GORE, seconde partie

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

GORE, seconde partie

Color me blood red : Les Anglo-Saxons de la collection Gore.

Je disais dans mon précédent article que les meilleurs romans de la collection Gore avaient été écrits par des Français. Et je n’ai pas changé d’avis. Mais ça ne signifie pas pour autant que les nombreux contributeurs Anglo-Saxons sont tous à jeter à la poubelle. Loin s’en faut.

Véritable exception anti-culturelle française (au moment du lancement de la série, l’adjectif « gore » s’appliquait uniquement au cinéma, la littérature anglo-saxonne du genre étant labellisée « horror »), la collection Gore se positionna dès ses débuts comme une héritière du Grand-Guignol, théâtre de l’excès et du grotesque. Soit une jolie manière de perpétuer une tradition en perpétrant de nouveaux crimes. Mais ça ne suffisait pas à Daniel Riche, qui offrit en outre un prolongement littéraire aux horreurs pelliculées de H.G. Lewis (loué soit le père fondateur) et autres G.A. Romero (Papy zombie nous enterrera tous), les novellisations de Blood feast et La nuit des morts-vivants figurant parmi les premiers titres édités.

Autant être clair : ces bouquins sont loin d’être exceptionnels (ce qui n’empêchera pas ce vieux brigand de John Russo de signer deux suites au cycle des morts-vivants). Shaun Hutson présente en revanche un profil beaucoup plus intéressant. Ce prolifique auteur anglais au style sec et frontal fut un des plus importants contributeurs de la collection, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Huit romans en tout, parmi lesquels La mort visqueuse 1 et 2 (une suite s’imposait, tant il paraît en effet impossible de faire le tour d’un tel sujet en un seul livre), La tronçonneuse de l'horreur (sous le pseudonyme de Nick Blake) et Erèbe, ou les noirs pâturages (seul hors-série grand format de la collection).

Tout un programme, n’est-ce pas. Et ce n’est pas tout. Car il faut aussi mentionner Richard Laymon, auteur de six romans on ne peut plus honorables. Une belle constance, même s’il convient d’admettre que divers titres ont souffert de traductions plus ou moins élaguées (sans doute l’effet « tronçonneuse de l’horreur », de l’ami Shaun Hutson). Plus sérieusement (entre guillemets) : il est exact que pour satisfaire au calibrage de la collection Gore, certains ouvrages étaient parfois expurgés de leurs passages trop « littéraires » – un comble !

« Le bois des ténèbres est un excellent roman mais le lecteur français a dû éprouver quelques difficultés pour s'en rendre compte. En effet, l'impératif des 250 000 signes m'a contraint à le couper dans des proportions beaucoup trop importantes, et je regrette d'avoir agi ainsi. Cela reste un bon livre, mais on est quand même loin de la version originale ». Daniel Riche, in Le bel effet Gore, de Jean-Philippe Mochon.

Un cas extrême, mais hélas pas isolé, comme on a pu s’en apercevoir avec La cave aux atrocités, qui a doublé de volume lors de sa réédition (sous le titre La cave) chez Milady en 2009. Reste que les autres livres de Richard Laymon parus dans la collection Gore, s'ils furent aussi adaptés aux standards maison, demeurent tout à fait recommandables en l'état.

L’exemple du terrible Jack Ketchum (aimablement surnommé « ketchup » par ses nombreux admirateurs/détracteurs) est assez similaire. Lui aussi fut révélé en France par la collection Gore, mais ses deux – très bons – romans Cache-cache effroyable et Saison de mort sont eux aussi parus dans des versions tronquées. Une édition intégrale du second (là encore, deux fois plus longue que l’originale) a été publiée chez Bragelonne en 2008 sous le titre Morte saison. L’occasion de vérifier pourquoi Stephen King a déclaré qu’il tenait cet auteur pour « le deuxième plus important écrivain américain vivant, derrière Cormac McCarthy »…

Voilà pour ce rapide tour d’horizon en deux parties. Certains regretteront peut-être qu’une collection aussi audacieuse et comptant autant d’auteurs marquants se soit fait massacrer par la critique à ses débuts. Mais en définitive, c’est assez logique : le Gore choque, perturbe, dérange. Or n’oublions pas que la plupart de ces chroniques négatives émanaient des très officielles « sommités » du Polar et de la SF. Un peu comme si on avait demandé à des pisse-copies de Première ou de Studio de présenter Nekromantik ou Guinea Pig. Heureusement, la tendance s'inverse depuis une dizaine d’années, grâce à quelques blogueurs et fanzineux acharnés, plus compétents et mieux armés pour œuvrer à la reconnaissance des mauvais genres que nous défendons ici. Merci à eux et pourvu que ça dure.

Cet article est dédié à Gary Brandner, parti rejoindre le pays des ombres le 22 septembre 2013 à l'âge de 80 ans. Il était l'auteur de la trilogie Hurlements (Gore numéros 50, 65 et 84), mais aussi de La féline, de Carrion (J'ai lu Épouvante) et de Massacres d'outre-tombe (Maniac). Que les cris de ses lycanthropes efflanqués ne viennent pas troubler son sommeil éternel.

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