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Les monades urbaines - Robert Silverberg

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Robert Silverberg se place pour moi parmi les auteurs de SF « humanistes », dans le sens où il s'intéresse davantage à la psychologie de ses personnages, à leurs réactions, qu'à la technologie futuriste et la quincaillerie de la SF. Chez lui, peu d'évocations scientifiques, peu de descriptions techniciennes comme on peut en trouver chez Asimov ou Clarke, mais plutôt des études de simples humains souvent tourmentés par les événements, aux prises avec le progrès et des sociétés qui les broient lentement.

 

« Les Monades urbaines » se présente presque comme un recueil de nouvelles situées dans le même univers futuriste, des textes nous faisant suivre et découvrir le destin de différents habitants de gigantesques cités-tours abritant la presque totalité de l'humanité. Mais, à la différence d'un « simple » ensemble de récits courts, tous les chapitres se recoupent dans une unité de temps, sont reliés entre eux avec des protagonistes qui interagissent, se croisent et se retrouvent, apportant ainsi une cohésion interne à l'ensemble du livre.

 

Le thème serait sans doute qualifié de « dystopie » aujourd'hui : dans un futur pas si lointain, l'espèce humaine s'est tellement multipliée qu'elle a atteint le chiffre vertigineux de soixante-quinze milliards d'individus, et que ce nombre ne cesse de s'accroître ! Contrairement à ce qu'on pourrait penser, la société encourage cette natalité délirante, au nom du respect de la vie et d'une religiosité déiste. Pour loger, nourrir et distraire cette humanité grouillante, on a construit des tours de mille étages, regroupées là où se trouvent nos modernes métropoles. On y vit en vase clos (sauf si on est tiré au sort pour aller peupler une nouvelle monade) on y recycle le moindre déchet, et on y copule joyeusement afin de produire toujours plus d'enfants. Pendant ce temps, à l'extérieur, les rares paysans font pousser la nourriture qu'ils échangent contre les produits manufacturés des Monades urbaines.

 

Le lecteur pourrait s'attendre à un futur de cauchemar concentrationnaire, un enfer surpeuplé où règnent la saleté, la dictature et une promiscuité étouffante. Qu'il se rassure, il n'en est rien : les créateurs de ce mode de vie ont pensé à tout, et les habitants dont nous suivons le destin se révèlent, en définitive, plutôt bien adaptés. Il faut dire que le sexe est devenu un moyen d'apaiser les frictions entre individus, il est ainsi interdit, dans les Monades, de se refuser à un acte sexuel, s'il est sollicité dans les règles. Personne n'appartient à personne, la déviance n'existe plus, et chacun a le devoir de consentir à forniquer avec le premier qui en exprime la demande. Ainsi, plus de tension, plus de jalousie, plus de frustration. Les citoyens doivent aussi se montrer aimables et conciliants avec les autres, le terme « onctueux » revient sans cesse dans les rapports humains, afin de limiter toute possibilité de conflit. ( Si cela vous fait sourire, songez une seconde à la perpétuelle injonction qui nous est imposée de nos jours de nous montrer « bienveillants », surtout envers les pires blaireaux (1), et revenez me dire si Silverberg exagère...)

 

Les citadins des Monades exercent des métiers déterminés par les autorités, depuis les prolétaires des étages inférieurs, qu'on occupe à des travaux simples, jusqu'aux dirigeants des sommets, qui planifient le moindre détail de la ruche humaine à l'aide d'ordinateurs surpuissants. Les distractions sont aussi nombreuses, grâce aux artistes vivant dans des étages qui leur sont réservés, et à l'usage de drogues variées permettant de supporter la vie confinée. Tout va pour le mieux, donc, et les asociaux sont surveillés, appréhendés, exécutés et recyclés dès que les psychologues se montrent impuissants à les remettre dans le droit chemin.

 

Pourtant, à mesure que la lecture avance, les failles se révèlent chez les protagonistes, et on se rend compte que la nature humaine reste plus complexe que les ingénieurs des Monades le croyaient. Certains plongent de plus en plus loin dans la drogue, alors qu'un jeune politicien ne parvient plus à prendre son rôle au sérieux. Quant à l'historien spécialisé dans l'étude de l'antique XXe siècle, il commence à douter...

 

Comme souvent, Silverberg, tout en menant un récit passionnant et distrayant, parvient à aborder différentes questions sur la nature humaine, sur ce qu'on peut lui faire subir au nom du bien commun et d'une certaine idée du progrès. Il nous parle de son époque – plus préoccupée que la nôtre de l'explosion démographique – mais surtout des contraintes sociales et de ce qu'une dictature douce et librement consentie parviendrait à imposer à chacun, ce qui en fait un livre universel, quelle que soit l'époque.

 

Et c'est pour ça que « Les Monades urbaines » restera sans doute encore longtemps un grand roman de SF... Allez, et n'oubliez pas de vous montrer onctueux...

 

(1) Il va de soi que j'emploie ici le terme au sens figuré, étant un grand ami et protecteur des « broc'h » de ma campagne, et qu'aucun mustélidé n'a été maltraité lors de la rédaction de cet article.

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L'Arpenteur de Mondes - Jean-Christophe Chaumette

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Entre 1989 et 2003, Pocket publiait la collection « Terreur », une série de livres de poche rééditant essentiellement des traductions du domaine anglo-saxon. Clive Barker, Dean R, Koontz, Anne Rice quelques Stephen King et Thomas Harris figuraient au catalogue, aux côtés d'auteurs moins connus mais non moins méritants, comme Randal Boyle, ou Thomas Tessier. Puis, le succès aidant, on vit arriver avec joie des inédits de Graham Masterton, et quelques recueils de nouvelles à thème.

 

Le ton général de la collection ? Plutôt du fantastique de bonne qualité, avec quelques incursions dans le domaine du thriller, avant de décliner sur la fin avec des novélisations et de l'« urban fantasy » à base de vampires obsédés sexuels (Laurel Hamilton). La seule chose que je déplore est que les auteurs français ne figurent pas à ce catalogue, à deux exceptions près. (1)

 

Mais quelle exception, en ce qui concerne Jean-Christophe Chaumette ! « Terreur » nous a permis de découvrir deux excellents romans fantastiques, « L'Aigle de sang » et « L'Arpenteur de mondes », qui n'ont pas à rougir de la comparaison avec les vieux routiers anglo-saxons du genre.

 

À mi-chemin de l'anticipation et du fantastique, « L'Arpenteur de mondes » propose un thriller apocalyptique aux enjeux démesurés : en effet, il s'agit ni plus ni moins de l'anéantissement de l'espèce humaine qui se trouve mis en scène ici. Je ne résumerai pas l'intrigue, comme d'habitude dans mes billets ; il vous suffit de savoir qu'une entité maléfique nourrit le projet d'exterminer la Terre entière, et qu'elle compte utiliser le dernier cri de la technologie des jeux en ligne pour parvenir à ses fins ! Par chance, quatre personnages incarnant les éternels rivaux de l'Arpenteur de Mondes se dresseront contre lui, pour tenter d'empêcher l'anéantissement de la planète...

 

Il faut noter que ce roman est paru en 2000, époque reculée ou Internet balbutiait encore, et où les jeux de rôle en ligne et la réalité virtuelle n'existaient qu'à l'état de projet. Pourtant, Jean-Christophe Chaumette a su anticiper les développements futurs de l'industrie ludique, et prévoir l'emprise mondiale de la toile électronique. Voilà pour l'aspect technique visionnaire pour l'époque. En ce qui concerne la partie fantastique, l'auteur s'appuie sur deux documents afin de donner une base à son récit : l'Apocalypse de Saint Jean, et un « livre maudit » imaginaire, écrit par un hérétique russe du XVIIe siècle, dont tous les exemplaires (sauf un) subirent l'autodafé, et qui prédit la venue prochaine de l'être destructeur. Voilà une démarche toute lovecraftienne pour apporter de la vraisemblance à un postulat de départ pouvant paraître exagéré ! Grâce à des citations de l'Apocalypse (authentiques) et de « L'Arpenteur de Mondes » (forcément apocryphes) semées en tête de chapitre, Chaumette parvient à obtenir de la part du lecteur une suspension d'incrédulité créant une complicité croissante avec les personnages. Cette technique, couplée à un découpage rigoureux qui permet de ne pas s'encombrer de détails et de descriptions inutiles rappelle celle d'un Graham Masterton au mieux de sa forme, ce qui n'est pas un mince compliment pour moi.

 

Le style est épuré, rapide et nerveux, l'action constante, grâce à des chapitres courts, qui accentuent le sentiment d'urgence distillé tout au long du roman. Les personnages peuvent sembler un peu caricaturaux, parfois, comme les deux lutteurs russes, ou l'enfant gâtée afro-américaine, mais on est tellement emporté par le rythme endiablé de l'histoire et par la tension dramatique que les petits défauts s'oublient vite, au profit du plaisir éprouvé à lire un suspense haletant.

 

En résumé, « L'Arpenteur de Mondes » se révèle un roman très agréable, preuve que des auteurs français peuvent rivaliser avec une production anglo-saxonne un peu trop stéréotypée. En effet, le fait qu'une bonne partie du roman se déroule en France et en Europe ajoute une originalité certaine pour un lecteur un peu lassé des intrigues situées aux U.S.A.

 

On doit pouvoir se procurer la première édition de « L'Arpenteur... » chez les bouquinistes, et les éditions Évidence ont eu la bonne idée de le republier récemment ici.

 

Vous n'avez donc aucune excuse à ne pas découvrir un auteur français de talent !

 

(1) L'autre exception est « Azram, le démon des profondeurs », de Marc Mouly. Si je me trompe, merci de me corriger !

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Parlez-moi d'horreur... / Robert Bloch

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Robert Bloch est célèbre pour sa longue collaboration avec Hollywood : scénariste, il a écrit des épisodes de Star Trek, et a contribué souvent à la fameuse série « Alfred Hitchcock présente ». Mais son titre de gloire le plus connu reste d'avoir produit le roman qui a inspiré le même Hitchcock pour « Psychose ». Bloch fut également correspondant de Lovecraft, et tout au long de son œuvre il sut reconnaître la dette envers le créateur du fantastique contemporain.

 

Robert Bloch s'avère un auteur de nouvelles très prolifique : durant toute sa carrière, il a fourni plusieurs centaines de récits plus ou moins courts, dont beaucoup traduits en français dans différents recueils. « Parlez-moi d'horreur » est de ceux-ci, d'abord paru chez Marabout, et repris dans la belle collection NéO SF/F/Aventure.

 

Je ne détaillerai pas ici chacun des textes proposés, il suffit de savoir que ce petit recueil se présente comme un condensé des multiples talents de Bob « Psycho » Bloch : douze nouvelles qui abordent le fantastique, la science-fiction, le policier. Quant à l'horreur, je ne sais toujours pas vraiment de quoi il s'agit... Comme d'habitude dans ce genre d'ouvrage, chacun préférera telle ou telle histoire, selon ses goûts et l'humeur du moment. Pour ce qui me concerne, j'ai lu beaucoup des recueils de Bloch, et je ne pense pas que celui-ci figure parmi les meilleurs, car trop hétéroclite, sans idée directrice. De plus, la traduction mériterait quelques améliorations, pour la débarrasser de belgicismes et néologismes pas très heureux. Enfin, on peut aussi trouver que ces textes, tous datés des années quarante et cinquante, évoquent un monde qui n'existe plus que sur les pellicules en noir et blanc, et sont teintés des préjugés de l'époque, en particulier un certain machisme.

 

« Holà, Lester est encore de mauvais poil, se diront certains, mais alors, pourquoi nous pond-il un papier sur un bouquin qu'il n'a pas apprécié plus que ça ? »

 

Je leur répondrai qu'ils me connaissent mal, et puis que je fais ce que je veux ! Car, si ces nouvelles de Bloch ne figurent pas parmi ses chefs-d’œuvre, si elles se révèlent inégales, elles n'en restent pas moins un exemple du talent et du savoir-faire d'un grand maître. Ce qui m'a le plus intéressé dans ces courtes histoires, c'est la technique mise en œuvre, bien davantage que les thématiques souvent usées pour notre regard blasé de lecteurs du XXIè siècle. Il faut en effet avouer que des nouvelles comme « La vengeance du tchen-lam » et son exotisme forcé, ou « L'esprit indien », à mi-chemin d'un épisode de Carnaki et des textes spirites de Conan Doyle ne passeraient pas l'épreuve d'un éditeur sérieux de nos jours.

 

Et pourtant, même dans ces textes datés et sans véritable surprise, on est obligé d'admirer la maîtrise de Robert Bloch : soigneusement calibrées, animées par des personnages nuancés et réalistes, pourtant brossés en quelques phrases concises, se terminant par des chutes parfaites résumées en une courte phrase éclairante, les nouvelles de Bloch ressemblent à une horlogerie suisse dont la mécanique ne tombe jamais en panne. Comme un artisan consciencieux au sommet de son art, Bloch parvient à renouveler des thèmes usés ou déjà exploités, à fabriquer du neuf avec du vieux, et à faire en sorte que la lecture de ses histoires coule de source.

 

J'ai relu ce recueil d'une traite, fasciné par l'art de son auteur : aucun mot n'est de trop dans ces histoires, chacun concourt à nous pousser vers une conclusion inéluctable, où l'on découvre souvent un humour amer au second degré. Chaque auteur débutant, chaque nouvelliste amateur feraient bien de se hâter de lire et relire Bloch afin de s'imprégner de son talent. Car c'est ainsi que Robert Bloch est grand !

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Les pêcheurs du ciel - Tim Powers

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Après le succès de son premier gros roman, « Les Voies d'Anubis », les éditions J'ai Lu ont pris la bonne initiative de publier les premiers écrits de Tim Powers, trois courts livres de science-fiction : « Les Cieux découronnés », « Les Chevaliers de la brune » et donc « Les Pêcheurs du ciel ». (1) Autant vous le signaler tout de suite, je vais me montrer partial dans ce billet, car je suis un inconditionnel de cet auteur, et depuis ses débuts en France.

 

Tim Powers, à mon sens, a touché à deux genres principaux : la SF et le fantastique. Ses réussites les plus évidentes appartiennent à ce deuxième genre : qu'il s'attaque aux vampires, en renouvelant le concept, ou qu'il aborde la piraterie mâtinée de magie vaudou, Powers parvient à surprendre et à innover. Pourtant, les « Pêcheurs du ciel » se classe parmi les ouvrages de science-fiction, et ne démérite pas par rapport à certaines productions. L'univers qu'il nous propose est à la fois familier et décalé : il s'agit d'un Los Angeles futur, dans une Californie en décadence où les charrettes côtoient de rares voitures à essence, où chaque ville ou comté est dominé par un petit seigneur de la guerre. Si la technologie paraît en plein effondrement, en revanche le génie génétique a atteint des sommets. Les androïdes policiers herbivores mûrissent dans des cuves, et d'autres créatures exotiques et surprenantes créées de toutes pièces agrémentent l'écosystème local.

 

Tim Powers ne perd pas de temps à nous expliquer les raisons de cet état de fait. Guerre, épuisement des ressources, éclatement des institutions ? Peu lui importe : il a une histoire à nous raconter, celle de Thomas, alias Rufus Pennick, moinillon en rupture de ban et détenteur involontaire d'un secret d'État qui lui vaut la douteuse sollicitude des androïdes policiers. Et c'est parti pour un tour de gonzo-littérature : rebondissements incessants, courses poursuites, personnages ambigus et folkloriques, le tout entrecoupé de soûlographies épiques, l'auteur ne nous laisse pas le temps de souffler ! Inutile de dire que ce petit roman se lit d'une traite, et que son rythme haletant nous incite à fermer les yeux sur les quelques invraisemblances qu'on peut remarquer, l'essentiel restant le plaisir éprouvé à suivre les tribulations de Thomas.

 

Sans bien sûr être un indispensable, « Les Pêcheurs du ciel » contient en germe ce qui apportera le succès de Tim Powers dans ses œuvres plus adultes : des personnages attachants, bien campés et qui n'hésitent pas à payer de leur personne, un rythme fou, des allusions constantes aux grands classiques de la littérature anglaise (ici, c'est Shakespeare qui est mis à contribution, avant William Ashbless) et surtout un sens aigu de la narration. Le tout saupoudré d'une bonne dose d'humour ironique et de dérision par rapport à certains poncifs de la SF de l'époque.

 

Ce n'est pas pour rien que Tim Powers fréquentait Philip K, Dick : on retrouve son influence dans les ambiances qui évoquent un univers en décomposition, dans le rôle des androïdes et surtout dans l'ambiguïté des personnages. En effet, chez Tim Powers comme chez Dick, aucun des protagonistes de ses histoires n'est vraiment ce qu'il affirme être, de même que les créatures artificielles se montrent parfois bien trop humaines.

 

En conclusion, un court roman à redécouvrir, avant de lire « Le Palais du Déviant », plus accompli et se déroulant dans un univers semblable.

 

(1) À noter aussi que les couvertures de Tim Powers chez J'ai Lu sont toutes superbes, illustrées par le grand Philippe Caza !

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Metro 2033 - Dmitry Glukhovsky

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Je ne courrai jamais le Paris-Roubaix, j'étais trop jeune pour être CRS en 68, mais les pavés me font peur ! Alors, pourquoi avoir acheté celui-ci sur une brocante, pour la considérable somme de 33,33 centimes ? Aucune idée, peut-être tout bêtement parce que la vendeuse proposait les trois bouquins pour un euro, et que j'avais déniché deux autres ouvrages qui m'intéressaient. J'ai choisi « Métro 2033 », et j'ai commencé à le lire peu de temps après, un peu effrayé par la perspective de m'envoyer les huit-cent-cinquante pages de ce roman post-apocalyptique, russe de surcroît !

 

Mon appréhension s'est révélée justifiée, mais comme je déteste renoncer, j'ai poursuivi ma lecture jusqu'au bout. Résumer l'intrigue est simple : la guerre mondiale est terminée, et on n'en saura pas davantage sur les circonstances de ce conflit qui a empoisonné la surface de la planète. À Moscou, les rares survivants se sont réfugiés dans le métro, où un semblant de civilisation s'est reconstitué avec peine. Des communautés variées se sont installées dans les stations, et survivent en cultivant des champignons et en élevant des porcs. Quelques stalkers remontent à la surface pour rapporter des épaves du monde d'avant, bardés de combinaisons et de Kalachnikovs. Leurs rapports ne sont guère enthousiasmants : Moscou est devenu un champ de ruines parcouru par des mutants pas gentils du tout, et le métro demeure le seul lieu viable.

 

C'est là que mon esprit critique a commencé à faire des siennes, et à se demander comment on pouvait produire un minimum d'électricité, ne serait-ce que pour renouveler l'air dans ce monde confiné, aussi clos que strophobe, si vous me passez le calembour... Et comme une question en amène une autre, je me suis aussi interrogé sur la valeur nutritive du champignon dit « de Paris », même quand il pousse dans les tunnels de Moscou. Car il en faut, du mycélium, pour nourrir un cochon, c'est un Breton qui vous le dit !

 

C'est donc avec une suspension d'incrédulité réduite que j'ai suivi les aventures du jeune héros, un adolescent semblant posséder des pouvoirs étranges et nommé Artyom, chargé d'une mission vitale à travers le labyrinthe du métro moscovite. En effet, une menace pèse sur les survivants : de mystérieux mutants, les « Noirs », envahissent les stations et Artyom doit avertir du danger les derniers savants réfugiés dans un endroit nommé « Polis ». Eux seuls pourront peut-être arrêter le fléau...

 

Nous y voilà : le schéma classique de nombreuses parutions récentes apparaît au bout d'une centaine de pages. Un « Élu », une mission, des sages capables de résoudre les problèmes. Ce plan devient alors le prétexte à une sorte de voyage initiatique dans les couloirs et les tunnels, où les étapes sont des stations aux noms imprononçables. Chaque fois, Artyom est confronté à des adversaires redoutables, qui, par crainte, stupidité ou idéologie tâcheront de lui faire passer le goût des champignons. Il croisera ainsi des néo-communistes, des néo-nazis, des anarchistes guévaristes, « la Hanse » (des ultra-libéraux pleins aux as) des cannibales inventeurs d'une nouvelle religion, et enfin un régime militaro-scientifique, son but ultime. Ce procédé un tantinet mécanique m'a fait penser aux romans d'apprentissage, prétextes à des dissertations sur divers régimes politiques. Ainsi, tels un nouveau Candide, ou un Lemuel Gulliver, Artyom est confronté à diverses méthodes d'organisation de la vie en société.

 

Lors de chacune de ces rencontres, ou presque, Artyom est menacé et finit en très mauvaise posture : on veut le pendre, le dévorer (avec des champignons?) bref, l'empêcher d'accomplir sa mission. Heureusement, Artyom est sauvé in extremis par des amis de hasard, et il peut repartir vers de nouvelles aventures et l'accomplissement de sa quête. Une fois que les personnages providentiels sont intervenus, ils disparaissent, parfois sans explication. Au long de ses aventures, notre jeune héros rencontrera presque uniquement des hommes. Ça m'a un peu manqué, car durant 850 pages, on ne croise aucun personnage féminin, hormis une ou deux silhouettes vites oubliées, qui ne contribuent pas du tout à faire avancer l'action. Au cours de ma lecture, j'ai souvent pensé que les intervenants créés pour sauver opportunément Atyom d'un mauvais pas ressemblaient aux « Personnages Non Joueurs » des jeux vidéos d'aventure. Et voilà qu'en fouinant, j'ai découvert que le roman avait en effet fait l'objet d'un jeu de tir ! À se demander si le roman n'a pas été écrit en pensant déjà à son passage sur les écrans de console, ce qui expliquerait son côté testostéroné et hérissé de Kalachnikov en tout genre.

 

Enfin, quand il ne se tire pas des griffes des boss de fin des stations de métro, Artyom se repose un peu, et c'est bien normal, après tout ce que son auteur lui fait subir. Mais surtout, il rêve. Les songes du jeune héros sont racontés par le détail, et nous fournissent des indices sur les dons d'Artyom, et sur la conclusion de son aventure. Le procédé pourrait s'avérer intéressant, s'il n'était pas utilisé de manière systématique, donc répétitive. Là où d'autres auteurs y seraient allés sur la pointe des pieds, Glukhovsky piétine avec des gros sabots (ou des Rangers cloutés, c'est plus seyant avec un AK-47 !)

 

En conclusion, « Métro 2033 » se révèle une lecture distrayante si on ferme les yeux sur certaines invraisemblances, mais à mon avis ce roman pourrait se voir allégé de quelques centaines de pages n'apportant rien au récit, et c'est dommage, car les révélations finales et la conclusion méritaient mieux. Avec un style moins bourrin et plus raffiné, en évitant quelques platitudes, on y aurait sûrement gagné un bon bouquin post-apocalyptique.

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Tengu - Graham Masterton

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« Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur » Proverbe allemand.

 

 

 

Si, comme le dit le proverbe, on mesure la puissance et la valeur d'un homme au nombre de ses détracteurs, alors Graham Masterton est un grand auteur. C'est en parcourant quelques critiques assassines sur le « Tengu » de l'écrivain écossais que cette réflexion m'est venue à l'esprit. « Littérature de gare », « auteur commercial » (un reproche récurrent provenant d'auto-édités ne rêvant que de vendre leurs œuvres !) « intrigue simpliste », voici quelques-unes des remarques relevées sur certains blogs. Et suivent toujours les comparaisons avec d'autres écrivains du même domaine, souvent les mêmes, Barker et King. Comparaisons, bien sûr, d'où Masterton ne ressort pas grandi.

 

À ma honte, je suis obligé d'avouer que le peu que j'ai lu de Clive Barker ne m'a pas enthousiasmé, malgré un style certain ; et que je ne peux plus lire de Stephen King, sans doute à cause de l'obésité de ses dernières productions. En revanche, je suis toujours assuré, avec un roman de Graham Masterton, de passer un bon moment. Car, même si certaines de ses intrigues peuvent paraître mal fichues, si quelques-unes de ses conclusions se révèlent bâclées et convenues (« Rituel de Chair » en est le plus bel exemple) je persiste à trouver dans les œuvres de Masterton un sens de l'action et du rythme, un culot, une irrévérence malicieuse qui me réjouissent à chaque fois, et qui m'incitent à fermer les yeux sur les défauts rencontrés. Ajoutez à cela un humour parfois ravageur, et une maîtrise des scènes explicites (qu'elles concernent le sexe ou le gore) et vous obtenez un réel écrivain populaire, qui ne se sert pas de ses textes pour asséner des vérités à la mode en forme de poncifs bien-pensants.

 

C'est pourquoi « Tengu » fait partie de ces romans que j'ai plaisir à relire. Son intrigue, comme souvent chez cet auteur, s'avère simple, à la base : un groupe de Japonais, enfants irradiés victimes des bombardements d'Hiroshima, veulent se venger des U,S,A, en ressuscitant un programme militaire top-secret qui fait appel aux anciens démons de la mythologie nipponne. Pour parvenir à leurs fins, les vilains rancuniers recrutent une équipe de personnages vénaux et amoraux, bien loin de se douter de l'ampleur des représailles souhaitées par les « Colombes brûlées ». Présenté ainsi, on se croirait presque dans un « Fleuve Noir Angoisse », à l'époque des pires exploits de Madame Atomos !

 

Pourtant, grâce à son talent de conteur, Masterton parvient à nous faire avaler des péripéties nombreuses et sanglantes, parfois à la limite du vraisemblable. Le premier chapitre est un exemple parfait de l'habileté de l'auteur, et certaines pages réussissent à créer un véritable climat de malaise fantastique, tout en gardant un rythme soutenu digne des meilleurs films d'action. Mais ici, contrairement aux pellicules hollywoodiennes, l'histoire se termine mal, très mal, et j'ai aimé l'ironie grinçante de la conclusion catastrophique de ce roman atypique.

 

J'apprécie aussi le fait que ce livre ne présente pas de héros au sens propre du terme, tout au plus des personnages animés par des motivations égoïstes et vulgaires. Si vous êtes amateurs de flics patriotes et dévoués comme dans les romans de Dean Koontz, passez votre chemin ! Si vous aimez suivre sur des centaines de pages les réflexions désabusées d'un écrivain à succès dépressif, comme chez King, fuyez ! Mais si vous voulez assister à une action trépidante mettant en scène des salauds ordinaires confrontés aux plus atroces démons shintoïstes, plongez dans « Tengu », vous ne serez pas déçus !

 

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Les Canots du Glen Carrig - W.H Hodgson

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Lire, ou relire, du Hodgson, c'est comme replonger dans le passé et retrouver les émotions éprouvées jadis lors de la découverte des aventures maritimes sous la plume de Stevenson ou de Jules Verne. Même écriture datée, pouvant paraître ampoulée et lassante, parfois, en raison d'un classicisme exagéré. Même abondance de termes techniques qui peut rebuter un lecteur peu familier du vocabulaire de la marine ancienne (« frapper un bout pour établir un espar en trinquette »?) Même narration linéaire, souvent sous forme de journal de bord, ou de récit écrit à la première personne par le héros rescapé de l'aventure. Tout cela pourrait sembler lassant et rébarbatif, surtout pour un lecteur moderne, habitué aux histoires rapides et nerveuses, dont le schéma narratif ressemble à un film hollywoodien constitué d'un prologue aguicheur et d'une succession de scènes-chocs, où le scénario et la progression dramatique s'avèrent superflus.

 

Alors, pourquoi (re)découvrir ces auteurs oubliés ? Pourquoi rechercher les livres de W.H Hodgson sur les étagères poussiéreuses de bouquinistes qui se font de plus en plus rares, en espérant dénicher une de ces magnifiques couvertures dessinées par Nicollet pour la collection NéO ?

 

Peut-être pour se remémorer un temps où la traversée d'un océan représentait une aventure rare et risquée. Où la planète restait mystérieuse, pleine d'îles inconnues peuplées de créatures fantastiques, dangereuses et malveillantes, alors qu'aujourd'hui la Terre se trouve réduite à un lieu touristique parfaitement cartographié, survolé de satellites capables de nous situer au mètre près.

 

« Les Canots du Glen Carrig » nous conte donc les péripéties d'un groupe de naufragés du dix-huitième siècle échoués sur une île mystérieuse et hostile. Englués dans des masses de sargasses, les rescapés sont confrontés à des champignons géants, des crabes surdimensionnés et des poulpes titanesques, évoquant le kraken des légendes. Au milieu de cette terre incertaine, où les éléments se confondent, des épaves encalminées, et une petite communauté de survivants que nos héros vont tenter de rejoindre avant de réparer un vaisseau pour regagner la civilisation.

 

Sur ce canevas simpliste, Hodgson réussit à installer un réel climat d'angoisse, en jouant sur les ambiguïtés : les créatures qu'il évoque se situent entre le végétal et l'animal, avec des faux-semblants humains : les arbres-champignons agitent des tentacules cannibales, les poulpes colossaux guettent sous les sargasses, et d'étranges hommes marins prennent d'assaut les naufragés... Sans jamais vraiment les décrire, l'auteur invente une faune aberrante qui suscite l'appréhension, et le lecteur averti ne pourra qu'établir un parallèle avec l’œuvre de Lovecraft : même crainte de ce qui vient de la mer, de ce qui grouille dans l'ombre, de ce qui fourmille de bras préhensiles et d'appendices suceurs.

 

Cependant, les héros de W.H Hodgson ne s'évanouissent pas de terreur, ni ne deviennent fous à l'évocation de ces créatures de cauchemars, comme les piètres héros du Maître de Providence : ce sont souvent de solides marins britanniques, préférant jouer du coutelas à épisser que disserter sur les implications cosmiques et philosophiques de leurs mauvaises rencontres. Ainsi, grâce à leur courage et à leurs compétences de navigateurs, ils parviennent à retrouver, tel Ulysse, leur chemin parmi les dangers surnaturels.

 

Alors, si vous voulez éprouver la nostalgie des grandes aventures maritimes, teintées d'un brin d'épouvante et de cryptozoologie avant la lettre, embarquez-vous sur « Les Canots du Glen Carrig ».

 

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Neverwhere - Neil Gaiman

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Je ne connaissais Neil Gaiman que par ses scénarios de comics, empreints d'une atmosphère onirique, mais laissant toujours une place à un humour très anglais et dénotant une culture classique certaine. Rien de bourrin ni de super-héroïque dans « Sandman », plutôt une ambiance étrange et décalée propice à la rêverie. C'est pourquoi j'avais hâte de découvrir « Neverwhere », qu'un ami m'avait recommandé, et je ne regrette pas cette lecture.

 

« Neverwhere » peut sembler assez convenu au niveau de ses personnages : on y retrouve le héros malgré lui, entraîné à son corps défendant dans une quête qui le transformera à jamais. Porte, la demoiselle en détresse, qui finit par se révéler bien plus forte et mature qu'en apparence. Les personnages secondaires, attachants ou répugnants selon les moments : le marquis de Carabas, ambigu à souhait, Chasseur, la guerrière impavide obsédée par une proie mythique. Mais aussi deux méchants que l'on aime détester et craindre, les inénarrables Messieurs Croup et Vandemar. Sans oublier un ange aux motivations insaisissables, Islington. On peut voir également dans l'intrigue une métaphore assez banale de notre société : la métropole d'en haut, celle que tout le monde connaît, où les individus échangent leurs rêves et leurs destins contre une relative sécurité fournie par un travail routinier et une existence sans surprise, opposée à la ville d'en-bas, où tout peut arriver, surtout le plus désagréable. Les habitants de ces deux cités, deux faces d'une même médaille, s'ignorent mutuellement, et qui bascule – volontairement ou non – « en bas » devient invisible aux yeux de ceux d'en-haut. Image flagrante d'une société à deux vitesses, où les laissés pour compte du monde moderne disparaissent de l'attention de ceux qui « réussissent »...

 

Mais c'est sans compter sur un autre personnage, à mon sens le protagoniste principal du livre : la ville de Londres.

 

Je ne connais pas Londres, mais grâce à la littérature, je l'ai souvent parcourue en compagnie du Docteur Watson et de Sherlock Holmes, ou bien avec les héros de Dickens, ou encore – de manière plus contemporaine – en participant à la quête des portes inter-dimensionnelles menée par les personnages de Graham Masterton. Et la capitale britannique est bel et bien la véritable héroïne du roman de Neil Gaiman. En effet, « Neverwhere » est une balade hallucinée et initiatique dans une ville qui n'en finit pas de révéler sa complexité, et pour laquelle l'auteur semble éprouver une fascination mêlée de dégoût. En lisant « Neverwhere », je n'ai pu m'empêcher de penser à l'énorme roman graphique « From Hell », où Alan Moore nous propose, sur les traces de Jack l'Éventreur, une autre visite dans une Londres ésotérique et maçonnique. Avec « Neverwhere » Neil Gaiman se montre plus léger que son compatriote barbu, il n'étale pas son érudition et ne se refuse pas le plaisir d'un humour parfois un peu facile, mais la démarche me semble la même : nous faire découvrir une métropole grouillante bien plus complexe qu'une promenade à l'usage des touristes.

 

Un autre auteur a évoqué Londres dans un de mes romans favoris : Tim Powers, avec « Les Voies d'Anubis ». Dans ce gros livre foisonnant, Powers nous peint un Londres du début du XIXème siècle qui ressemble sous bien des aspects à celui de Neil Gaiman : une ville à double face, où se côtoient sans presque jamais se mélanger deux sociétés parallèles. Là aussi, nous avons affaire à un héros perdu dans une cité souterraine inquiétante, hantée par des personnages effrayants, et où la magie de l'Antiquité continue à agir.

 

« Neverwhere » est donc un roman agréable à lire au premier degré comme une suite d'aventures picaresques où le lecteur vibre et souffre en compagnie d'un anti héros attachant. Mais c'est aussi une découverte érudite sans être lourde d'une ville fascinante et propice aux rêves de toute sorte.

 

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L'armée des veilleurs - Jérôme Nédélec

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Critique « L'armée des veilleurs », de Jérôme Nédélec, aux éditions Stéphane Batigne.

 

 

Une fois n'est pas coutume sur le fabuleux blog du non moins mirifique collectif ZLL, je vais vous rendre compte d'un roman historique. D'abord parce que j'ai eu la chance de rencontrer l'auteur des « Frontières liquides » dans le cadre somptueux du Salon du livre du château de Comper, à Brocéliande, et que nous avons pu échanger de façon très sympathique. Ensuite, parce que cette conversation m'a suffisamment intrigué pour que je décide de lire ce premier tome d'une future trilogie, intitulée « L'Armée des veilleurs ».

 

Nous sommes donc au IXè siècle, la Bretagne est en plein conflit de succession, et ses frontières à l'est sont menacées par l'ambition des rois Francs. Pourtant, le danger actuel vient de la mer : les redoutables Hommes du Nord, les Vikings, projettent de faire main basse sur l'Armorique affaiblie. Au lieu de nous conter l'affaire d'un point de vue omniscient, géostratégique, Jérôme Nédélec prend le parti de nous immerger aux côtés de la piétaille. Plus exactement, de deux personnages loin des nobles cours et des politiciens. Il s'agit d'un guerrier viking, qui commence à se poser des questions sur le sens de sa vie, et d'un jeune soldat breton chargé, avec une poignée d'hommes, de protéger un gué stratégique vital pour les deux partis.

 

 

 

 

Les chapitres alternent donc entre les deux points de vue, ce qui a l'avantage de rendre la lecture rapide et rythmée. Autre élément très moderne dans le récit, qui rapproche les personnages du lecteur, c'est le choix du langage, et l'humour délibéré de certaines répliques. Jérôme Nédélec a fait le pari audacieux de bannir les archaïsmes trop fréquents, tout en restant rigoureux dans la description du contexte historique. Du point de vue de l'écriture, c'est un pari difficile, et Jérôme s'en sort à la perfection : on se prend à sourire de certains réflexions et dialogues, et ainsi à éprouver de la sympathie pour les protagonistes, un peu comme dans la série « Kaamelot ».

 

« Les frontières liquides » se révèle donc un très bon roman historique, à la fois original dans son traitement formel, et sérieux et abouti quant à son contexte. Mais pas seulement ! Car vous vous doutez bien que sur ce blog consacré aux littératures de (mauvais) genres, on allait bien trouver un petit quelque chose se rapportant à nos prédilections coupables !

 

En effet, la trilogie de Jérôme Nédélec comporte une autre dimension, une ouverture vers la fantasy. Mais pas l'heroic-fantasy habituelle que l'on trouve à tous les coins de librairie, à base de resucées faciles de Tolkien, pleine de trolls et de dragons qui servent surtout de deus ex machina à des auteurs convaincus que l'imitation des grands anciens tient lieu de talent et dispense de recherches. Il s'agit plutôt d'un subtil glissement vers le surnaturel, en compagnie des interventions, au fil des chapitres, d'un autre personnage , différent des deux héros déjà évoqués. Une petite fille mystérieuse, dont nous découvrons les pensées intimes qui nous incitent à songer qu'elle est bien plus qu'une gamine adoptée par un couple de commerçants itinérants. En effet, entre les passages narratifs, nous nous retrouvons immergés dans les méditations de ce personnage étrange, et tout l'art de Jérôme Nédélec consiste à nous suggérer des développements surprenants, à distiller des informations qui nous poussent à tourner les pages avec gourmandise !

 

Dernières nouvelles du front : Trinox, nouvelle émanation des éditions Stéphane Batigne, vient de publier le deuxième tome intitulé « Les forêts combattantes ». Je vous en livrerai la chronique dans quelque temps, mais je gage déjà qu'elle sera enthousiaste !

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Dura Lex Sed Rollex - Emmanuel Neuman

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Dura Lex Sed Rollex.

 

Par Emmanuel Neuman chez Véda éditions.

 

 

 

Quatrième de couverture :

 

Mis sous tutelle par les puissances aliènes de la galaxie à la suite de l'échec de l'expédition vers Lalande, les mondes humains sont accusés d'avoir porté atteinte, au cours de leur expansion, à la biosphère de la zone d'incubation civilisationnelle 164. Ils doivent désormais rendre des comptes à des voisins extraterrestres bien plus experts qu'eux dans le domaine des armes de destruction massive...
Tugdual Krajincsky, l'honorable président de la confédération libérale, sociale, démocratique et sécuritaire, veut conserver son fauteuil. Avec l'aide de son conseiller Rhine Aguino et de Clara, l'IA névrosée de la Présidence, il entreprend de repeindre son bilan calamiteux aux couleurs de la victoire. Pour mobiliser les électeurs, il n'a rien d'autre à promettre que du sang et des larmes. Il se pourrait bien que, pour une fois, il tienne promesse...
Entre science-fiction, satire et humour noir, Dura Lex Sed Rollex est un voyage désopilant dans le vide de l'espace et de l'existence humaine.

 

 

Si vous vous êtes endormi pendant « Starship Trooper », si vous pensez que nos politiciens forment un chouette gros tas de chics types dévoués à notre bien-être, si vous êtes dépourvu d'humour, si vous trouvez que le sexe, c'est sale, alors le petit livre d'Emmanuel Neuman n'est pas pour vous. Si, en revanche, vous pensez que la Science-Fiction ne doit pas forcément se montrer sérieuse et catastrophiste, que l'ironie est parfois supérieure au didactisme, et que le sexe, ce n'est pas sale (enfin, ça doit l'être un peu, si c'est bien fait...) alors lisez « Dura Lex Sed Rollex ».

 

Car ce n'est pas la première fois que la SF sert de prétexte à la charge et à la satire. Depuis « 1984 », dans un registre certes moins rigolo, les auteurs ont utilisé le genre pour délivrer des brûlots politiques, des réflexions sur la société et ses dérives, ou, plus globalement, sur la façon dont va le monde. Emmanuel Neuman a choisi ce chemin, assez proche du conte philosophique, pour nous livrer sa vision d'un futur qui ressemble à s'y méprendre à notre présent. Avec habileté, l'auteur entremêle plusieurs récits, entrecoupés de passages documentaires qui nous renseignent sur le contexte de cette Terre à venir. Nous suivons donc les destinées croisées du Président de la fédération terrienne et d'un simple troufion envoyé au casse-pipe lors d'une expédition coloniale désastreuse vers une lointaine planète peuplée d'Aliens aussi puissants que pinailleurs sur le plan de la diplomatie.

 

Je ne dévoilerai aucun des rebondissements qui parsèment le récit : il suffit de se douter qu'il ne fait pas bon marcher sur les tentacules, ou pédipalpes, ou autres organes improbables utiles à la locomotion de races extraterrestres très avancées. Et de se souvenir que, dans tous les conflits armés, ce sont les bidasses de base qui finissent toujours avec, selon la chance, des médailles à titre posthume ou des corvées de chiottes.

 

Après l'armée, une autre institution fait les frais de la verve satirique d’Emmanuel Neuman : il s'agit de la classe politique, et c'est là que le récit devient souvent hilarant, ou désolant, c'est selon. Car le portrait que nous peint l'auteur du président terrien se révèle une charge féroce contre la caste des politiciens professionnels et de leur clique : conseillers arrivistes et peu désireux de perdre leurs prébendes, experts autoproclamés, généraux d'état-major dépassés par les événements... Nul besoin d'être abonné à la presse politique pour reconnaître les lamentables protagonistes de ce pastiche : leurs patronymes sont transparents, il suffit d'y remettre un peu d'ordre. À croire qu'Emmanuel Neuman a fréquenté ce milieu, tant il rend avec réalisme les travers de ce Président opportuniste et inculte, arriviste et obsédé sexuel !

 

Cependant, « Dura Lex Sed Rollex » n'est pas qu'un livre bouffon et féroce. Il soulève des problèmes réels, dont celui de la confiance excessive accordée par nos têtes pensantes (?) à l'Intelligence Artificielle, il pose la question du fameux « devoir d'ingérence », entre autres. Il réussit aussi à esquisser une histoire d'amour, mais je n'en dirai pas plus !

 

En conclusion, « Dura Lex Sed Rollex » est un roman surprenant, alliant cynisme et drôlerie, qui détone un peu au milieu d'une production SF triste et formatée pour le plus grand nombre. Sa lecture fut pour moi un très agréable moment, et si Emmanuel Neuman récidive, je serais très heureux de suivre sa plume et sa fantaisie.

 

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