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Il y a longtemps - Noban

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Toutes les couleurs du gris : Il y a longtemps, de Noban.

 

 

Achevé fin 2018 Il y a longtemps, de Noban.

Non. Ҫa ne va pas. Il manque un mot dans cette phrase.

Je recommence : Achevé fin 2018 PAR Il y a longtemps, de Noban.

Voilà. Comme ça, c'est mieux.

Il y a longtemps est une novelette de 54 pages découpée en huit chapitres, dont les titres ont le mérite d'annoncer assez franchement la couleur – ou plutôt l'absence de.

Bureau 5, Inaudible, Il menace les valeurs, Lundi, Les principes de l'académique, Le matin, Encaisser et Psychanalysé.

 

Comme le disait l'excellent Fantasio à propos des deux nouvelles de Noban figurant au sommaire de Dimension Violences : « Impuissance, grisaille, désespoir sans révolte. »

Comme souvent, je suis d'accord avec Fantasio.

Alors de deux choses l'une :

Si vous êtes un peu déprimé en ce moment, vous ne devriez vraiment pas lire ce joli petit fascicule.
Ou :
– Si vous êtes un peu déprimé en ce moment, vous devriez vraiment lire toutes affaires cessantes ce joli petit fascicule, tant l'auteur a su trouver les mots pour décrire ce que vous éprouvez là tout de suite maintenant avec une justesse assez sidérante.

 

Pour vous donner une idée plus précise, la démarche de Noban rappelle à la fois la veine sociale d'un Henri Clerc, et celle, plus existentielle, de Christophe Siébert. Un double parallèle qui ne surprendra pas forcément ceux qui suivent de près les activités des trois lascars. Noban et Christophe ont en effet collaboré sur l'hybride romans-jeu de rôles La trilogie de la crasse, paru en novembre 2018, et il se murmure que le même Noban aurait désormais quelque chose en cours avec Henri. Les chats ne copulent pas avec des chiens, comme on dit (je crois).

 

Extrait / quatrième de couverture :

« Lui se dit qu'il encaissera facilement des insultes. Il s'en moque complètement. Il s'aime trop pour croire aux abaissements extérieurs. Il ne ressent presque rien pour le gamin.
Il ignore si tout va changer.
 »


Il y a longtemps est le premier hors-série du fanzine Violences. C'est donc édité par Luna Beretta, et c'est un gage supplémentaire que la chose est à lire. Le fascicule est vendu seul, pour la somme ridicule de 5 euros (frais de port compris), ou accompagné du huitième et dernier numéro de Violences, pour le montant insignifiant de 10 euros (frais de port compris).

 

Soit à peine le prix d'un paquet de clopes pour la version simple (la novelette de Noban).

Ou :

Même pas le prix d’un paquet de clopes et d’une 8.6 pour la totale (une novelette de 54 pages PLUS un zine de 72).

Choisis ton camp, camarade.

 

Il y a longtemps est le premier hors-série de Violences. Et j'espère vraiment qu'il y en aura d'autres, parce que celui-ci est un beau morceau de réel blême travaillé au corps. Alors si toi aussi, tu veux soutenir la petite boutique des Violences de Luna Beretta, c'est par là :


https://berettaviolences.wordpress.com/commandes/

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Corps tabous et Logomachie - Luna Beretta

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Corps tabous et Logomachie : de la Violence selon Luna Beretta.

 

 

Dimension Violences est paru le 1er septembre dernier chez Rivière Blanche. Après Dimension Trash fin 2015 (même éditeur, même punition), c’est la deuxième anthologie que je co-dirige. Or dans « co-dirige », il y a « co » – justement –, puisque Dimension Violences n’existerait pas sans Luna Beretta. Et j’ai réalisé il y a peu que je n’avais pas encore consacré une véritable chronique aux écrits de ma partner in crime. À ma décharge publique, les deux petits livres que j’ai choisi de présenter n’existent pas vraiment, dans le sens où on n'en trouve aucune trace dans les circuits de distribution classiques. Raison de plus pour en parler, me direz-vous. Dont acte.

 

 

 

Corps tabous est un mini recueil composé de six textes brefs et de six photos en noir et blanc. Le géant, Boucherie ontologique et La marque, plus trois fulgurances sans titre, trois poèmes hurlés à la face d'un monde qui n'en demandait pas tant pour mieux couvrir le champ (chant ?) des possibles entre le cri primal et l'état d'urgence. Corps tabous ne fait que 18 pages. Ҫa s’injecte ou ça s’inhale d'une traite sans respirer et de toute façon c’est pas comme si on avait le choix, parce que les textes de Luna Beretta se lisent À bout de souffle et En quatrième vitesse.

 

 

 

Logomachie, plus étoffé mais pas moins intense que son prédécesseur, retourne pour sa part sept fois le couteau dans les plaies en autant de textes répartis sur 40 pages. Des « textes autour de la pulsion de mort, du rapport au corps et au genre ». Doté d'une superbe illustration recto-verso de Sam Ectoplasm, cet époustouflant opuscule clandestin met à l'amende les neuf dixièmes des bouquins « officiels » que j'ai lus l’année dernière. Rien que ça. Le sommaire : Logomachie, Hors d’usage, Poulet au Coca, Claustration, Desquamation, Victime et En vie.

 

Le dernier récit s'intitule donc En vie. Note d'intention dans ta face, vœu pieux dans le cœur, profession de mauvaise foi ou déni de réalité ? Les lecteurs et lectrices de Dimension Violences devraient pourvoir trancher par eux-mêmes, puisque j'ai choisi cette nouvelle pour servir de figure de proue à notre anthologie. Quant à celles et ceux qui hésitent encore à acheter le livre, ils peuvent s’en faire une petite idée gratuitement puisque le texte de Luna est accessible ici :

http://www.riviereblanche.com/_iserv/dlfiles/dl.php?ddl=dimviolenceschapitre01.pdf


Si Luna Beretta est donc surtout connue pour diriger et éditer seule le fanzine Violences (huit numéros en deux ans, quand même), elle est aussi – et surtout – une autrice de grand talent. D’où le présent coup de projecteur sur son programme en treize points (poings ?) réparti en deux recueils, lequel vous dira mieux que moi tout ce que Luna a dans le ventre et sur le cœur.


L'un de vos livres de chevet est le petit volume de textes courts Mordre au travers, de Virginie Despentes ? Vous avez déjà lu et relu les quatre tomes de Porcherie, l'intégrale des nouvelles de Christophe Siébert, parue chez Les Crocs Électriques ? Vous pensez que décidément, Laurence Viallet ne publie pas assez ? Bref, vous êtes en manque de littérature intransigeante ? Alors réjouissez-vous : avec Corps tabous et Logomachie, Luna Beretta a ce qu'il vous faut.

 

En plus, ces deux concentrés de prose parfois poétique mais toujours enragée ne coûtent qu’une poignée d’euros, comme on peut le vérifier dans la petite boutique des Violences de Luna :

https://berettaviolences.wordpress.com/commandes/

 

Pour les autres publications de l’intéressée et les visuels correspondants, voir cette rubrique :

https://berettaviolences.wordpress.com/lunaberetta-2/

Alors, vous attendez quoi ?

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Un cadavre entre les Sampans - Richard D. Nolane

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Les crimes de l’orient extrême : Un cadavre entre les sampans, de Richard D. Nolane.

 

 

Passionné de littérature populaire, Richard D. Nolane écrit des romans et des nouvelles depuis le milieu des années 70. L’un de ses faits d’armes est d’avoir signé 43 des 200 titres de la série d’héroïc fantasy Blade. Expert en fantastique et science fiction classique, mais aussi en paranormal et ésotérisme, il a dirigé de ce fait quantité d’anthologies, de revues et d’essais. En outre, il est l’auteur d’un nombre considérable de scénarios de bandes dessinées, en particulier le fameux cycle Wunderwaffen, toujours en cours depuis 2012 aux éditions Soleil.

 

Mais Richard D. Nolane est également féru de littérature policière, ainsi qu’il eut le bon goût de nous le rappeler en faisant publier au printemps 2017 ce petit recueil chez L’œil du Sphinx. « Petit recueil », car Un cadavre entre les sampans, vendu au prix on ne peut plus démocratique de neuf euro, comporte à peine 120 pages pour trois récits. Et voilà bien le principal reproche que l’on peut adresser à ce livre délicieux, d’autant que l’auteur lui-même évoque dans sa préface « la quatrième nouvelle prévue pour la série »… hélas inachevée.

 

Reste qu’il vaut mieux faire envie que pitié, et l’ensemble constitué ici représente déjà une heureuse surprise. En effet, les deux premiers textes n’avaient jamais été réédités depuis leur publication originale dans des anthologies dirigées par Jacques Baudou en 1997 et 2001. Or si ces enquêtes de l’inspecteur Collins sont indépendantes les unes des autres, on retrouve bel et bien dans chacune d’entre elles le charme trouble et les parfums pas toujours délicats du Singapour des années 30… Richard D. Nolane vise en effet le réalisme, et proscrit l’exotisme de pacotille, ainsi qu’on peut le constater dès le début de la première nouvelle éponyme.

 

« C’est vraiment dégoûtant de mourir noyé dans une pareille fosse à purin », estime d’ailleurs le coroner McCraddle. Amis de la poésie, bonjour. Mais il est vrai qu’il y a un cadavre. Et cet homme devenu cadavre, il ne s’est pas noyé. L’inspecteur sollicite donc son informatrice – et plus car affinités – Mama Wang, laquelle lui apprend qu’une figure de la pègre locale appelée Koo, alias Le Serpent, pourrait bien avoir un lien avec le « noyé ». S’ensuivra une rencontre au sommet avec le seigneur du crime, véritable modèle de tension rentrée et de dialogues sibyllins taillés au cordeau, où le policier sera amené à prendre certaines libertés avec la justice pour mieux faire triompher la morale. Ou serait-ce l’inverse ?

 

Le deuxième récit, Mort d’un traiteur chinois, est tout aussi réussi – et encore plus implacable. Mais la « victime » n’est peut-être pas si innocente qu’il y paraît, et une chute glaçante permet de mieux comprendre le tempérament « arrangeant » de l’inspecteur Collins... Enfin, le dernier texte, Une histoire chinoise, bien que deux fois plus court que ses prédécesseurs, impressionne par sa densité et la tristesse qui s’en dégage. Il s’agit sans doute davantage d’un conte cruel que d’une histoire policière, mais il partage avec les autres récits, outre la figure bienveillante de l’inspecteur, un lien thématique très fort. Sans vouloir déflorer le suspense, disons qu’à Singapour dans les années 30, tout était à vendre. Vraiment tout…

 

Avec Un cadavre entre les sampans, Richard D. Nolane propose donc un voyage dans l’espace et dans le temps, où la rigueur historique n’exclut pas l’humanité – bien au contraire. Autrement dit, nous sommes en présence d’un raconteur d’histoires « exotiques » qui ne prend pas ses lecteurs pour des touristes. Profitez-en : ce n’est pas si fréquent.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 191, mars / avril 2018.

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Les jours d'après - Contes noirs - Jérôme Leroy

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C’était mieux après : Les jours d’après – Contes noirs, de Jérôme Leroy.

 

 

J’imagine qu’il doit commencer à en avoir un peu marre, Jérôme Leroy, qu’on le compare à Fajardie. Sauf que dans mon esprit ce n’est pas une comparaison. En tout cas pas dans le sens « compétitif » du terme. Surtout pas. C’est bien plus troublant et profond que ça. Certes, on peut considérer que l’un a repris le flambeau laissé vacant par l’autre (ce qui, soit dit en passant, est aussi considérable qu’inespéré). Mais ça ne suffit pas. Parce qu’on ne parle pas ici d’un de ces pâles « continuateurs » qui depuis un siècle se contentent de bégayer les œuvres de Conan Doyle ou Lovecraft. On n’a pas affaire à un gardien de musée ou de cimetière. Voire, pire, à un gardien du temple. Jérôme Leroy, c’est le seul auteur qui aurait le droit d’écrire la fameuse phrase « C’était mieux avant » sans que ça paraisse réac et passéiste.

 

À mes yeux, cette seule prouesse suffirait à rendre l’auteur du Bloc unique et incomparable. Mais ce n’est pas tout. Car cette phrase, il ne l’a jamais écrite, bien entendu. La nostalgie de Jérôme Leroy ne sent pas le renfermé, ainsi que le prouve la novelette Rendez-vous rue de la monnaie, qui ouvre le recueil dont il est question ici. Ce texte superbe – dont Claude Mesplède fut le premier lecteur, ainsi qu’on le découvre en fin d’ouvrage – mériterait à lui seul une chronique, tant il est représentatif de l’auteur, de ses thèmes, figures et paysages de prédilection (pour faire simple : le Nord de la France, le paradis perdu, un tueur fin lettré, une femme très belle, très intelligente et très fatale, la violence, la tendresse. En gros).

 

Dans un registre différent, Tu n’as rien vu à Collioure permet à Jérôme Leroy d’adresser un savoureux clin d’œil à François Darnaudet – dont le premier roman Gore s’intitulait Collioure trap – tout en faisant allusion à un genre qu’il affectionne, comme le prouve son autre recueil Dernières nouvelles de l’enfer. Notons encore l’excellent 44 grammes, tribute haché et absurde à David Peace : les amateurs – dont je suis – apprécieront.

 

Chacune des douze autres nouvelles figurant au sommaire de ces Contes noirs possède son charme et ses qualités propres. Jérôme Leroy prend plaisir à y mener des expériences en mélangeant les genres (Noir, Post-Apo, SF, Horreur), et fait rimer politique avec historique, le tout sans jamais oublier que « L’humour est la politesse du désespoir ». Une véritable performance, qui permet d’obtenir un recueil à la fois harmonieux et cohérent, même s’il est composé de textes parus à l’origine individuellement entre 2005 et 2012.

 

Un dernier parallèle avant de conclure : toutes les nouvelles de Frédéric H. Fajardie ont été rassemblées en 2005 et 2006 dans deux énormes volumes intitulés Nouvelles d’un siècle l’autre. Je profite donc de l’occasion pour m’adresser sans détour aux excellentes éditions de La Table Ronde : à quand l’intégrale des récits courts de celui qui a donné ses vraies lettres de noblesse à l’expression « exécuteur testamentaire » ?

 

J’imagine qu’il doit commencer à en avoir un peu marre, Jérôme Leroy, qu’on le compare à Fajardie, depuis la mort catastrophiquement prématurée de l’intéressé (en temps normal, je hais les adverbes en « ment » – sauf dans les romans de Kââ – mais je hais encore plus ce premier mai 2008 où Fajardie est mort, alors j’ose l’insistance, fin de la parenthèse). Sauf que de mon point de vue ce n’est pas une comparaison. C’est un compliment. Et sans doute le plus beau que je puisse lui faire.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 190, janvier / février 2018.

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Le sourire contenu - Serge Quadruppani

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Sous un regard ultraviolet : Le sourire contenu, de Serge Quadruppani.

 

 

Le sourire contenu, c’est l’histoire d’une obsession. L’obsession de Mark Senders, dessinateur américain en rupture de ban et d’arrière-ban, pour une paire d’yeux violets et un sourire mystérieux découverts, entre autres charmes plus explicites, sur une photographie qui ne lui était pas destinée. Mais la destinée, justement, a parfois de ces caprices qui vous changent une vie. Ou qui l’abrègent. Car Mark n’est pas le seul à s’intéresser à l’étrange regard de Sofia.

 

En effet, Le sourire contenu est un roman noir. Et comme très souvent dans les romans noirs, tout commence par un crime. Un crime qui pourrait bien en annoncer un autre. Il est vrai que de la femme forcément fatale à celui qui l’a condamnée à mort, il semble n’y avoir qu’un pas… Sauf que les choses s’avèrent beaucoup plus compliquées qu’elles ne paraissaient a priori, et Mark va se trouver embarqué dans un voyage tortueux qui le mènera au bout du monde.

 

Voilà un roman qui sort des sentiers battus, et ce dans tous les sens du terme. De New York à Hong Kong en passant par la Chine et le Cambodge, Serge Quadruppani embarque son lecteur pour un road-trip halluciné durant lequel le protagoniste principal semble flotter en permanence dans une espèce de brouillard poisseux. De fait, le parcours de Mark s’apparente davantage à une errance qu’à une enquête. C’est ainsi que tout comme lui, on a parfois du mal à distinguer la séparation entre rêve et réalité, d’où l’aspect quelque peu « déformé » de certaines de ses visions. Lesquelles n’en sont pas moins frappantes, bien au contraire…

 

Dans « violet », il y a « viol », et derrière Le sourire contenu se dissimulent toutes sortes d’intérêts divergents et autant de moyens plus ou moins avouables de parvenir à ses fins. Le tout est de savoir qui manipule qui, et dans quel but. Quel est le lien entre Edward Morgan, riche industriel américain assassiné à New York, Sofia Tadzé, représentante des Nations Unies pour les réfugiés et « Le Prof », chef secret de l’Angkar, l’organisme mafieux des Khmers rouges ? Et que vient faire Mark Senders dans cette petite histoire, au moment précis où la grande Histoire va ramener Hong Kong dans le giron de la Chine dite « populaire » ?

 

L’illustrateur croisera encore bien d’autres personnages étranges avant de parvenir à démêler la toile d’araignée dans laquelle il s’est englué. Le tout jusqu’à une révélation finale assez sidérante, qui débouchera sur un marché des plus cyniques. Mark n’avait certes rien d’une oie blanche quand a débuté son périple, mais sa conclusion l’a définitivement transformé. Reste à savoir si ce sera pour le meilleur ou pour le pire… Entre manipulations retorses et meurtres sanglants d’un côté, et amour fou et don de soi de l’autre, Serge Quadruppani parvient ainsi à trouver un fragile équilibre entre roman noir et roman initiatique, le tout sur fond de cauchemars opiacés et de tensions sociopolitiques.

 

Guère étonnant dès lors qu’un livre présentant de telles qualités ait été publié une première fois au Fleuve Noir en 1998. Et quand on constate que Jérôme Leroy le réédite aujourd’hui dans le cadre de la « carte noire » qui lui a été attribuée par les Éditions La Table Ronde, on se dit que l’affaire est d’une cohérence redoutable. Surtout quand on se souvient que les deux hommes ont déjà collaboré en 2005, à l’époque où Jérôme dirigeait la trop éphémère collection « Novella SF » aux Éditions du Rocher. Du talent, et de la fidélité en amitié…

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 188, septembre / octobre 2017.

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La langue chienne - Hervé Prudon

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Dieu reconnaîtra les… chiens : La langue chienne, d’Hervé Prudon.

 

 

« Je me serais fait tuer pour elle, ou par elle ».

 

Ainsi se conclut le prologue de La langue chienne. Dans de telles conditions, on pressent que l’histoire de celui que Gina appelle « son bébé » s’annonce… rude. Cette histoire, c’est avant tout celle de « Tintin ». Mais ce Tintin-là n’est pas vraiment du genre à aller en Amérique. Il n’ira peut-être pas pour autant en prison, mais il ne recevra sûrement jamais vingt mille francs. En tout cas, on comprend dès le début du premier chapitre que pour Tintin, l’horizon est bouché. Difficile en effet de voir plus loin que cette « eau plus bleu marron que bleu marine où L’Europe continentale finit brutalement ».

 

Car cette eau-là, elle coule dans les veines de Gina. Ce Pas-de-Calais pluvieux et venteux, elle y est née, et ne le quittera pas. Or Tintin refuse d’envisager la vie sans Gina. Quel que soit le prix à payer. Et même si le prix se prénomme Franck. Franck l’ancien champion de char à voile, l’ex-taulard et… l’amant de sa femme. D’humiliation en humiliation, c’est lui qui a transformé Martin en « Tintin ». Il est à la fois la brute et le truand, ne laissant plus guère au bon que ses yeux pour pleurer. Mais Tintin ne pleure pas. Il accepte tout, sans jamais se plaindre. Il se contente de parler. Dans une langue singulière et poétique que Franck et Gina ne comprennent pas. Ce qui, bien entendu, a le don de les agacer.

 

Le problème, c’est que même s’il s’exprimait autrement, ça ne changerait rien. « Tintin », c’est comme s’il avait le « V » de « Victime » gravé au fer rouge sur le front. Quoiqu’il dise et quoiqu’il fasse, ce n’est jamais ce qu’attendent Gina et Franck. Ou plutôt, peu importe ce qu’il dit et ce qu’il fait, rien ne pourra changer son statut de souffre-douleur. Pire encore, chaque événement nouveau susceptible d’éclaircir quelque peu cette vie en noir finit par se retourner contre lui. Ainsi de cet enfant, que Martin et Gina n’auront pas ensemble. Ainsi du pauvre chien Gino, kidnappé par des racailles à des fins innommables.

 

Malgré tout, Hervé Prudon parvient à ne pas tomber dans le piège du misérabilisme. Et il s’agit d’une véritable prouesse, tant le lourd contexte de La langue chienne aurait pu faire basculer le roman vers une forme de complaisance. En effet, Gina et Franck sont bel et bien deux « cas sociaux », dans tout ce que cette expression délicate – d’où les guillemets – peut avoir de moins reluisant. Misère affective, perte de repères, violence, ignorance, vulgarité, préjugés en tous genres, j’en passe et des « meilleures ». La surprise ne provient donc pas de ce couple, qui présente le parfait profil d’amants diaboliques et psychotiques.

 

Non, le vrai sel de ce roman, c’est sa langue haute en couleur, comme pour mieux essayer de lutter contre la grisaille omniprésente. Sa langue, et l’étonnant antihéros de personnage principal qui la fait chanter. Ce Martin qui utilise pour évoquer son père la curieuse et tendre expression de « général en chef de la classe moyenne ». Ce Martin devenu « Tintin » qui ferait vraiment n’importe quoi pour sa Gina. Comme lui ramener un requin à la maison, par exemple. « Trop bon, trop con », dirait Franck. Au fond, Martin n’a qu’un seul défaut, qui est aussi sa plus belle qualité : celui de ne pas savoir donner sa langue au chat.

 

Sa langue chienne pour une chienne de vie.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 187, juillet / août 2017.

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La nuit myope - A.D.G

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Il est cinq heures, Paris s’éveille : La nuit myope, d’A.D.G.

 

 

Un jour, il y a longtemps, mon père m’a dit « Tu devrais lire ça ». Et il m’a tendu deux Série Noire. Le petit bleu de la côte ouest, de Jean-Patrick Manchette, et Pour venger Pépère, d’A.D.G. Autrement dit le nec plus ultra du néo-Polar, dans sa plus extrême diversité. Un sacré grand écart. Et un sacré cadeau. Bien sûr, j’ai appris plus tard au sujet d’A.D.G. des choses qui m’ont déplu. Mais d’autres m’ont amené à nuancer mon avis. Comme son amitié avec le regretté Frédéric H. Fajardie, par exemple. Et aujourd’hui, c’est grâce à Jérôme Leroy que La nuit myope est réédité à La Table Ronde, dans la collection La Petite Vermillon.

 

Manchette, Fajardie et Leroy. Trois de mes auteurs préférés, tous genres et toutes époques confondues. Trois hommes dont les opinions se situent à l’opposé de celles d’A.D.G. Ce qui ne les a pas empêchés d’apprécier l’écrivain. Une position proche de celle du tireur couché, que je partage. C’est pourquoi je ne me suis jamais interdit de lire A.D.G. Sans compter que les interdits, je déteste un peu beaucoup passionnément. Surtout ceux qui pourraient conduire à ne pas entendre une des voix les plus singulières du Polar français.

 

Car A.D.G a laissé une œuvre hors-normes, dont La nuit myope est sans doute le plus singulier représentant. L’auteur y déploie toute sa gouaille poétique, et son insolence tantôt rigolarde, tantôt rageuse, fait merveille. On songe en lisant ce roman à des films comme La traversée de Paris ou Un singe en hiver, on pense à cette France d’hier dont il ne reste que des images jaunies avec un sourire un peu doux au coin des lèvres. On y pense, mais sans jamais se dire « c’était mieux avant ». Parce qu’A.D.G. savait très bien qu’ « avant », ce n’était pas mieux. Pas question de sombrer dans la nostalgie rance ni dans le passéisme veule. Pour autant, quand l’auteur écrit ce livre, les années quatre-vingt pointent leur vilain museau, et on sent que pour lui, quelque chose de moche se profile. Quelque chose qu’il faut fuir.

 

La nuit myope, c’est donc la tentation de l’extraordinaire. L’envie d’envoyer balader veaux, vaches, cochons et couvées pour repartir à zéro. Le rêve d’ailleurs d’un type qui a cassé ses lunettes, et qui ne voit plus grand-chose. C’est l’histoire de quelqu’un qui tombe en panne de cigarettes, et qui traverse la capitale à pied avec son chien comme d’autres traversent un désert. Et si le regard trouble que porte Domi sur ce Paris nocturne mettait paradoxalement en lumière une vérité cachée ? Mais avec des « si », on mettrait Paris en bouteille. Et des bouteilles, Domi en a peut-être justement vidé quelques-unes de trop.

 

Qu’à cela ne tienne, il ne renoncera pas. Il ira au bout du voyage, au bout de sa nuit. Car Armelle l’attend. Et pour Armelle, notre aventurier est prêt à tout. Même à traiter le PDG de l’entreprise pour laquelle il travaille de « sale con ». Alors si comme le dit Jérôme Leroy « La nuit myope est un roman noir, mais sans morts et avec beaucoup de style », c’est aussi pour A.D.G. l’occasion de livrer un récit gouleyant aux allures d’ode à la liberté. Ce qui, pour un homme de sa réputation, n’est pas la moindre des provocations. Voilà donc un grand petit livre sur l’errance, l’ivresse et la révolte. Un doigt d’honneur, et trois de ouisquie, en argot dans le texte. Soit le type même de breuvage à consommer sans modération.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 186, mai / juin 2017.

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Divino Sacrum - Franca Maï

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Il était une voix : Divino sacrum, de Franca Maï.

 

 

Il était une voix, qui s’est éteinte bien trop tôt par une blême journée de février. Cette voix, c’était celle de Franca Maï. Comédienne, réalisatrice, productrice, nouvelliste, poétesse et romancière, Franca Maï était non seulement une artiste complète, mais aussi – et surtout – une personne d’exception : je ne l’ai jamais rencontrée, mais toutes celles et ceux qui ont eu cette chance sont unanimes. Et à personne d’exception, héritage d’exception : livrer un testament aussi puissant que Divino sacrum n’est en effet pas donné à tout le monde.

 

Ce livre, le huitième écrit par Franca Maï, a fini par être publié de façon posthume plus de quatre ans après la mort de l’autrice. Sans l’abnégation de Bruno Pochesci et le courage des éditions OVNI, il n’aurait d’ailleurs peut-être jamais existé. Il est vrai que c’est le genre d’ouvrage que les amateurs de prose tiédasse qualifient volontiers de « difficile ». Raison de plus pour remercier celles et ceux qui se sont sorti les tripes et ont pris des risques pour donner à ce témoignage douloureux et poignant l'écrin qu'il méritait.

 

Autant dire que j’avais les meilleures raisons du monde pour évoquer Divino sacrum tôt ou tard. Mais pour ça, il me fallait d’abord le découvrir. Or je savais que ce serait difficile. Très difficile, même. C’est la raison pour laquelle j’ai différé de semaine en semaine mes retrouvailles avec Franca Maï, dont j'admire les écrits depuis longtemps. Enfin, deux mois après avoir fait l’acquisition du livre, je me suis décidé. Mais s’il ne m’a fallu que quelques jours pour le lire, il m’a ensuite fallu le digérer. Et là, le processus a été plus long.

 

Parce que Divino sacrum fait mal. Vraiment mal. Il y avait longtemps qu'un roman ne m'avait pas serré la gorge à ce point. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que j’ai mis un an à y revenir afin d’écrire cette petite chronique. Franca Maï avait un talent fou, et je ne me sentais pas à la hauteur de ses mots. C’est aussi simple que ça. Et si je prends aujourd’hui le taureau par les cornes, ce n’est pas parce que je suis plus sûr de moi. Mais il est quand même une chose dont je suis sûr : il y a celles et ceux que l’on oublie. Et il y a les autres.

 

Il était une voix. Il était une voix, et le parcours d’une combattante. Car Divino sacrum, c’est avant tout le démantèlement et la redéfinition syllabe par syllabe de l’expression « acharnement thérapeutique ». Ce livre irracontable est à la fois l’histoire d’une lutte acharnée, et d’une thérapie respectée. En vain. Deux fois. Alors certes, l’issue est connue (Virago5, sale pute, si tu savais à quel point je te hais) et les dés peuvent paraître pipés. Mais ce serait oublier l’essentiel. Soit l’incroyable volonté de Franca Maï, son énergie farouche et sa saisissante faculté à conserver intacte sa faculté d’émerveillement.

 

Divino sacrum n’est donc pas un roman. C’est bien plus que ça. C’est une confrontation avec le réel. Mais un réel aux antipodes de ces « autofictions » dégoulinantes de complaisance dont les grossistes en mille-feuilles inondent les supermarchés de la cuculture prête à consommer. Non. Pas de ça par ici. De toute façon, Divino sacrum, vous ne le trouverez pas en librairie. Pas assez consensuel, pas assez présentable, sans doute. Trop beau pour être vrai, surtout. Mais après tout, ne dit-on pas que « ce qui est rare est précieux » ?

 

Il était une voix, qui toujours résonne à mes oreilles. Merci pour votre grâce. Une voix à la fois suave et un peu rauque. Merci pour votre force. Une voix mutine qui depuis six ans persiste à susurrer le même refrain facétieux. Merci d’avoir été, si intensément. Un refrain irrésistible, constitué de trois mots. Et merci d’être encore. FUCK. LA. MORT.

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Fakirs - Antonin Varenne

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Étrange séduction : Fakirs, d’Antonin Varenne.

 

 

        

Étrange séduction est le titre français d’un film de Paul Schrader sorti en 1991. Le rapport avec ce Fakirs ? Aucun. Hormis le fait que justement, ce roman noir d’Antonin Varenne s’avère aussi étrange que séduisant. Très troublante est en effet l’histoire d’Alan Mustgrave, ancien Marine accro à l’héroïne reconverti dans les performances extrêmes à base de suspensions et d’automutilation. Sauf que l’histoire d’Alan, on n’en connaît que des bribes. Et pour cause : le fakir a trouvé la mort sur scène dans des conditions épouvantables. A priori, il s’agirait d’un suicide. Mais son vieux copain John n’en est pas convaincu. Pas plus que le commissaire Guérin, spécialiste de ce type d’affaire au 36, quai des Orfèvres.

 

Commencent ainsi deux enquêtes parallèles, l’une officielle et l’autre beaucoup moins. Deux enquêtes qui vont finir par se croiser, non sans avoir emprunté au préalable des chemins de traverse pour le moins inattendus. Car Antonin Varenne ne cesse de rebattre ses cartes pour mieux prendre le lecteur à contrepied. En effet, on aurait pu imaginer que John, en rupture de société et vivant dans une tente à l’instar de ses parents hippies, ne présenterait pas un profil aussi rigoureux qu’un commissaire de police expérimenté. Belle erreur. Non seulement l’Américain se révèle tout à fait à la hauteur de la situation, mais le vieux Guérin, hanté par ses obsessions paranoïaques, semble perdre pied peu à peu.

 

Il faut dire qu’il n’a pas la vie facile, Guérin. Entre sa Grande Théorie (il s’est persuadé que deux hommes et une femme seraient à l’origine de la plupart des « suicides »), Churchill, son perroquet déplumé et radoteur, son adjoint Lambert qui parfois semble avoir douze ans d’âge mental et l’horrible affaire Kowalski, il traîne un certain nombre de casseroles. John, en revanche, est plus équilibré – ce qui tombe plutôt bien, pour un ancien psychologue. Et il en faut, de l’équilibre, pour éviter les pièges dissimulés par la mort d’Alan.

 

Heureusement pour lui, il va faire une rencontre qui s’avérera capitale : un ancien truand reconverti en gardien de parc. Un personnage exceptionnel, auquel Antonin Varenne donne les traits d’un des plus grands auteurs américains contemporains : ceux d’Edward Bunker. John ne l’appellera d’ailleurs pas autrement. Bunker, et son chien Mesrine. Un double hommage qui jamais n’induira une distance préjudiciable à l’impact du roman. Au contraire, la peinture du vieux voyou et les mots qu’il utilise sont d’une justesse incroyable.

 

La force tranquille dégagée par « Bunker » permet ainsi d’apporter une espèce de stabilité bienveillante à un univers qui en a bien besoin. Parce que sans lui, ça tangue de partout. Un attaché d’ambassade amateur de spectacles limites, une crapule de la CIA adepte de pratiques répugnantes, des racailles de banlieue prêtes à tuer sur commande, des flics ultraviolents protégeant de honteux secrets et, bien sûr, le vieux Guérin hanté par sa Grande Théorie, qui se gratte le crâne jusqu’au sang, comme pour mieux en extraire ses idées folles.

 

Fakirs est donc un roman étrange. Mais un roman séduisant. Antonin Varenne y prend des risques en fusionnant plusieurs histoires a priori sans lien entre elles, bouscule la forme en changeant de style selon les protagonistes en présence, et fragmente sa narration en l’émaillant de séquences hallucinées. Des choix audacieux, qui se révèlent payants, car l’auteur n’en néglige pas pour autant l’essentiel : son histoire. Et une histoire portée par des personnages aussi forts et attachants que Guérin et « Bunker » ne peut laisser indifférent. En tout cas, je sais déjà que pour ma part, je ne les oublierai pas.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 185, mars / avril 2017.

 

 

 

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Le bal des iguanes - Brice Tarvel

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La vieillesse est un naufrage : Le bal des iguanes, de Brice Tarvel.

 

 

        

Le bal des iguanes est un roman qui a connu plusieurs vies. Mais, à l’instar de ses protagonistes chenus, force est de constater que ce livre est toujours vert, ainsi qu’en témoigne sa récente réédition chez Lune Écarlate. Une nouvelle jeunesse pour une galerie de personnages au lourd passif et à l’avenir pour le moins incertain. Et ce n’est pas seulement une question d’âge. Car l’espérance de vie des résidents des Myriadines dépend bien plus qu’ils ne le pensent des « bons soins » d’une infirmière aux intentions bien mystérieuses.

 

Lise, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, mène en effet une double vie, et son emploi d’aide-soignante en dissimule un autre, beaucoup moins officiel. Et surtout beaucoup moins légal. Cela étant, la plupart des retraités dont elle s’occupe ne sont guère plus recommandables. Entre Bob Vauquelin l’ancien gangster et Leufroy Nox l’ex-gourou, la jeune femme a tout intérêt à surveiller ses arrières. Au sens propre comme au sens figuré.

 

Et puis il y a le cas de Gilbert Joussin. Plus discret que ses deux congénères, l’homme n’en est pas moins suspecté de s’être jadis adonné au cannibalisme. Une accusation terrible, dont je vous laisserai vérifier le bien-fondé en lisant La chair sous les ongles, du même Brice Tarvel. Ce roman, avant d’être réédité chez Rivière Blanche en 2013, fut à l’origine publié dans la célèbre collection Gore, au Fleuve Noir. Fort possible qu’il s’agisse là d’un indice…

 

Mais Le bal des iguanes n’est pas un Gore. Si l’auteur y fait bel et bien montre d’une saine férocité, il ne quitte pas pour autant le domaine du Thriller et du suspense pour donner libre cours à ses inclinations sanglantes. En revanche, il ne se prive pas d’utiliser un autre élément liquide que je ne suis pas loin de considérer comme constitutif de sa signature. En effet, dans Le bal des iguanes, il pleut. Un peu, beaucoup, passionnément. Comme dans Dépression et Silence rouge, autres livres marquants de Brice Tarvel, il pleut tellement que l’eau en devient presque un personnage à part entière. Un personnage qui, là-haut, ne cesserait de pleurer sur le sort des misérables créatures qu’il a abandonnées et livrées à elles-mêmes.

 

C’est ainsi qu’au fur et à mesure de la lecture, un sentiment diffus vient peu à peu contrebalancer l’atmosphère anxiogène du roman. Car si le ton reste toujours acide, les protagonistes n’en apparaissent pas moins pathétiques. Le spectacle de ces cadavres en sursis, tout ragaillardis par la perspective du bal annuel de l’hospice, a quelque chose de vraiment désolant. De désolant, et de terrifiant, quand on sait que pendant ce temps sont réglées dans les coulisses les modalités des contrats qui concernent certains d’entre eux. Sans compter que le terrifiant Gilbert Joussin semble avoir deviné le secret de Lise. En tout cas, il est résolu à quitter Les Myriadines avec elle. Ce qui bien entendu n’arrange pas du tout la jeune femme…

 

Souvent inquiétant, parfois méchant et toujours sarcastique, Le bal des iguanes est un roman impitoyable. Presque tous les personnages y sont vils, répugnants, voire franchement épouvantables. Et Brice Tarvel, déroulant sa belle mécanique aux rouages grinçants, prend un malin plaisir à les malmener les uns après les autres, n’hésitant jamais, selon l’expression consacrée, à « pousser mémé dans les orties ». Et pas que mémé, du reste. Il paraît que « c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ». En tout cas, je vous assure que celle servie ici par Brice Tarvel est délicieuse. Même si elle laisse un arrière-goût amer.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 184, janvier / février 2017.

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