Le club - Michel Pagel

Publié le par Léonox

 

 

 

Ô temps, suspends ton vol ! : Le club, de Michel Pagel.

 

 

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite mise en garde me semble de rigueur. En effet, dans ce roman très particulier, Michel Pagel a décidé de « ressusciter » une série de livres que certains d’entre vous ont probablement lus. Toutefois, s’il s’agit bien d’un hommage, les protagonistes ont beaucoup changé, et pour cause : l’auteur leur a inventé une deuxième vie. Ou plutôt, il a fait évoluer leur personnalité en les plongeant dans le monde réel. Comme si des personnages de fiction pouvaient vieillir. Avec Le club, vos souvenirs d’enfance seront donc sollicités d’une façon quelque peu déstabilisante. Êtes-vous prêts à une telle confrontation ?

 

Certains membres du Club ne l’étaient pas, eux. Trente ans après le « glissement », François ne l’a d’ailleurs toujours pas digéré. Tout en sarcasme et violence rentrée, il semble en guerre permanente contre le monde entier. Et surtout contre l’homme qu’il est devenu. Claude, pour sa part, a décidé d’assumer – et de s’assumer. Elle vit avec Do (qui selon l’humeur s’appelle aussi Mi). Dominique. Et Claudine. Deux femmes. Qui se moquent bien de ce qu’en pense François. Ou qui sont assez fortes pour ne pas en tenir compte. Pour Annie, c’est encore autre chose. Annie souvent mariée – et encore plus souvent divorcée. Annie et l’alcool. De plus en plus d’alcool. Trop. Et puis Marie, sa fille. Que sa mère évite de regarder, tant elle lui rappelle ses propres échecs. Quant à Mick, il n’est pas encore arrivé. Mais si la neige le permet, il ne devrait plus tarder à rejoindre les trois membres du club. « Trois », oui. Car si Pilou est déjà là, il n’a jamais vraiment fait partie du groupe. « Trois », car Dagobert est mort depuis longtemps.

 

L’ambiance est lourde ; les retrouvailles s’annoncent tendues. Tout le monde a beaucoup changé depuis le temps, et pas forcément en bien. De plus, il y a Cécile, la mère de Claude. Devenue une très vieille femme, elle demeure alitée dans sa chambre. Son état nécessite des soins constants. Après quelques échanges crispants, les membres du club vont se coucher. Puis tout bascule. En quarante pages découpées en six courts chapitres, Michel Pagel revient aux sources en signant « Le roman qui n’a jamais été écrit ». Et c’est exceptionnel. Quarante pages pour dire comment des créatures de papier se sont transformées en êtres de chair et de sang du jour au lendemain. Six chapitres pour évoquer la stupeur provoquée par une mue brutale, et la peur éprouvée quand on réalise qu’aucun retour en arrière n’est possible.

 

Après cette saisissante chute à rebrousse-temps, le présent reprend ses droits. Mais en cette veille de Noël, les membres du Club n’ont pas le cœur à la fête. Car la grande faucheuse est venue trancher un des derniers liens qui les unissait encore. S’ensuit un passage aussi poignant que réaliste. Regarder la mort en face est toujours une épreuve terrible – surtout quand elle touche de façon on ne peut plus intime. Et quand, comme ici, cette loupe cruelle devient un miroir dans lequel aucun survivant n’ose se regarder, de peur de ne pas s’y reconnaître.

 

Il ne s’agit pourtant que d’un début. En effet, dans la seconde moitié du roman, l’auteur instaure une atmosphère de plus en plus inquiétante. Jusqu’à ce que l’assassin frappe une deuxième fois. Étant donné que la neige n’a pas cessé de tomber et que les protagonistes se retrouvent désormais quasiment coupés du monde, la suspicion est de mise. Si le meurtrier était l’un d’entre eux ? Et Mick qui n’est toujours pas là… Mick et Jo – celle par qui le scandale est arrivé. La première à avoir changé. De là à la tenir pour responsable de la situation…

 

Michel Pagel aurait pu livrer avec ce roman un subtil hommage à la littérature populaire, en faisant vibrer la corde sensible de la nostalgie. Il aurait aussi pu proposer un vrai « Thriller », tant ce récit angoissant rappelle par certains aspects le célèbre Ils étaient dix d’Agatha Christie. Il a coché les deux cases avec brio. Mais il a fait bien plus que ça. Le club traite en effet de la perte. Perte du premier sang, perte de l’innocence et perte des êtres aimés. La perte, donc, à laquelle succède l’émancipation, dans tous les sens du terme. Mais que se passe-t-il quand un personnage devient… une personne ? Même s’il n’a plus vraiment sa place au sein des vastes espaces de l’imaginaire, est-il pour autant adapté au monde réel ? Tel un démiurge bienveillant, Michel Pagel interroge ici la notion de création, sans passer sous silence celle du sexe des anges. Car après tout, ce que ces cinq-là ont perdu ressemble à s’y méprendre au paradis…

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P
Bonsoir ...<br /> Le début du roman est plutôt imprévu et déprimant ...<br /> Le passage à l'âge adulte est bien là , adieu l'enfance et l'insouciance , c'est presque un roman noir ...<br /> J'ai eu un peu de mal à accrocher à l'histoire et elle déroutera beaucoup de lecteurs ...
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L
Bonjour Patrick. <br /> En effet, ce roman peut s'avérer quelque peu déroutant - d'où cet "avertissement" au début de ma chronique. Et oui, "Le Club" est presque un roman noir, c'est exact. A titre personnel, j'ai apprécié ce parti pris "réaliste", légèrement imprégné de Fantastique. A chacun de voir, selon son degré d'attachement à la série d'origine... <br /> Mais quoiqu'il en soit, une chose devrait je crois mettre tout le monde d'accord : Michel Pagel a écrit là un roman qui ne ressemble à aucun autre. Et c'est déjà beaucoup. ;)
S
Michel Pagel l'un de nos meilleurs auteurs qui consacre son écriture de l'imaginaire pour mieux questionner le présent. <br /> Merci pour cette chronique qui me donne envie de découvrir cette histoire du temps, à deux dimensions ?! Je suis intrigué ...<br /> <br /> Starphil☆
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L
Bonjour. Merci pour ce sympathique commentaire, qui me fait bien plaisir. Je partage votre admiration à l'égard de Michel Pagel, qui je tiens aussi pour un des meilleurs auteurs francophones contemporains. Je m'apprête d'ailleurs à me replonger dans "La comédie inhumaine", grâce à la superbe intégrale en deux volumes parue l'an dernier; J'espère que "Le Club" vous plaira...