Fakirs - Antonin Varenne

Publié le par Léonox

 

 

Étrange séduction : Fakirs, d’Antonin Varenne.

 

 

        

Étrange séduction est le titre français d’un film de Paul Schrader sorti en 1991. Le rapport avec ce Fakirs ? Aucun. Hormis le fait que justement, ce roman noir d’Antonin Varenne s’avère aussi étrange que séduisant. Très troublante est en effet l’histoire d’Alan Mustgrave, ancien Marine accro à l’héroïne reconverti dans les performances extrêmes à base de suspensions et d’automutilation. Sauf que l’histoire d’Alan, on n’en connaît que des bribes. Et pour cause : le fakir a trouvé la mort sur scène dans des conditions épouvantables. A priori, il s’agirait d’un suicide. Mais son vieux copain John n’en est pas convaincu. Pas plus que le commissaire Guérin, spécialiste de ce type d’affaire au 36, quai des Orfèvres.

 

Commencent ainsi deux enquêtes parallèles, l’une officielle et l’autre beaucoup moins. Deux enquêtes qui vont finir par se croiser, non sans avoir emprunté au préalable des chemins de traverse pour le moins inattendus. Car Antonin Varenne ne cesse de rebattre ses cartes pour mieux prendre le lecteur à contrepied. En effet, on aurait pu imaginer que John, en rupture de société et vivant dans une tente à l’instar de ses parents hippies, ne présenterait pas un profil aussi rigoureux qu’un commissaire de police expérimenté. Belle erreur. Non seulement l’Américain se révèle tout à fait à la hauteur de la situation, mais le vieux Guérin, hanté par ses obsessions paranoïaques, semble perdre pied peu à peu.

 

Il faut dire qu’il n’a pas la vie facile, Guérin. Entre sa Grande Théorie (il s’est persuadé que deux hommes et une femme seraient à l’origine de la plupart des « suicides »), Churchill, son perroquet déplumé et radoteur, son adjoint Lambert qui parfois semble avoir douze ans d’âge mental et l’horrible affaire Kowalski, il traîne un certain nombre de casseroles. John, en revanche, est plus équilibré – ce qui tombe plutôt bien, pour un ancien psychologue. Et il en faut, de l’équilibre, pour éviter les pièges dissimulés par la mort d’Alan.

 

Heureusement pour lui, il va faire une rencontre qui s’avérera capitale : un ancien truand reconverti en gardien de parc. Un personnage exceptionnel, auquel Antonin Varenne donne les traits d’un des plus grands auteurs américains contemporains : ceux d’Edward Bunker. John ne l’appellera d’ailleurs pas autrement. Bunker, et son chien Mesrine. Un double hommage qui jamais n’induira une distance préjudiciable à l’impact du roman. Au contraire, la peinture du vieux voyou et les mots qu’il utilise sont d’une justesse incroyable.

 

La force tranquille dégagée par « Bunker » permet ainsi d’apporter une espèce de stabilité bienveillante à un univers qui en a bien besoin. Parce que sans lui, ça tangue de partout. Un attaché d’ambassade amateur de spectacles limites, une crapule de la CIA adepte de pratiques répugnantes, des racailles de banlieue prêtes à tuer sur commande, des flics ultraviolents protégeant de honteux secrets et, bien sûr, le vieux Guérin hanté par sa Grande Théorie, qui se gratte le crâne jusqu’au sang, comme pour mieux en extraire ses idées folles.

 

Fakirs est donc un roman étrange. Mais un roman séduisant. Antonin Varenne y prend des risques en fusionnant plusieurs histoires a priori sans lien entre elles, bouscule la forme en changeant de style selon les protagonistes en présence, et fragmente sa narration en l’émaillant de séquences hallucinées. Des choix audacieux, qui se révèlent payants, car l’auteur n’en néglige pas pour autant l’essentiel : son histoire. Et une histoire portée par des personnages aussi forts et attachants que Guérin et « Bunker » ne peut laisser indifférent. En tout cas, je sais déjà que pour ma part, je ne les oublierai pas.

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 185, mars / avril 2017.

 

 

 

Commenter cet article