Solomon Kane - R. E. Howard

Publié le par Léonox

 

 

 

 

 

L’homme est une corde tendue entre l’animal et le Surhomme : Solomon Kane, de R. E. Howard.

 

 

 

 

 

Robert Erwin Howard connut une vie aussi brève que fulgurante (1906-1936), durant laquelle il écrivit intensément. Auteur d’une quantité de nouvelles considérable, il correspondit en outre avec Lovecraft, partageant avec l’inventeur de Cthulhu de nombreux points communs. Les deux hommes éprouvaient en effet la même passion pour le Fantastique et la Dark Fantasy : guère étonnant dès lors que ces deux genres irradient l’essentiel de la foisonnante production Howardienne, La postérité en a surtout retenu le personnage de Conan, barbare cimmérien immortalisé au cinéma sous les rudes traits et la musculature bigger than life de l’autrichien-californien Arnold Schwarzenegger. Mais si Conan fut une figure passionnante et récurrente dans l’œuvre d’Howard, il n’en était pas moins jusqu’à il y a peu l’arbre qui cache la forêt.

 

Fort heureusement, la situation tend aujourd’hui à s’arranger en France, grâce à une vague de rééditions qui rend enfin hommage à l’immense talent de l’écrivain texan. Ainsi de Solomon Kane, héros (héraut ?) de sept nouvelles et de trois poèmes sertis comme autant de joyaux dans un volume extraordinaire dirigé par l’excellent Fabrice Louinet pour les éditions Bragelonne. Tous les textes ont été retraduits, et sont ici proposés dans l’ordre exact de leur rédaction. Par ailleurs, figurent en complément l’ensemble des récits inachevés, fragments et esquisses mettant en scène Solomon Kane. Bref, un ouvrage idéal pour redécouvrir ce personnage sensationnel surnommé « le Puritain », austère protestant toujours vêtu de noir, bretteur redoutable et redresseur de torts obsessionnel – d’aucuns diraient peut-être « fanatique »…

 

Traquant le mal au-delà des frontières de son pays (Kane est anglais), il aborde l’Afrique dès la première nouvelle éponyme. Cette rencontre est décisive, et Howard donnera le meilleur de lui-même à chaque fois qu’il replongera son personnage au cœur du continent Noir. Peu à l’aise avec la modernité, le texan a souvent évité d’enfermer ses récits dans un cadre strictement contemporain, exception faite de quelques-unes de ses – excellentes – nouvelles d’épouvante et de ses récits consacrés à la boxe. Les aventures africaines de Solomon Kane sont symptomatiques de cet état de fait, comme si l’auteur, en proie à une sorte de transe, profitait de l’occasion pour jeter au feu le costume étriqué et mesquin de l’homme occidental « civilisé » pour lui opposer une fantasmatique pureté « primitive ».

 

Kane se transcendera en Afrique : il y trouvera des ennemis à sa (dé)mesure (la terrible et superbe reine Nakari dans La lune des crânes), des amis fiables au-delà de la mort (le sorcier N’Longa dans le récit éponyme Solomon Kane, puis La colline des morts), ainsi que des causes à défendre (le prêtre Goru et son peuple dans Des ailes dans la nuit). Le style d’écriture de Howard est naturellement pour beaucoup dans l’intensité de ces récits : à la fois vigoureux et flamboyant, précis et fluide, il épouse à merveille le rythme des tambours, créant une ambiance lourde et menaçante qui explose dans des tempêtes de corps à corps bestiaux. Solomon Kane ira même jusqu’au bout de ce voyage « au cœur des ténèbres » (pour citer Joseph Conrad) en concluant ce parcours initiatique par une rencontre fusionnelle avec un groupe de jeunes Noirs victimes de trafiquants d’esclaves arabes (Des bruits de pas à l’intérieur). Cette Afrique à la fois brute, païenne, cruelle et belle pourra ainsi ouvrir ses bras à son allié. Parce qu’il lui ressemble, le valeureux Puritain aura su la séduire.

 

Autre point d’orgue de ce recueil, les trois magnifiques poèmes consacrés à Kane : la puissance mélancolique qui les imprègne est digne de celle que l’on retrouve dans les Chants de guerre et de mort, mémorable recueil jadis publié par les Nouvelles Éditions Oswald. Cerise sur le gâteau, les anglicistes pourront aussi se délecter des versions originales… Souvent sans peur et presque sans reproches, chez Howard en tout cas les héros ne sont jamais fatigués, et le concept de « repos du guerrier » n’existe pas. Promenant son anguleuse et sombre silhouette aux quatre coins du monde, Solomon Kane annonce ainsi une figure qu’un autre Kane, Bob de son prénom, popularisera quelques années plus tard : celle du super-héros un peu trouble…

 

Les Anglo-Saxons ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, puisqu’il existe désormais un comic-book intitulé Solomon Kane, et qu’un jeune réalisateur plein d’allant nommé Michael J. Bassett a relevé le défi consistant à donner une nouvelle dimension au personnage… Déjà auteur des plutôt réjouissants La tranchée et Wilderness, cet impétueux britannique a ensuite enchaîné avec Solomon Kane – le film ! Des revues pulp aux rééditions en omnibus hardcover et de la bande dessinée au cinéma, la boucle est bouclée. Une triple consécration autant qu’un juste retour des choses, pour un personnage des plus charismatiques qui le méritait bien.

 

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