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Brussolo

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Toutes les facettes de l’angoisse et du mystère :

petite introduction à l’œuvre de Serge Brussolo

 

 

Trente-cinq ans. Voilà trente-cinq ans que, tel un Sisyphe mutant, Serge Brussolo balance des pavés de métal noir dans la mare d’une fiction française stagnant sur des « acquis » (sociaux ?) hors d’âge. Trente-cinq ans, de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir au poste de directeur de collection aux éditions du Masque, sans oublier une fameuse série de dix romans d’épouvante chez Gérard de Villiers rééditée plus tard dans le cadre d’une fausse « intégrale » (24 titres seulement) chez Vauvenargues. Et tant d’autres encore. Plus de cent vingt livres. Une production monstrueuse, acharnée, due à un imaginaire volcanique perpétuellement en ébullition, et dont les laves acides ont abordé tour à tour les rives de l’Anticipation, du Fantastique, de la Fantasy et du Thriller pour mieux les rendre poreuses… Car par où cet homme est passé, si l’herbe repousse, elle n’aura plus jamais la même couleur.

 

Comme tous les électrons libres et les vrais créateurs, Brussolo est en effet toujours à l’étroit – son don pour décrire des intérieurs oppressants (Catacombes, Sécurité absolue) en témoigne autant qu’un goût pour les décors « vivants » et changeants (Cauchemar à louerLa croix de sang). Le tout en termes plus directs donnant ceci : s’il maîtrise à la perfection les genres dans lesquels il évolue (mieux vaudrait dire en l’occurrence « qu’il fait évoluer »), il s’en sert sans cynisme mais avec une puissance visionnaire telle qu’il peut faire table rase de toutes leurs figures imposées. Peintre des névroses en devenir et des phobies en trompe-l’œil, l’homme n’aime rien tant que semer le doute dans l’esprit de ses lecteurs, et son écriture fiévreuse, charnelle, traversée de fulgurances stylistiques aux antipodes de l’effet facile est toute entière au service d’une atmosphère vénéneuse participant activement à l’intrigue.

 

Ainsi use-t-il avec une savante perversité de l’angoisse, de la peur, et du moment béni du « bas les masques », à la fois choc frontal, point de non-retour et soulagement terminal. De fait, Brussolo préfère asséner d’emblée nombre d’images-choc, qu’il prend plaisir à désamorcer ensuite, laissant entendre que ses personnages sont victimes d’autosuggestion… pour finir par laisser monter la marée du Fantastique… ou pas ! À la fois clé de voûte et marque de fabrique, cet ambigu va-et-vient entre menace et mystère se répète dans des romans a priori très différents les uns des autres. Et pourtant… Que l’auteur explore des mondes légendaires (Le roi squelette), médiévaux (Le château des poisons), contemporains (Armés et dangereux) ou futuristes (Rempart des naufrageurs), nul n’y est à l’abri de « La peur qui rôde », et surtout pas des protagonistes tous plus faillibles les uns que les autres.

 

L’œuvre de Brussolo comporte par ailleurs d’autres constantes, dont se distingue la mythique ville d’Almoha, trait d’union entre les nombreux diptyques, trilogies et autres mini-cycles où l’on retrouve des personnages récurrents. Le plus représentatif d’entre eux est sans aucun doute l’omniprésent David Sarella, véritable double de l’écrivain, qui hante une grande partie de sa fantastique production. Une production en évolution permanente, car l’auteur, éternel insatisfait, ne cesse de revenir sur ses écrits passés. De fait, on ne compte plus ses romans revus et corrigés de fond en comble avant d’être réédités sous des titres différents. Et même s’il n’est pas interdit de préférer les très baroques Ambulance cannibale non identifiée et autre Enfer vertical en approche rapide d’origine aux presque trop sobres L’ambulance et Enfer vertical, force est de constater après relecture que seuls les titres ont été lissés…

 

Aussi surprenant que ça puisse paraître aujourd’hui, de nombreux livres signés Serge Brussolo ont dû en effet subir des coupes et des aménagements plus ou moins conséquents lors de leur première publication. Que ce soit pour des raisons de forme (la maquette assez rigide de la collection « Anticipation »), de fond (en fonction du public ciblé, certains romans sont passés du label « jeunesse » au label « adulte », et inversement) ou de circonstances (un changement d’éditeur au milieu d’une série), il a parfois fallu attendre plus de vingt ans avant de lire les versions director’s cut de certains ouvrages. Un vrai défi pour les bibliographes, un régal pour les lecteurs les plus gourmands, qui peuvent ainsi redécouvrir sous un jour nouveau des histoires qu’ils ont aimées par le passé, mais aussi, et surtout, l’occasion pour l’auteur de donner davantage de corps aux multiples fantômes et fantasmes qui le hantent.

 

Impossible par conséquent de conseiller un livre de Brussolo en particulier dans le cadre trop étroit de ce seul article. Je n’en ai d’ailleurs jamais chroniqué aucun. Et pourtant, j’en ai lu une bonne soixantaine… Mais justement. Il est des génies qu’on ne saurait mettre en bouteille, et l’œuvre phénoménale de celui-ci s’apparente à une jungle inextricable. Une jungle malade, mutante et fascinante. Alors choisissez n’importe lequel de ses romans en fonction de vos genres préférés (y compris ceux signés sous les peu transparents pseudonymes d’Akira Suzuko, Kitty Doom ou D. Morlok) et vous sentirez monter après l’avoir lu – d’une seule traite, j’en suis persuadé – l’impérieuse envie… d’en dévorer un autre ! Comme si la frénésie de l’auteur était contagieuse. Comme si sa volonté de revisiter ses écrits en permanence rendait toute conclusion impossible. En tout cas, une chose est sûre : l’inventivité démente de cet auteur hors-norme devrait vous assurer de longues nuits sans sommeil…

 

« Aujourd’hui, les éditeurs ne savent dire qu’une chose : faites-nous du Stephen King, faites-nous du Tolkien ou refaites-nous Le silence des agneaux. Comme si on pouvait refaire un livre qui a déjà été fait. Moi, je sais faire du Brussolo, un point c’est tout. » Also sprach Serge Brussolo. Un point c’est tout, et dans ce cas, ça ressemble fort à un point final. Libre à chacun de lire King, Tolkien et/ou Harris. Pour ma part, je n’échangerai jamais mon baril de Brussolo contre dix barils de Seigneur des agneaux ou de Silence des anneaux.

 

 

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Le cercle d'argent - Emmanuel Errer

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Sans espoir de retour : Le cercle d’argent, d’Emmanuel Errer.

 

Lucien est un flic sur le retour. Il vit dans un monde gris, où les huiles envisagent de privatiser certaines branches de la police, et entretient une relation décousue avec Marie-Jeanne, une infirmière quadragénaire. Cette liaison improbable, entre tendresse et rustrerie, ne semblait pas faite pour durer. Et pourtant… Lucien n’est plus à même de s’engager, et la jolie veuve a bien dû en prendre son parti. Ainsi ont-ils fini par s’habituer à ces retrouvailles aléatoires, qui mettent un peu de piment dans un quotidien morne et sans surprise.

 

Sans surprise, jusqu’au jour où Lucien est témoin d’un braquage. Deux hommes sortent d’une banque en ouvrant le feu sur le vigile. Le policier réplique sans réfléchir : l’un des voyous s’effondre, blessé à l’épaule, pendant que l’autre réussit à prendre la fuite. Lucien se lance à sa poursuite, mais ne parvient pas à le rattraper. La mort dans l’âme, il revient alors sur les lieux de l’altercation, et s’aperçoit avec effroi que les échanges de coups de feu ont fait une autre victime. Un enfant d’une dizaine d’années gît sans vie sur le trottoir.

 

Le décès accidentel de ce petit garçon va tout changer pour le flic revenu de tout. Il se sent responsable, et demande à être chargé de l’enquête. Lucien ne comprend pas comment le second braqueur a pu se volatiliser, et il compte bien faire parler son complice. Seulement ledit complice est retrouvé massacré sur son lit d’hôpital. Il a littéralement été réduit en charpie. Et ce n’est que la première d’une longue série de bizarreries. Car plus le policier poursuit ses investigations, plus le mystère entourant cette affaire semble s’épaissir…

 

Mag, la tenancière d’une librairie-bar située dans le quartier où le tueur a disparu, prétend qu’elle n’a rien vu. Mais Lucien, bien que sensible au charme de la quinquagénaire, se méfie d’elle. Il faut dire que son établissement sert de point de ralliement à des individus pour le moins sulfureux. Et la situation s’aggrave quand Malgar, le collègue martiniquais de Lucien, est pris à partie dans la rue après avoir interrogé Mag et un de ses clients. Une horde de skinheads le passe à tabac, et ce n’est pas seulement en raison de la couleur de sa peau…

 

Suite à cette agression, un autre témoin potentiel est réduit au silence de la plus sauvage des manières. Quelqu’un paraît décidément déterminé à mettre des bâtons dans les roues des policiers, et le quelqu’un en question pourrait bien être très haut placé, car les services secrets sont aussi sur l’affaire. Mais à déterminé déterminé et demi : Lucien est plus résolu que jamais à retrouver le tueur. Même s’il lui faudra pour cela comprendre comment son portrait-robot peut correspondre à celui d’un homme mort depuis plus d’un an…

 

Voilà un bien curieux roman. On y flotte aux côtés de Lucien dans une sorte de rêve éveillé poisseux, et comme lui on sursaute de loin en loin face à l’horreur de certaines situations. Le cercle d’argent apparaît par conséquent comme un possible trait d’union entre les trois personnalités de l’auteur. Emmanuel Errer semble ainsi avoir sollicité son avatar gore Nécrorian pour écrire les scènes de meurtres, de même qu’il pourrait bien avoir consulté Jean Mazarin pour situer son Polar dans un futur immédiat peu reluisant…

 

Quoiqu’il en soit, le dosage est excellent, et ce livre publié en 1992 au Fleuve Noir n’a pas pris une ride. Mais ça n’a rien de surprenant, tant cette remarque s’applique à tous les Noirs signés Errer. Qu’ils soient servis serrés, frappés ou glacés.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 181, juillet / août 2016.

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Ceux qui grattent la terre - Patrick Eris

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Le fardeau de l’homme noir : Ceux qui grattent la terre, de Patrick Eris.

 

Patrick Eris est une sorte de phénomène. Romancier, nouvelliste, éditeur, traducteur, l’homme est présent depuis déjà longtemps sur tous les fronts de la littérature populaire. Après avoir utilisé le pseudonyme de Samuel Dharma pour faire ses armes dans les collections Espionnage et Anticipation du Fleuve Noir, il dirige aujourd’hui sous son vrai nom – Thomas Bauduret – les exigeantes éditions Malpertuis en compagnie de Christophe Thill. Entretemps, il aura signé de nombreux romans – dont un Poulpe –, un recueil de nouvelles – Docteur Jeep – et travaillé avec Nemo Sandman sur la fameuse série Blade jusqu’à sa conclusion en 2011.

 

Un parcours d’exception, et bien trop riche pour en donner ici davantage que ce léger aperçu. D’autant que la bibliographie de l’auteur vient encore de s’étoffer. Ceux qui grattent la terre est paru tout récemment aux Éditions du Riez. Un superbe titre, inquiétant à souhait, dont l’impact se trouve encore amplifié par la remarquable illustration de couverture réalisée par Philippe Jozelon. Ceux qui grattent la terre, ou le grand retour de Patrick Eris au Thriller.

 

Karin Frémont est une jeune femme aussi attachante que fragile. Fragilisée, même, car elle se trouve sans emploi depuis deux ans, et cette situation lui pèse de plus en plus. À tel point que son embauche par le célèbre Harald Schöringen, expert ès occultisme, lui paraît trop belle pour être vraie. Le riche intellectuel, reclus dans son gigantesque appartement à Montmartre, la met aussitôt en confiance en lui donnant des responsabilités. Sous des dehors austères, il se révèle en définitive assez amical et prévenant. Bref, Karin semble enfin voir le bout du tunnel. Hélas, d’autres ombres déjà se profilent. Il y a ces rêves effroyables. Ces bruits derrière les murs. Et une vision, terrible. Celle d’un « homme noir » paraissant surgi de nulle part…

 

Suite à divers incidents, Schöringen décide de quitter la ville. Il charge Karin de leur trouver une maison à la campagne. Celle-ci s’acquitte de sa tâche avec célérité, espérant ainsi laisser derrière elle les légendes urbaines qui la hantent. Las, c’est justement le moment que choisit Patrick Eris pour appuyer sur l’accélérateur. Après avoir patiemment tissé sa toile, l’auteur-araignée va fondre sur sa proie, non sans avoir semé au préalable nombre d’indices en forme de chausse-trappes pour mieux bousculer les étiquettes tout en faisant basculer le réel.

 

Ceux qui grattent la terre, c’est un peu comme une rencontre entre Serge Brussolo et G.J. Arnaud. L’œuvre du premier est d’ailleurs citée de façon allusive à plusieurs reprises au fil du récit. Quant au second, il signa jadis pour la collection Spécial-Police un roman intitulé… L’homme noir. Grâce au talent de Patrick Eris, nous retrouvons le meilleur des deux écrivains précités dans ce Thriller Fantastique convoquant aussi certains des codes les plus frappants du Giallo (fétichisme du costume, Whodunit, agression à l'arme blanche, etc). Un mélange à la fois détonnant et harmonieux, qui culminera dans un final délicieusement épouvantable.

 

J’ai débuté cette chronique en mentionnant les collections du Fleuve Noir au sein desquelles furent publiés les premiers romans de l’auteur. Afin de boucler la boucle, un autre parallèle s’impose. Car nul doute qu’en d’autres temps, Patrick Eris aurait eu toute sa place entre Marc Agapit et Kurt Steiner. Tout comme ses illustres prédécesseurs, l’homme démontre ici avec brio que la littérature de genre n’exclut ni les styles soignés ni les intrigues ciselées. Bien au contraire. Ce qui permet à Ceux qui grattent la terre de prouver que certains romans contemporains sont à même de (res)susciter de façon troublante… Les frissons de l’angoisse.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 180, mai / juin 2016.

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Camera obscura - Sébastien Gayraud

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Reflets dans un œil noir : Camera obscura, de Sébastien Gayraud.

 

J’ai découvert le travail de Sébastien Gayraud quand est paru en 2010, chez le défunt Bazaar & Co, l’étude Reflets dans un œil mort : Mondo movies et films de cannibales, sorte de bible démentielle cosignée avec Maxime Lachaud. Puis, plus récemment, Sébastien est revenu au cinéma de genre italien en consacrant une analyse aussi érudite que foisonnante à l’œuvre d’Aristide Massaccesi (Joe D’Amato, le réalisateur fantôme, édité par Artus Films en 2015). Deux livres essentiels, qui donnent un éclairage d’une époustouflante cohérence à ce premier roman, Camera obscura, publié chez Camion Noir il y a bientôt deux ans.

 

Car Sébastien est un passionné (et si vous estimez qu’avec un doublé Mondo-d’Amato sur son CV, cette remarque revient à affirmer que la pluie ça mouille, vous aurez raison, mais seulement après avoir acheté, lu et approuvé vous-mêmes ces deux bouquins ultimes, fin de la parenthèse). Et comme tous les passionnés, il est obsessionnel. C’est-à-dire que Camera obscura se présente d’une part comme une variation littéraire sur le thème des Mondo movies – ce qui en soit constitue déjà une sacrée performance –, mais aussi comme une synthèse de tous les thèmes et grands axes (contre-)culturels chers à l’auteur.

 

Camera obscura est l’histoire d’un film perdu. Mais pas n’importe quel film. Il s’agit du troisième et dernier long-métrage de Paolo Forzanni, un metteur en scène italien désormais décédé, qui a jadis défrayé la chronique en réalisant des Mondos aussi extrêmes que choquants. Sa fille Andrea, unique dépositaire de son héritage et de ses secrets, vit isolée dans une immense villa. Éric, jeune journaliste passionné par l’œuvre de Forzanni, s’est mis en tête d’exhumer ce film mythique. Mais il ne se doute pas encore que si sa démarche s’apparente a priori à celle d’un archiviste, elle va bien vite le transformer en un quasi-alchimiste…

 

Une trajectoire fascinante, riche de visions fantasmatiques et de références pointues (le mythe du soleil noir croise l’apocalypse culture et les – vrais – réalisateurs de Mondo italiens), grâce à laquelle Sébastien Gayraud fusionne avec son narrateur en rouvrant la boîte de Pandore. Car Paolo Forzanni travaillait à un grand projet, qu’il avait de bonnes raisons de ne pas dévoiler. Éric l’apprendra à ses dépends en visionnant les milliers de bandes stockées dans la cave de la villa. Mais il ne s’arrêtera pas. Il ira au bout de l’expérience, décidé à déplacer des montagnes contre vents et marées (deux lieux qui n’ont dans ce roman rien de commun et prennent ici un sens littéral et élémentaire proprement stupéfiant…).

 

Nietzsche écrivait « Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. » Or Camera obscura est sous-titré « Un balcon au bord du monde »… Éric se tient ainsi penché au bord du balcon pour scruter le fond de l’abîme… qui lui rend son regard. Il arrive que l’on dise de certains romans qu’ils sont « visuels » ou « cinématographiques ». Celui de Sébastien Gayraud va plus loin, car il interroge directement le regard. Il retourne la lampe contre l’œil du voyeur, et cet œil pourrait bien finir comme celui du Chien andalou, voire comme celui de la jeune suppliciée du premier Guinea pig. Guinea pig, soit du faux snuff. Soit l’un des descendants les plus directs des Mondo movies.

 

Ainsi la boucle est-elle bouclée, sans qu’il soit nécessaire de connaître chacune des sources d’inspiration de l’auteur pour prendre plaisir au voyage qu’il propose. Certes, Camera obscura est un roman profondément personnel (il est par exemple évident que les deux premiers films de Paolo Forzanni, Rossa terra et Africa inferno, font directement écho aux fascinants Mondo Cane et Africa addio), grâce auquel Sébastien creuse en profondeur le sillon qu’il a commencé à tracer avec Reflets dans un œil mort, mais il reste toujours tourné vers l’extérieur. Ce « balcon au bord du monde », chacun peut y accéder… sous réserve d’avoir le cœur assez accroché pour regarder la mort en face.

 

Pour autant, ce roman ne relève pas vraiment de l’horreur, au sens strict. Il ne s’agit pas non plus de Fantastique (même si certains passages hallucinés peuvent y faire penser) et, si la seconde partie flirte parfois avec le Post-Apo, la première explore davantage les troubles territoires du mystère et du suspense. De là à prétendre que Camera Obscura échappe à toute classification, il n’y a qu’un pas. À moins que… Et si Sébastien Gayraud avait inventé le Post-Mondo ? Et s’il était parvenu, par le biais de la littérature, à donner une deuxième vie à ce genre cinématographique sulfureux qui, hélas, n’existe plus guère qu’à l’état d’archives ?

 

En tout cas, une chose est certaine : l’auteur ne se contente pas de disséquer un cadavre. Au contraire. S’il fouille dans ses entrailles, c’est pour mieux entretenir la mémoire et interroger ainsi la notion de transmission. Mais justement, doit-on tout montrer ? Les meilleurs réalisateurs de Mondos ont répondu à cette question de façon radicale et sauvage dans leurs films. Or le testament de Paolo Forzanni semble plus ambigu. En effet, l’homme avait fait le choix de se retirer du monde et de ne pas exploiter ses prodigieuses archives. Néanmoins, il ne les avait pas détruites. Comme s’il espérait un passeur.

 

Comme s’il attendait que quelqu’un s’accapare son grand œuvre, et transforme pour lui la boue en or. Comme s’il voulait que quelqu’un prononce à sa place la célèbre phrase « Je suis vivant et vous êtes morts ». Une phrase extraite d’un roman de Philip K. Dick intitulé… Ubik. Voilà peut-être le sens de La morte è un tamburo, le fameux dernier film de Paolo Forzanni. Forzanni, dont l’ombre omnisciente permet à Sébastien Gayraud de réussir son pari fou : comme dans le faux documentaire consacré à la série Faces of death, Fact or fiction, il est parvenu le temps de ce roman admirable à nous faire oublier que « la plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu'il n'existe pas ».

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Porcherie (Tome 1) - Christophe Siébert

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Le sang des bêtes : Porcherie, de Christophe Siébert.

 

 

Porcherie était à l’origine un recueil de dix nouvelles édité par l’auteur de Nuit Noire fin 2013. « Était », car ce fanzine de 64 pages au tirage confidentiel a été épuisé en l’espace de quelques mois et avait disparu des radars depuis. Alors pourquoi en reparler aujourd’hui ? Ben parce que la chose est en passe d’être rééditée, pardi, et avec le lard et la manière, encore. Mais aussi parce que je n’ai pas lu grand-chose de plus juste, de plus percutant, de plus radical, de plus intransigeant depuis trois ans. À part les deux recueils de poèmes Poésie portable et Découper l’univers, et les deux romans La place du mort et Paranoïa, tous quatre signés… Christophe Siébert. Car oui, je suis de ceux qui apprécient un peu beaucoup passionnément l’œuvre de Christophe Siébert. Et pas seulement ses Trasheries. Dont Porcherie, malgré ce que son titre fleurant bon la barbaque juteuse pourrait laisser supposer, ne fait pas partie.

 

Porcherie était donc une collection de dix textes courts, noirs, froids et durs. Dix textes, dont cinq sont aujourd’hui repris dans ce petit livre fraîchement paru chez Les Crocs Électriques, complétés de trois récits plus récents (Pas envie, Les vignes et La vieille). Quant aux cinq nouvelles manquantes, elles n’ont pas été oubliées, bien au contraire. Elles seront publiées dans d’autres volumes à venir, là encore accompagnées d’inédits et autres textes rares et/ou épuisés. D’où le fait que ce fascicule d’une quarantaine de pages se présente comme le tome 1 d’un ensemble exhaustif qui devrait en comporter quatre.

 

Un tome 1 doté d’une illustration de couverture saisissante signée Anne Van der Linden, et composé de huit fragments aussi secs qu’une série d’uppercuts, où la violence n’est pourtant pas toujours au premier plan. Ou plutôt, pour faire un parallèle avec le cinéma, la violence à laquelle on a affaire dans Porcherie, si elle est parfois « graphique », se situe assez souvent « hors-champ ». Alors s’il est clair que la conclusion de Compassion, hallucinante (et qui fait très fortement penser au court-métrage de Scorcese The big shave) comblera d’aise les viandards amateurs de Nuit Noire et de Paranoïa, Porcherie ne se réduit pas à un carnage. Et ce n'est pas du tout une critique, au contraire, car cette façon de procéder prouve qu'il n'y a pas besoin d'être lourdement démonstratif pour faire mal avec des mots.

 

D'autant que la moitié des nouvelles de ce tome 1 de Porcherie se terminent par des élisions. Et des textes comme Ma sœur ou La première fois que j'ai tué mon père qui laissent ouvertes les portes des conséquences, on ne peut pas dire que ça soit vraiment confortable… Surtout qu’il ne faut pas compter sur Christophe Siébert pour s'appesantir sur les causes. Ici on est dans la fulgurance brute, dans la destinée écrasée, dans la trajectoire brisée, pas dans la psychanalyse de bazar. Un peu comme si l'auteur disait : « Voilà ce que j'ai : des bouts de vies en morceaux. À vous de les recoller ». Et moi j'aime bien ça, qu'on me rende responsable, que ce soit en tant que lecteur, éditeur ou anthologiste.

 

Une petite anecdote à ce propos : lors du bouclage de l’anthologie Dimension TRASH pour Rivière Blanche en 2015, nous envisagions de clôturer le recueil par une certaine nouvelle. Jusqu’à ce que Christophe nous balance la sienne en pleine tête. Il s’agissait de La vieille, qu’on retrouve comme indiqué plus tôt au sommaire de ce tome 1 de Porcherie. Aussitôt, une évidence s’est imposée : on ne pouvait conclure que par ce texte. Nous avons donc modifié le sommaire prévisionnel en conséquence.

 

Voilà le message que j’avais envoyé à l’auteur après avoir lu son récit : « Aujourd'hui, il fait beau, le ciel est bleu et le soleil brille. Alors c'est pas que j'étais d'humeur joviale, hein (ce qui serait de toute façon contraire à mon absence totale de religion), mais bon, ça allait à peu près, quoi. Et là, ton texte arrive ». J’étais sincère. Sincère, et d’autant plus enthousiaste qu’à cette époque une réédition revue et augmentée de Porcherie était déjà dans les tuyaux. Mais le projet a capoté. Aujourd’hui, il est évident que c’était un mal pour un bien. Alors bravo et merci aux Crocs Électriques, qui pour le coup méritent vraiment leur nom : la totale des textes courts de Christophe Siébert en quatre volumes, on peut dire que ça tranche de façon électrisante.

 

 

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Sang futur - Kriss Vilà

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Punks not dead : Sang futur, de Kriss Vilà.

 

Il est des auteurs dont on ne parle pas assez. C’est curieux, parce qu’ils ont beaucoup plus de talent que la plupart de leurs petits camarades. Mais peut-être que c’est justement à cause de ça qu’on ne parle pas assez d’eux, allez donc savoir. Ou alors parce qu’il est impossible de les ranger dans les jolies petites cases bien polies-policées du roman policier. Christian Vilà est de ceux-là. Certes, l’homme n’a pas sévi que dans le Polar, loin s’en faut. Seulement il a écrit Sang futur. Et ce livre aurait dû tout changer. Comme Tueurs de flics et Dobermann ont tout changé pour Fajardie et Houssin. Ce même Houssin en compagnie duquel Christian Vilà dirigeait l’anthologie Banlieues rouges en 1976. Comme par hasard…

 

Sang futur, resurgi chez l’éditeur Moisson Rouge en 2008, a été balancé à l’origine tel un pavé dans la mare en 1977. Ça ne s’invente pas. Mais l’image du pavé n’est pas bonne. Pas assez forte. Car ce roman, c’est une grenade. Dégoupillée. 150 pages de nihilisme, d’ultraviolence, de libertés formelles et de transgressions tous azimuts. Comme si Burroughs et Sid Vicious avaient décidé d’écrire un Polar à quatre mains. Une absence totale de concession érigée en profession d’anti-foi. La horde sauvage passée à la moulinette punk.

 

Le White Spirit Flash Club : Dickkie La Hyène le tueur de flics. El Coco Kid l’écrivain punk. Sarah le trave et sa croix gammée tatouée entre les jambes. Et Skinny, Momort, Kitty, Totenkopf. Tous des PUNKS. En face, la Punaise. Le flic. Au milieu, la Rage. Et la neige, partout. Dans les rues et dans les veines. Une neige qui va se teinter de rouge.

 

Vous en avez marre des Polars à papa embourgeoisés, servis tièdes après le cigare et le pousse-café ? Des Thrillers à quota de violence domestiquée, tout juste bons à faire frissonner les ménagères ménopausées ? Alors Sang futur est fait pour vous. Kriss Vilà a su y saisir toute l’urgence du Punk, et il l’a restituée telle quelle. Sans l’aseptiser, sans l’embellir, dans toute son outrance et sa flamboyance suicidaires. Toute l’essence d’une contre-culture concentrée dans un roman aux allures de cocktail Molotov. Plus qu’à craquer l’allumette…

 

Parce que si ce brûlot peut être considéré comme un témoignage, presque un reportage pris sur le vif, il n’a aujourd’hui rien perdu de sa force. Il se dit d’un certain Poulpe que « pour l’attendrir, faut taper dessus ». Le White Spirit Flash Club, c’est pareil, mais en pire. On n’abat pas des enragés avec des balles en caoutchouc.

 

Des romans Noirs, il se trouve que j’en ai lu quelques-uns. Mais rares sont ceux qui m’ont autant marqué que ce livre de Kriss Vilà. Quand j’ai découvert Sang futur il y a vingt ans, j’ai eu l’impression d’un shoot, d’un électrochoc. Mais en me replongeant dedans en 2016, je réalise que l’empreinte qu’il avait laissée était plus profonde. Et définitive. Comme un tatouage, ou une scarification. La marque était celle du fer rouge.

 

En 1977, Sang futur ressemblait à une déclaration de guerre. Presque quarante ans plus tard, c’est toujours le cas. Bizarrement, ce roman n’a pas été condamné à l’Enfer de la bibliothèque nationale. Même les inquisiteurs du politikement korrekt n’ont pas osé y toucher. Alors profitez-en et mangez pendant que c’est chaud.

 

Stephen King a eu un jour ces mots : « J’ai vu le futur de l’horreur : son nom est Clive Barker ». Pour ma part, je dirai « J’ai vu le (no) futur du Polar : son nom est Kriss Vilà ».

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 179, mars / avril 2016.

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Jugan - Jérôme Leroy

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La jeune fille et le monstre : Jugan, de Jérôme Leroy.

 

De l’art de varier les plaisirs en surprenant ses lecteurs. Après l’extraordinaire diptyque Le bloc-L’ange gardien, Jérôme Leroy était attendu de pied ferme, avec un sacré défi à relever s’il choisissait de persister dans un registre similaire. Mais l’homme n’a pas les deux pieds dans le même sabot et, tel le sniper du roman noir qu’il est, il aime changer son fusil d’épaule afin de mieux toucher sa cible au coeur. Ce qu’il prouve ici en s’inspirant d’un roman de Barbey d’Aurevilly, pour livrer une histoire d’amour/à mort aux allures de tragédie sociale.

 

Car Jugan dépasse le cadre du simple fait divers. Largement. Mieux, ce cadre, Jérôme Leroy le fait voler en éclats. Grâce à une alternance de violence et de douceur qui n’appartient qu’à lui, l’auteur convoque petite et grande histoire et les mêle de façon si intime qu’il devient presque impossible de les séparer. En tout cas, son narrateur n’en est pas capable. Il faut dire que cette histoire, grande ou petite, a changé sa vie. Au point qu’elle hante encore ses rêves des années plus tard. Au point que ces rêves lui manqueraient s’ils venaient à disparaître…

 

Mais Joël Jugan n’est pas de ceux que l’on oublie. Surtout après ce séjour en prison qui l’a transformé en monstre « d’un point de vue physique comme moral ». Aurait-il exercé une telle emprise sur la belle Assia à l’époque du groupe Action Rouge ? Difficile à dire. Cependant, une chose est certaine : leur relation n’aurait pas pris une telle tournure avant. Car Jugan a beaucoup changé. Certes, il n’a jamais été un tendre : partisan de la lutte armée, il a fait couler le sang sans hésiter. Celui de ses adversaires comme celui de ses partisans.

 

Or on lui a fait payer cette radicalité. Avec les intérêts. Son visage n’est plus qu’une plaie. Alors quand l’ancien terroriste revient à Noirbourg après sa libération, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Et chacun se demande quelles sont ses intentions. Entend-il réactiver Action Rouge ? A-t-il d’autres projets ? Parviendra-t-il à faire profil bas ? Ce que Joël Jugan veut à sa sortie de prison, sans doute ne le sait-il pas lui-même. Du moins pas encore. Car tout bascule à partir du moment où il croise la route d’Assia Rafa.

 

Assia la courageuse, qui aide son père Samir à tenir sa petite supérette tout en poursuivant ses études. Assia « l’intello », qui a eu son bac et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Assia la pure, qui n’a encore jamais cédé aux avances des garçons. Jusqu’au jour où elle rencontre « le monstre ». Monstre qui prend aussitôt un fantastique ascendant sur la jeune femme, et ne tarde guère à lui infliger souillures et humiliations, pour l’entraîner au bout de son infernale logique de destruction. Car Joël et Assia, c’est à la vie, mais surtout à la mort.

 

C’est en ça que Jugan est un roman aussi puissant que désespérant. Quand l’incarnation vivante d’une intégration réussie se trouve confrontée à un ex-militant d’extrême-gauche appliquant la politique de la terre brûlée de façon proprement diabolique (pour citer le titre d’un autre roman de Barbey d’Aurevilly), on peut même parler d’ironie effroyable. Et ce n’est pas le court chapitre final qui change quoi que ce soit. Si le narrateur a réussi à tourner la page en fondant une famille, celle d’Assia a fondu comme neige au soleil. Quant à Jugan, il est en enfer. D’où sans doute l’arrière-goût de cendres laissé par ce terrible roman.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 178, janvier / février 2016.

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Midget Rampage / Ravageuse - Partie 2

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Ravageuse/ Midget rampage : Patron, un autre !

Comme je l’indiquais lors de ma chronique de Midget Rampage, il arrive que Le Carnoplaste mette les bouchées doubles, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs gourmands – et inconscients. Parce que je rappellerai quand même au passage que « Carnoplaste » signifie « sculpteur de chair »… Alors si jamais en ouvrant ce beau fascicule vous entendez la voix de Robert Darvel vous murmurer à l’oreille un suave : « Et maintenant je vais vous injecter une double dose, ne vous inquiétez pas, au début ça fait un peu mal mais c’est bon pour ce que vous avez », ne venez pas vous plaindre.

Nullement intimidée par son voisinage avec le tumultueux Julian C. Hellbroke, l’énigmatique Irène Maubreuil délivre quant à elle avec Ravageuse rien moins qu’un « Western subaquatique » ! Un cadre original et haut en couleur, planté de façon spectaculaire à l’aide de force descriptions baroques, dans lequel s’épanouissent Asiates Troglodytes Amphibies, pistoleros crasseux et autres filles de joie au nez davantage poudré à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais le mal rôde autour de Rain Bluff, et les étranges créatures mutantes peuplant l’océan vertical aux confins du Desert Tide ne sont pas forcément les plus dangereuses.

Une sombre confrérie d’encagoulés semble exercer une maléfique emprise sur les habitants de la petite ville, et la plantureuse Lady Godiva, un peu trop à l’écoute des fidèles clients qui défilent dans son lit chaque soir, va en faire l’amère et terrible expérience…Car c’est bel et bien de Rape and revenge qu’il s’agit ici, avec toute la barbare cruauté que ce terme induit, et si l’on apprécie le talent de l’auteur pour croquer une galerie de personnages tout droit sortis d’un film de Sergio Corbucci, c’est pour mieux être estomaqué par l’effroyable violence dont certains d’entre eux se rendent coupables.

Un peu comme si les « acteurs » d’Irène Maubreuil, après avoir tourné dans le crépusculaire Retour de Ringo, avaient directement enchaîné avec le tétanisant Day of the woman, de Meir Zarchi ! Un mélange des genres particulièrement efficace et explosif, culminant à la fin du premier acte par une scène déchirante – et c’est vraiment le cas de l’écrire – mettant sans vergogne le lecteur face à son seuil de tolérance…

Ne cherchez pas pour autant dans Ravageuse une réponse à l’épineuse question « le Rape and revenge est-il un genre crapuleux ou féministe ? ». Irène Maubreuil n’est pas là pour donner une leçon, mais pour raconter une histoire divertissante, et elle le fait avec une verve si pétillante que, sans jamais oublier de traiter son sujet avec un sérieux imperturbable, elle parvient à maintenir le cap sur son objectif principal. La deuxième partie de l’ouvrage, consacrée au thème de la vengeance, offre d’ailleurs le salutaire exutoire de rigueur en pareilles circonstances, car Lady Godiva y revient d’entre les morts pour un « Et on tuera tous les affreux » pétulant et inventif. En effet, transcendant son sujet, l’auteur convoque en un feu d’artifice réjouissant tout un bestiaire bigarré de créatures mutantes donnant à son récit une couleur fantastique bienvenue.

Voilà donc deux récits passionnants de bout en bout, à la fois différents et complémentaires, qui prouvent une nouvelle fois l’extraordinaire vitalité du catalogue de Robert Darvel. Reste à espérer que ce cover to cover en appellera d’autres, car le format du fascicule – équivalent, non pas à une longue nouvelle, mais à un court roman – se prête à merveille à cet exercice. Dans l’immédiat, si vous avez aimé Garbage Rampage, mais aussi la trilogie de la vengeance de l’excellent Park Chan-Wook, je ne saurais trop vous conseiller de découvrir les sanglantes odyssées du nain Nelson et de la prostituée mutilée Lady Godiva. Chez TRASH tout comme au Carnoplaste, les minorités sont bien représentées et, qu’on se le dise, elles ne sont pas venues pour gonfler les quotas ou faire de la figuration !

Lire la chronique de Zaroff pour Ravageuse !

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Midget Rampage / Ravageuse - Partie 1

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Midget Rampage/ Ravageuse : Patron, un double !

Selon mes sources, il existerait encore en France des gens qui ne connaissent pas Le Carnoplaste. C’est très surprenant. Car cette remarquable maison d’édition dirigée de main de maître par le tueur de pintades Robert Darvel est spécialisée dans les fascicules à l’ancienne. Un format inhabituel, qui pourrait suffire à la distinguer du reste de la production hexagonale. Mais ce n’est pas tout. Car il n’y a pas que la taille qui compte.

Il y a la qualité, aussi, comme le prouve un catalogue riche d’une quarantaine de titres, dont se distingue ce volume deux fois plus dodu que ses petits camarades. Et pour cause. Il s’agit en effet d’un cover to cover conçu selon le principe du double programme cher aux salles de cinéma d’exploitation et autres drive-in américains. Deux auteurs mystérieux, deux récits indépendants unis par un thème commun (ici celui du Rape and revenge) pour un seul et même ouvrage paré de deux magnifiques couvertures réalisées par Francisco Varon et Christophe Swal : en résumé, deux fois plus de tout, et s’il y en a un peu plus, Le Carnoplaste vous le met quand même.

Honneur aux hommes (le sexisme ne passera pas par moi), commençons par examiner Midget Rampage, dû au désormais fameux… Julian C. Hellbroke. Oui, le Julian C. Hellbroke auteur de Garbage Rampage chez TRASH Éditions. Nous y voilà. Midget Rampage, le nain au costume de sang narre donc par le menu (hmm…) et comme son titre complet le suggère les trépidantes aventures d’un sympathique avorton, mascotte d’une équipe de football américain qui, non content d’avoir découvert l’ampleur de la corruption gangrénant sa ville, va se mettre en tête de la combattre. Bien entendu, notre mini-héros va avoir affaire à forte partie, sinon ce ne serait pas drôle, et son parcours ô combien accidenté le verra souffrir mille morts, infligées par médecin nazi argentin et autres tueurs à gages cannibales…

Rythmé par des séquences d’action au découpage exemplaire et à l’enthousiasme communicatif, Midget Rampage ressemble ainsi à un catalogue de tout ce qui fait le piment du cinéma de mauvais genre : ultraviolence de bon aloi, méchants sadiques et charismatiques, héros iconique et, en guise de cerise sur ce gâteau déjà bien appétissant, une pincée d’érotisme, grâce à quelques jolies scènes d’une délicieuse gratuité. Dans une ambiance de Slasher mâtiné de polar urbain judicieusement typée 80’s, l’auteur développe avec générosité un « Betrayal, torture and revenge » plus grand que nature, et rend un hommage sincère aux acteurs nains Weng Weng et Nelson de la Rosa (inoubliable interprète de Ratman), allant jusqu’à donner le doux prénom de ce dernier à sa mascotte justicière.

Si la tonalité d’ensemble reste délibérément généreuse, festive et gore, ces outrances n’empêchent en rien le lecteur de s’attacher à l’infortuné Nelson. Le parti pris « Mon nain, ce héros » était risqué, mais Julian C. Hellbroke relève le défi haut la main en trouvant un judicieux équilibre entre trash (déjà) et émotion. En effet, l’auteur réussit la prouesse de réaliser un pur bouquin d’exploitation jonglant avec les codes populaires les plus tapageurs, sans jamais se vautrer dans le voyeurisme condescendant ni dans le cynisme post-moderne.

Le tout étant rédigé d’une manière extrêmement visuelle et dynamique, qui n’est pas sans rappeler le style enlevé des deux Green Tiburon déjà parus chez le même éditeur, on ne peut que souscrire à cette vibrante déclaration d’amour à l’égard du cinéma d’exploitation, doublée d’un pertinent plaidoyer pour la différence. Précisons enfin que Midget Rampage, contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, n’est pas une préquelle de Garbage Rampage. Ce sont deux récits bien distincts, même s’ils ont pour point commun de restituer avec brio l’ambiance des vidéoclubs d’antan. En termes clairs, les « Rampage » de Julian C. Hellbroke, c’est du vrai Pulp dans le texte. Ni plus, ni moins. Mais c’est déjà beaucoup.

Lire la chronique de Zaroff pour Midget Rampage !

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GORE, seconde partie

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Color me blood red : Les Anglo-Saxons de la collection Gore.

Je disais dans mon précédent article que les meilleurs romans de la collection Gore avaient été écrits par des Français. Et je n’ai pas changé d’avis. Mais ça ne signifie pas pour autant que les nombreux contributeurs Anglo-Saxons sont tous à jeter à la poubelle. Loin s’en faut.

Véritable exception anti-culturelle française (au moment du lancement de la série, l’adjectif « gore » s’appliquait uniquement au cinéma, la littérature anglo-saxonne du genre étant labellisée « horror »), la collection Gore se positionna dès ses débuts comme une héritière du Grand-Guignol, théâtre de l’excès et du grotesque. Soit une jolie manière de perpétuer une tradition en perpétrant de nouveaux crimes. Mais ça ne suffisait pas à Daniel Riche, qui offrit en outre un prolongement littéraire aux horreurs pelliculées de H.G. Lewis (loué soit le père fondateur) et autres G.A. Romero (Papy zombie nous enterrera tous), les novellisations de Blood feast et La nuit des morts-vivants figurant parmi les premiers titres édités.

Autant être clair : ces bouquins sont loin d’être exceptionnels (ce qui n’empêchera pas ce vieux brigand de John Russo de signer deux suites au cycle des morts-vivants). Shaun Hutson présente en revanche un profil beaucoup plus intéressant. Ce prolifique auteur anglais au style sec et frontal fut un des plus importants contributeurs de la collection, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Huit romans en tout, parmi lesquels La mort visqueuse 1 et 2 (une suite s’imposait, tant il paraît en effet impossible de faire le tour d’un tel sujet en un seul livre), La tronçonneuse de l'horreur (sous le pseudonyme de Nick Blake) et Erèbe, ou les noirs pâturages (seul hors-série grand format de la collection).

Tout un programme, n’est-ce pas. Et ce n’est pas tout. Car il faut aussi mentionner Richard Laymon, auteur de six romans on ne peut plus honorables. Une belle constance, même s’il convient d’admettre que divers titres ont souffert de traductions plus ou moins élaguées (sans doute l’effet « tronçonneuse de l’horreur », de l’ami Shaun Hutson). Plus sérieusement (entre guillemets) : il est exact que pour satisfaire au calibrage de la collection Gore, certains ouvrages étaient parfois expurgés de leurs passages trop « littéraires » – un comble !

« Le bois des ténèbres est un excellent roman mais le lecteur français a dû éprouver quelques difficultés pour s'en rendre compte. En effet, l'impératif des 250 000 signes m'a contraint à le couper dans des proportions beaucoup trop importantes, et je regrette d'avoir agi ainsi. Cela reste un bon livre, mais on est quand même loin de la version originale ». Daniel Riche, in Le bel effet Gore, de Jean-Philippe Mochon.

Un cas extrême, mais hélas pas isolé, comme on a pu s’en apercevoir avec La cave aux atrocités, qui a doublé de volume lors de sa réédition (sous le titre La cave) chez Milady en 2009. Reste que les autres livres de Richard Laymon parus dans la collection Gore, s'ils furent aussi adaptés aux standards maison, demeurent tout à fait recommandables en l'état.

L’exemple du terrible Jack Ketchum (aimablement surnommé « ketchup » par ses nombreux admirateurs/détracteurs) est assez similaire. Lui aussi fut révélé en France par la collection Gore, mais ses deux – très bons – romans Cache-cache effroyable et Saison de mort sont eux aussi parus dans des versions tronquées. Une édition intégrale du second (là encore, deux fois plus longue que l’originale) a été publiée chez Bragelonne en 2008 sous le titre Morte saison. L’occasion de vérifier pourquoi Stephen King a déclaré qu’il tenait cet auteur pour « le deuxième plus important écrivain américain vivant, derrière Cormac McCarthy »…

Voilà pour ce rapide tour d’horizon en deux parties. Certains regretteront peut-être qu’une collection aussi audacieuse et comptant autant d’auteurs marquants se soit fait massacrer par la critique à ses débuts. Mais en définitive, c’est assez logique : le Gore choque, perturbe, dérange. Or n’oublions pas que la plupart de ces chroniques négatives émanaient des très officielles « sommités » du Polar et de la SF. Un peu comme si on avait demandé à des pisse-copies de Première ou de Studio de présenter Nekromantik ou Guinea Pig. Heureusement, la tendance s'inverse depuis une dizaine d’années, grâce à quelques blogueurs et fanzineux acharnés, plus compétents et mieux armés pour œuvrer à la reconnaissance des mauvais genres que nous défendons ici. Merci à eux et pourvu que ça dure.

Cet article est dédié à Gary Brandner, parti rejoindre le pays des ombres le 22 septembre 2013 à l'âge de 80 ans. Il était l'auteur de la trilogie Hurlements (Gore numéros 50, 65 et 84), mais aussi de La féline, de Carrion (J'ai lu Épouvante) et de Massacres d'outre-tombe (Maniac). Que les cris de ses lycanthropes efflanqués ne viennent pas troubler son sommeil éternel.

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