trop en avance sur leur temps. Henri Vernes, six ans avant de créer la valeureuse figure chevaleresque de Bob Morane, a écrit l’une d’entre elles. Et j’avoue que ce sale roman noir et rouge m’a terrassé. Mais je le relirai. Si je l’ose.

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Les douze heures de la nuit - Lester L. Gore

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Démons et merveilles : Les douze heures de la nuit, de Lester L. Gore.

 

Autant être clair d’emblée : en dépit d’un pseudonyme qui fleure bon le pâté de tête et les tripes fraîches, Lester L. Gore n’entretient aucun rapport avec les garçons bouchers de TRASH Éditions. Le recours à la forme courte et le style concis et dénué de toute outrance utilisé par cet auteur remarquable le situent davantage dans la continuité des grands maîtres américains tels que Lovecraft, Brown, Bloch ou Matheson. Fort heureusement, ces prestigieux parallèles ne nuisent en rien à la singularité et au tempérament des Douze heures de la nuit. Car si Lester L. Gore est de toute évidence un lecteur vorace et de bon goût, il dispose d’une plume et d’une inspiration assez affirmée pour s’affranchir, quand il se transforme en écrivain, de la tutelle écrasante des « Grands Anciens ». La preuve par douze avec ce livre passionnant et subtil, quelque part entre le train fantôme et le musée des horreurs…

La barre est placée très haut avec le premier texte, le bien nommé Dans la peau, sombre histoire de tatouage vivant, dans laquelle l’auteur mêle de manière inextricable et pertinente les angoisses d’hier aux terreurs d’aujourd’hui. Car la peur y progresse à mesure que le dessin s’étend, esquissant d’affreuses superpositions entre les origines cultuelles et culturelles du tatouage, et les motivations identitaires et sectaires contemporaines… Le deuxième récit, Le Berserker, est encore plus époustouflant. Allemagne, 1919. Un jeune tribun populiste et revanchard est abordé un soir par un mystérieux baron. Tous deux sont désireux de redonner à la grande Allemagne son lustre d’antan. S’ensuit un pacte effroyable, à l’issue duquel sera convoquée une créature venue du fond des âges. Une nouvelle aussi magistrale qu’étouffante, qui offre avec brio une relecture sauvage et païenne de l’apocalypse à venir…

Léo puise quant à lui à la source d’un âpre quotidien. Un père indigne, alcoolique et pervers, maltraite sa petite fille Alison depuis des années. Jusqu’au jour où il va franchir la limite. Mais l’enfant dispose d’un soutien inattendu, et le châtiment de l’homme sera terrible… Ici, Lester L. Gore pousse le lecteur dans ses derniers retranchements, dans un registre qui n’est pas sans rappeler celui de Gudule, et maintient la pression jusqu’à la chute. Éprouvant. Après de tels moments, Métamorphoses pourrait être considéré comme un soulagement, même s’il convient de se méfier des apparences. Car certains êtres dissimulent une part d’animalité qui ne demande qu’à ressurgir si l’on sait les stimuler. Une petite route de campagne, un accident, un chat, une jeune femme nue… Il n’en faut pas davantage à l’auteur pour délivrer une histoire tout en nuances où l’inquiétude le dispute à la sensualité.

Le sanctuaire relate pour sa part la révolte du petit peuple contre le tout-puissant envahisseur politico-financier. Un texte réjouissant et malicieux, qui porte un regard plein de tendresse sur la ruralité ouvrière et les croyances oubliées. Plus ironique, Le dernier des Mokélés repose sur un quiproquo tragi-comique. Grâce à l’aide d’une vaillante tribu africaine, un cryptozoologue finira par être confronté à certain animal mythique. Du moins à ce qui reste dudit animal... L’auteur change encore de cap avec Dans le reflux du temps, où, grâce à un paradoxe temporel, un aventurier contemporain pourra aller puiser dans le passé les preuves de son impossible passage par le 16ème siècle. Puis La mort sinueuse renoue avec l’épouvante, en dépeignant de façon crispante la fuite en avant désespérée d’un professeur, traqué par une créature reptilienne tout droit sortie des cauchemars du reclus de Providence.

Der Nachrichter se déroule quant à lui dans les années quarante, durant l’occupation allemande. Un officier SS décide de faire déporter un vieux sculpteur juif. Mais le nazi ne se doute pas que sa victime a mis beaucoup d’elle-même dans son œuvre, et ce n’est pas là qu’une vaine formule… Sans aucun doute l’un des sommets des Douze heures de la nuit, qui rappellera de bons souvenirs aux amateurs du Golem, de Gustav Meyrink. Après ce texte paroxystique, Gibier arrive a priori comme une respiration. Mais Lester L. Gore, en conteur avisé, n’entend pas laisser reposer son lecteur, et il l’entraîne aussitôt dans une traque haletante. Le tout est de savoir qui est le chasseur et qui est la proie. Un récit habile et ramassé, tout entier tendu vers une chute glaçante. Soit une preuve supplémentaire que nous avons ici affaire à un maître artificier sachant parfaitement doser ses charges et où les placer.

Guérison est une nouvelle qui permet à l’auteur de mélanger les genres et de brouiller les cartes. Suspense et Science-fiction s’y marient avec bonheur, avant de laisser place à un humour noir et grinçant digne d’un Robert Bloch. Le patient du docteur Laurent prétend être un extra-terrestre doté d’un fabuleux QI ? Fort bien. Le médecin dispose des moyens pour guérir cet illuminé. Et s’il ne s’agissait justement pas d’un illuminé ? Enfin, L’anneau de Seth vient boucler avec panache la boucle lovecraftienne initiée avec Dans la peau. Quand une bague trouvée par hasard déclenche une série de rêves effroyables, son propriétaire ne s’en alarme pas immédiatement. Mais ces songes ne tardent guère à empiéter sur la réalité…Variation inspirée sur le thème de la mutation monstrueuse, ce récit efficace et concis ponctue de fort belle manière un ensemble à la fois dense, varié et équilibré.

Étant donné l’allure du paysage éditorial français en 2014, la parution d’un tel ouvrage tient presque du miracle. Imaginez un peu : un recueil de nouvelles fantastiques, sans vampires, ni zombies, ni licornes ! Pourtant, si l’écriture ciselée de Lester L. Gore peut bel et bien entraîner son lecteur « dans l’abîme du temps », c’est pour mieux le rappeler au bon souvenir de certaines évidences contemporaines. La moindre d’entre elles n’étant pas qu’il rôde encore devant le seuil de notre 21ème siècle des nouvellistes de talent persistant dans la voie d’un Fantastique en dehors des clous. Certes, ce Fantastique-là est peut-être celui d’hier, mais il sera aussi celui de demain, quand les modes périssables seront retournées au néant dont elles n’auraient jamais dû sortir. N’hésitez donc pas à soutenir la belle initiative des éditions Cécile Langlois. En achetant Les douze heures de la nuit, vous pourrez déguster des nouvelles fantastiques de qualité, tout en accomplissant un acte militant.

Lien pour acheter le recueil chez l'éditeur !

Zaroff a aussi chroniqué ce recueil ici...

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Présentation de Philippe Ward (Magie rouge)

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Le compagnon de l’ombre : Philippe Ward, l’auteur.

 

D’aucuns estiment que les activités éditoriales de Philippe Ward sont un peu l’arbre qui cache la forêt, et ils n’ont pas tout à fait tort. En effet, l’homme est aussi écrivain, même si sa production personnelle s’est un peu ralentie pendant plusieurs années en raison de la densité grandissante du catalogue qu’il dirige. Il n’en reste pas moins que nous lui devons une dizaine de romans et un nombre impressionnant de textes courts, dont quelques-uns ont trouvé une place parfaitement justifiée dans les collections « Blanche » et « Noire » de Rivière Blanche.

La fontaine de jouvence, une des premières parutions de l’éditeur, rappelle irrésistiblement la formidable collection « Aventures et mystères » du Fleuve Noir. Mêlant Action, Fantastique et Science-fiction, ce roman au doux parfum d’exotisme fait merveille en transportant le lecteur dans d’étranges contrées où certains mythes sont encore bien ancrés dans la réalité… 16, rue du Repos et Artahé, disponibles quant à eux dans la collection « Noire », témoignent du goût de leur auteur pour un Fantastique plus sombre. Thriller, Épouvante et Horreur sont ici convoqués, afin de mieux offrir à la petite sœur de la mythique « Angoisse » deux récits envoûtants et singuliers. Que ce soit en plein Paris ou dans un petit village pyrénéen, Philippe Ward évoque (invoque ?) de dangereuses créatures issues du fond des âges, dont l’irruption dans le monde contemporain n’est pas sans susciter de terribles interférences…

Impossible de ne pas mentionner en outre la vingtaine des nouvelles qui a été recueillie dans l’extraordinaire recueil Noir duo, toujours chez Rivière Blanche. Pourquoi extraordinaire ? - Parce que ce livre est double, voire triple : fruit d’une collaboration avec Sylvie Miller, il présente alternativement le meilleur de chacun des deux écrivains, ainsi que la fusion de leurs deux plumes. - Parce que le résultat est d’une grande richesse thématique, et puise à la source de tous les « mauvais genres » pour mieux en exfilter le nectar. - Parce que ces seize textes forment ensemble une sorte de « biographie bibliographique » des auteurs : ils sont leurs influences, mais aussi et surtout leur empreinte, éminemment personnelle. - Parce qu’enfin cet ouvrage est doté d’une « folle préface » où cent treize (113 !) contributeurs vous peindront bien mieux que moi la pâleur des bibliothèques où ne figure pas encore le Noir Duo

Deux voies. Deux voix. Mais un même amour de la littérature populaire, une même générosité, un même saut dans l’inconnu, que nous avons eu le plaisir de retrouver dans la série Lasser, détective des dieux, toujours coécrite avec Sylvie Miller. Trois tomes sont parus en l’espace de deux ans aux éditions Critic, et ont été salués par un bel accueil public et critique. L’ensemble du volume initial a reçu le prix Imaginales 2013 dans la catégorie Nouvelle, tandis que les deux premiers ont été distingués par le prix Actusf de l’uchronie lors des Rencontres de l’Imaginaire de Sèvres quelques mois plus tard. Une carte de visite impressionnante, qui devrait encore s’étoffer dans les années à venir, car la série Lasser est loin d’être terminée. Ceci sans compter que Philippe Ward a aussi trouvé le temps d’écrire un réjouissant roman gore, qui vient de sortir chez les mécréants de TRASH Éditions. Après la magie noire et la magie blanche, voici venir la Magie rouge ! Le tout alors que la Rivière Blanche vient de fêter ses dix ans d’existence, et que notre homme ne semble nullement disposé à mettre aucune de ses nombreuses activités entre parenthèses. Mais comment fait-il ?

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