Le Bloc - Jérôme Leroy

Publié le par Léonox

 

 

 

 

Faire (Le) Bloc – selon Jérôme Leroy.

 

 

 

 

Le bloc est de mon point de vue le prototype même du roman difficile à chroniquer. Déjà, parce que ce livre de Jérôme Leroy a beaucoup fait parler de lui depuis sa publication : des articles par dizaines, des avis à foison, une adaptation au cinéma (Chez nous, de Lucas Belvaux), etc. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir ajouter ? Et puis – et surtout –, il y a le thème principal. Parce qu’on ne va pas se mentir : Le bloc sent le soufre. Alors quoi ? Prendre le sujet à bras-le-corps ou des pincettes pour entrer dans le vif du susdit ? Car en effet il est (à) vif, et ô combien sensible, le sujet en question. Entre les gants de boxe et le coup-de-poing américain dans le gant de velours, mon cœur balançait donc… Jusqu’au moment où je décidai d’y aller à mains nues.

 

Et tant pis si ma caresse ne devait pas aller dans le sens du poil. Tout bien réfléchi, ce serait même peut-être là l’angle d’attaque le plus adapté. Parce qu’après tout, Jérôme Leroy n’a pas fait autre chose en écrivant ce terrible roman. Il a joué avec le feu – sans jamais pour autant se brûler. Il a poussé le principe de la dystopie dans ses derniers retranchements, pour mieux interroger notre présent. Et il n’a épargné personne. Alors bien sûr, Le bloc, c’est avant tout le Vieux Dorgelles, dont la fille Agnès dirige un parti d’extrême droite sur le point d’entrer au gouvernement – toute ressemblance avec des personnages réels n’étant pas du tout fortuite.

 

Mais tout le monde en prend pour son grade, à commencer par une « gauche » française clairement désignée comme responsable et coupable d’une situation catastrophique. Une gauche acéphale et hystérique, écartelée entre ses idéologies périmées et les marchands de tapis auxquels elle a vendu son âme. Cette gauche sourde, muette et aveugle, qui n’a d’ailleurs plus de « gauche » que la maladresse, a nourri en conscience un épouvantail bien pratique. Mais ce qu’elle persiste à bestialiser et à diaboliser, dans sa criminelle inconséquence, ce n'est pas un parti d'extrême-droite qu'elle n'a jamais su – ni voulu – appréhender, car ce parti (ici appelé de façon très transparente le « Bloc Patriotique ») n'est qu'une conséquence.

 

La cause, c'est celle du peuple. Or le peuple, ça fait longtemps qu'abandonné par ses élites autoproclamées de copains et de coquins, il est passé du populaire au populisme. Le personnage d’Antoine Maynard, ancien écrivain hussard sur le retour, est symptomatique de ce « glissement ». « Devenu fasciste pour un sexe de fille », l’homme, s’il a perdu ses illusions, n’est pas pour autant dépourvu d’humanité. Stanko, en revanche, c’est une autre affaire. Avec sa rage de brute rasée et les actes horribles qu’il commet, l’homme aurait pu se résumer à une caricature de skinhead. Mais plutôt que de le juger, l’auteur préfère examiner, sans complaisance mais avec acuité, ce qui a pu amener cet individu à se faire tatouer le visage.

 

Parce que dire que les néo-fascistes n’ont pas le monopole de la France et des Français, c’est bien, mais comme l’histoire récente nous l’a enseigné, ça ne suffit pas. Voilà pourquoi Le bloc n'est pas seulement un excellent roman noir : c'est un cri du cœur, et un cri du peuple ; le tir groupé d’un sniper au sommet de son art. Le bloc, c’est le « J’accuse » d’un auteur qui maîtrise son sujet sur le bout des doigts et qui, grâce à sa finesse d’analyse, évite tous les pièges dans lesquels sont tombés avec un bel ensemble ceux qui l’ont précédé sur ce terrain miné. C’est décidé : aux prochaines présidentielles, je vote Jérôme Leroy.

 

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 195, novembre / décembre 2018.

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