Les monades urbaines - Robert Silverberg

Publié le par Lester

 

 

 

 

 

Robert Silverberg se place pour moi parmi les auteurs de SF « humanistes », dans le sens où il s'intéresse davantage à la psychologie de ses personnages, à leurs réactions, qu'à la technologie futuriste et la quincaillerie de la SF. Chez lui, peu d'évocations scientifiques, peu de descriptions techniciennes comme on peut en trouver chez Asimov ou Clarke, mais plutôt des études de simples humains souvent tourmentés par les événements, aux prises avec le progrès et des sociétés qui les broient lentement.

 

« Les Monades urbaines » se présente presque comme un recueil de nouvelles situées dans le même univers futuriste, des textes nous faisant suivre et découvrir le destin de différents habitants de gigantesques cités-tours abritant la presque totalité de l'humanité. Mais, à la différence d'un « simple » ensemble de récits courts, tous les chapitres se recoupent dans une unité de temps, sont reliés entre eux avec des protagonistes qui interagissent, se croisent et se retrouvent, apportant ainsi une cohésion interne à l'ensemble du livre.

 

Le thème serait sans doute qualifié de « dystopie » aujourd'hui : dans un futur pas si lointain, l'espèce humaine s'est tellement multipliée qu'elle a atteint le chiffre vertigineux de soixante-quinze milliards d'individus, et que ce nombre ne cesse de s'accroître ! Contrairement à ce qu'on pourrait penser, la société encourage cette natalité délirante, au nom du respect de la vie et d'une religiosité déiste. Pour loger, nourrir et distraire cette humanité grouillante, on a construit des tours de mille étages, regroupées là où se trouvent nos modernes métropoles. On y vit en vase clos (sauf si on est tiré au sort pour aller peupler une nouvelle monade) on y recycle le moindre déchet, et on y copule joyeusement afin de produire toujours plus d'enfants. Pendant ce temps, à l'extérieur, les rares paysans font pousser la nourriture qu'ils échangent contre les produits manufacturés des Monades urbaines.

 

Le lecteur pourrait s'attendre à un futur de cauchemar concentrationnaire, un enfer surpeuplé où règnent la saleté, la dictature et une promiscuité étouffante. Qu'il se rassure, il n'en est rien : les créateurs de ce mode de vie ont pensé à tout, et les habitants dont nous suivons le destin se révèlent, en définitive, plutôt bien adaptés. Il faut dire que le sexe est devenu un moyen d'apaiser les frictions entre individus, il est ainsi interdit, dans les Monades, de se refuser à un acte sexuel, s'il est sollicité dans les règles. Personne n'appartient à personne, la déviance n'existe plus, et chacun a le devoir de consentir à forniquer avec le premier qui en exprime la demande. Ainsi, plus de tension, plus de jalousie, plus de frustration. Les citoyens doivent aussi se montrer aimables et conciliants avec les autres, le terme « onctueux » revient sans cesse dans les rapports humains, afin de limiter toute possibilité de conflit. ( Si cela vous fait sourire, songez une seconde à la perpétuelle injonction qui nous est imposée de nos jours de nous montrer « bienveillants », surtout envers les pires blaireaux (1), et revenez me dire si Silverberg exagère...)

 

Les citadins des Monades exercent des métiers déterminés par les autorités, depuis les prolétaires des étages inférieurs, qu'on occupe à des travaux simples, jusqu'aux dirigeants des sommets, qui planifient le moindre détail de la ruche humaine à l'aide d'ordinateurs surpuissants. Les distractions sont aussi nombreuses, grâce aux artistes vivant dans des étages qui leur sont réservés, et à l'usage de drogues variées permettant de supporter la vie confinée. Tout va pour le mieux, donc, et les asociaux sont surveillés, appréhendés, exécutés et recyclés dès que les psychologues se montrent impuissants à les remettre dans le droit chemin.

 

Pourtant, à mesure que la lecture avance, les failles se révèlent chez les protagonistes, et on se rend compte que la nature humaine reste plus complexe que les ingénieurs des Monades le croyaient. Certains plongent de plus en plus loin dans la drogue, alors qu'un jeune politicien ne parvient plus à prendre son rôle au sérieux. Quant à l'historien spécialisé dans l'étude de l'antique XXe siècle, il commence à douter...

 

Comme souvent, Silverberg, tout en menant un récit passionnant et distrayant, parvient à aborder différentes questions sur la nature humaine, sur ce qu'on peut lui faire subir au nom du bien commun et d'une certaine idée du progrès. Il nous parle de son époque – plus préoccupée que la nôtre de l'explosion démographique – mais surtout des contraintes sociales et de ce qu'une dictature douce et librement consentie parviendrait à imposer à chacun, ce qui en fait un livre universel, quelle que soit l'époque.

 

Et c'est pour ça que « Les Monades urbaines » restera sans doute encore longtemps un grand roman de SF... Allez, et n'oubliez pas de vous montrer onctueux...

 

(1) Il va de soi que j'emploie ici le terme au sens figuré, étant un grand ami et protecteur des « broc'h » de ma campagne, et qu'aucun mustélidé n'a été maltraité lors de la rédaction de cet article.

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C
Celui-ci on me l'a conseillé et il est donc dans ma liste de livres SF à m'acheter ! J'ai "L'homme bicentenaire" à lire prochainement ;)<br /> Bonne journée !
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