Citoyens clandestins - DOA

Publié le par Léonox

 

 

 

Mort à l’arrivée : Citoyens clandestins, de DOA.

 

 

 

« DOA (Dead On Arrival) est romancier et scénariste. À l’ère du Big Brother planétaire, il aime qu’on n’en sache pas trop sur lui ». Le mot de l’éditeur figurant sur la quatrième de couverture du diptyque intitulé Le cycle clandestin a le mérite d’être aussi clair qu’un écran de fumée. Fort bien. Celui qui a choisi de se faire appeler DOA affiche son goût de la discrétion, et ce n’est pas moi qui lui jetterai la pierre. Surtout qu’il suffit de lire le prologue de Citoyens clandestins pour comprendre que cette aspiration à l’anonymat est exactement le contraire d’un caprice de diva. Ancien parachutiste, l’auteur a choisi de s’effacer derrière des personnages pour lesquels, justement, le secret est une question de survie. Difficile de faire plus cohérent. Et difficile d’imaginer meilleure manière d’impliquer le lecteur que de le plonger d’emblée au cœur d’une opération militaro-barbouzarde aussi haletante que millimétrée dans ce coin paumé du Kosovo quelques mois avant le 11 septembre 2001.

 

Mais ce n’est qu’un début. La suite, pour l’essentiel, se déroule en France, à Paris, et une grande partie de l’action tourne autour d’une mosquée dirigée par des salafistes. Et pour cause. Les dirigeants de ladite mosquée attendent l’arrivée de certains bidons bien particuliers, avec à l’intérieur une horreur chimique qu’ils ont décidé de propager. Tous les services spéciaux plus ou moins officiels sont sur le coup, et pas forcément d’accord entre eux – sinon ce serait trop simple. Reste que le but est de récupérer les bidons. Discrètement. Entrent donc en scène un drôle de type triste nommé Servier, un infiltré fils de harki quelque peu perdu entre ses diverses identités et une jeune et ambitieuse journaliste prénommée Amel.

 

Sans oublier un « citoyen clandestin » appelé Lynx, qui excelle dans l’enlèvement méthodique, la torture diplomatique et l’assassinat hygiénique. On pourrait parler de « mosaïque », de « kaléidoscope », voire de « livre choral ». Oui, on pourrait. Mais le plus important – et le plus impressionnant – reste que DOA fait preuve d’une telle maîtrise qu’il parvient non seulement à ne perdre aucun de ses nombreux objectifs de vue, mais aussi à mettre dans le mille à chaque fois qu’il tire. Or il tire souvent. À l’image de ce Lynx, qui commence à devenir un peu embarrassant dès lors que sa mission est terminée, n’est-ce pas.

 

Tout ça est très brillant, très bien documenté, on se trouve au carrefour du Post-Noir et de l’espionnage 2.0, avec en prime plusieurs illustrations terrifiantes de la fameuse idée reçue selon laquelle la fin justifierait les moyens. Bref, voilà un Grand Prix de littérature policière on ne peut plus mérité, tant l’œuvre impressionne par sa virtuosité, sa densité, son découpage impeccable et son alternance de points de vue toujours très bien dosée. Les enjeux et la quantité d’informations délivrées sont vertigineux, sans pour autant que le rythme du roman en pâtisse jamais, grâce notamment à une écriture souple et nerveuse – comme un… lynx ?

 

Dans le viseur de DOA se profile ainsi un monde d’une noirceur et d’une crédibilité abyssales. Notre monde de ténèbres, tel qu’il est devenu après le 11 septembre 2001. Bien sûr, Citoyens clandestins n’en reste pas moins une fiction. Mais une fiction expurgée de toute paranoïa apocalyptico-complotiste, ce qui rend le tableau d’ensemble d’autant plus saisissant. Et le lecteur de se transformer, non sans une épouvantable délectation, en témoin privilégié (complice ?) d’une page d’histoire contemporaine qui ne figure dans aucun livre officiel.

 

« Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi ». Friedrich Nietzsche.

 

        Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 192, mai / juin 2018.

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C
Un auteur qu'il faut que je découvre ! <br /> Merci pour cette chronique.<br /> Bonne journée !
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L
Merci à toi. <br /> Suite et fin de ma chronique du diptyque dans trois semaines.<br /> Bonne journée et au plaisir.