Sorcière de chair - Sarah Buschmann

Publié le par Tak

 

 

 

 

 

 

Sorcière de Chair... Voilà un roman qu'il est franchement bon et mérite d'être apprécié avec tout le "confort" de lecture qui convient. D'autant plus que cet ouvrage proposé par les éditions Noir d'Absinthe est d'une classe sobre mais de qualité. Et si la couverture peut éventuellement envoyer sur de mauvaises pistes (amateurs de « Young Adult », passez votre chemin !), n'en doutez point : Sorcière de Chair est définitivement à classer dans les mauvais genres qui nous intéressent ici.

 

Bon, pour commencer, j'ai adoré l'univers décrit : un mix habilement réussi de thriller et de fantastique, avec cette idée des sorcières charnelles (en effet, le type de magie employé est bien spécifique) rôdant parmi les humains, loin des clichés ésotérico-mystiques "djeunz" à la Charmed et autres âneries post-adolescentes. Ici, le thème est traité à bras-le-corps et sans fausse pudeur : oui, il y a de la chair, du sang et bien pire encore ! L'aspect fantastique est bien présent, distillé parcimonieusement dans les premiers chapitres, tandis que l'on entre de plain-pied dans l'enquête criminelle, elle aussi fort réussie. Tout ça sonne très juste et donne l'impression que la demoiselle a effectué pas mal de recherches en amont. L'approche scientifique, notamment, très travaillée, qui apporte un joli relief à l'ensemble et permet d'accrocher le lecteur entre deux tranches de sorcellerie « moderne » et pas piquée des vers, par instants à la limite du trash. Tout comme l'angle psychologique des personnages, qui a fait l'attention d'un soin particulier.

 

Il en va de même pour le décor australien, plus vrai que nature et dont la nature, justement, ainsi que ses petites spécificités (climatiques ou autres), apportent elles aussi un certain cachet à l'ensemble, assez éloigné du panorama urbain habituellement de mise pour ce genre d'histoires (telles que les sempiternelles ruelles sombres de New York et leurs cohorte de clichés...). Un cadre peu habituel qui va comme un gant à un roman bien plus singulier que sa quatrième de couverture ne le laisse paraître... Bref, tout ce qui concerne la construction interne du récit se montre des plus solides et rend l'intrigue d'autant plus immersive. Concernant la plume, la prose de l'auteure est toujours plaisante à lire, accrocheuse (parfois franchement viscérale) et elle sait trouver le ton juste et le bon timing pour chaque scène, ce qui fait que l'on ne s'ennuie jamais.

 

D'autant plus que les différents personnages (Arabella en première ligne) sont brillamment conçus et exploités dans le récit. Au départ j'avoue avoir eu un peu du mal à m'identifier à celle-ci, notamment au niveau des problématiques : qu'est-ce que cache le passé de cet agent de l'ordre consciencieux et (un peu trop) propre sur elle ? Pourquoi s'oriente-t-elle d'emblée sur la piste d'une sorcière ? Et comment en connaît-elle aussi long sur ces dernières ? L'auteure met un certain temps à nous dévoiler ces bribes de passé et si j'ai eu peur un moment que l'alternance présent/flashbacks ne devienne systématique, les informations sont en fait distillées de façon naturelle et non redondante, ce qui permet d'aérer agréablement le corps du récit. J'ai peut-être juste trouvé la « révélation » sur l'identité d'Arabella un peu trop vite amenée, là où ce rebondissement aurait pu arriver plus loin dans le récit et lui donner davantage d'impact.

 

L'autre léger bémol (encore que...) se situe pour moi au niveau des scènes d'action, qui auraient peut-être pu se montrer un poil plus « percutantes », au vu des capacités des sorcières. Pas qu'en l'état celles-ci ne soient pas intéressantes, mais ça ne m'aurait pas dérangé de les voir poussées jusqu'à leur paroxysme, plutôt que de les couper par moments par des phases de dialogues explicatifs, diluant alors légèrement l'impact des péripéties. Mais rassurez-vous : ça reste quand même efficace et accrocheur tout du long, je ne me suis pas ennuyé une minute ! D'autant plus que les éclats gore parsemés ici et là produisent de belles ruptures de ton, parfaitement maîtrisées.

 

Et puis, au-delà, il y a aussi un vrai fond dans ce récit, à travers cette ambivalence d’Arabella, qui derrière sa haine et sa frustration cherche simplement à "exister", par le biais de cette douleur sourde qui la broie depuis des années. Ou à s'en absoudre. Hormis ça, que lui reste-t-il ? Derrière le désir de vengeance, quoi d'autre ? Comment gérer cette partie d'elle-même qu'elle exècre, tout en sachant que c'est à travers elle qu'elle pourra tourner la page et finir par se reconstruire ? Ainsi, la protagoniste principale présente des fêlures et des problématiques très personnelles, qui la rendent d'autant plus attachante.

 

La charge émotionnelle est forte, et encore une fois il y a un réel propos derrière, pertinent, sur ce qui fait de nous ce que nous sommes et ce que nous sommes prêts à laisser derrière pour être celui ou celle que l'on voudrait être. Ce que l'on choisit d'oublier et ce que l'on garde, tout en essayant d'avancer, malgré le fardeau que cela représente. Par moments, j'ai eu peur de touches « Young Adult » tendant vers la romance, mais non, l'auteure tient sa ligne et cela reste sombre et mature jusqu'à la fin, presque nihiliste, même, via cette conclusion abasourdissante de noirceur.

 

Donc en résumé, hormis les légers bémols de pure forme soulevés, j'ai pris énormément de plaisir à découvrir ce premier roman, qui oscille entre plusieurs registres, tout en restant ancré dans le Fantastique sombre, voire l'horreur pure, mais qui n'a pas peur non plus d'entrer dans la psychologie interne de personnages forts réussis. Que dire de plus ? Eh bien, j'ai tout simplement passé un très bon moment avec Sorcière de Chair, qui n'a pas peur d'aller jusqu'au bout de ses thématiques, quitte à se salir les mains et maltraiter ses personnages – dont aucun n'est tout blanc non plus, ce qui apporte aussi son lot appréciable d’ambiguïtés. Bref, un premier essai plus que réussi pour Sarah Buschmann ! Si la dame persiste dans ce genre et avec la même qualité d'écriture, je suivrai le reste de son parcours avec le plus grand intérêt. Lu et approuvé, of course !

 

 

 

Lire la chronique de Zaroff et aussi celle de Lester !

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