Sang futur - Kriss Vilà

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Punks not dead : Sang futur, de Kriss Vilà.

 

Il est des auteurs dont on ne parle pas assez. C’est curieux, parce qu’ils ont beaucoup plus de talent que la plupart de leurs petits camarades. Mais peut-être que c’est justement à cause de ça qu’on ne parle pas assez d’eux, allez donc savoir. Ou alors parce qu’il est impossible de les ranger dans les jolies petites cases bien polies-policées du roman policier. Christian Vilà est de ceux-là. Certes, l’homme n’a pas sévi que dans le Polar, loin s’en faut. Seulement il a écrit Sang futur. Et ce livre aurait dû tout changer. Comme Tueurs de flics et Dobermann ont tout changé pour Fajardie et Houssin. Ce même Houssin en compagnie duquel Christian Vilà dirigeait l’anthologie Banlieues rouges en 1976. Comme par hasard…

 

Sang futur, resurgi chez l’éditeur Moisson Rouge en 2008, a été balancé à l’origine tel un pavé dans la mare en 1977. Ça ne s’invente pas. Mais l’image du pavé n’est pas bonne. Pas assez forte. Car ce roman, c’est une grenade. Dégoupillée. 150 pages de nihilisme, d’ultraviolence, de libertés formelles et de transgressions tous azimuts. Comme si Burroughs et Sid Vicious avaient décidé d’écrire un Polar à quatre mains. Une absence totale de concession érigée en profession d’anti-foi. La horde sauvage passée à la moulinette punk.

 

Le White Spirit Flash Club : Dickkie La Hyène le tueur de flics. El Coco Kid l’écrivain punk. Sarah le trave et sa croix gammée tatouée entre les jambes. Et Skinny, Momort, Kitty, Totenkopf. Tous des PUNKS. En face, la Punaise. Le flic. Au milieu, la Rage. Et la neige, partout. Dans les rues et dans les veines. Une neige qui va se teinter de rouge.

 

Vous en avez marre des Polars à papa embourgeoisés, servis tièdes après le cigare et le pousse-café ? Des Thrillers à quota de violence domestiquée, tout juste bons à faire frissonner les ménagères ménopausées ? Alors Sang futur est fait pour vous. Kriss Vilà a su y saisir toute l’urgence du Punk, et il l’a restituée telle quelle. Sans l’aseptiser, sans l’embellir, dans toute son outrance et sa flamboyance suicidaires. Toute l’essence d’une contre-culture concentrée dans un roman aux allures de cocktail Molotov. Plus qu’à craquer l’allumette…

 

Parce que si ce brûlot peut être considéré comme un témoignage, presque un reportage pris sur le vif, il n’a aujourd’hui rien perdu de sa force. Il se dit d’un certain Poulpe que « pour l’attendrir, faut taper dessus ». Le White Spirit Flash Club, c’est pareil, mais en pire. On n’abat pas des enragés avec des balles en caoutchouc.

 

Des romans Noirs, il se trouve que j’en ai lu quelques-uns. Mais rares sont ceux qui m’ont autant marqué que ce livre de Kriss Vilà. Quand j’ai découvert Sang futur il y a vingt ans, j’ai eu l’impression d’un shoot, d’un électrochoc. Mais en me replongeant dedans en 2016, je réalise que l’empreinte qu’il avait laissée était plus profonde. Et définitive. Comme un tatouage, ou une scarification. La marque était celle du fer rouge.

 

En 1977, Sang futur ressemblait à une déclaration de guerre. Presque quarante ans plus tard, c’est toujours le cas. Bizarrement, ce roman n’a pas été condamné à l’Enfer de la bibliothèque nationale. Même les inquisiteurs du politikement korrekt n’ont pas osé y toucher. Alors profitez-en et mangez pendant que c’est chaud.

 

Stephen King a eu un jour ces mots : « J’ai vu le futur de l’horreur : son nom est Clive Barker ». Pour ma part, je dirai « J’ai vu le (no) futur du Polar : son nom est Kriss Vilà ».

 

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 179, mars / avril 2016.

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