Malheur aux gagnants - Julien Heylbroeck

Publié le par Tak

 

 

 

 

 

 

 

Autant être clair d’entrée : Malheur aux Gagnants est une petite bombe. Cela dit, ce roman a aussi les défauts de ses qualités : il est notamment beaucoup trop court. En effet, même si l'intrigue n'est pas forcément de celles qui s'étendent sur des centaines de pages, il y avait matière à creuser encore les personnages ou les entre-deux étranges dont regorge le récit. Car oui, il y a énormément de matière dans ces 240 pages qui défilent aussi vite qu'un train de marchandises volées.

 

Il y a d'abord ce contexte, passionnant, du Paris de l'entre-deux guerres. Avec sa misère pas si cachée que ça, ses slogans vindicatifs contre la montée des nouveaux systèmes (ou extrêmes), ses laissés-pour-compte qu'on glorifie pour leur « sens du sacrifice » mais qu'on oublie aussitôt les nuages de poudre et de mortiers retombés. Ce roman possède une réelle richesse thématique ; qu'il aborde l'environnement social, politique ou directement l'affect, on sent que le propos et la période choisie sont tout sauf anodins. Mais richesse aussi dans les détails, les petites choses du quotidien, les figures marquantes, affaires et scandales de l'époque jusqu'aux marques de dentifrice, le travail de recherche et de documentation de l'auteur est simplement effarant. Et cela paie, car à chaque page, j'avais l'impression de me retrouver plongé dans ce Paris étrange, au milieu des odeurs d'échappements, d'abattoirs ou de mauvaise gnôle.

 

Et pourtant, cela n'a rien d'une démarche intello-documentariste. Au contraire, Julien Heylbroeck se sert de tous ces éléments pour pondre un récit ramassé et vif, toujours efficace et sans un pet de gras. On tourne les pages en se demandant constamment quel genre de surprise nous attendra par la suite. Complètement addictif – et pourtant faut le faire, parce qu'à la base le polar n'est pas du tout mon genre de prédilection !

 

L'autre gros point fort de Malheur aux Gagnants, ce sont assurément ses personnages. Forts en gueule, un brin amers mais toujours combatifs, ils impriment un joli relief au récit, marquant souvent celui-ci de petites perles lumineuses (que ce soit via un mot, un trait d'esprit grivois ou une confession inattendue). Leur humanité touche aussi bien que leur aspect repousse. Non seulement l'auteur a réussi à les rendre attachants, chacun à leur façon, autant la plume les sublime par leur gouaille et leur sens de la répartie. Suivre les joutes entre Gendrot et Fend-la-Gueule (pour ne citer qu'un exemple parmi tant d'autres) est un réel bonheur et rien que pour ça, j'en encore aurais bouffé moitié plus – oui, je parle bien du nombre de pages, hein.

 

Mais les autres protagonistes m'ont beaucoup plu, également. Que ce soit Caillière, furtif et plutôt flippant à sa manière ou ce malade de Szalinsky, plus effrayant encore et doté d'un « pouvoir » confinant presque au divin... mais tourné sous l'angle « scientifique » des probabilités : j'ai adoré cette partie du roman, aussi bien que le perso !

 

Quant à l'intrigue elle-même, comme je disais plus haut, j'ai trouvé excellente l'idée de relier les notions de chance/fortune aux statistiques mathématiques comme base de récit. C'est assez original et le contexte général s'y prête bien – à une époque où toute donnée n'était pas encore triée-analysée-disséquée par des batteries de processeurs et d'ordinateurs en réseau. L'enquête suit agréablement son cours et on se balade avec plaisir d'un endroit à l'autre, toujours en excellente compagnie.

 

Je me répète : je ne suis pas un fervent adorateur de polar ou de récits d'enquête, mais dans ce cas-là j'ai adoré, tout aussi bien pour le contexte, les idées ou les personnages que pour la plume, toujours aussi entraînante. Quand bien même je garderai une légère préférence pour Le Dernier Vodianoï du même auteur (pour son univers fou et son ADN Fantastique/Fantasy plus proche de mes goûts), j'y ai toutefois retrouvé le même plaisir de lecture, grâce à un récit solide porté par une inoubliable galerie de personnages. Réussir à écrire deux bouquins aussi réussis que différents coup sur coup n'est pas donné à tout le monde. Et j'en prends bonne note pour la suite des aventures de Julien Heylbroeck. Le verdict, sans grande surprise : lu (« dévoré », plutôt) et approuvé !

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