Les créateurs - Thomas Géha

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Les créateurs - Thomas Géha

L’art ne respecte pas les saisons, mais il les sublime : Les créateurs, de Thomas Geha.

Après une année 2011 très dense (deux romans parus), Thomas Geha a de nouveau fait parler de lui quelques mois plus tard avec une autre publication qui a surpris nombre de lecteurs. Loin de ses deux cycles majeurs de Fantasy et de Post-Apo, Le sabre de sang et Alone, ce livre, intitulé Les créateurs, est en effet… un recueil de nouvelles ! Forme littéraire devenue mal-aimée et mésestimée, la nouvelle fut pourtant le moyen d’expression quasi exclusif d’auteurs comme Poe et Lovecraft, qui n’écrivirent jamais qu’un seul roman chacun… Particulièrement sensible à la forme courte en général et à la très belle couverture de l’ouvrage en particulier, son acquisition fut pour moi un acte d’autant plus naturel que j’avais déjà eu l’occasion de constater à plusieurs reprises l’aisance de Thomas Geha vis-à-vis de ce format aussi pur qu’exigeant…

Et non seulement ce livre s’est révélé à la hauteur de mes attentes, mais il m’a aussi permis de vraiment redécouvrir celui qui l’a écrit. Car autant le dire tout net : Les créateurs est une petite merveille. Force est de constater après lecture que, quand l’éditeur présente cette œuvre comme « la plus personnelle » de son auteur, cela n’a rien d’une vaine accroche publicitaire. Il s’agit en effet d’ « un recueil original et atypique », mais aussi du travail le plus émouvant et abouti de Xavier Dol… pardon, de Thomas Geha.

Les créateurs est composé de six textes. Six odes à la vie, douces-amères et vibrantes, empreintes d’une « inquiétante étrangeté » que je qualifierais volontiers de « poétique du bizarre ». Ainsi de La voix de monsieur Ambrose, dont la délicieuse ambiance décadente et « fin de siècle » est magnifiée par une très impressionnante scène d’orgie à laquelle participe un certain… Arthur Machen ! Le génial auteur du Grand Dieu Pan n’est d’ailleurs pas le seul écrivain invité par le facétieux Thomas Geha, et je vous laisse imaginer qui se cache derrière le nom « David Escarras », pour une petite note d’intention et d’humour bienvenue… Autre texte magistral, Là-bas se déroule à Prague, entre 1704 et 2004, et s’il n’est jamais cité, l’ombre de Gustav Meyrink et de son fascinant Golem plane sur cette déchirante passion sacrificielle coincée entre deux époques. Un très beau voyage, à la fois triste et tragique, dont n’est pas pour autant exclu… l’espoir.

Copeaux, la nouvelle suivante, est un véritable bijou. Tout en retenue, à l’image de ce grand-père rude et taiseux, cette histoire tendre et douloureuse traite des sentiments de perte et de culpabilité avec une finesse bouleversante. À lire aux enfants un soir de Noël au coin du feu, et à conseiller ardemment à ceux qui ont l’impression d’avoir un problème de communication avec « les anciens » vivant à la campagne… Autre contexte, même subtilité de traitement : Bris se déroule dans un futur indéterminé, entre les murs clos d’une ville menaçante. Il est ici question de mémoire, d’amour et de sacrifice. Peut-être qu’un ange y passe, et peut-être que malgré tout rien n’est perdu…

Dans les jardins pourrait être rapprochée de Copeaux. L’auteur y fait montre de tout son talent pour peindre d’émouvants personnages à la recherche de leurs origines dans des tableaux champêtres plus vrais que nature. Comment résister dans un tel contexte à l’envie de cueillir le fruit défendu pendu aux branches du mythique « arbre de vie » ? Enfin, Sumus Vicinae est une nouvelle pleine d’audace, où l’auteur mêle avec maestria classicisme et anticipation pour mieux décrire les errances de son protagoniste principal. Ou comment une quête d’identité se transforme, après une éprouvante odyssée entre « démons et merveilles », en possible renaissance…

Avant de déguster ce recueil, j’appréciais déjà beaucoup Thomas Geha. L’homme et l’écrivain. Et mon sentiment n’a fait que se renforcer depuis lors, car Les créateurs donnent l’impression d’encore mieux connaître l’homme, maintenant que l’écrivain-chrysalide s’est transformé en auteur-papillon. Ce livre est donc un petit miracle, d’autant que, s’il séduira les amateurs de Fantastique, il ne leur est pas pour autant exclusivement réservé. Entendons-nous bien : jamais le genre n’est ici méprisé, au contraire, sans lui aucun de ces textes n’existerait, mais les amateurs de Fantastique ne sont pas seuls à se délecter de La morte amoureuse ou La vénus d’Ille… En définitive, ces six textes ne présentent qu’un seul défaut : celui de n’être pas douze ! Et quand on pense au nombre de nouvelles signées Thomas Geha disséminées au petit bonheur la chance dans autant de publications aussi cruellement invisibles, l’on se prend à rêver à un deuxième volume qui mettrait à la disposition d’un lectorat émerveillé d’autres petits Golems reprenant vie sous ses yeux. Messieurs de Critic, si vous me lisez…

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