Auteur versus littérature populaire ?

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Un de mes lecteurs a dit que Bloodfist lui semblait plus proche du « livre d’auteur » que du roman de gare. Si je comprends ce qu’il a voulu dire, je ne suis pas vraiment d’accord avec lui. En fait, il n’y a pas pour moi la littérature dite « populaire » d’un côté et les « auteurs » de l’autre. À mon avis, les deux expressions ne s’opposent pas forcément. Lovecraft, par exemple, n’a été édité de son vivant que dans des publications pulp bon marché. De même pour Clark Ashton Smith. Or tous les deux étaient des auteurs. Et des sacrément bons, en plus.

Même chose pour les regrettés Manchette et Fajardie dans le domaine du Polar. Autres exemples tout aussi frappants, Corsélien/Kââ et Marc Agapit n’ont écrit que des romans de genre. Du Gore et du Polar pour le premier, de l’Angoisse pour le second. Eux aussi étaient pourtant bel et bien des auteurs. Ce qui est d’ailleurs valable pour le cinéma : à mes yeux, Jess Franco, Jean Rollin et Dario Argento sont des « auteurs ».

Alors à quoi je reconnais un auteur ? Pour faire simple et rapide : à son style et à ses obsessions (ses thèmes récurrents, et sa façon de les traiter). Et il est très important selon moi qu’on puisse trouver des auteurs dans les collections populaires. Parce que c’est la meilleure assurance que les genres traités vont être bousculés et rénovés. Qu’ils vont évoluer de l’intérieur. Voilà ce qui m’intéresse. Les machines à mouliner du cliché, les livres vite (et souvent mal) écrits et vite oubliés, c’est pas ce qui me fait vibrer.

Des bouquins pulp, j’en ai lu beaucoup : de l’horreur, du Polar et du Gore, et les seuls qui m’ont vraiment frappé ont été écrits par des « auteurs ». Pas par les pisse-copies assermentés payés au feuillet par les éditeurs pour boucher les trous. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à dire qu’on se souvient des collections Angoisse et Gore surtout grâce à Agapit, Steiner, Corsélien et Nécrorian (dont la signature est à mon sens reconnaissable, malgré son style « blanc »).

D’autre part, je disais dans le deuxième article de cette série que j’avais essayé d’intégrer dans Bloodfist la plupart de mes influences. La collection « Désordres », dirigée par Laurence Viallet, en était une. Pas spécialement une collection populaire, mais des auteurs comme Peter Sotos et Kathy Acker m’ont beaucoup marqué. D’où, sans doute, le côté un peu « hybride » de mon bouquin. Certains ont même été jusqu’à le rapprocher de Nuit Noire pour cette raison, ce qui est évidemment un grand honneur pour moi. Il est vrai que j’ai des goûts communs avec Christophe (Manchette, Sotos) et qu’il dit lui-même être venu au Gore « par accident ».

Pour autant, si vraiment je devais effectuer une distinction entre les différentes tendances de la collection, je placerais d’abord MurderProd et Lumpen aux côtés de Nuit Noire. À eux trois (quatre, si on tient compte de Bloodfist), ces romans incarnent la ligne « dure » et « noire » de TRASH. En gros, avec ces bouquins-là, on n’est pas là pour rigoler. Et je trouve que le style de Kriss Vilà et Janus, de même que les thèmes qu’ils développent, font que leurs romans respectifs sont aussi « marqués » et personnels que celui de Christophe (et le mien, donc).

D’un autre côté, on trouve bel et bien dans notre catalogue des bouquins ouvertement pulp ou du Gore « old-school », ce qui permet de varier les plaisirs. Car la diversité est un élément capital pour continuer à surprendre et éviter de tomber dans le piège de l’uniformité. Ces sous-genres distincts sont donc aussi importants les uns que les autres. D’autant plus que les différences entre eux justifient autant que leurs points communs l’idée même d’une collection.

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