Lasser (Intégrale 1) - Sylvie Miller & Philippe Ward

Publié le par Lester

 

 

What Isis ? Only fantasy !

 

 

Rendons grâce au tandem Sylvie Miller-Philippe Ward de redonner ses lettres de noblesse à la fantaisie dans l'imaginaire ! Alors que les librairies sont encombrées de livres souvent sinistres, reflets de l'air du temps, en forme de contre-utopies pessimistes, d'invasions de zombies, de catastrophes écologiques, notre noir duo laisse libre cours à sa veine créative et nous livre, avec « Lasser, Détective des Dieux », une série de romans pleins d'inventivité, de suspense, mais aussi d'humour et de dérision.

 

« Lasser », c'est le télescopage entre les détectives à la Raymond Chandler ou Dashiell Hammett et les mythologies antiques, le tout dans l'atmosphère surannée du Caire des années 30. Rien ne manque dans ces romans : le privé velléitaire mais attachant, l'assistante dévouée, efficace mais négligée, le chef de la police aussi antipathique qu'incompétent, l'indic mystérieux... Sans oublier les femmes : fatales, souvent. Divines, forcément !

 

Les auteurs nous propulsent donc dans un univers loufoque, où les dieux de l'Antiquité existent réellement, et dominent les sociétés humaines. Bien entendu, la face du monde en est changée, et le nez de Cléopâtre n'a rien à voir là-dedans. Ainsi, en 1930, la Gaule est toujours un pays, l'Europe une mosaïque de nations qui n'a jamais connu l'unification dans l'Empire romain, et un pharaon gouverne l'Égypte. Les grands monothéismes n'ont jamais émergé, aussi les habitants des divers panthéons païens s'en donnent à cœur joie, conduisant des grosses bagnoles sur mesure, et se comportant envers les humains comme s'ils en étaient propriétaires. Car les dieux sont tout sauf sympathiques : malgré des pouvoirs surnaturels et la vie éternelle, ils s'avèrent aussi capricieux que des stars de Hollywood, et aussi déraisonnables que des enfants gâtés. Isis est dépeinte comme une superbe mégère, Seth comme un psychopathe sadique, Zeus et Hadès donnent l'image d'insupportables tyrans. Même les personnages plus sympathiques en prennent pour leur divin grade. Ainsi, Néfertoum, dieu mineur, fils de Sekhmet, devient un fidèle ami de Lasser et parvient à le tirer de maints mauvais pas, mais il est aussi capable de se transformer en un chat parlant particulièrement horripilant.

 

Dans cette Égypte farfelue, Jean-Philippe Lasser évolue avec une sorte de naïveté attachante. Il tente de résoudre des enquêtes que s'obstine à lui confier la redoutable Isis en interrogeant des témoins pas toujours très francs, en essayant d'éviter les passages à tabac et en asséchant un nombre considérable de bouteilles de whisky. Dans la lignée des romans policiers « hard-boiled », ces investigations ne sont, au final, qu'un moyen de nous présenter un univers riche et passionnant, dépaysant et farfelu. Que ce soit au Caire ou à Babylone, en Atlantide ou en Provence, que les voyages se déroulent en avion Letord de 1917 ou en tapis volant, en roadster Mercedes ou en Coccinelle, Miller et Ward ne laissent aucun répit à leur détective, et donc au lecteur. On se prend au jeu de ces enquêtes qui nous permettent de visiter des lieux aussi variés que le fond des océans, les Enfers grecs ou les temples secrets de l’Égypte pharaonique.

 

L'humour occupe une part très importante dans les aventures de Lasser. Un comique de situation, d'abord, suscité par le décalage constant entre le surnaturel et les réactions parfois triviales du détective, et surtout des dieux eux-mêmes. Ceux-ci se comportent comme des parvenus qui usent et abusent de leurs pouvoirs. Le sourire provient de la banalité de leurs motivations, et du fait qu'ils soient confrontés aux mêmes difficultés que les simples mortels. Volés, cocufiés, bernés, les habitants du panthéon sont contraints de faire appel aux services et aux compétences très humains de Jean-Philippe Lasser, ce qui, finalement, nous ramène aux ressorts de certaines comédies antiques. Notons aussi que le cycle « Lasser » foisonne de petits clins d’œil à l'actualité (l'organisateur de festivités agité Sarq-Ôsis), mais aussi d'allusions réservées plus spécialement à des connaisseurs du milieu de l'édition (Hapi le treizième, l'ODSS...) Heureusement, ce regard humoristique ne nuit pas à la qualité des intrigues, et surtout il ne se montre jamais pesant : Sylvie Miller et Philippe Ward savent doser leurs effets, et leurs romans ne tombent pas dans la facilité ni dans la bouffonnerie.

 

Enfin, mention spéciale à l'objet : les éditions Critic ont parfaitement réussi leur coup en produisant un ouvrage d'une grande beauté. Il s'agit d'un épais volume, de fabrication très soignée, doté d'un dos toilé sobre et élégant, d'un signet, de pages de gardes ornées de hiéroglyphes, et imprimé sur un papier agréable au toucher. Et en prime, il y a des bonus ! D'abord, un cahier graphique regroupant les couvertures réalisées par Xavier Collette, dont le graphisme colle tout à fait aux romans. Puis, des cartes des lieux traversés, un petit dictionnaire des êtres mythologiques évoqués et enfin des annexes passionnantes décrivant les modes de locomotion empruntés par Lasser lors de ses enquêtes. Enfin, pour les gourmands, on trouve même des recettes de cuisine pour faire voyager les papilles autour de la Méditerranée, pardon ! Mare Nostrum !

 

En résumé, « Lasser, l'Intégrale » est un régal pour les amateurs de bonne fantaisie et de policier, le tout enrobé dans un très beau livre.

 

Jeu, Seth et match pour le double Miller-Ward !

 

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