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GORE, première partie

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De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts : les Français de la collection Gore.

Tout a déjà été dit à propos de la collection Gore. Du moins je le pensais en 2014, quand est paru chez Artus Films l’extraordinaire ouvrage de David Didelot Gore : Dissection d’une collection. Mais David lui-même étant revenu à plusieurs reprises sur les lieux de son crime depuis la parution de ce livre, l’idée d’un petit article a commencé à me trotter dans la tête. Après une réflexion si mûre qu’elle en vint à flirter dangereusement avec le pourrissement, l’idée m’apparut telle une blessure sur une paume de stigmatisé : le sang, c’est la vie ! Certes, la collection Gore est morte depuis longtemps. Mais comme mon but n’est pas de me recueillir sur des tombes, ni de profaner des sépultures, pourquoi ne pas aborder moi-même en tout bien toute horreur quelques-uns des romans Gore qui m’ont le plus impressionné ?

Ainsi sera-t-il donc, rouge sur rouge, et « let me introduce myself in you » (pardon my french). Ou plutôt non, pas pardon. Et cette fois, c’est en français dans le texte. Car à mes yeux, les meilleurs Gore ont justement été écrits par des auteurs français. Or pour une fois que les fromages qui puent se révèlent plus doués que les Anglo-Saxons dans le domaine de la culture populaire, on ne va certainement pas s’en excuser. Et puis quoi, encore. En tout cas, une chose est sûre : sans Nécrorian et Corsélien, je ne serais pas en train d’écrire ces lignes.

Ces deux auteurs, mieux connus sous d’autres pseudonymes (Jean Mazarin et Kââ alimentèrent aussi avec bonheur la collection Spécial-Police, toujours au Fleuve Noir), ont livré les Gore les plus extrêmes et transgressifs avec une totale liberté de ton et un style unique. C'est de l’horreur froide et sans humour, du noir sur rouge qui attaque en profondeur, de la littérature « dans ta face » (certains diraient « dans ton c... »), ça fait très mal et ça ne se rattrape jamais au lavage. Personnellement, je suis sorti transformé de ces lectures.

Daniel Riche, fondateur et directeur de la collection Gore, s’attacha en outre à proposer à ses lecteurs avides d’autres romans écrits par des auteurs « maison ». C’est ainsi que G.J. Arnaud, Pierre Pelot, André Caroff, Kurt Steiner, Jean-Pierre Andrevon et Joël Houssin trempèrent tour à tour avec bonheur leur plume dans le sang. Ces brillants transfuges des séries Angoisse, Anticipation et Spécial-Police donnèrent ainsi à la collection un cachet qui l’éloignait du ghetto de l’exploitation, inventant sans le vouloir une sorte de « label rouge » à la française ! À ce titre, Bruit crissant du rasoir sur les os, de Corsélien, fait figure de mètre étalon : c’est un grand roman, brillamment écrit, et ce chemin de croix psychotique et sanglant possède un style et une singularité à faire pâlir d’envie bien des « fantastiqueurs » traditionnels…

Enfin, je recommanderai aussi la lecture des huit romans signés par le duo Éric Verteuil pour la collection Gore, même si la quantité n’est pas forcément symptomatique de qualité. Cela étant, si au début de l’aventure, chaque contributeur français a vu le truc comme un défi, il convient de distinguer ceux qui se sont frottés indistinctement à tous les genres populaires, sans goût particulier pour celui-ci, de ceux qui se sont pris au jeu et ont aimé ça au point de persister. Et les Verteuil aimaient le Gore. Un peu. Beaucoup. Passionnément. Alors oui, je conseillerai toujours à un amateur de la collection Angoisse Grand-Guignol 36-88, de Kurt Steiner (Gore 62) et Extermination, d'André Caroff (Gore 83), qui sont deux sacrés bouquins. Des contributions comme celles-là ont indéniablement donné leurs lettres de « noblesse » à la collection. En sont-elles représentatives pour autant ? Pas plus que les romans d’Éric Verteuil.

Malgré tous ces exemples, il en restera toujours pour prétendre que cette littérature malséante et nauséabonde n’a que peu de rapports avec l’imaginaire, arguant que le gore est au fantastique ce que la pornographie est à l’érotisme. À ces esprits chagrins, je répondrai ceci : une approche aussi frontale, brutale, voire bestiale que celle d’un Nécrorian dans Blood-sex (ou quand un titre se fait quintessence) ne verse-t-elle pas à force d’outrances et de transgressions dans l’irrationnel le plus sauvage ? De la même manière, un film aussi brillant et extrême que Cannibal holocaust est certes une sorte de manifeste du « nécro-réalisme », mais n’est-il pas pour autant difficile d’y croire ? En définitive, la confrontation directe avec l’horreur la plus pure ne peut-elle être perçue comme l’étape terminale du Fantastique ?

Terminale, ou pas. Car si les auteurs français sont l’arbre qui cache la forêt, les Goreux anglo-saxons pourraient bien avoir envie de sortir du bois. To be continued…

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Les créateurs - Thomas Géha

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L’art ne respecte pas les saisons, mais il les sublime : Les créateurs, de Thomas Geha.

 

Après une année 2011 très dense (deux romans parus), Thomas Geha a de nouveau fait parler de lui quelques mois plus tard avec une autre publication qui a surpris nombre de lecteurs. Loin de ses deux cycles majeurs de Fantasy et de Post-Apo, Le sabre de sang et Alone, ce livre, intitulé Les créateurs, est en effet… un recueil de nouvelles ! Forme littéraire devenue mal-aimée et mésestimée, la nouvelle fut pourtant le moyen d’expression quasi exclusif d’auteurs comme Poe et Lovecraft, qui n’écrivirent jamais qu’un seul roman chacun… Particulièrement sensible à la forme courte en général et à la très belle couverture de l’ouvrage en particulier, son acquisition fut pour moi un acte d’autant plus naturel que j’avais déjà eu l’occasion de constater à plusieurs reprises l’aisance de Thomas Geha vis-à-vis de ce format aussi pur qu’exigeant…

Et non seulement ce livre s’est révélé à la hauteur de mes attentes, mais il m’a aussi permis de vraiment redécouvrir celui qui l’a écrit. Car autant le dire tout net : Les créateurs est une petite merveille. Force est de constater après lecture que, quand l’éditeur présente cette œuvre comme « la plus personnelle » de son auteur, cela n’a rien d’une vaine accroche publicitaire. Il s’agit en effet d’ « un recueil original et atypique », mais aussi du travail le plus émouvant et abouti de Xavier Dol… pardon, de Thomas Geha.

Les créateurs est composé de six textes. Six odes à la vie, douces-amères et vibrantes, empreintes d’une « inquiétante étrangeté » que je qualifierais volontiers de « poétique du bizarre ». Ainsi de La voix de monsieur Ambrose, dont la délicieuse ambiance décadente et « fin de siècle » est magnifiée par une très impressionnante scène d’orgie à laquelle participe un certain… Arthur Machen ! Le génial auteur du Grand Dieu Pan n’est d’ailleurs pas le seul écrivain invité par le facétieux Thomas Geha, et je vous laisse imaginer qui se cache derrière le nom « David Escarras », pour une petite note d’intention et d’humour bienvenue… Autre texte magistral, Là-bas se déroule à Prague, entre 1704 et 2004, et s’il n’est jamais cité, l’ombre de Gustav Meyrink et de son fascinant Golem plane sur cette déchirante passion sacrificielle coincée entre deux époques. Un très beau voyage, à la fois triste et tragique, dont n’est pas pour autant exclu… l’espoir.

Copeaux, la nouvelle suivante, est un véritable bijou. Tout en retenue, à l’image de ce grand-père rude et taiseux, cette histoire tendre et douloureuse traite des sentiments de perte et de culpabilité avec une finesse bouleversante. À lire aux enfants un soir de Noël au coin du feu, et à conseiller ardemment à ceux qui ont l’impression d’avoir un problème de communication avec « les anciens » vivant à la campagne… Autre contexte, même subtilité de traitement : Bris se déroule dans un futur indéterminé, entre les murs clos d’une ville menaçante. Il est ici question de mémoire, d’amour et de sacrifice. Peut-être qu’un ange y passe, et peut-être que malgré tout rien n’est perdu…

Dans les jardins pourrait être rapprochée de Copeaux. L’auteur y fait montre de tout son talent pour peindre d’émouvants personnages à la recherche de leurs origines dans des tableaux champêtres plus vrais que nature. Comment résister dans un tel contexte à l’envie de cueillir le fruit défendu pendu aux branches du mythique « arbre de vie » ? Enfin, Sumus Vicinae est une nouvelle pleine d’audace, où l’auteur mêle avec maestria classicisme et anticipation pour mieux décrire les errances de son protagoniste principal. Ou comment une quête d’identité se transforme, après une éprouvante odyssée entre « démons et merveilles », en possible renaissance…

Avant de déguster ce recueil, j’appréciais déjà beaucoup Thomas Geha. L’homme et l’écrivain. Et mon sentiment n’a fait que se renforcer depuis lors, car Les créateurs donnent l’impression d’encore mieux connaître l’homme, maintenant que l’écrivain-chrysalide s’est transformé en auteur-papillon. Ce livre est donc un petit miracle, d’autant que, s’il séduira les amateurs de Fantastique, il ne leur est pas pour autant exclusivement réservé. Entendons-nous bien : jamais le genre n’est ici méprisé, au contraire, sans lui aucun de ces textes n’existerait, mais les amateurs de Fantastique ne sont pas seuls à se délecter de La morte amoureuse ou La vénus d’Ille… En définitive, ces six textes ne présentent qu’un seul défaut : celui de n’être pas douze ! Et quand on pense au nombre de nouvelles signées Thomas Geha disséminées au petit bonheur la chance dans autant de publications aussi cruellement invisibles, l’on se prend à rêver à un deuxième volume qui mettrait à la disposition d’un lectorat émerveillé d’autres petits Golems reprenant vie sous ses yeux. Messieurs de Critic, si vous me lisez…

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Le village des ténèbres - David Coulon

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Nouvelle fenêtre sur l’horreur : Le village des ténèbres, de David Coulon.

 

Après le remarquable (et remarqué au point d’avoir été réédité en poche par Actusf dans la collection Hélios Noir) Dernière fenêtre sur l’aurore, David Coulon persiste et signe avec un deuxième roman noir paru chez Les Nouveaux Auteurs. Et le moins que l’on puisse dire est que le bandeau ornant le livre met tout de suite en appétit. « Prix VSD du Polar 2015 » et « Coup de cœur de Franck Thilliez ». Rien que ça. De quoi susciter certaines attentes. Et de quoi tirer un grand coup de chapeau à l’auteur quand on constate qu’elles ne sont pas déçues.

Mais commençons par le commencement. Luc, jeune gendarme, s’ennuie ferme dans ce petit village perdu en plein massif de Champsaur où il a été affecté il y a un an. Son amie Julie est restée à Nice, ville dont ils sont tous deux originaires, et la situation devient pesante. Jusqu’au jour où Luc réalise que sept personnes ont disparu dans la région depuis six mois. Étrangement, son supérieur hiérarchique n’accorde guère d’importance à ce phénomène, bien que d’inquiétantes rumeurs circulent dans la région. Mais s’agit-il vraiment de rumeurs ?

Cependant, tout ça ne préoccupe pas Jean-Marie Lorey, meilleur commercial du groupe Agro World. Lui aussi se trouve dans les parages, missionné qu’il a été par son directeur pour acquérir de toute urgence une source d’une pureté apparemment rarissime. Et Jean-Marie Lorey a d’autres soucis en tête. Il pense au jeu en ligne auquel il est devenu accro depuis le départ de sa femme. Et depuis… Sabrina. Il pense que sa vie ne ressemble plus à rien, et il a raison. Il pressent que tout finit par se payer. Et sur ce point aussi, il a raison.

Quant à Julie, elle est inquiète, car Luc est injoignable. Très inquiète, même. Au point qu’elle décide d’aller voir par elle-même ce qu’il est advenu de son compagnon. C’est alors que le roman bascule dans l’horreur. En effet, les rumeurs ont très souvent un fond de vérité. Et si les anciens du village évoquent des sorcières cachées dans la forêt, la réalité est en fait encore pire. Mais l’impensable vérité ne se dévoilera qu’au bout d’un long chemin de croix, durant lequel les trois protagonistes principaux vont souffrir mille morts.

Doté d’une structure en trois parties, dont la deuxième fait rimer en permanence éprouvante avec épouvante, Le village des ténèbres apparaît comme la fusion réussie de plusieurs courants majeurs. Quelque part entre les mythiques collections « Angoisse » et « Gore » du Fleuve Noir, le roman rappelle aussi parfois des genres cinématographiques comme le Survival et le Torture-porn. Rédigé dans un style impeccable et ponctué de trouvailles formelles formidables (David Coulon utilise les parenthèses d’une façon qui n’appartient qu’à lui), ce récit terrible promène le lecteur de Charybde en Scylla pour mieux l’achever, dans tous les sens du terme, par une conclusion glaçante.

David Coulon transforme donc avec brio l’essai de Dernière fenêtre sur l’aurore grâce à ce Thriller puissant. Et puisqu’un bonheur n’arrive jamais seul, il se pourrait bien qu’un autre livre de son cru soit paru en 2015. Mais il vous faudra chercher un peu pour mettre la main dessus, car selon mes sources il l’aurait signé sous pseudonyme. C’est que l’homme est aussi facétieux que talentueux, ce qui n’est pas peu dire. Gageons d’ailleurs que tout ceci n’est qu’un début, car David est aussi un brillant nouvelliste, et il dispose d’ores et déjà d’un recueil finalisé. Il serait surprenant que ces récits courts restent inédits encore longtemps.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 175, juillet / août 2015.

 

Relire la chronique de Zaroff.

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La tête en noir

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Trente ans dans le Noir

 

Grâce à la louable initiative d’un de ses contributeurs, le plus vieux fanzine français consacré au Polar vient d’apparaître sur certain réseau social bien connu. Et c’est un petit événement. En effet, les « Grands Anciens » de La Tête En Noir ont débuté leurs coupables activités en… 1984 ! Au commencement étaient les seuls Jean-Paul Guéry et Gérard Berthelot. Trente-deux ans plus tard, La Tête En Noir compte douze rédacteurs et deux illustrateurs. Un tel parcours, unique dans l’histoire du fanzinat français, a valeur d’exemple, et cette longévité paraît incroyable. Mais si La Tête En Noir fait depuis des années autorité sur le plan national, elle a évolué avec son temps tout en demeurant fidèle à ses principes (comme quoi c’est possible, messieurs les politiques). Ainsi le petit bimestriel angevin a-t-il su rester aussi ouvert que constant, ce qui lui a permis de devenir grand et d’atteindre aujourd’hui les 179 numéros.

Et à qui profite le crime ? Aux lecteurs et aux auteurs, et seulement à eux. Car La Tête En Noir a toujours été gratuite. Même quand elle accueille les suppléments « La tête en rose » de Michel Amelin, dédié au roman Policier sentimental et/ou « La tête et l’histoire » de Claude Mesplède, qui aborde les littératures Noires sous un angle historique. Même depuis que le fanzine est passé de douze à seize pages. Jean-Paul Guéry a en effet décidé courant 2013 d’intégrer quatre chroniqueurs supplémentaires à son équipe. Et il a donné carte blanche à deux d’entre eux pour mettre un peu de rouge dans son Noir. C’est ainsi que le Politburo de TRASH Éditions a eu l'honneur d'être chaleureusement accueilli au sein de La Tête En Noir. Voilà donc bientôt trois ans que Julien H. et moi-même cheminons aux côtés de la fin fleur des « polardeux ». Non sans une certaine fierté, disons-le tout net.

D’aucuns ont peut-être pensé qu’une telle « greffe » avait quelque chose d’incongru. Mais ce serait oublier que les ouvrages d’Ann Radcliffe étaient considérés à l’origine comme des « romans noirs ». Vinrent ensuite le Dupin d’Edgar Poe, le Carnacki de William Hope Hodgson, le John Silence d’Algernon Blackwood, le Harry Dickson de Jean Ray, le mystère à la manière d’Edgar Wallace et le mélange des genres à l’œuvre au sein de la mythique collection Angoisse. Puis, plus près de nous, les thrillers fantastiques et/ou horrifiques de Dean Koontz, Serge Brussolo, Jean-Christophe Grangé ou Michael Marshall. Sans compter bien sûr les illustres transfuges de Spécial-Police qui alimentèrent avec gourmandise la collection Gore (Jean Mazarin/Nécrorian, Kââ/Corsélien, Joël Houssin, Éric Verteuil…).

Tout ceci pour dire que le Polar, le Fantastique et l’Horreur ne sont que des branches d’un seul arbre, et partagent les mêmes racines. Ce qu’en toute modestie mon « partner in crime » Trashien et moi aimons rappeler aux lecteurs de La Tête En Noir. À eux de vérifier s’ils le souhaitent, grâce à cette fréquentation alternative de nos « mauvais genres » de prédilection, combien la frontière qui les sépare est parfois poreuse… Alors, « la peur du Noir » ou « le sang c’est la vie » ? Pourquoi choisir entre deux étapes d’un même processus ? Car tout ne se résume-t-il pas en définitive à un cri(me) dans la nuit ? Mais je m’éloigne du sujet. Ou pas. Quoiqu’il en soit, bravo et merci à Jean-Paul Guéry et à ses fidèles collaborateurs pour l’exceptionnel travail (au noir ?) accompli durant toutes ces années. En espérant qu’ils continueront le plus longtemps possible à porter aux nues le drapeau (du) Noir !

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Le projet Morgenstern - David Khara

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« Si la guerre est horrible, la servitude est pire » : Le projet Morgenstern, de David S. Khara.

 

Un an et demi après Le projet Shiro, le très attendu Projet Morgenstern vient clôturer la trilogie initiée par Le projet Bleiberg à l’automne 2010. Bien entendu, je me suis précipité dessus. Et bien entendu je l’ai lu très vite. Ce que j’ai amèrement regretté. Car il y avait longtemps que je n’avais pas éprouvé un vrai pincement au cœur en voyant apparaître le mot « fin » à la dernière page d’un roman. Oh, j’ai bien essayé de faire durer le plaisir, de prendre le temps de l’effeuillage, d’être gourmet plutôt que gourmand, mais ça n’a servi à rien. Une fois tombé dans le piège d’une telle lecture, il est quasiment impossible de s’en extraire. Le projet Morgenstern, ce n’est pas un roman, c’est une machine de guerre.

Certes, une telle expression peut sembler brutale, voire mal adaptée en l’occurrence, tant l’humain occupe une place centrale dans les « Projets » de David S. Khara. C’est vrai. Car loin de verser dans un nihilisme désespéré, l’auteur n’a de cesse de nous présenter, tout au long de cette trilogie formant un tout indissociable, des personnages qui refusent de baisser les bras. J’écris d’ailleurs « personnages », après avoir été tenté de préférer « personnes », tant Eytan Morgenstern et ses compagnons de lutte paraissent proches de nous, crédibles et attachants. Merveilleux paradoxe, et étrange interaction, grâce à une œuvre de fiction qui nous apporte l’évasion rêvée, tout en nous replongeant de loin en loin dans une poignante réalité…

Que l’on ne se méprenne pas, je ne fais pas allusion à ces larmoyantes « études de caractères », chères aux élites autoproclamées de la littérature, mais au concept du « livre choral », dans le sens collectif du terme. Au cinéma, un « film choral » implique un grand nombre de personnages, tous importants. Et ça tombe bien, puisque l’auteur des « Projets » n’abandonne jamais aucun d’entre eux sur la voie sans issue de la figuration. Car dans Le projet Morgenstern, tous les protagonistes possèdent une épaisseur presque tangible.

De Jacky et Jeremy, le couple « rescapé » du Projet Bleiberg, pris ici en tenaille entre certaine branche de l’armée américaine et une organisation encore plus opaque, à Avi et Eli, véritables frères d’armes et incarnations vivantes de la fiabilité, de Janusz et Vassili, braves parmi les braves, à Karl-Heinz Dietz le chasseur nazi et Eytan Morgenstern l’ex-cobaye devenu chasseur de nazis, ce roman, véritable « deux en un », à la fois préquelle et séquelle (dans les deux sens du terme) bouillonne, foisonne et passionne. Dans cet ultime chapitre (que cet « ultime » est désagréable à écrire…), Eytan devient encore plus central, faisant figure à la fois de chasseur et de proie, et sa constitution… particulière aiguise les appétits des monstres d’hier et d’aujourd’hui. Et le passé de continuer à nourrir le présent en boucle, dans un éternel recommencement d’expérimentations abominables…

L’auteur utilise d’ailleurs l’expression de « science cachée » pour définir certains des thèmes traités durant cette trilogie, et dans ce livre en particulier. Sans doute a-t-il raison, d’autant que son intrigue repose sur une architecture solidement documentée étayée d’exemples éloquents et concrets. Les signes sont là. Et il ne s’agit pas d’une fumeuse prophétie apocalyptique de plus. Le transhumanisme est bel et bien une réalité. Néanmoins, en bon vieux sceptique, je préfère pour ma part prétendre que ce qui n’a pas encore été révélé au grand public relève plutôt de la Science-fiction, ou à tout le moins de l’anticipation.

Mais ce ne sont là que des étiquettes, et ce livre est bien plus que cela. Thriller, espionnage, aventure, Science-fiction (ici, l’auteur préfèrera « prospective », ou peut-être « politique-fiction », et on ne va pas se fâcher pour si peu), action, Histoire avec un petit ou un grand « h », David S. Khara joue avec les genres en virtuose, et bat les cartes du passé afin de mieux redessiner celle du monde actuel. Lequel n’est pas si différent de celui de nos grands-parents, car bien sûr « ceux qui oublient le passé se condamnent à le revivre »…

Et comme Eytan Morgenstern est le colosse aux pieds d’argile le plus sacrément sympathique de toute la fiction française contemporaine - et sans doute, dans la vraie vie, le meilleur ami que l’on puisse espérer - il va être bien difficile de le quitter, même si son auteur lui a ménagé une sortie de scène en forme d’apothéose. Reste maintenant à savoir si David S. Khara se sent capable d’abandonner un tel personnage… Oui, ceci est une bouteille à la mer. Qui sait, peut-être qu’un jour elle parviendra jusqu’à une petite île perdue au large des côtes irlandaises…

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Justine Niogret

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De rouille et d’os : Justine Niogret, forcément.

 

Certains prétendent que Justine Niogret fait dans la Fantasy. Je pense qu’ils ont tort. Ou alors il s’agit dans son cas d’une Fantasy si farouche et sauvage qu’elle fait valser toutes les étiquettes. Parce que Justine, les petites fées en sucre et les gros nains rigolards, ça ne l’intéresse pas. Ses textes sont viscéraux, indomptables… et inclassables. Les bons vieux adjectifs clichés (« dark », « heroic », j’en passe et des plus saugrenus) aggravant souvent la cause d’une Fantasy contemporaine qui n’en finit plus de bégayer l’héritage de Tolkien glissent comme de l’eau de pluie sur l’armure inoxydable de Dame Niogret.

Elle-même ne se considère d’ailleurs pas comme un auteur de Fantasy. Son cœur penche du côté de l’Histoire, même si c’est une Histoire que l’on n’a pas l’habitude de rencontrer dans les manuels scolaires. En effet, Justine a coutume de promener son lectorat dans un domaine où le rêve - sa vision fantasmée de l'histoire - rencontre la réalité - sa connaissance objective de l'histoire. Et ça fait des étincelles. Car sa signature très singulière lui permet d’allier métaphores « éthérées » et séquences de pure brutalité. Alternant des fulgurances d’une grande sécheresse où les mots claquent comme des coups de fouet et quelques passages plus apaisés, elle parvient grâce à son sens de l’harmonie à un équilibre aussi charnel que poétique.

L’auteur dit en outre que sa « manière » relève du symbolisme. Mais un symbolisme brutal et intime à la fois, qui emporte et qui accroche, bien loin de toute dérive abstraite et hermétique. Son style tout en saccades et en ruptures de ton anime ses peintures au couteau d’une vie intense et impossible. Avec tout ce qu’elle donne comme odeurs, matières, fluides, avec la violence de ses descriptions de combats, il est impossible pour le lecteur de rester à l'extérieur. Il entre dans le vif du sujet, autant que le récit lui rentre dans le lard. Quand les personnages se font littéralement « casser la gueule », on le ressent dans nos tripes. Des scènes terribles impulsant une violence et une fureur si sauvages qu’elles renvoient l’homme à sa part de bestialité, mais aussi (et parfois en même temps !) de purs moments de grâce élémentaire, dans le sens originel du terme. Alors du symbolisme certes, mais sur la palette de Justine Niogret il y a des nuances inédites.

Des nuances qui parfois vous conduisent à interrompre votre lecture parce que vous vous sentez comme un boxeur sonné après avoir encaissé un bon gauche-droite. Ou comme un aventurier hypnotisé par les reflets étincelants d’un trésor mythique. Et là vous vous demandez si l’auteur se rend vraiment compte de la puissance de ce qu’elle écrit. Vous ne voulez pas jeter l’éponge, mais vous avez besoin d’un temps mort. Alors vous cherchez une personne qui a lu le même livre pour en parler avec elle. Parce que vous vous dites : tout ça pour moi tout seul, c’est trop. C’est que l’œuvre de Justine est à la fois profondément personnelle et vraiment universelle. Elle comporte quelque chose de lumineux et d’évident qui ravage tout sur son passage et remet les idées en place. Bien que, paradoxalement, elle puisse donner l’impression d’être en train de rêver quand on la découvre.

Car les rêves, parfois, amènent une distance, alors qu'au contraire les écrivains voudraient faire ressentir de la proximité. Certains contournent cet écueil en décrivant des hallucinations. Ce qui est une bonne manière de dépeindre une réalité modifiée, dégradée. Mais Justine Niogret n’a pas besoin de ce subterfuge. Elle n’avance pas masquée. Elle prend les songes à bras-le-corps, les étreint, danse avec eux. Y ajoute de la sueur, du sang et des larmes. Et peut-être d’autres substances moins avouables, aussi. Alors si vous voulez savoir comment elle s’y prend pour donner du corps aux rêves et pour convoquer vos démons familiers, si vous voulez connaître ses filtres magiques, foncez chez votre libraire préféré et saisissez-vous de ses livres avant qu’ils ne se saisissent de vous.

Vous pourrez d’ailleurs constater que leurs titres annoncent franchement la couleur : de Chien du heaume à Cœurs de rouille, de Mordre le bouclier à Mordred, de son hélas introuvable recueil de nouvelles Et toujours, le bruit de l’orage à son fracassant Post-Apo Gueule de truie, difficile de faire plus lapidaire et évocateur à la fois. Quelques pages vous suffiront pour être sensible aux mots contenus dans ces ouvrages, à leur force, à la rage distillée qu'ils portent, mais aussi à cette façon qu’ils ont de toujours toucher leur cible au coeur. Alors, Justine Niogret, une main de fer dans un gant de velours ou l'inverse ? À vous de voir, mais une chose est certaine : ses claques ressemblent à des caresses. Et inversement, donc.

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Le projet Shiro - David S. Khara

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Duo mortel : Le projet Shiro, de David S. Khara.

 

Après les résultats stupéfiants du Projet Bleiberg (plus de 100 000 exemplaires vendus tous supports confondus, en incluant les traductions à l’étranger et la sortie en poche chez 10/18), David S. Khara ne tarde guère à mettre une suite en chantier. Un deuxième livre écrit en deux mois (!!!) qui, non content de confirmer les espoirs suscités par son prédécesseur, transcende son personnage principal, le supra-ordinaire Eytan Morgenstern, agent du Mossad doté d’un passé décomposé et d’un futur en points de suture…

L’auteur du Projet Bleiberg réussit en effet la spectaculaire performance de délivrer à ce roman ô combien enthousiasmant une séquelle qui, tout en transformant les nombreuses qualités déjà identifiées en véritable « marque de fabrique » (écriture d’une rare fluidité, sens du rythme et du découpage digne des meilleurs films d’action, suspense haletant, scénario en béton armé et dangereux), trouve une densité supplémentaire en plongeant dans l’intimité de personnages aussi singuliers que pluriels…

Car David S. Khara manie l’art de surprendre son lecteur avec une habileté consommée, et les retournements de situation abondent tellement dans Le projet Shiro que même Eytan Morgenstern, notre « super-héraut » humain, trop humain, a parfois du mal à retrouver ses petits… Il faut dire à la décharge du « ronin » israélien que certaines données cruciales, tenues pour acquises à la fin du Projet Bleiberg, se trouvent ici brutalement remises en question, la moindre d’entre elles n’étant pas celle qui concerne le fameux Consortium…

Chausse-trappes, marchés de dupes et faux semblants, le monde de l’espionnage est ici d’autant plus trouble que les organisations en présence ne sont pas toutes gouvernementales… Tout comme son prédécesseur, Le projet Shiro pousse ainsi les portes les mieux gardées de l’histoire « officielle » - ici celles de l’abominable camp 731, où les Japonais s’adonnèrent durant la seconde guerre mondiale à des expériences que jalousa sans doute Mengele - pour parvenir à un présent contaminé par les radiations d’un coupable oubli. Face aux mécaniques de mort qu’il a lui-même inventées, l’homme pourrait bien finir broyé entre les mâchoires de bêtes aussi immondes qu’avides…

Voilà d’ailleurs quasiment le seul vrai point commun « technique » entre Le projet Bleiberg et son successeur car, outre les flashbacks, toujours aussi judicieusement distillés, David S. Khara évite les redites avec brio et opte pour une narration encore plus immersive. Eytan est ici le protagoniste central, et le lecteur va progresser à son rythme au fil d’une intrigue dont il ne maîtrise pas les tenants et aboutissants. Pire, le « kidon » va se trouver contraint de collaborer avec une personne aussi dangereuse que lui, qui a priori ne songe qu’à l’égorger… Véritable révélation du livre, la tueuse Elena trouve ici un rôle à sa mesure et, au fil des pages, dévoilera un tout autre visage que celui, fermé et froid, de l’assassin robotique qu’on a conçu pour elle… Elle et Eytan ont beaucoup plus de points communs qu’ils ne veulent l’admettre, et c’est un pur bonheur de les voir faire la guerre comme d’autres font l’amour…

Une des grandes réussites du roman est d’ailleurs de maintenir en permanence un subtil équilibre entre scènes d’action chorégraphiées comme dans un film de John Woo et séquences contemplatives à haute teneur émotionnelle. Dans Le projet Shiro, Eytan, quand il n’est pas blessé, demeure toujours en mouvement - mention spéciale à son périple tchèque, où il se révèlera aussi efficace que faillible - mais deux de ses trajets retiennent particulièrement l’attention : l’un d’entre eux le mènera vers un lieu retiré du monde, dont l’évocatrice peinture en dit long sur l’homme qui y a élu domicile… L’autre voyage, également effectué par voie maritime vers d’autres temps et d’autres lieux, nous offrira comme un cadeau un souvenir aussi précieux qu’inoubliable, d’autant qu’il est ici restitué avec une justesse et une sincérité qui transperceraient le plus efficace des gilets pare-balles…

Le projet Shiro n’est donc pas un « Bleiberg bis » mais un « Bleiberg plus », c'est-à-dire que l’auteur relève le défi haut la main, en étoffant cette vraie-fausse suite d’éléments nouveaux, de révélations décisives, de prolongements inattendus, de personnages qui se montrent sous un jour différent… Soit le principe même d’une série réussie, qui veut que le dernier élément apporté n’annule ni ne remplace le précédent, mais le complète en l’améliorant. C’est ainsi que le Duo mortel du titre comporte un triple sens : ce fut tout d’abord un grand film d’arts martiaux dû au maître Chang Cheh, et c’est aussi une façon assez juste de présenter le « couple » formé par Eytan et Elena. Mais c’est aussi et surtout une manière de clin d’œil à la « signature » de David S. Khara. À sa plume de fer dans un stylo de velours.

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Rivage - Sylvie Dupin

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Dans l’abîme du temps : Rivage, de Sylvie Dupin.

 

Attention, livre singulier. Singulier à l’époque du prêt-à-consommer, où chaque ouvrage doit pouvoir être dûment circoncis, excisé, scarifié d’un code-barre infamant avant d’être livré sous vide aux mâchoires industrielles de la grande distribution. Oui, ce livre est singulier car il se joue des étiquettes, il flirte et valse avec elles comme avec autant de prétendants pour mieux les éconduire au petit matin. Dans un premier temps, Rivage convoque en effet le récit dit « de mystère », mais c’est pour mieux contourner ses codes car l’auteur, non sans malice, y adjoint d’emblée une telle dose de surnaturel que l’enquête ne peut que s’engager sur les sentiers escarpés du Merveilleux…

Divers objets appartenant à un lointain passé ont en effet resurgi dans la petite ville de Mervan, où vécut jadis l’artiste peintre Gaëlle Darian. Fasciné par l’œuvre de cette femme et par l’énigme jamais résolue de sa disparition, le narrateur va décider de s’installer sur place pour mener des recherches plus approfondies. Or s’il a bien perçu que l’héritage pictural laissé par Gaëlle Darian présente d’équivoques zones d’ombre, il ne saurait pourtant deviner jusqu’où plongent ses ancestrales racines… Et Rivage de se transformer imperceptiblement en roman d’aventure, sous l’impulsion d’une écriture brillante et d’une rare précision menant le lecteur « à travers le miroir » sur les traces d’un savoir oublié…

De nombreuses étapes jalonnent ce long parcours, et c’est un ravissement de se perdre dans des endroits toujours beaucoup plus vastes qu’ils n’y paraissent de prime abord. Maisons labyrinthiques, cavernes de glace cyclopéennes, « portraits ovales » et « dédales sans fin » autant de tableaux vivants que l’on découvre avec une joie mêlée d’inquiétude, comme à l’automne d’une enfance pas si lointaine... Ce roman magistral est d’ailleurs conçu comme un gigantesque trompe-l’œil, et chaque thème abordé en dissimule toujours un autre… Certes il demeure possible de ne voir dans cette quête qu’une chasse aux trésors, ce qui pourrait être suffisant, eu égard à la seule beauté du geste, mais Rivage comporte d’autres objectifs…

Sylvie Dupin est manifestement fascinée et horrifiée par la fuite du temps, et par l’oubli concomitant. Même si elle n’est jamais citée, l’hystérie moderne peut être tenue pour responsable de ce coupable abandon, et l’auteur procède par petites touches subtiles pour que l’on puisse se refamiliariser avec la magie perdue. Ainsi du narrateur, présenté comme un terne rouage incorporé à une mécanique grisâtre, qui va se libérer du joug de la bureaucratie en s’abandonnant à une quête à la fois altruiste et intime. Le parallèle entre la sinistre et stérile cité bétonnée sans nom et la ville de Mervan, en prise directe avec une Nature farouche et indomptée, a d’ailleurs d’autant plus d’impact que s’y superposent un présent n’apportant que vaine immédiateté, et un passé dissimulant de lourds et dangereux secrets…

Rivage tutoie ainsi la Fantasy sans jamais s’embourber dans ses clichés, dépouillant le genre de ses lourds oripeaux rococo pour n’en conserver que le meilleur : le voyage n’en est que plus beau et dépaysant, d’autant que l’auteur est dotée d’une plume aussi rare que subtile. Le style est d’une pureté indécente, et les phrases ciselées forment une douce marée qui n’épargnera que les châteaux de sable bâtis en Espagne… Ici commence en effet le territoire du rêve et, même si Sylvie Dupin ne suit pas le maître gallois Arthur Machen jusque dans l’épouvante, les frontières de l’inquiétude sont quand même bien gardées…

« Ceux qui ne connaissent pas l’histoire sont condamnés à la revivre », estimait Bertold Brecht. Un point de vue maintes fois vérifié, mais qui trouve dans ce roman foisonnant une résonance aussi singulière que poétique. Véritable bouffée d’air pur dans un monde sans espoir mais avec beaucoup de pollution, nécessaire piqûre nous rappelant à notre paganisme ancestral, et surtout proposition onirique atemporelle d’une profonde originalité, Rivage a tout pour séduire ceux qui oseront regarder au fond de l’abîme… Je pense qu’il n’est plus besoin de présenter Malpertuis, le chef-d’œuvre de Jean Ray. En revanche, je me suis laissé dire que Malpertuis, l’éditeur, ne bénéficiait pas encore de la reconnaissance qu’il mérite. Alors lisez le livre de Sylvie Dupin pour réparer cette injustice.

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Le projet Bleiberg - David S. Khara

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Il était une fois… Le projet Bleiberg, de David S. Khara.

 

Innombrables sont les journalistes, chroniqueurs, bloggeurs et autres lecteurs à avoir signifié ces trois dernières années tout le bien qu’il faut penser des romans de David S. Khara. Cependant, selon le mot célèbre de Louis de Bonald : « Entre l’inconvénient de se répéter et celui de n’être pas entendu, il n’y a pas à balancer ». Surtout quand se profile l’opportunité d’évoquer un écrivain capable de passer avec autant d’aisance de la « petite » à la grande histoire, et du très bon à l’excellent en l’espace de trois livres… Car Le projet Bleiberg, après avoir déclenché une véritable tempête médiatique, est devenu depuis lors le premier volume d’une trilogie massivement plébiscitée.

Mais ne brûlons pas les étapes et commençons par le commencement de ce qui s’apparente étrangement à… un conte de fées ! Alors certes, ce conte n’est pas ordinaire. Ici nous avons des fées à tendance « carabine », le loup se prononce « Werwolf », le prince charmant est agent du Mossad et ce ne sont pas les grand-mères qui ont de grandes dents… Au temps pour les amateurs de Fantasy : la notion de conte ne se trouve pas en l’occurrence dans les causes, mais bien dans les conséquences d’une incroyable « success story ». Et même si « l’étrange lucarne » a un rôle - que je m’efforcerai plus loin de minimiser - dans l’aventure sans pareille d’un certain… David S. Khara, force est de constater que le fameux « quart d’heure de gloire » Warholien dure maintenant depuis bientôt quatre ans.

Le projet Bleiberg paraît à l’automne 2010, doté d’un tirage raisonné de mille exemplaires par la jeune maison d’édition rennaise Critic. Trois mois plus tard, 20 000 lecteurs/soldats sont tombés au champ d’honneur, frappés de plein fouet par ce qu’il faut bien qualifier de « bombe » ! Pourquoi ce succès foudroyant ? David S. Khara l’attribue principalement à la critique il est vrai très élogieuse qu’en a fait le chroniqueur littéraire Gérard Collard lors d’une émission sur France 5. C’est en partie vrai. Pour vendre des livres aujourd’hui, il faut passer à (par) la télévision. C’est absurde mais c’est ainsi mais ça n’explique pas tout et tant mieux.

Car le carton « Bleiberg » s’explique aussi et surtout par sa valeur intrinsèque, sans laquelle aucun bouche à oreille ne serait survenu. Gérard Collard n’a fait que lancer une boule de neige, alors que des dizaines d’inconnus déclenchaient dans le même temps l’avalanche en inondant tous les « réseaux sociaux » d’une information capitale : un véritable referendum d’initiative populaire spontané venait d’élire envers et contre tous les prix « officiels » un roman policier mutant écrit par un quasi-inconnu !

Voilà pour le conte de fées, car Le projet Bleiberg ne se passe pas à Brocéliande, et ses références au « Matin des magiciens » sont d’une toute autre nature. Alternant les séquences passé/présent de façon toujours lisible, le récit présente un trio de personnages aussi hétérogène qu’attachant aux prises avec une conspiration dont l’origine se trouve tapie au cœur des heures les plus sombres de notre histoire contemporaine. Optant pour une construction ultra dynamique dopée aux scènes d’action judicieusement découpées, David S. Khara fait merveille et emporte l’adhésion lors de séquences de flashbacks qui viennent étoffer la trame principale en lui donnant un véritable supplément d’âme.

Le chapitre consacré au ghetto de Varsovie est à cet égard un modèle de pudeur et de sensibilité : impossible de ne pas sentir ses tripes se nouer face au terrible destin de ces enfants polonais livrés à eux-mêmes dans « un endroit que les adultes nomment Enfer »… Quant à ce que découvriront Jeremy Novacek, trader accablé par le destin, Jacqueline Walls, agent de la CIA chargée de le protéger et Eytan Morgenstern, impressionnant super-soldat aux facultés très au-dessus de la normale, ce roman (d)étonnant révèlera lors de passages richement documentés, ainsi que lors d’une conclusion « aux frontières du réel » ce qui se cachait derrière les pseudo-recherches nazies…

Chacun s’accorde à louer le talent de David S. Khara pour son machiavélique sens du suspense, la précision ciselée de ses intrigues, l’exemplaire efficacité de ses dialogues, son approche cinématographique et chorégraphique de l’action, mais cela revient presque désormais à enfoncer des portes ouvertes. La patte « David S. Khara », c’est en effet tout cela à la fois, mais c’est aussi et surtout une incroyable et bouleversante capacité à projeter sur l’écran noir de nos rétines une mosaïque de destins croisés plongés dans la tourmente. Là est le cœur du Projet Bleiberg. Car que ce soit dans la Pologne de 1943 ou dans le New York contemporain, ne nous y trompons pas, il est ici question de résistance. Et c’est magnifique.

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Zazou - Jean Mazarin

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La victoire en chantant : Zazou, de Jean Mazarin.

 

Mars 2015. L’Atelier Mosésu lance une nouvelle collection de romans noirs dont l’intrigue se déroule durant la seconde guerre mondiale. Des livres sombres, réalistes, au service de l’Histoire, celle avec un grand H, selon la présentation de l’éditeur. Trois romans paraissent ainsi simultanément, dont un retient aussitôt l’attention de votre serviteur. Et pour cause. Zazou marque en effet le grand retour au Polar de Jean Mazarin, quatre ans après Il va neiger sur Venise et ce mystérieux Mutins légitimes hélas demeuré inédit. Une sortie qu’il est donc permis, voire conseillé, de considérer comme un véritable événement.

Paris, 1942. Paul, étudiant en droit et grand amateur de swing, mène une vie désinvolte et plutôt préservée des aléas de l’occupation. Bien que n’éprouvant aucune sympathie à l’égard de l’envahisseur, il profite d’un contexte personnel privilégié pour donner libre cours à sa passion pour la musique. Car Paul n’est pas un jeune homme comme les autres. Son père est commissaire de police. Et en dépit de leurs rapports parfois tendus, le climat familial demeure à peu près paisible malgré l’excentricité affirmée du jeune Zazou. Jusqu’au jour où…

Il est certaines rencontres qui font basculer une vie. De fait, Anna Tronska est certes très douée pour trouver grâce au marché noir toutes sortes de denrées devenues rares, mais elle s’adonne aussi en parallèle à d’autres activités. Des activités encore plus secrètes et beaucoup plus périlleuses. C’est ainsi que Paul s’abandonne à cette « liaison dangereuse » tout en se découvrant une conscience politique. Après avoir commencé pour afficher sa solidarité avec les Juifs en épinglant une étoile jaune sur sa veste, ce qui lui vaudra un séjour au camp de Drancy, le jeune homme se trouve face à des choix qui vont changer sa vie.

D’autant qu’il fait ensuite la connaissance des amis d’Anna. Or avec eux, il ne s’agit plus seulement de distribution de tracts. Mais Paul a pris sa décision, et il ne reculera pas. Il va intégrer le réseau dirigé par Mésange et franchir toutes les étapes qui l’amèneront au point de non-retour, non sans abandonner ses habits zazous pour mieux donner le change auprès de son père. La liberté a un prix, et le « goy » est prêt à le payer. Au prix fort.

Zazou, c’est une petite histoire enchâssée dans la grande, certes. Mais c’est aussi un récit initiatique. Car cet adolescent qui s’éveille à l’amour y apprend en parallèle le sens des mots courage et sacrifice. Ce qui lui permettra de devenir un homme. Un homme qui passera de la rébellion à la résistance, et dont le destin se fracassera contre le mur de la barbarie. Jean Mazarin prend ainsi le maquis pour mieux revenir au roman noir par des chemins de traverse, afin de traiter ses thèmes de prédilection avec le talent et l’efficacité qu’on lui connaît. Et Zazou d’enfoncer le clou dans des plaies encore béantes : jamais la musique ne sera assez forte pour couvrir le bruit des bottes. Mais toujours elle continuera à retentir.

Croyez-moi, à 81 ans, l’auteur de Collabo Song n’a rien perdu de sa verve. Ou plutôt non, ne vous contentez pas de me croire sur parole, et faites l’acquisition de ce livre remarquable. Quant à moi, cette terrible plongée dans le passé m’a, paradoxalement, amené à penser au futur. Et dans un futur idéal, Mutins légitimes, dont l’histoire se situe aussi pendant la deuxième guerre mondiale, retrouverait son titre originel de Handschar pour paraître dans cette belle collection de L’Atelier Mosésu. Non, ceci n’est pas une perche. C’est un espoir.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 174, mai / juin 2015.

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