Extinctions - Catherine Robert

Publié le par Tak

 

 

 

 

 

 

 

 

Extinctions de Catherine Robert est le successeur du bien-nommé Thanatéros, qui avait déjà fait péter mes compteurs perso de trashitude et de noirs penchants. Est-ce que cette nouvelle parution est au même niveau ? Répondre par un oui ou par un non serait trop simple, alors je vais tenter de développer un peu mon avis dans la lignes suivantes.

 

Le recueil débute ainsi par le court roman La Faim du Monde. Je dois le dire : je n'ai jamais été fan de la figure du zombie. Si les pionniers ont su dégager des thématiques sociales fortes des suceurs de moelle, ces dernières années ont vu le mythe décliné dans tous les sens : du grand nawak' pétaradant aux romances barrées en passant par la comédie, il ne reste à présent plus grand-chose de son aura originelle. Mais l'un de mes amis auteurs m'a souvent répété que l'important en littérature n'était plus « d'inventer » de nouvelles choses – tout a déjà été dit, plus ou moins – mais de s'approprier le sujet, aussi classique soit-il, de façon pertinente et personnelle. Ce que fait assurément ici Catherine Robert, avec un sens toujours aussi aiguisé de l'horreur.

 

Ainsi, de la situation initiale (une citadelle dirigée par des fous furieux cernée de zombies), aux différents axes narratifs, la patte de l'auteure est présente à chaque ligne. Bien que le sujet m'ait moins parlé que d'autres de ses récits, j'ai aimé suivre le destin de ces laissés-pour-compte dans un univers post-apo noir de suif où l'on sent la dame comme un poisson dans l'eau. Outre le background, on y trouve quelques-unes de ses thématiques habituelles : la soumission face à l'ordre établi (souvent perverti), des personnages en balance entre leurs envies et une « place » dans la société qu'ils fuient de toutes leurs forces, le sexe souvent à contre-emploi, ainsi qu'elle belle brochette de portraits malades et ravagés de l'intérieur, à l'image du prêtre, au cœur aussi corrompu que les créatures rôdant à l'extérieur. Voire même plus, car si les bouffeurs de cerveau ne répondent qu'à un impératif animal, lui-même agit en toute connaissance de cause et de façon bien plus ignoble et réfléchie.

 

La décadence mentale est ici parfaitement rendue et il n'y a que peu de place pour les comportements humains « normaux » : tout est biaisé par cette folie lancinante gagnant ceux qui pensent être les « sauveurs ». L'axe de lecture n'a rien de particulièrement original en soi, mais encore une fois gagne des galons à travers la plume sèche et nihiliste de l'auteure.

 

On pourrait aussi parler de la place réservée aux femmes dans cette société, qui fait écho à d'autres récits de Catherine, mais en inversant les polarités de façon très intéressante. J'ai aimé également suivre le parcours des seuls humains à peu près « sains » de cette galerie décharnée, auquel on ne peut imaginer qu'une issue désastreuse : malgré tout, on ne peut s'empêcher de s'attacher à eux et ils donnent de la chair – mutilée ou non – à l'intrigue.

 

Sur ce point rien à dire, c'est toujours un plaisir de suivre ces protagonistes paumés, brossés au cordeau et toujours avec cette approche psychologique assez fine qui en dit long sur eux – et ce faisant sur le monde dans lequel ils évoluent – en très peu de mots.

 

Au final, je dois dire que malgré mes a priori initiaux sur le thème, j'ai passé un très bon moment avec cette Faim du Monde, gore et choquante à souhait (ceux qui cherchent de la barbaque fraîche seront servis), mais pertinente également sur le fond, comme se doit de l'être un bon roman pour adultes avertis – j'ai particulièrement apprécié la façon dont est traitée ici la question du fanatisme religieux... mais chut, je n'en dirai pas plus ! Une première partie des plus concluantes, donc.

 

Nous poursuivons ensuite la descente aux enfers avec le tout aussi affreux Greta. Pour moi c'est une session de rattrapage, car même si je m'étais procuré sa première mouture publiée par les éditions Trash, je n'avais jamais eu l'occasion de le lire jusqu'ici. Retard rattrapé donc et avec quelques points de santé mentale en moins. Car il faut bien avouer que la lecture de ce mini-roman laisse des traces. Je ne spoilerai rien de l'intrigue, car l'essentiel est déjà dit sur la quatrième de couverture d’Extinctions grâce à la présentation éditeur. Mais je préciserai quand même que la lecture de ce récit est une expérience entière et indivisible qu'il faut découvrir d'un seul tenant, sans intervention extérieure.

 

Ce que je peux dire en revanche, c'est que l'auteure va ici très loin dans l'atrocité et la perversion, nous faisant passer par tous les stades de l'horreur, qu'elle soit physique ou mentale. Dans Greta, on ne nous épargne rien, de l'humiliation à la torture cradingue, du sexe – toujours sale et non consenti, jamais montré sous l'angle du plaisir – au déni total de l'être, toutes les étapes de ce parcours pernicieux nous sont détaillées jusqu'à la rupture complète. Briser l'âme humaine, mode d'emploi. Que faire lorsque le corps n'est plus qu'un réceptacle de douleur et que l'âme se délite dans ses lambeaux de raison meurtrie ? En dernier recours, le personnage essaiera bien d'ériger des barrières mentales contre cette folie aliénante, mais tout finira néanmoins par voler en éclats un moment ou l'autre, jusqu'à la déshumanisation totale.

 

Et c'est là encore que les grands thèmes de Catherine Robert se dessinent, car une fois que le corps est passé par tous les stades de la souffrance, que l'esprit n'est plus qu'une coquille décharnée sans une once de volonté, ne reste plus au final qu'un être parfaitement soumis. La soumission totale et tout ce qu'elle implique. On pourrait, bien sûr, ne voir dans ce récit qu'une apologie sauvage du torture-porn poussé dans ses derniers retranchements, mais on devine aussi un discours social puissant (et tout aussi sauvage) sur la logique des classes et la désagrégation progressive de l'humain dans une société qui n'a que faire de l'individu. Broyer ou se faire broyer : grande question existentielle !

 

Mais que l'on y cherche un sous-texte ou non, qu'on lise ce roman au premier ou au second degré, il garde une force de frappe équivalente à celle d'un trente-six tonnes lancé à pleine vitesse. Je l'ai moi-même lu sur plusieurs semaines et à chaque chapitre, j'avais cette impression de m'être pris un uppercut en pleine gueule. Et après ça, il m'aura fallu plusieurs semaines supplémentaires pour le digérer, mais je ne le regrette pas, car aussi éprouvante soit-elle, la lecture de Greta a aussi quelque chose de salvateur. En ce sens qu'en nous montrant ce qu'il y a de pire chez nos semblables, il nous est ensuite d'autant plus facile de déceler ce qu'ils peuvent offrir de meilleur (mais ceci, il ne faudra pas le chercher dans ces pages !).

 

Encore une fois donc, j'ai été soufflé par la prose de Catherine Robert, qui nous embarque loin, très loin dans l'horreur et sans nous laisser d'autre répit que celui que nous nous accorderons une fois le livre fermé. À titre personnel, j’ajouterai même que depuis que la dame sévit dans ce genre, ses écrits m'ont beaucoup inspiré et si aujourd'hui je me plais à ce point dans la littérature trash et déviante (aussi bien côté plume que comme simple lecteur), cela n'est sans doute pas étranger à son talent en la matière.

 

Dans tous les cas, Extinctions est un recueil que je recommande chaudement et qui saura parler à tous les amateurs de prose sale et mortifère. Mais les connaisseurs savent déjà de quoi il retourne, alors je laisserai aux curieux le soin d'aller s'égarer dans ces méandres lugubres et y trouver de quoi nourrir leurs noirs appétits... Foi(e) de Tak, après cette virée en enfer, votre estomac sera rassasié pour les mois à venir !

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