Entretien avec Christophe Siébert

Publié le par Léonox

 

Salut Christophe, et bienvenue chez nous. Ton nouveau livre vient de paraître Au Diable Vauvert, et ça m’a donné l’idée de te poser quelques questions. Parce que si, à titre personnel, je connais déjà les grandes lignes de l’histoire, ce n’est pas forcément le cas de tout le monde. Et la genèse de ta Métaphysique de la viande est presque aussi tordue et tortueuse que cette Fabrication d’un écrivain que tu as d’abord postée sur le Net et qu’on retrouve maintenant en téléchargement libre sur le site de ton éditeur et sous forme d’une plaquette offerte aux libraires et aux lecteurs. Ce qui n’est pas peu dire. Entre le moment où tu as commencé à écrire Nuit noire et cette édition définitive du roman, désormais couplé à Paranoïa, il s’est écoulé pas moins de douze ans. Douze ans, alors autant de questions.

 

2008 : Au commencement était donc Nuit noire. Pourquoi un tel bouquin ? Quelle mouche t’a piqué, pourquoi tant de haine, what the fuck et toute cette sorte de choses ?

 

Au départ, j’écrivais des romans pornos de gare pour Media 1000, le label populaire de La Musardine. C’était Esparbec mon éditeur (dont j’ai d’ailleurs pris la suite l’an dernier en devenant directeur de la nouvelle collection porno de Media 1000, Les Nouveaux Interdits), et on peut vraiment dire que c’est avec lui que j’ai appris mon métier – à la dure, parce que le bonhomme n’était pas un tendre, et il avait raison de ne pas l’être.

J’ai donc eu envie d’écrire un roman dans lequel mes préoccupations seraient plus explicites et moins en contrebande que dans un porno de gare, mais qui formellement obéirait aux mêmes contraintes de rythme, de structure et tutti-quanti – les scènes gore remplaçant donc, plus ou moins, les scènes de sexe. Bien sûr, chemin faisant, je me suis un peu éloigné de ce carcan auto-imposé et le livre a découvert sa propre forme, imposée évidemment à la fois par la narration et par les idées sous-jacentes qui sont venues en cours de route nourrir mes réflexions de départ.

 

2009 : Tu continues à bosser sur ton roman tout seul dans ton coin, malgré des retours… contrastés, on va dire. Tu te fais un peu beaucoup cracher dessus, non ?

 

Les réactions sont en effet plutôt contrastées ! D’une part, sur les forums consacrés aux musiques et aux littératures extrêmes où je publie le roman par épisodes je passe pour un débile, un cinglé ou un nazi. D’autre part Emmanuel Pierrat, que je ne connais alors pas du tout, à qui j’envoie le manuscrit au culot (après avoir lu un portrait de lui dans Technikart) et Laurence Viallet, à qui il le fait passer, adorent – mais ne savent pas quoi en faire. L’un n’est pas éditeur et l’autre a trop de difficultés économiques pour envisager de publier un livre aussi difficile à vendre. Je renonce donc provisoirement à publier ce livre dans le circuit normal et retourne sur Internet, chez les méchants et les crétins, un peu dépité.

 

2010 : Le seul et unique Philippe Ward accepte de publier Nuit noire chez Rivière Blanche. Mais à une condition. C’est le moment de parler de Gerlan, je crois. Entre autres.

 

Rivière Blanche au départ c’est un peu une rencontre ratée. Je tombe dans Chronicart (à l’époque en version papier) sur une pub pour cette maison et puisque ma période porno s’achève à ce moment-là (c’est-à-dire que la collection pour laquelle je travaille ne publie plus d’inédits), je me dis que j’ai assez d’expérience pour proposer mes services d’auteur de gare à une collection de SF populaire. Philippe Ward me fait vite comprendre mon erreur : chez RB, les livres ne sont pas diffusés, les éditeurs sont bénévoles et aucun auteur maison ne dégage assez de revenus pour envisager d’en vivre. Mais puisque le courant passe entre nous je lui propose néanmoins le manuscrit de ce qui s’appelle encore, à l’époque, La Nuit noire. C’est lui qui sera à l’origine de la disparition de l’article. Contre toute attente il aime beaucoup le livre et veut le publier, à condition, pour des raisons de calibrage propre à sa maison d’édition, que j’ajoute au moins 100.000 signes à l’ensemble.

Dans son idée, j’aurais dû allonger la sauce gore. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour de cette question, aussi j’ai plutôt imaginé une intrigue parallèle qui racontait l’histoire d’un type lambda (le fameux Gerlan) se faisant lentement contaminer par le narrateur de Nuit noire.

Je n’aime pas des masses ces rajouts, mais Philippe Ward les apprécie beaucoup (je crois même qu’il m’a avoué un jour les préférer au corpus principal), alors nous signons.

 

 

2011 : Nuit noire paraît donc chez Rivière Blanche. Tu découvres le monde merveilleux de la micro-édition et du Print On Demand. Alors, c’était comment, cette première fois ?

 

Pour la petite histoire, j’étais déjà en contact avec Au Diable Vauvert (puisque mon premier roman, publié finalement à La Musardine, a failli l’être chez eux) et connaissais donc Mandy, illustrateur de SF et cofondateur de cette maison avec Marion Mazauric, qui en est la boss. Or, c’est lui à ma demande, qui a réalisé la couv de l’édition Rivière Blanche de Nuit noire, créant déjà un premier lien entre le Diable et ce bouquin.

Chose surprenante, ce bouquin assez difficile, écrit par un type totalement inconnu, soutenu par une promotion plutôt artisanale et détesté par les quelques blogueurs qui lisent les bouquins de Rivière Blanche et ont un peu d’influence (Fantasio des Ardennes en tête) … se vend plutôt bien. De mémoire, on en écoule pas loin de 300 ce qui, dans le contexte, est une réussite.

Ce premier contact se passe donc plutôt pas mal !

D’autre part, il faut ajouter qu’à cette période j’étais plus ou moins au fond du trou, sur les plans personnels et littéraires, passablement découragé par mon incapacité à percer dans le milieu littéraire, et à deux doigts de jeter l’éponge. Rivière Blanche m’a donc, d’une certaine manière, sauvé la peau.

 

2012 : Je lis Nuit noire. Je prends une claque terrible. Je me lance à ta recherche sur le Net. Je tombe sur un blog intitulé… Métaphysique de la viande. Du texte. Plein. Raconte.

 

Métaphysique de la viande, qui deviendra le titre du livre paru au Diable, est d’abord le titre d’un très long polar paranoïaque et alambiqué, plein de digressions et écrit d’une manière très inhabituelle pour moi : alors que la plupart de mes récits sont des confessions à la première personne, celui-ci est globalement rédigé dans le style comportementaliste cher à Manchette. Je n’en suis guère satisfait et le mène à terme sans corriger le tir ni l’améliorer. Il vit sa petite vie sur le Net sans que je cherche non plus à lui trouver un éditeur.

 

2013 : Le lancement de TRASH. Tu nous repères, on se croise sur un forum, on échange, on sympathise. Quelques mois plus tard, tu m’envoies un mail. Y avait quoi dedans ?

 

Well, alors là, je n’en ai plus la moindre idée !!!

On a passé pas mal de temps à échanger par mail, c’est une correspondance soutenue et au long cours, mais alors, ce premier mail, eh bien je ne sais pas trop.

(Alors c’est moi qui vais répondre, de façon succincte, pour nos lecteurs et lectrices : dans ce premier mail, tu me proposes… de rééditer Nuit Noire 😊)

 

 

2014 : TRASH, année 2. On reprend Nuit noire ensemble. Nouvelle couv’, nouveau montage. J’étais aux premières loges, je me rappelle bien. Tes souvenirs à toi ?

 

J’étais vraiment content que ce bouquin sorte sous la forme que j’avais envisagé au départ (c’est-à-dire sans le rajout écrit à la demande de Rivière Blanche) et aussi débarrassé des nombreuses fautes et coquilles qui émaillaient la première édition.

J’avais aussi l’impression qu’au sein d’une collection dédiée à l’horreur ce bouquin avait davantage sa place que dans une collection plus généraliste. Bref je me sentais plutôt à la maison – sans parler de nombreux goût (musicaux et autres) que nous avons en commun.

J’étais également assez content de faire partie de l’aventure Trash parce qu’il s’agissait d’une maison nouvellement créée, tenue par des passionnés et animée d’une réelle ambition. Les circonstances et le marché ont bien sûr assez vite imposé leur loi et ramené tout le monde sur Terre, mais il y a eu une période d’euphorie assez réjouissante.

 

2015 : Tu es plutôt content de ce qu’on a fait sur Nuit noire. Alors tu me proposes un autre roman pour TRASH. Un roman intitulé… Métaphysique de la viande. Explique.

 

J’avais donc ce manuscrit sur Internet dont je ne savais toujours pas quoi faire et l’envie d’écrire rapidement quelque chose pour Trash afin de profiter encore un peu de la vague. Mais après quelques débuts de bouquins avortés j’ai constaté que je n’aurais pas le jus nécessaire (j’étais par ailleurs engagé dans l’écriture d’autres textes ne correspondant pas du tout à ce que publiait Trash et qui me prenaient la plupart de mon énergie).

J’ai donc ressorti Métaphysique de la viande de son purgatoire, effectué un premier dégraissage massif pour le ramener (à peu près) au calibrage de la collection et t’ai confié le fatras qui restait, plus ou moins en pièces détachées. À charge pour toi d’en tirer un bouquin intéressant sans quoi tout ça partait à la poubelle.

Tu as effectué un montage qui rendait le bouquin clair et rythmé et fonctionnait bien : le plus dur était fait, ne restait plus qu’un peu de travail de relecture, de dégraissage encore et de correction.

 

 

 

2016 : Paranoïa est publié chez TRASH. On ne le sait pas encore, mais il deviendra le dernier roman de la collection. Que retiens-tu de cette période et de cette expérience ?

 

Je suis très content d’avoir vécu ça. Trash a été la première maison véritablement underground avec laquelle j’ai bossé. La différence est subtile, mais les autres maisons qui ont publié mes bouquins à cette époque relevaient plus souvent de la microédition ou de l’amateurisme (c’est souvent perçu comme péjoratif ; ça n’est pas le cas ici), en tout cas étaient animées d’une volonté non-commerciale clairement affichée, là où Trash a toujours eu – en tout cas, c’est comme ça que je l’ai compris – l’ambition d’exister économiquement. C’est la différence que j’établis entre underground et amateurisme – ou disons, pour moins donner l’impression de traiter de bons éditeurs de peintres du dimanche, entre underground et free-press.

Si j’ai une frustration, en revanche, c’est que j’aurais cru que les auteurs et les lecteurs Trash formeraient une sorte de scène, un truc compact et soudé, comme on peut la voir sur la scène musicale underground – et ça n’a pas été le cas : des amitiés se sont créées, mais aucun esprit de clan. C’est peut-être une des raisons pour laquelle les labels qui éditent des disques tirés à 150 exemplaires survivent dix ans et plus là où les maisons d’édition qui font la même chose se pètent la gueule au bout de deux ou trois.

 

2017 : TRASH est en stand-by, mais on reste bien sûr en contact. Un nouveau projet émerge, bientôt remplacé par un autre, plus rapide à finaliser. Tu nous fais le topo ?

 

La Maison, les morts est un vieux roman – lui aussi un peu bancal, quoique plein de qualités. Tu avais autant conscience que moi qu’il nécessitait un travail important de réécriture, mais tu avais assez accroché à ses points forts pour vouloir le programmer dans la collection noire de Rivière Blanche, où avait paru la première édition de Nuit noire naguère.

Mais bon, entre ton emploi du temps chargé et mon manque palpable de motivation, le projet n’avance guère. On décide alors, parce qu’il faut quand même marquer le coup, de sortir en volume double Nuit noire et Paranoïa, sous le titre de Métaphysique de la viande, parce que j’aimais bien ce titre et que j’avais l’impression qu’il n’avait pas rendu encore tout son jus (on l’avait bien utilisé comme sous-titre pour Paranoïa – qui avait d’ailleurs pris ce titre parce que Métaphysique de la viande ne rentrait pas sur le dos du bouquin !), mais j’étais quand même un peu déçu qu’il n’ait pas été davantage mis en avant.

 

2018 : Métaphysique de la viande est proposé aux boss de la Rivière Blanche. Qui l’acceptent aussitôt. En novembre, on fait l’annonce. Parution mars 2019. MAIS.

 

En 2018 pas mal de choses me sont arrivées. J’ai été en contact avec Aurélien Masson, ex-boss de la Série Noire parti créer la collection Équinoxe aux éditions des Arènes, avec Gwenaëlle Denoyers, qui dirige le Carré Noir aux éditions du Seuil et avec Marion Mazauric qui dirige Au Diable Vauvert.

Difficile de trancher entre trois excellents éditeurs, mais pour toutes sortes de raisons c’est avec Marion Mazauric que j’ai voulu finalement signer. Pour matérialiser cette envie de travailler ensemble il a été immédiatement question de sortir très vite, en réédition, un bouquin issu de mon fonds, tandis que j’écrirais un inédit pour l’année suivante. Dans un premier temps nous avons hésité entre un recueil de poésie et un recueil de nouvelles. Puis Marion Mazauric et Raphaël Eymery (éditeur au Diable, et avec qui j’ai travaillé sur cette version de Métaphysique de la viande) ont appris les projets que j’avais avec Rivière Blanche. Raphaël étant un grand fan de Nuit noire il a proposé à Marion que le Diable prenne la main sur ce projet. Elle a lu les deux bouquins, qui lui ont plu. Tu as très gentiment accepté de céder la place au Diable et l’affaire a été lancée.

 

 

2019 : Métaphysique de la viande paraît le 14 mars au Diable Vauvert. Tu es invité chez MICHEL FIELD. Mais tu causes encore avec nous quand même. Ouf.

 

C’est quand même un truc de dingue quand on y pense. Ce bouquin se faisait en 2008 défoncer par des black-métalleux considérant que j’allais trop loin dans la saloperie, et voilà qu’en 2019 le même bouquin, exactement le même à quelques corrections et virgules près, est encensé par Gauthier Morax, directeur de programmation de Livre-Paris. Et le même auteur, qui en 2008 se faisait traiter de nazi, de débile, de taré, de dangereux sadique par tout ce qu’Internet comptait d’écrivains déviants et violents, se retrouve en 2019 sur la Grande scène de Livre Paris pour répondre aux questions de Michel Field.

Il y a quand même de quoi se marrer.

Voici une citation de Picabia que j’aime bien : « Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l'ayez vu et entendu depuis longtemps tas d'idiots. »

 

Comme on est des garçons bien élevés, on a l’habitude de laisser le mot de la fin à nos invité-e-s. Alors, Christophe, si tu as oublié un truc, c’est le moment. Mais si tu veux aborder ton futur plus ou moins immédiat, voire balancer une petite exclu au passage, you’re welcome.

 

Mon futur – et d’ailleurs mon présent et une partie de mon passé, puisque j’y suis depuis deux ou trois ans – c’est Mertvecgorod. La capitale d’un pays fictif situé entre la Russie et l’Ukraine et qui sert de cadre à Images de la fin du monde, un cycle mêlant romans, recueils de nouvelles et projets plus hybrides et qui me permet de mettre dans un seul gros sac très romanesque et très narratif toute mes marottes anciennes et récentes : violence, extrême-gauche, extrême-droite, crime organisé, trafic de déchets, trafic d’organes, féminicide, Cthulhu, Raspoutine, vaudou, Gilles de Rais, Mishima, URSS, nazisme, collaboration, Résistance, Gestapo, SS, KGB, mort, morts, BDSM, magie noire, blanche, rouge, grise, sexualité, etc.

Le premier volume s’intitule Chroniques de Mervecgorod et paraîtra au Diable l’an prochain. C’est un recueil de nouvelles. Certaines ont déjà paru en revues. Environ 50% du texte sera totalement inédit. Ce sera une introduction à cet univers.

 

Pour se faire une petite idée du truc on peut visiter ce site :

 

https://konsstrukt.wixsite.com/imagesdelafindumonde

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