Entretien avec Catherine Robert

Publié le par Zaroff

 

 

Bonjour Catherine. Si ma mémoire est bonne, nous nous connaissons depuis 2007, à l'époque du Manoir Fantastique et de nos premiers textes. Peux-tu te présenter à nos visiteurs ?

 

Je suis belge, vivant dans les Ardennes près de Bastogne depuis bientôt 18 ans, j'ai quatre garçons de 18 à 29 ans, et un petit-fils de 8 ans. Je passe mon temps dans les bouquineries un peu partout, à vendre et surtout à acheter tout un tas de livres qui augmentent ma pile à lire pour deux vies au moins. À part ça, mes activités se résument à traîner sur le pc, un peu sur des jeux, et beaucoup sur des tas de sites ayant rapport avec la lecture et l'écriture, sans oublier tout le temps passé sur le projet que j'ai mis en route avec Florence Barrier et mon père.

 

Comme je le disais plus haut, je te fréquente depuis de nombreuses années. À l'époque, tu écrivais des récits fantastiques, des poèmes, des tranches de vie, des haïkus ; bref, tout ce qui se passait par la tête ! Et puis, j'ai le sentiment que ta nature profonde a repris le dessus, notamment grâce à la parution de Greta chez TRASH ÉDITIONS fin 2015. Des textes violents, durs et poisseux, à la limite du nihilisme. As-tu toujours eu cette sorte de déviance en toi ? Le sentiment d'un caractère trempé qui ne demandait qu'à s'exprimer enfin ?

 

Lorsque je suis arrivée sur le Manoir Fantastique, je cherchais juste un lieu pour m'aider. J'avais entamé un roman (depuis longtemps abandonné) et j'avais perdu pas mal de motivation. Je voulais aussi en apprendre un peu plus sur l'écriture en elle-même, le Manoir m'a plu, je m'y suis installée, et j'y ai découvert le format nouvelle qui m'a de suite bottée. Ce fut ma première révélation. À côté de cela, je n'avais aucune ambition, à part celle de me faire plaisir. Et me faire plaisir passait par la rédaction de poèmes (finalement le premier genre auquel je me sois tentée dès mon adolescence) et de récits de fantastique ou d'horreur. Sauf que je ne savais pas vraiment faire. Cette période au Manoir a donc été celle du tâtonnement et d'une recherche de progression. Et pour répondre à la question plus précisément, j'ai toujours aimé le gore, sans réellement réaliser qu'il existait à ce courant une facette encore plus violente et dure, chose que je n'ai découverte qu'en arrivant sur L’Écritoire des Ombres où j'ai fait la connaissance des Éditions TRASH, mais aussi de la collection Gore du Fleuve Noir. Au bout d'un temps, j'ai eu envie de tenter cette littérature, et très vite après ces premières lectures, l'envie de m'y essayer. De là, datent mes premières nouvelles du style, mi 2014.

 

C'est donc clairement à la lecture de mes premiers TRASH (il s'agissait en l'occurrence de Bloodfist de Schweinhund et Night Stalker de qui tu sais... ben oui, toi) et de mes premiers Gore (ici c'était Blood-sex de Nécrorian) que j'ai bifurqué moi-même vers ce genre. Je pense qu'avant cela, je n'y aurais jamais songé et je pense aussi, qu'avant cela, je n'étais pas prête pour cette violence. Tout ce que je voulais, c'était plutôt écrire des histoires d'horreur se rapprochant un peu de celles des années quatre-vingts (avec les films et les romans de l'époque). Depuis ces premiers textes écrits, j'en ai écrit beaucoup d'autres, mais de là à dire qu'il s'agit de ma nature profonde, je n'irais pas jusque là, même s'il est certain que j'aime bien écrire du violent, que je m'y sens à l'aise. Je dirais que c'est pour moi une zone de confort où mon écriture s'exprime le mieux et le plus facilement. Quand j'écris dans ce genre, je dois à peine réfléchir, je laisse faire mes doigts et je regarde l'histoire se dérouler, je me pose moins de questions, je doute moins, et j'écris quasiment d'une traite sans envie de m'arrêter parce que j'ai l'impression de ne pas arriver à ce que je veux. J'aimerais avoir cette facilité quand j'écris du Fantastique, car au fond, je pense que c'est peut-être le genre qui me plaît le plus, malheureusement, ce n'est pas le cas. Cela doit être une des raisons pour lesquelles, j'ai tendance à rajouter de la violence dans mes textes post-apo ou dystopiques qui font ainsi le lien entre le trash et le fantastique.

 

Quant à un caractère bien trempé, hélas, moi, je suis trop gentille, la violence qui s'exprime dans mes écrits n'est donc pas une violence qui ne demandait qu'à s'exprimer, mais plutôt une connaissance intuitive de ce que l'on peut ressentir face à la violence. Si on regarde bien mes textes durs, on verra que je me mets presque toujours dans la peau des victimes (femmes majoritairement), quasiment jamais dans celle des bourreaux. On pourrait en conclure que je n'exprime pas une violence enfouie, mais une réaction à la violence des autres.

 

Intéressant ! Pour en revenir avec ce thème récurrent des femmes qui morflent dans tes romans, notamment dans le dernier paru chez Rivière Blanche (Thanatéros), pourquoi penses-tu que l'emprise et la domination sont typiquement masculines ? Est-ce une logique implacable de notre société actuelle ou trouves-tu un autre aspect à ces penchants pervers ? Je ne veux pas te résumer (et d'une façon grossière) à la femme pour le sexe et l'homme pour le pouvoir. On devine une trame anti-utopique plus perverse qui annihile la réflexion et la position sociale de la femme. Pourtant, par le sexe, elle parvient à atteindre une certaine forme de liberté.

 

Je ne pense pas que l'emprise et la domination, ou encore la violence, soient typiquement masculines. Et même s'il me semble qu'elles soient une composante plus présente chez l'homme que chez la femme, je sais bien qu'on les trouve parmi les deux sexes. Mais pour moi, il est plus facile de ressentir la souffrance d'une femme que celle d'un homme, je visite donc une zone de confort en parlant de celle-ci en majorité.

 

Est-ce une logique implacable de notre société actuelle ? Je n'en sais rien, mais au fond, je ne crois pas, je pense que la violence humaine a toujours existé quelque soit les époques. Elle fait simplement partie de notre patrimoine génétique et on tente de la juguler, de l'étouffer, sous un vernis de civilisation qui ne tient que précairement, mais heureusement. J'ai toujours eu le sentiment que tout le monde est capable, dans certaines circonstances, d'une grande violence. C'est un peu mon propos aussi bien dans Greta que dans Tranches de mort, deuxième roman inclus dans Thanatéros (même si les circonstances pour le coup sont vraiment extrêmes). La femme dans ces deux romans courts est soumise aux plus atroces souffrances, physiques ou psychologiques, au point, pour survivre, d'en arriver elle-même à faire preuve d'une violence des plus froides, juste parce qu'elle n'a pas le choix, juste pour ne plus souffrir. Pour moi, c'est cela qui est insupportable pour mes personnages (et pour n'importe qui) : devoir supporter indéfiniment une cruauté permanente. La mort, ce serait acceptable, désirable – et hors de portée – pas la torture. À un moment, on ne peut que craquer, abdiquer, abandonner son humanité, et devenir une bête.

 

La violence passe effectivement par le sexe, mais pas vraiment un sexe libérateur. Non, le sexe ne les libère pas, il leur permet uniquement d'éviter, pour un temps court, une nouvelle douleur, c'est une forme de prostitution imposée où l'argent est remplacé par un répit dans l'horreur. Si j'y réfléchis, je dirais que ce sexe n'amène qu'à encore plus de destruction de la personne, qui ne fait que s'enfoncer encore et encore dans un enfer sans issue. Je ne libère pas mes personnages, je les détruis jusqu'au bout. À la fin, il ne reste rien, et même quand le personnage survit, sa destruction est si totale que la libération n'est qu'utopique, elle n'existe pas.

 

Utiliser le sexe dans ce genre de romans de destruction de l'être est simplement une chose logique, car il est un puissant outil de destruction de la personne.

 

Larmes de sexe (le roman ouvrant Thanatéros) est différent, déjà parce qu'il s'agit d'un texte à forte connotation pornographique, mais aussi parce qu'au lieu de se centrer sur un personnage précis, il visite toute une société. Dans ce récit, tout le monde, ou à peu près, morfle, tout le monde est contraint au sexe obligatoire et à ses perversions. Il ne s'agit plus de sauver une seule personne, mais tout un monde. Là, on peut, peut-être, dire que le sexe finit par libérer, même s'il s'agit, encore et toujours, d'une libération dans la destruction. Mais je dois bien avouer que, dans ce récit-ci aussi, les femmes encaissent bien plus que les hommes. Je suppose que c'est instinctif chez moi d'utiliser ce genre de processus. Je détruis la femme. La violence, surtout celle des hommes envers les femmes, est une chose qui m'effraie, la visiter dans mes écrits me permet d'en être maître. Il ne s'agit que de mots, ce n'est pas réel, ça ne peut donc pas me blesser.

 

Tes univers froids, sinistres me font penser à certaines histoires comme Enfer Vertical de Brussolo, une déshumanisation progressive très Orwellienne, un ton sec et détaché à la Robert Bloch. Quels sont tes auteurs de prédilection ? As-tu des préférences particulières dans les films que tu visionnes en quête d'inspiration ?

 

Enfer vertical, je l'ai découvert très récemment, vers Pâques et lu dans la foulée, un livre que j'ai beaucoup apprécié pour son univers sombre et désespéré, cette prison qui fait effectivement un peu penser à celle de Greta.

Je n'ai pas vraiment d'auteurs de prédilection, même si j'ai été fan de Stephen King pendant des années (je les achète toujours à la sortie, mais je ne les lis plus depuis pas mal de temps). En fait, je lis plutôt à l'impulsion : un titre, une couverture, un résumé, quelque chose qui m'attire, qui éveille un truc en moi. J'aime les dystopies, les univers apocalyptiques ou post-apocalyptiques, le fantastique ancien ou plus récent, l'horreur et son cousin le trash bien coup de poing. J'ai découvert sur le tard des collections comme Angoisse et Gore de Fleuve noir, Maniac chez Patrick Siry, ou des éditeurs plus récents comme Rivière Blanche, Mapertuis et tant d'autres, pleins de pépites que je n'ai pas le temps de lire.

Pareillement, niveau films ou séries, je reste majoritairement dans le domaine de la sfffh, et j'ai toujours du plaisir à revoir de vieux succès des années quatre-vingts : The thing, Alien, Evil dead...

Tout cela m'inspire plus ou moins consciemment. Parfois, le sujet d'un livre ou d'un film me parle beaucoup et engendre un texte assez vite. D'autres fois, je ne me rends pas compte de mes inspirations, ça vient et je serais bien en peine d'expliquer la genèse du récit.

 

Fais-tu une différence entre l'épouvante et le gore ? Ont-ils les mêmes codes ou penses-tu que le gore permet un champ expérimental plus vaste ? On peut tout se permettre dans le gore et aborder des déviances qui sembleraient hors de propos dans un récit de terreur. Quel est ton avis sur ce sujet ?

 

L'épouvante est moins violente. Je dirais que l'épouvante cherche à faire peur et peut se contenter pour ce faire d'une ambiance, sans mort, sans violence (ce qui ne veut pas dire que cela doit forcément en être absent). Le gore va dans la violence, dans le meurtre, dans le sang. Le gore tendra beaucoup plus vers le dégoût du spectateur ou du lecteur. Et dans le gore, on pourrait dire qu'il y a une catégorie encore plus extrême qui visera non seulement à dégoûter, mais également à déranger, à choquer en explorant des sujets encore plus tabous. Une catégorie où, effectivement, on peut se permettre des choses qu'on ne peut pas dans l'épouvante ou l'horreur classique. Maintenant, comme pour tous les genres, tout est relatif, une œuvre pourra être jugée d'horreur par les uns et gore par les autres. Des exactions peuvent aussi être dérangeantes et choquantes sans pour autant être gore. Mais l'intérêt de ce genre est justement de pouvoir explorer des chemins peu fréquentés. Personnellement, je raconte ce qui me passe par la tête quand j'entame un texte, je cherche le trash, je cherche à agresser les sensibilités parce que choquer, c'est assez amusant, alors que moi, je garde un énorme recul quand j'écris dans ce genre, au fond, je me marre plus qu'autre chose des horreurs que je peux raconter. Ce qui fait que je peux quasiment tout me permettre, à l'exception de cautionner toute cette violence, parce que je sais en permanence que je raconte des histoires et que rien n'est vrai. Pour moi, c'est un peu la règle numéro un, toujours garder du recul et même de l'humour. Pour certains auteurs, cet humour se sentira dans le récit (comme toi par exemple), chez moi, il est surtout dans l'état d'esprit au moment de l'écriture.

 

Hormis le gore, tu serais intéressée de t'aventurer dans un genre inexploité pour le moment ? Dark fantasy, bit-lit, porno... ou préfères-tu écrire dans une zone de confort sans prendre trop de risques ?

 

J'aime explorer d'autres choses. Je n'y suis pas spécialement à l'aise, mais j'aime bien. Des tas de genres m'attirent plus ou moins et je n'en rejette aucun. Cela-dit, il est plus facile de rester dans sa zone de confort. Le gore/trash est pour moi cette zone où je peux écrire sans trop réfléchir. Sauf que j'ai parfois l'impression que je ne pourrai pas toujours me renouveler et je crains d'écrire, ou réécrire, des histoires que j'ai déjà écrites. C'est aussi une des raisons (en plus du plaisir) pour lesquelles je m'aventure dans le fantastique, l'apo/post-apo, et la dystopie où j'ai le sentiment qu'il y a plus d'idées potentielles de récits (ou plutôt, plus d'idées que moi, je pourrais trouver et exploiter). Une de mes envies est d'écrire un policier, mais ça, ça ne sera pas avant fort longtemps. Le porno me tente aussi. Je sais que mes récits trash sont pornographiques, mais c'est du porno violent, je voudrais rédiger quelques textes sans toute cette violence. En fait, je crois que je voudrais pouvoir écrire dans tous les genres et pondre au moins un texte valable dans chaque. Un jour ou l'autre, qui sait.

 

Pour conclure, tu évoques un projet avec Florence Barrier. Je ne vais pas cacher à nos lecteurs que j'en connais la teneur et que je vais participer à cette aventure, mais peux-tu nous détailler la chose plus précisément. N'est-ce pas une folie de se lancer dans le monde cruel de l'édition ? Je te remercie chaleureusement pour cet entretien constructif et passionnant et te souhaite le meilleur pour tes futurs projets. Tu sais que j'ai une admiration éternelle envers les auteurs belges (de même que pour la bande dessinée) et tu fais partie de mon petit panthéon. Même si tu sens la frite...

 

Ça fait déjà bien longtemps que j'ai envie de me lancer dans l'aventure de l'édition. On en a souvent parlé au gré des années où nous avons fréquenté, d'abord Le manoir du fantastique, ensuite l’Écritoire des ombres. Des envies, des idées, des « et si », sans que rien ne se concrétise jamais. Et j'ai eu envie que cela se fasse enfin, en me disant « pourquoi pas ». J'ai rédigé une ébauche que j'ai présentée à mon père. Il s'est enthousiasmé. Mais il nous fallait une troisième personne pour lancer l'association. J'ai pensé à Florence Barrier, je savais que l'édition l'intéressait, j'apprécie son talent et ses connaissances, ainsi que sa personnalité. Je lui ai proposé de me rejoindre pour tenter l'aventure, elle a accepté, et nous avons commencé à réfléchir à tout ça. Nous partions de rien, on savait juste que notre ligne éditoriale serait la sfffh, en nouvelles ou en romans, ça a pris du temps, entre contretemps et emploi du temps de chacun. Mais nous n'avions pas envie d'abandonner. Tout cela nous plaisait (et nous plaît toujours) beaucoup. Petit à petit, ce qui n'était qu'une ébauche s'est solidifié, et l'asbl est née en août de l'année passée : Les Ombres d'Elyranthe. Comme je l'ai dit, nous partions de rien, et nous avons conclu très vite que le mieux pour nous était de solliciter des auteurs que nous connaissions bien. Et qui connaissions-nous mieux que les membres de l’Écritoire des Ombres ? Sans oublier que, aussi bien pour Florence que pour moi, il était clair que nous voulions commencer l'aventure avec eux, même s'il est tout aussi clair que nous nous ouvrirons à d'autres par la suite. Ces membres nous ont fait le plaisir d'accepter de nous accompagner dans cette nouvelle aventure, chacun nous a fourni un texte et nous avons pu commencer à travailler une anthologie, anthologie qui sera notre toute première publication. Dans notre besace, nous avons d'autres projets, dont deux qui approchent de leur finalisation, il sera bientôt temps de les dévoiler, car nous espérons qu'ils suivront assez vite l'anthologie.

 

Nous avons pris notre temps, nous en avons perdu aussi, car chaque étape (et il en reste) a été pour nous une nouveauté à découvrir et à gérer. Nous tenons, d'ailleurs, à encore une fois remercier tous les auteurs qui nous ont fait confiance tout au long du processus. Grâce à eux, nous allons bientôt proposer une anthologie d'une grande qualité avec des textes que nous sommes fiers de publier. Et la suite n'aura rien à envier à notre premier bébé.

 

Quant à la peur, il vaut mieux ne pas penser à cela. Tout est compliqué à notre époque, ce n'est pas une raison pour ne pas oser, ainsi nous n'aurons pas de regrets. Nous avons confiance, nous avons l'envie, et nous ferons tout ce qu'il nous est possible pour mener à bien nos projets.

Pour terminer, je suis honorée de figurer dans ton panthéon, et ce fut un plaisir d'avoir cette longue discussion avec toi.

Au fait, je ne sens pas que la frite. Chez nous, il y a aussi le chocolat, la bière, ou les moules ;).

 

Mais je ne peux conclure sans remercier certaines personnes. Tout d'abord, tous les membres de l’Écritoire des Ombres, ce forum m'a énormément apporté, énormément fait progresser. Ensuite, une pensée spéciale pour Schweinhund/Artikel Unbekannt qui fut un soutien incroyable pendant des mois, aussi bien pour mes deux livres qu'il a choisi de publier, que pour d'autres histoires toujours dans les cartons. Sans lui, je ne serais pas où j'en suis, j'en serais même très loin.

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