Charogne Tango - Brice Tarvel

Publié le par Tak

 

 

 

 

 

 

Avant d’ouvrir ce livre, je ne connaissais de Brice Tarvel que les quelques infos glanées ici et là sur des sites plus ou moins fréquentables. Mais jusqu'ici, je n'avais jamais rien lu de lui. Ça a donc été une belle découverte pour moi, autant en ce qui concerne le roman et le récit lui-même que sa qualité de plume. Pour ce point en particulier, je dois dire que je me suis régalé : le style est à la fois rentre-dedans et plein de subtilités, volontiers bidochard et gouailleur par moments, plus décalé et « foutraquement » poétique parfois, mais toujours porté par une verve communicative, de celle qui donne envie de bouffer les chapitres les uns après les autres. D'ailleurs, proportionnellement au nombre de pages, ça doit être l'un des romans que j'ai dû lire le plus rapidement depuis des années (à égalité avec le Stalker de Zaroff... ah oui tiens, encore un Trash !). Bref, de ce côté-là, aucun souci. Concernant le récit lui-même, j'ai passé également un très bon moment et même été un brin frustré à la fin de ne pas en avoir eu davantage. J'aurais bien aimé en savoir plus, par exemple, sur la suite de l'histoire tordue entre Gonzalo et Patchouli – certainement l'une des « romances » les plus barges que j'ai eu le plaisir de lire ces dernières années. De même, il est dommage que l'Inspecteur Mortel et son club infernal ne soit pas plus mis en avant, car tout cet aspect de l'histoire offre un contraste intéressant entre les agissements « insouciants » (si j'ose utiliser ce terme) des deux amants et leur brusque retour à la réalité.

 

Le contraste, d'ailleurs, est l'un des nombreux éléments qui donne tout son relief à l'ouvrage : contrastes de tons (les scènes de danse, lascives et sensuelles, suivies l'instant d'après de véritables boucheries), contrastes de personnalités (Gonzalo le solitaire, rongé par ses morbides fantasmes, emporté malgré lui par l'exubérance de Patchouli qui est presque son exact opposé), contrastes sociaux, aussi (la misère crasseuse de Patchouli et Mouma versus les victimes friquées de Gonzalo, fantasmes d'ascension sociale sur pattes habitant les plus beaux quartiers). On passe constamment du chaud au froid en tournant les pages et la qualité de la prose de Brice Tarvel fait pourtant que la pilule passe merveilleusement bien, que ce soit par son sens du rythme ou les visions vénéneuses qu'elle fait naître dans l'esprit du lecteur. Quand ce n'est pas une image à la cocasserie macabre qui nous fait sourire, quelques jeux de mots bien sentis ou des situations (mortellement) grotesques s'immiscent inopinément dans les vagues d'élans brutaux, à l'image de cet invraisemblable chapitre réunissant sabres, jumelles albinos et panthères apprivoisées : diable, mais où l’auteur va-t-il chercher tout ça ?

 

Au-delà de ces éléments, il y a en outre cet univers envoûtant du tango et de la danse : chorégraphie sensuelle par essence, mais qui embrasse aussi les pulsions les plus sauvages et tordues du personnage. J'ai trouvé cet aspect-là particulièrement réussi, comme si se lancer sur la piste revenait finalement à embrasser à une part de notre bestialité propre, de notre animalité enfouie, prête à exploser au moindre entrechat.  Une certaine image de nous-même, peut-être... Et probablement encore l'une de ces nombreuses métaphores à plusieurs niveaux hantant les pages de la littérature de « mauvais genre », dont Brice Tarvel se fait ici un bien bel émissaire.

 

Bref, il y a quelque chose d'unique, de prenant et presque « magique » à la lecture de Charogne Tango : cette capacité à rendre ludique, drôle et séduisante (oui, j'ose le mot) une histoire pourtant remplie de saloperies en tous genres et de marginaux fous à lier. Mention « plus que bien », justement, pour cette galerie de personnages, marginaux certes, mais très attachants à leur façon. On sent un vrai amour de l'auteur pour ceux-ci et encore une fois, c'est communicatif.

 

Je me suis donc éclaté en lisant ce roman et comme déjà dit plus haut, il ne m'aurait pas déplu de déguster quelques dizaines de pages supplémentaires. J'ai adoré les personnages hauts en couleur, le rythme endiablé, le sous-texte social poisseux – j'ai d'ailleurs grandi près de la banlieue de Villeneuve-St-Georges décrite dans ces pages – d'où s'échappent quelques visions scabreuses, dégueulasses mais tout aussi surprenantes et non dénuées pour autant d'une certaine poésie décalée. Sacré cocktail !

 

De tout cela ressort une forte personnalité, et je serais évidemment curieux de découvrir d'autres ouvrages de l’auteur. Mais chaque chose en son temps : pour le moment, je me contenterai de rejouer ce tango diabolique dans ma tête en tentant d'imaginer une suite aux aventures de Gonzalo et Patchouli... Peut-être le rouge est-il plus profond en Argentine, qui sait ?

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