Manitou - Graham Masterton

Publié le par Léonox

 

 

 

 

 

 

Le choc des civilisations : Manitou, de Graham Masterton.

 

 

 

 

 

Le choc des civilisations. Curieuse expression, qui par le biais d’une sorte de filtre inversé semble n’avoir laissé que le dépôt au fond du verre. Alors, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait… l’ivraie ? Pas chez Graham Masterton en tout cas, qui s’il choisit certes de traiter un sujet sensible, le fait avec toute la délicatesse qui s’impose – et ce même si la délicatesse n’est peut-être pas le mot qui caractérise le mieux ce cycle… Car Manitou pourrait bien être un des meilleurs bouquins d’horreur cosmique depuis Lovecraft !

 

Karen Tandy, en tant que jeune américaine « WASP » saine, belle et intelligente, était le véhicule idéal. Sortie de son contexte, une telle phrase peut paraître idiote et surréaliste, mais… Imaginez un instant qu’un sorcier indien aux pouvoirs démentiels décide de sortir des limbes où il gît depuis sa mort et utilise le corps d’une jeune femme comme un nid dont il s’extraira abominablement, avant de déclarer une guerre totale à l’homme blanc coupable d’avoir anéanti son peuple… En s’adressant à l’Incroyable Erskine (« Erskine est mon nom, prédire l’avenir est ma profession », prétend l’homme avec orgueil, alors que quelques lignes plus loin et adoptant le ton du narrateur il se présente comme un « infâme charlatan ») pour combattre cette invasion de son intimité, Karen Tandy n’avait aucune idée de l’effroyable tournure qu’allaient prendre les évènements… Harry Erskine non plus mais, bien que « non-voyant » patenté, il s’adaptera remarquablement à la situation et se révèlera l’adversaire le plus acharné du sorcier Misquamacus. En dépit de tout son courage et de cette trajectoire ascensionnelle méritoire, force est toutefois de constater que ce personnage ne prend tout son relief qu’au contact de celui de Singing Rock. L’éminent « homme-médecine » dispose seul des outils mystiques indispensables à un tel combat, ainsi qu’en témoigne une joute finale dantesque.

 

Conscient qu’il tenait là un sommet de sa carrière d’écrivain, Graham Masterton ne tarda guère à faire revenir la plupart des protagonistes dans un deuxième épisode assez logiquement intitulé La vengeance du Manitou. Misquamacus y change son fusil d’épaule, en utilisant cette fois des enfants auxquels il inocule tel un poison mental une série de visions d’épouvante toutes liées au génocide indien. Féru de mysticisme et très au fait des rituels shamaniques, l’auteur tisse ici une toile diabolique qui puise au plus profond des croyances amérindiennes… tout en y mêlant des touches occidentales venant accentuer la richesse du récit. « Ka-tua-la-hu, rejeton du Grand Ancien », devrait ainsi rappeler des souvenirs aux amateurs d’un certain H.P.L… Quant aux personnages principaux, ils ne sortiront pas tous indemnes d’une ultime confrontation dont résultera une amitié posthume scellée dans le sang du sacrifice…

 

L’ombre du Manitou, troisième étape de cette épopée horrifique, commence comme une histoire de poltergeist. Si seulement il ne s’agissait que de cela ! Le principe du « toujours plus » inhérent à toute suite trouve en effet ici des illustrations extrêmes, telle cette scène innommable où Misquamacus, en possédant Martin Vaizey, un médium appelé à la rescousse par Harry, s’offre un « retournement de situation » des plus répugnants… « Comme un gant, gronda Martin ». Eh oui… Cela étant posé pour satisfaire les gourmands, réduire cet excellent roman à ses – nombreuses – scènes-choc serait toutefois réducteur… Le voyage dans le Grand Dehors effectué par Erskine et Papago Joe vaut par exemple à lui seul la lecture du livre. Misquamacus ayant déclenché l’apocalypse via la « destruction massive » de tous les lieux qui furent témoins de massacres d’indiens, La vengeance de Manitou prend ensuite une tournure terminale que Papago Joe résume parfaitement en ces termes : « C’est tuer le futur. C’est une régression ». Tout l’inverse du chemin parcouru par les protagonistes survivants, qui puiseront dans cette menace d’extinction des ressources insoupçonnées et en sortiront enrichis et transfigurés.

 

Enfin, Le retour du Manitou, judicieux prolongement de la mythologie mise en place par Masterton, est une nouvelle à l’équation redoutable. Karen et Misquamacus furent assez « intimes », puis Harry et Karen devinrent amants et eurent ensemble une charmante petite fille nommée Lucy. Devinez un peu par quel biais notre sorcier va se manifester cette fois… À noter le dénouement de ce récit, véritable révélateur de la pensée de l’auteur : Harry Erskine, grâce à ses rencontres passées, réussira à détourner à son profit une magie typiquement indienne engagée sur la voie de la haine meurtrière. Ne cherchez plus, « le vrai goût de l’Amérique », il est ici, dans toute sa sauvage et impétueuse liberté, sa complexité, sa diversité, ses tensions internes parfois cacophoniques mais avec toujours, toujours, la possibilité salvatrice de regarder vers le haut et, parfois, de réussir l’union sacrée… Welcome to the land of milk and horror !

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