Camera obscura - Sébastien Gayraud

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Reflets dans un œil noir : Camera obscura, de Sébastien Gayraud.

 

J’ai découvert le travail de Sébastien Gayraud quand est paru en 2010, chez le défunt Bazaar & Co, l’étude Reflets dans un œil mort : Mondo movies et films de cannibales, sorte de bible démentielle cosignée avec Maxime Lachaud. Puis, plus récemment, Sébastien est revenu au cinéma de genre italien en consacrant une analyse aussi érudite que foisonnante à l’œuvre d’Aristide Massaccesi (Joe D’Amato, le réalisateur fantôme, édité par Artus Films en 2015). Deux livres essentiels, qui donnent un éclairage d’une époustouflante cohérence à ce premier roman, Camera obscura, publié chez Camion Noir il y a bientôt deux ans.

 

Car Sébastien est un passionné (et si vous estimez qu’avec un doublé Mondo-d’Amato sur son CV, cette remarque revient à affirmer que la pluie ça mouille, vous aurez raison, mais seulement après avoir acheté, lu et approuvé vous-mêmes ces deux bouquins ultimes, fin de la parenthèse). Et comme tous les passionnés, il est obsessionnel. C’est-à-dire que Camera obscura se présente d’une part comme une variation littéraire sur le thème des Mondo movies – ce qui en soit constitue déjà une sacrée performance –, mais aussi comme une synthèse de tous les thèmes et grands axes (contre-)culturels chers à l’auteur.

 

Camera obscura est l’histoire d’un film perdu. Mais pas n’importe quel film. Il s’agit du troisième et dernier long-métrage de Paolo Forzanni, un metteur en scène italien désormais décédé, qui a jadis défrayé la chronique en réalisant des Mondos aussi extrêmes que choquants. Sa fille Andrea, unique dépositaire de son héritage et de ses secrets, vit isolée dans une immense villa. Éric, jeune journaliste passionné par l’œuvre de Forzanni, s’est mis en tête d’exhumer ce film mythique. Mais il ne se doute pas encore que si sa démarche s’apparente a priori à celle d’un archiviste, elle va bien vite le transformer en un quasi-alchimiste…

 

Une trajectoire fascinante, riche de visions fantasmatiques et de références pointues (le mythe du soleil noir croise l’apocalypse culture et les – vrais – réalisateurs de Mondo italiens), grâce à laquelle Sébastien Gayraud fusionne avec son narrateur en rouvrant la boîte de Pandore. Car Paolo Forzanni travaillait à un grand projet, qu’il avait de bonnes raisons de ne pas dévoiler. Éric l’apprendra à ses dépends en visionnant les milliers de bandes stockées dans la cave de la villa. Mais il ne s’arrêtera pas. Il ira au bout de l’expérience, décidé à déplacer des montagnes contre vents et marées (deux lieux qui n’ont dans ce roman rien de commun et prennent ici un sens littéral et élémentaire proprement stupéfiant…).

 

Nietzsche écrivait « Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. » Or Camera obscura est sous-titré « Un balcon au bord du monde »… Éric se tient ainsi penché au bord du balcon pour scruter le fond de l’abîme… qui lui rend son regard. Il arrive que l’on dise de certains romans qu’ils sont « visuels » ou « cinématographiques ». Celui de Sébastien Gayraud va plus loin, car il interroge directement le regard. Il retourne la lampe contre l’œil du voyeur, et cet œil pourrait bien finir comme celui du Chien andalou, voire comme celui de la jeune suppliciée du premier Guinea pig. Guinea pig, soit du faux snuff. Soit l’un des descendants les plus directs des Mondo movies.

 

Ainsi la boucle est-elle bouclée, sans qu’il soit nécessaire de connaître chacune des sources d’inspiration de l’auteur pour prendre plaisir au voyage qu’il propose. Certes, Camera obscura est un roman profondément personnel (il est par exemple évident que les deux premiers films de Paolo Forzanni, Rossa terra et Africa inferno, font directement écho aux fascinants Mondo Cane et Africa addio), grâce auquel Sébastien creuse en profondeur le sillon qu’il a commencé à tracer avec Reflets dans un œil mort, mais il reste toujours tourné vers l’extérieur. Ce « balcon au bord du monde », chacun peut y accéder… sous réserve d’avoir le cœur assez accroché pour regarder la mort en face.

 

Pour autant, ce roman ne relève pas vraiment de l’horreur, au sens strict. Il ne s’agit pas non plus de Fantastique (même si certains passages hallucinés peuvent y faire penser) et, si la seconde partie flirte parfois avec le Post-Apo, la première explore davantage les troubles territoires du mystère et du suspense. De là à prétendre que Camera Obscura échappe à toute classification, il n’y a qu’un pas. À moins que… Et si Sébastien Gayraud avait inventé le Post-Mondo ? Et s’il était parvenu, par le biais de la littérature, à donner une deuxième vie à ce genre cinématographique sulfureux qui, hélas, n’existe plus guère qu’à l’état d’archives ?

 

En tout cas, une chose est certaine : l’auteur ne se contente pas de disséquer un cadavre. Au contraire. S’il fouille dans ses entrailles, c’est pour mieux entretenir la mémoire et interroger ainsi la notion de transmission. Mais justement, doit-on tout montrer ? Les meilleurs réalisateurs de Mondos ont répondu à cette question de façon radicale et sauvage dans leurs films. Or le testament de Paolo Forzanni semble plus ambigu. En effet, l’homme avait fait le choix de se retirer du monde et de ne pas exploiter ses prodigieuses archives. Néanmoins, il ne les avait pas détruites. Comme s’il espérait un passeur.

 

Comme s’il attendait que quelqu’un s’accapare son grand œuvre, et transforme pour lui la boue en or. Comme s’il voulait que quelqu’un prononce à sa place la célèbre phrase « Je suis vivant et vous êtes morts ». Une phrase extraite d’un roman de Philip K. Dick intitulé… Ubik. Voilà peut-être le sens de La morte è un tamburo, le fameux dernier film de Paolo Forzanni. Forzanni, dont l’ombre omnisciente permet à Sébastien Gayraud de réussir son pari fou : comme dans le faux documentaire consacré à la série Faces of death, Fact or fiction, il est parvenu le temps de ce roman admirable à nous faire oublier que « la plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu'il n'existe pas ».

Commenter cet article